Semaine du 9 au 15 février 2005

 

L'éditorial: Par Abderrahmane Mahmoudi

Un morceau d’anthologie

 

 
 
 Editorial

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Un morceau d’anthologie

L’acceptation par le président de la République du poste de président du FLN ne pouvait être que le résultat  d’une pression intolérable qui l’a contraint à un recul tactique sur son engagement à mettre fin à l’ère de la légitimité révolutionnaire. Une lecture normale, dirions-nous, adossée au contenu d’une lettre à travers laquelle Abdelaziz Bouteflika prend tant de précautions épistolaires qu’il finit par nous faire croire qu’il est l’innocente victime d’un traquenard politique en bonne et due forme.

La partie qui se vient de se jouer entre le président de la République et le FLN est tout simplement époustouflante et dénote d’une maîtrise de l’art de la politique qu’on ne retrouve peut-être qu’en Chine ou en Russie, et encore faut-il être sûr que les coups de poker y soient aussi audacieux qu’en nos contrées. Il est vrai, cela dit, qu’il fallait un certain recul pour deviner même qu’une partie aussi compliquée venait de se jouer sous nos yeux. Pour le commun des mortels et même pour les moins communs, l’acceptation par le président de la République du poste de président du FLN ne pouvait être que le résultat  d’une pression intolérable qui l’a contraint à un recul tactique sur son engagement à mettre fin à l’ère de la légitimité révolutionnaire. Une lecture normale, dirions-nous, adossée au contenu d’une lettre à travers laquelle Abdelaziz Bouteflika prend tant de précautions épistolaires qu’il finit par nous faire croire qu’il est l’innocente victime d’un traquenard politique en bonne et due forme. Et chacun de gloser alors sur ce qu’il aurait dû faire ou ne pas faire face à une telle adversité.

Seulement, l’énormité de l’entreprise nous en a fait oublier quelques aspects qu’il est bon d’évoquer ici pour saisir la beauté d’une opération réalisée par des maîtres ès manipulation avec à leur tête un Abdelaziz Bouteflika au summum de son art. Le premier de ces aspects étant évidemment que l’idée de donner au chef de l’Etat la présidence du FLN ne date pas d’hier ; elle a été évoquée par Abdelaziz Belkhadem et un certain nombre de redresseurs dès qu’a été évoquée la tenue d’un 8e congrès bis. Cela signifie que le Président avait toute latitude de tuer ce projet dans l’œuf au moment qu’il aurait jugé utile à travers une simple phrase ou une lettre publique ou personnelle adressée à Belkhadem lui enjoignant de ne plus  suggérer pareille perspective. La plupart des arguments invoqués dans la lettre lue au 8e congrès étant suffisants pour  enlever toute envie de confier à Bouteflika la moindre responsabilité  au sein de l’ancien parti unique, fut-ce celle d’appariteur dans la dernière kasma de Bordj Badji Mokhtar. S’il ne l’a pas fait, c’est donc qu’il avait une tout autre idée derrière la tête. Une idée qui repose sur une analyse froide et lucide de la situation. Après plus d’une année de cohabitation avec le chef du gouvernement, qui se trouve être le patron du RND, le chef de l’Etat a fini par se rendre compte qu’il ne pourrait jamais  s’appuyer entièrement sur un parti qui n’en est pas un et qui, de plus, manifeste cycliquement de sérieuse tendances à faire cavalier seul sur un certain nombre de dossiers, dont les plus névralgiques comme ceux du code de la famille, du foncier agricole, des privatisations ou même de l’école, pour ne citer que les plus importants d’entre eux. Un parti dont les liens génétiques avec certains secteurs  de l’armée le rendent, par ailleurs, plus ou moins suspect dans la mesure où il peut à tout moment obéir à une logique qui n’est pas celle du Président. Par contre, ce danger n’existe plus au niveau du FLN depuis le départ de Ali Benflis, qui avait pour sa part établi des liens stratégiques avec le précédent chef d’état-major de l’ANP et un certain nombre d’autres officiers supérieurs, la plupart mis à la retraite depuis. Abdelaziz Belkhadem étant dans ce domaine un élément beaucoup plus sûr sachant la méfiance instinctive, pour ne pas dire plus,  qu’éprouvent les militaires à l’égard d’un individu qui a soutenu le contrat de Rome et manifesté de grandes sympathies pour le parti dissous,  sans parler de ses amitiés  avec les ayatollahs de triste mémoire.

D’un autre côté, le FLN offre cet immense avantage d’être un parti sans tête, au sens où il a perdu la cohésion et la discipline quasi-militaire qui faisaient sa force jusque-là. Eclaté entre plusieurs tendances antagoniques, il suffisait d’être l’artisan de sa reconstruction pour en mériter la présidence. Un travail effectué de main de maître aussi bien par le président de la République qui a manœuvré de loin pour arrondir les angles entre redresseurs et non-redresseurs, que de la part de ceux qui, au dernier jour du congrès, sont entrés à la dernière minute pour donner les quelques coups de ciseaux nécessaires pour couper le nouvel habit du FLN et le recoudre avec le légendaire savoir-faire qu’on leur connaît. Une entreprise qui, quoi qu’on en dise, n’était pas de tout repos, parce qu’en face du Président il n’y avait pas que des enfants de chœur. De fins tacticiens comme El-Hadi Khediri, Boualem Bessaieh ou Mohmed Salah Yahiaoui pour ne citer que les plus retors d’entre eux, ont très certainement bien vite compris le jeu du Président tout en sachant que le FLN lui était encore nécessaire malgré ses dénégations véhémentes. Et cela s’est donc joué en une fabuleuse partie de poker menteur où chacune des deux parties a su tirer le meilleur de la situation et obtenir ce qui lui était le plus profitable. A Bouteflika, la présidence d’un parti majoritaire dans les institutions et indispensable à une bonne gouvernance en période de transition et aux barons du FLN un sursis vital pour tenter de se refaire une virginité et se remettre au diapason d’un pouvoir qui les tient sérieusement à l’œil après leur avoir clairement signifié qu’il pouvait les écraser comme des puces.

Tout cela en attendant que l’Algérie puisse enfin voir émerger de nouvelles forces politiques et un ou deux nouveaux grands partis capables de mieux faire avancer le progrès et la démocratie.

A. M.

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