Semaine du 9 au 15 février 2005

 

Collection L’Ouest saharien

«Regards sur la Mauritanie» (*)

 

 
 
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Collection L’Ouest saharien

«Regards sur la Mauritanie» (*)

Le 4e cahier de la collection L’Ouest saharien est consacré à la Mauritanie, aux différents regards portés à ce jeune Etat, en particulier sur les questions de tribalisme et d’ethnicité. L’ouvrage en question comporte une première partie, la plus importante (125 pages), qui laisse place à différentes contributions d’experts. Quant à la seconde partie

(53 pages), elle rassemble des témoignages et des documents qui viennent appuyer et compléter la précédente.

Dans Démocratisation, ethnicité et tribalisme : jeux identitaires et enjeux politiques en Mauritanie, Mohamadou Abdoul estime d’emblée que l’ethnicité, ou le tribalisme, représente une “ressource” largement utilisée aussi bien par les hommes politiques que par les groupes sociaux, pour arriver à des fins politiques (p. 17). Selon lui, c’est justement cette “double utilisation” qui forme “le nœud du procès de l’ethnicité et du tribalisme, dans les processus politiques et, par conséquent, dans la démocratisation”. Abdoul avertit qu’en Mauritanie, la référence au cadre ethnique et/ou tribal reste une constante de l’expression politique. Du point de vue conceptuel et celui des groupes sociaux, la notion de tribu prime celle de l’ethnie dans le pays, précise-t-il (p. 34).

Il n’empêche, l’auteur pense néanmoins que le débat sur l’ethnicité est porteur de sens, à condition qu’on le place par rapport au discours sur la modernisation économique et politique (p. 27).

Mohamadou Abdoul donne également un aperçu de la société mauritanienne. Elle est, écrit-il, composée de deux grands ensembles : il y a les Maures de culture arabo-berbère, qui se nomment “Beidanes”, et les Négro-Africains, eux-mêmes subdivisés en sous-groupes : les Halpulaar, les Sooniko et les Wolof. Il souligne que pour chacun des deux grands groupes, l’organisation sociale est très hiérarchisée, avec des rapports de supériorité et d’infériorité, des rapports qui, note-t-il, “investissent tous les processus sociaux, économiques et politiques” tout en demeurant très présents dans l’Etat “démocratique actuel” (p. 31). Dans son analyse de la trajectoire de l’Etat mauritanien, l’auteur révèle que celui-ci est une entité créée par la France coloniale, pour des raisons avant tout de stratégie géopolitique (p. 35). Ainsi, de son avis, les clivages d’ordre identitaire, encouragés dans la période coloniale, vont constituer “une récurrence de l’histoire politique” de la Mauritanie. Une vérité qui pourrait fort bien s’appliquer à la plupart des anciennes possessions françaises ! Comme celle d’ailleurs du choix pris, dans les années soixante, par des dirigeants maghrébins d’embrasser l’option “arabiste” et s’inscrire dans le nationalisme arabe. “Dans cette trajectoire, l’Etat (mauritanien, ndlr) joue de manière extrêmement faible, son rôle d’instance d’intégration nationale, dans différentes communautés”, indique Abdoul en page 40. Seulement, la marginalisation, pour la majorité des Négro-Africains, poussera ces derniers à s’identifier à la tribu, à l’ethnie et à la région. Ce qui, en d’autres termes, va encourager le jeu des rapports de force, ainsi que les compétitions, l’émergence de conflits, souvent latents et parfois violents (p. 40). Résultat : la démocratisation en Mauritanie (cela pourrait s’appliquer aussi à d’autres Etats maghrébins) va renforcer les logiques déjà existantes et donner un regain au phénomène ethnique, cela d’autant que l’opposition (au régime militaire), timidement reconnue par le pouvoir, mal structurée et faible, n’arrive pas encore à peser sur les institutions démocratiques (p. 43).

L’auteur de Démocratisation, ethnicité et tribalisme : jeux identitaires et enjeux politiques en Mauritanie déplore toutefois l’incapacité des ethnies à recouvrer leur “unité”, voire à imposer leurs vues sur les choix nationaux (p. 47) Mais il rappelle que le rôle de l’ethnicité se manifeste avec acuité surtout dans les stratégies électorales, chez les Blancs comme les Noirs (p. 51).

S’appuyant sur l’exemple mauritanien, Abdoul convient que l’existence de l’ethnicité et du tribalisme dans un processus de démocratisation, ne favorisant aucunement l’instauration d’une culture et des valeurs démocratiques. Bien au contraire, il considère que leur procès contribue au maintien d’une “situation de monopole” de l’exercice politique par une classe politique rompue aux nombreuses manipulations (p. 71). Pourtant, il admet que la même démocratisation a ouvert un espace de liberté relative et donné lieu à l’émergence de signes de “mutations profondes” et à celle de nouvelles “constructions identitaires” (p. 72). L’étude de Mohamadou Abdoul, riche d’informations sur la Mauritanie et d’interrogations d’ordre conceptuel, parle de la complexité de l’ethnicité et du tribalisme qui obéit à des logiques de construction et de reconstruction commandées par les enjeux politiques et économiques du moment (p. 78).

Les contributions suivantes sont tout aussi intéressantes et apportent des éclairages nouveaux et complémentaires sur la société et l’Etat mauritanien.

Abderrahmane N’Gaïde, historien et chercheur indépendant, confirme que l’Etat post-colonial mauritanien n’a pas (encore) réussi “l’homogénéisation” de la société. Alain Antil, géographe et chercheur associé, affirme que le colonialisme et le néocolonialisme ont été “une entreprise d’européanisation” (p. 92).

Sophie Caratini, anthropologue au CNRS, attire l’attention sur “la complexité du rapport colonial”, en insistant sur “les images forgées par les Occidentaux” sur les peuples dominés, qui ont laissé des empreintes sur les imaginaires sociaux contemporains (p. 118). Abdellahi Hormatallah, secrétaire de SOS-Communication, signe et persiste : l’esclavage a été utilisé en Mauritanie comme un fonds de commerce par “des maîtres soucieux du seul maintien de leurs privilèges” (p. 138). Et Baba Jiddou revient sur la communauté harratine, pour applaudir à l’affranchissement lent mais progressif des esclaves ou anciens esclaves, à cette “véritable révolution tranquille (…) (qui) s’opère” (p. 160). 

Z. Chérief

(*) Regards sur la Mauritanie

L’Harmattan – 2004. 242 pages

Consulter le site d’Arso : www.arso.org

 

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