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Où il est question de trophées, de délire et de Freud
Ce n’est évidemment pas un hasard si le
verdict dans le procès de Saddam Hussein a été rendu ce dimanche 5
novembre précisément. Dans trois jours en effet auront lieu les
élections de mi-mandat, qui se présentent mal pour les républicains
(à ce point mal pour eux qu’ils ont fait savoir à Bush qu’ils
préfèrent ne pas trop le voir s’impliquer dans la campagne, en
particulier là où ils sont très peu sûrs de gagner) ; d’où le cadeau
de l’administration consistant à exhiber à trois jour du scrutin, un
jour du Seigneur, pour des motifs propitiatoires entre autres, un
trophée censé être non seulement de prix, mais de nature à renverser
le cours de la défaite annoncée. C’est en quelque sorte l’hommage du
vainqueur au vaincu, encore qu’il s’agisse aussi d’humilier celui-ci
en le promettant à cette chose dégradante au possible qu’est la
pendaison. Après la fameuse déclaration du président américain
relative à Ben Laden, comme quoi il faut ramener celui-ci « mort ou
vif », le propos maintenant est de pendre Saddam « haut et court ».
Ce mot n’a pas été prononcé, soit, en tout cas il ne l’a été par
personne de vive voix, il est commandé toutefois par la situation,
ou plus exactement par la logique qui la sous-tend. Dans
l’intervalle, il s’est passé quelque chose d’assez extraordinaire,
quelque chose comme un tour de passe-passe, ou plutôt
d’abracadabrantesque, qui a fait substituer « un ennemi public
numéro un » à un autre. Ce qui a fait qu’au pied de l’arbre choisi
pour l’exécution, on n’a pas celui qui devait être ramené mort ou
vif, et qui se trouve là tout vif pour son malheur, mais un autre,
qui ne lui ressemble d’ailleurs même pas. Veut-on une autre preuve
que Saddam paye pour Ben Laden ? Et que dans l’inconscient de Bush
l’un et l’autre sont une seule et même personne, ce qui est tout de
même inquiétant pour le peuple américain ? La voilà : le jour même
de la condamnation par pendaison de Saddam, on a montré, comme par
hasard, des images de Moussaoui, plus hirsute que jamais, en route
sous bonne escorte vers l’enfer ; quelqu’un qui sans doute ne paye
pas de mine, mais de tout aussi innocent que le condamné, du moins
pour le crime qu’il s’agit d’expier, les attentats du 11-Septembre.
Le fait que Saddam soit explicitement condamné pour les 148
assassinats de Doujail, et pas du tout pour la profanation du
sanctuaire, ne prouve nullement que l’analyse est fausse, qu’il y a
en l’occurrence délire d’interprétation, mais qu’il y a bien eu
confusion de personnes dans l’esprit d’une partie de l’Amérique. A
l’évidence, Moussaoui a été exhibé lui aussi comme un trophée, mais
plus encore comme un signe, un symbole si l’on préfère, renvoyant à
El-Qaïda et à Ben Laden, car, comme l’on sait, l’inconscient parle
une langue aussi spéciale qu’universelle, celle des symboles. C’est
ce qu’enseigne le grand Freud.
Comme l’administration Bush craignait
que les électeurs ne s’imaginent dans leur innocence que Saddam est
condamné pour ses propres crimes, si nombreux, mais dont aucun n’a
été commis à l’encontre d’Américains, elle a tenu à prévenir cette
interprétation en produisant quelqu’un qui porte très visiblement la
bonne estampille, quelqu’un qui a vendu son âme au diable en haine
de l’Amérique. Quelqu’un qui n’aurait pour rien au monde désiré le
meurtre du père, quelqu’un qui au contraire aurait tant voulu
mériter de lui, endosser passionnément ses crimes, quelqu’un qui
avait été si peu convaincant quand il s’accusait, qui mourrait
d’envie d’être condamné, juste pour que Ben Laden ait pour lui une
parole empreinte de fierté et de tendresse. C’est que Moussaoui
n’avait qu’une mère, mère courage certes, mais mère tout de même.
Et l’on s’étonnera après cela que
Saddam devienne un symbole de la résistance à l’occupation, lui le
massacreur en chef de son peuple, lui le premier responsable de la
venue des Américains comme du chaos dans lequel est tombé son pays,
d’où celui-ci risque de ne plus sortir. Oui, il mérite d’être
condamné, mais par les Irakiens eux-mêmes, dans un Irak libre et
démocratique.
M. Habili
e-mail :contact@lesdebats.com
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