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Un morceau
d’anthologie
L’acceptation par
le président de la République du poste de président du FLN ne
pouvait être que le résultat d’une pression intolérable qui l’a
contraint à un recul tactique sur son engagement à mettre fin à
l’ère de la légitimité révolutionnaire. Une lecture normale,
dirions-nous, adossée au contenu d’une lettre à travers laquelle
Abdelaziz Bouteflika prend tant de précautions épistolaires qu’il
finit par nous faire croire qu’il est l’innocente victime d’un
traquenard politique en bonne et due forme.
La partie qui se
vient de se jouer entre le président de la République et le FLN est
tout simplement époustouflante et dénote d’une maîtrise de l’art de
la politique qu’on ne retrouve peut-être qu’en Chine ou en Russie,
et encore faut-il être sûr que les coups de poker y soient aussi
audacieux qu’en nos contrées. Il est vrai, cela dit, qu’il fallait
un certain recul pour deviner même qu’une partie aussi compliquée
venait de se jouer sous nos yeux. Pour le commun des mortels et même
pour les moins communs, l’acceptation par le président de la
République du poste de président du FLN ne pouvait être que le
résultat d’une pression intolérable qui l’a contraint à un recul
tactique sur son engagement à mettre fin à l’ère de la légitimité
révolutionnaire. Une lecture normale, dirions-nous, adossée au
contenu d’une lettre à travers laquelle Abdelaziz Bouteflika prend
tant de précautions épistolaires qu’il finit par nous faire croire
qu’il est l’innocente victime d’un traquenard politique en bonne et
due forme. Et chacun de gloser alors sur ce qu’il aurait dû faire ou
ne pas faire face à une telle adversité.
Seulement,
l’énormité de l’entreprise nous en a fait oublier quelques aspects
qu’il est bon d’évoquer ici pour saisir la beauté d’une opération
réalisée par des maîtres ès manipulation avec à leur tête un
Abdelaziz Bouteflika au summum de son art. Le premier de ces aspects
étant évidemment que l’idée de donner au chef de l’Etat la
présidence du FLN ne date pas d’hier ; elle a été évoquée par
Abdelaziz Belkhadem et un certain nombre de redresseurs dès qu’a été
évoquée la tenue d’un 8e congrès bis. Cela signifie que le Président
avait toute latitude de tuer ce projet dans l’œuf au moment qu’il
aurait jugé utile à travers une simple phrase ou une lettre publique
ou personnelle adressée à Belkhadem lui enjoignant de ne plus
suggérer pareille perspective. La plupart des arguments invoqués
dans la lettre lue au 8e congrès étant suffisants pour enlever
toute envie de confier à Bouteflika la moindre responsabilité au
sein de l’ancien parti unique, fut-ce celle d’appariteur dans la
dernière kasma de Bordj Badji Mokhtar. S’il ne l’a pas fait, c’est
donc qu’il avait une tout autre idée derrière la tête. Une idée qui
repose sur une analyse froide et lucide de la situation. Après plus
d’une année de cohabitation avec le chef du gouvernement, qui se
trouve être le patron du RND, le chef de l’Etat a fini par se rendre
compte qu’il ne pourrait jamais s’appuyer entièrement sur un parti
qui n’en est pas un et qui, de plus, manifeste cycliquement de
sérieuse tendances à faire cavalier seul sur un certain nombre de
dossiers, dont les plus névralgiques comme ceux du code de la
famille, du foncier agricole, des privatisations ou même de l’école,
pour ne citer que les plus importants d’entre eux. Un parti dont les
liens génétiques avec certains secteurs de l’armée le rendent, par
ailleurs, plus ou moins suspect dans la mesure où il peut à tout
moment obéir à une logique qui n’est pas celle du Président. Par
contre, ce danger n’existe plus au niveau du FLN depuis le départ de
Ali Benflis, qui avait pour sa part établi des liens stratégiques
avec le précédent chef d’état-major de l’ANP et un certain nombre
d’autres officiers supérieurs, la plupart mis à la retraite depuis.
Abdelaziz Belkhadem étant dans ce domaine un élément beaucoup plus
sûr sachant la méfiance instinctive, pour ne pas dire plus,
qu’éprouvent les militaires à l’égard d’un individu qui a soutenu le
contrat de Rome et manifesté de grandes sympathies pour le parti
dissous, sans parler de ses amitiés avec les ayatollahs de triste
mémoire.
D’un autre côté,
le FLN offre cet immense avantage d’être un parti sans tête, au sens
où il a perdu la cohésion et la discipline quasi-militaire qui
faisaient sa force jusque-là. Eclaté entre plusieurs tendances
antagoniques, il suffisait d’être l’artisan de sa reconstruction
pour en mériter la présidence. Un travail effectué de main de maître
aussi bien par le président de la République qui a manœuvré de loin
pour arrondir les angles entre redresseurs et non-redresseurs, que
de la part de ceux qui, au dernier jour du congrès, sont entrés à la
dernière minute pour donner les quelques coups de ciseaux
nécessaires pour couper le nouvel habit du FLN et le recoudre avec
le légendaire savoir-faire qu’on leur connaît. Une entreprise qui,
quoi qu’on en dise, n’était pas de tout repos, parce qu’en face du
Président il n’y avait pas que des enfants de chœur. De fins
tacticiens comme El-Hadi Khediri, Boualem Bessaieh ou Mohmed Salah
Yahiaoui pour ne citer que les plus retors d’entre eux, ont très
certainement bien vite compris le jeu du Président tout en sachant
que le FLN lui était encore nécessaire malgré ses dénégations
véhémentes. Et cela s’est donc joué en une fabuleuse partie de poker
menteur où chacune des deux parties a su tirer le meilleur de la
situation et obtenir ce qui lui était le plus profitable. A
Bouteflika, la présidence d’un parti majoritaire dans les
institutions et indispensable à une bonne gouvernance en période de
transition et aux barons du FLN un sursis vital pour tenter de se
refaire une virginité et se remettre au diapason d’un pouvoir qui
les tient sérieusement à l’œil après leur avoir clairement signifié
qu’il pouvait les écraser comme des puces.
Tout cela en
attendant que l’Algérie puisse enfin voir émerger de nouvelles
forces politiques et un ou deux nouveaux grands partis capables de
mieux faire avancer le progrès et la démocratie.
A. M.
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