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Collection L’Ouest
saharien
«Regards sur la
Mauritanie» (*)
Le 4e cahier de la
collection L’Ouest saharien est consacré à la Mauritanie, aux
différents regards portés à ce jeune Etat, en particulier sur les
questions de tribalisme et d’ethnicité. L’ouvrage en question
comporte une première partie, la plus importante (125 pages), qui
laisse place à différentes contributions d’experts. Quant à la
seconde partie
(53 pages), elle
rassemble des témoignages et des documents qui viennent appuyer et
compléter la précédente.
Dans
Démocratisation, ethnicité et tribalisme : jeux identitaires et
enjeux politiques en Mauritanie, Mohamadou Abdoul estime d’emblée
que l’ethnicité, ou le tribalisme, représente une “ressource”
largement utilisée aussi bien par les hommes politiques que par les
groupes sociaux, pour arriver à des fins politiques (p. 17). Selon
lui, c’est justement cette “double utilisation” qui forme “le nœud
du procès de l’ethnicité et du tribalisme, dans les processus
politiques et, par conséquent, dans la démocratisation”. Abdoul
avertit qu’en Mauritanie, la référence au cadre ethnique et/ou
tribal reste une constante de l’expression politique. Du point de
vue conceptuel et celui des groupes sociaux, la notion de tribu
prime celle de l’ethnie dans le pays, précise-t-il (p. 34).
Il n’empêche,
l’auteur pense néanmoins que le débat sur l’ethnicité est porteur de
sens, à condition qu’on le place par rapport au discours sur la
modernisation économique et politique (p. 27).
Mohamadou Abdoul
donne également un aperçu de la société mauritanienne. Elle est,
écrit-il, composée de deux grands ensembles : il y a les Maures de
culture arabo-berbère, qui se nomment “Beidanes”, et les
Négro-Africains, eux-mêmes subdivisés en sous-groupes : les
Halpulaar, les Sooniko et les Wolof. Il souligne que pour chacun des
deux grands groupes, l’organisation sociale est très hiérarchisée,
avec des rapports de supériorité et d’infériorité, des rapports qui,
note-t-il, “investissent tous les processus sociaux, économiques et
politiques” tout en demeurant très présents dans l’Etat
“démocratique actuel” (p. 31). Dans son analyse de la trajectoire de
l’Etat mauritanien, l’auteur révèle que celui-ci est une entité
créée par la France coloniale, pour des raisons avant tout de
stratégie géopolitique (p. 35). Ainsi, de son avis, les clivages
d’ordre identitaire, encouragés dans la période coloniale, vont
constituer “une récurrence de l’histoire politique” de la
Mauritanie. Une vérité qui pourrait fort bien s’appliquer à la
plupart des anciennes possessions françaises ! Comme celle
d’ailleurs du choix pris, dans les années soixante, par des
dirigeants maghrébins d’embrasser l’option “arabiste” et s’inscrire
dans le nationalisme arabe. “Dans cette trajectoire, l’Etat
(mauritanien, ndlr) joue de manière extrêmement faible, son rôle
d’instance d’intégration nationale, dans différentes communautés”,
indique Abdoul en page 40. Seulement, la marginalisation, pour la
majorité des Négro-Africains, poussera ces derniers à s’identifier à
la tribu, à l’ethnie et à la région. Ce qui, en d’autres termes, va
encourager le jeu des rapports de force, ainsi que les compétitions,
l’émergence de conflits, souvent latents et parfois violents (p.
40). Résultat : la démocratisation en Mauritanie (cela pourrait
s’appliquer aussi à d’autres Etats maghrébins) va renforcer les
logiques déjà existantes et donner un regain au phénomène ethnique,
cela d’autant que l’opposition (au régime militaire), timidement
reconnue par le pouvoir, mal structurée et faible, n’arrive pas
encore à peser sur les institutions démocratiques (p. 43).
L’auteur de
Démocratisation, ethnicité et tribalisme : jeux identitaires et
enjeux politiques en Mauritanie déplore toutefois l’incapacité des
ethnies à recouvrer leur “unité”, voire à imposer leurs vues sur les
choix nationaux (p. 47) Mais il rappelle que le rôle de l’ethnicité
se manifeste avec acuité surtout dans les stratégies électorales,
chez les Blancs comme les Noirs (p. 51).
S’appuyant sur
l’exemple mauritanien, Abdoul convient que l’existence de
l’ethnicité et du tribalisme dans un processus de démocratisation,
ne favorisant aucunement l’instauration d’une culture et des valeurs
démocratiques. Bien au contraire, il considère que leur procès
contribue au maintien d’une “situation de monopole” de l’exercice
politique par une classe politique rompue aux nombreuses
manipulations (p. 71). Pourtant, il admet que la même
démocratisation a ouvert un espace de liberté relative et donné lieu
à l’émergence de signes de “mutations profondes” et à celle de
nouvelles “constructions identitaires” (p. 72). L’étude de Mohamadou
Abdoul, riche d’informations sur la Mauritanie et d’interrogations
d’ordre conceptuel, parle de la complexité de l’ethnicité et du
tribalisme qui obéit à des logiques de construction et de
reconstruction commandées par les enjeux politiques et économiques
du moment (p. 78).
Les contributions
suivantes sont tout aussi intéressantes et apportent des éclairages
nouveaux et complémentaires sur la société et l’Etat mauritanien.
Abderrahmane N’Gaïde,
historien et chercheur indépendant, confirme que l’Etat
post-colonial mauritanien n’a pas (encore) réussi
“l’homogénéisation” de la société. Alain Antil, géographe et
chercheur associé, affirme que le colonialisme et le néocolonialisme
ont été “une entreprise d’européanisation” (p. 92).
Sophie Caratini,
anthropologue au CNRS, attire l’attention sur “la complexité du
rapport colonial”, en insistant sur “les images forgées par les
Occidentaux” sur les peuples dominés, qui ont laissé des empreintes
sur les imaginaires sociaux contemporains (p. 118). Abdellahi
Hormatallah, secrétaire de SOS-Communication, signe et persiste :
l’esclavage a été utilisé en Mauritanie comme un fonds de commerce
par “des maîtres soucieux du seul maintien de leurs privilèges” (p.
138). Et Baba Jiddou revient sur la communauté harratine, pour
applaudir à l’affranchissement lent mais progressif des esclaves ou
anciens esclaves, à cette “véritable révolution tranquille (…) (qui)
s’opère” (p. 160).
Z. Chérief
(*) Regards sur
la Mauritanie
L’Harmattan –
2004. 242 pages
Consulter le
site d’Arso :
www.arso.org
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