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La participation de la femme à la vie économique de la cellule
familiale dans les Aurès
La vie était, dans
l’Aurès géohistorique, il y a seulement quelques décennies, un
véritable enfer, une lutte permanente de tous les instants, un
combat singulier de l’Auréssien et de sa compagne contre une nature
hostile, dure et sans pitié. La puissance coloniale, sachant à quoi
s’en tenir sur cette région, réputée dure, hostile à toute espèce
d’ordre établi, avait entouré le massif d’un véritable “cordon
sanitaire” répressif et connaissant parfaitement sa “mission”.
L’administrateur
de la commune mixte, ses gendarmes, ses cavaliers, ses
gardes-forestiers, avaient pour objectif de veiller et de casser, au
besoin par la force, toute velléité de résistance et d’opposition de
ces populations indomptables, qui ne désarmaient pas, bien au
contraire, rendant coup pour coup, tout au long de l’interminable
“nuit coloniale”. Et dans ce combat titanesque, l’Auréssienne a
toujours été aux côtés de l’homme ; bien souvent devant lui, en
avant-garde, plus audacieuse et plus radicale, ne faisant aucune
concession, luttant inlassablement pour sauvegarder sa famille.
La vie de l’Auréssienne,
au lendemain de son mariage, est tendue, conditionnée par la lourde
tâche qui lui incombe. Sur ses frêles épaules reposent des
contraintes matérielles écrasantes et qui se prolongeront sa vie
durant. Elle doit, elle est tenue, chaque matin, de descendre au
fond de la vallée pour puiser l’eau nécessaire pour le ménage,
traire les chèvres, baratter le lait, conduire la vache au pâturage,
nettoyer la maison, moudre le grain, faire la galette, préparer le
repas... Et l’après-midi encore, chercher l’eau à la source, au fond
de l’oued. A ces contraintes, qui sont la base, la trame de sa
participation à vie économique de la cellule familiale, qui se
renouvellent quotidiennement, s’en ajoutent d’autres. L’Auréssienne
réalise les tâches journalières de la femme en milieu urbain et,
aussi, les durs travaux des champs, sans autre répit que la brève
halte qui lui est imposée par les grossesses et les accouchements
successifs. Elle ne jouit point des longs repos qu’amène l’hiver
dans ce milieu orographique ; et tandis que l’homme, n’ayant pas de
travaux dehors, reste inactif, elle continue son labeur domestique
quotidien.
Sa participation
économique consiste en travaux agricoles et en différentes activités
artisanales au profit de la famille (tissage de la laine, tannage du
cuir, fabrication et décoration de poteries et vanneries, etc.),
ayant une forme plus ou moins nécessaire et une régularité plus ou
moins ponctuelle et prolongée.
Ces tâches se font
individuellement ou en groupe. Les travaux sont réalisés à la maison
ou en dehors, dans la dechra. Les actions de groupe peuvent être
faites selon qu’elles se déroulent entre femmes d’une même famille
ou d’une même fraction. Au sein de la famille, la collaboration se
fait de différentes façons ; elle consiste en une répartition des
tâches domestiques, chaque femme assurant un travail spécifique, ou
à la réalisation d’une tâche ponctuelle en groupe. Dans ce dernier
cas, la collaboration peut avoir lieu conjointement ou
successivement. Par exemple, elle a lieu conjointement quand les
femmes d’une même famille (mère et filles) accomplissent le lavage
de la laine dans l’oued ; successivement lorsqu’elles se remplacent
pour moudre le grain.
La même tâche
peut, du reste, être réalisée conjointement ou successivement :
c’est ainsi que deux femmes peuvent s’installer en même temps, ou
tour à tour, derrière un métier à tisser, pour réaliser un ouvrage
pour les besoins familiaux. Ce travail en commun est obligatoire.
“Pourquoi l’une de nous travaillerait-elle pour l’autre si elle
refusait d’en faire autant ?”, disaient et disent encore les
vieilles Auréssiennes.
Le travail en
commun entre femmes d’une même fraction existe, et se fait dans
d’indifférentes conjonctures : parentes ou voisines s’unissent
souvent pour faire cuire leurs poteries, afin de réduire la charge
et la durée du travail ; elles se réunissent en groupe quand il est
nécessaire de s’éloigner de la dechra, particulièrement pour faire
la provision de bois pour l’hiver ou pour chercher de l’herbe pour
le troupeau.
Les travaux en
commun, entre femmes d’une même fraction, peuvent aussi se faire
dans un but d’entraide : c’est l’ahouiza (la touiza). Elle est due
en différentes circonstances, par exemple quand il faut monter un
métier à tisser, tâche particulièrement difficile et délicate qui
demande la participation de deux ou même plusieurs femmes, et que l’Auréssienne,
se trouvant seule dans son ménage, ne peut accomplir en solitaire,
ou moudre le grain, une tâche trop longue et trop lourde pour une
seule personne.
L’aide que les
Auréssiennes se donnent dans toutes les occasions est considérée par
elles comme absolument obligatoire et réciproque. Il en est ainsi de
tout acte de complaisance ; c’est du reste qu’une femme autorise
toujours une autre à venir faire sa galette ou moudre son grain chez
elle, qu’elle prête sans difficulté les objets qui lui
appartiennent, voire même ce qu’elle a de plus cher, ses bijoux.
Les nombreuses
tâches qui sont le lot de l’Auréssienne ont un caractère général :
toutes les femmes y sont astreintes, quels que soient leur âge, leur
situation sociale ou leur fortune. Néanmoins, les vieilles femmes
sont dégagées des plus pénibles.
Dans le massif
auréssien, depuis la nuit des temps, la femme a participé et
participe encore à la vie économique de la cellule familiale.
Dans cet
environnement difficile, où la vie est un combat de tous les
instants, toute la composante familiale est astreinte à participer,
à apporter sa contribution, aussi modeste soit-elle. C’est
d’ailleurs une question de vie ou de mort. Dans cet enfer, il n’y a
pas de place pour le consommateur “parasite” qui n’apporte pas sa
contribution à l’ensemble de la famille ; inéluctablement, il se
marginalise et est, d’une façon ou d’une autre, rejeté comme un
corps étranger par un organisme sain.
Chenouf Ahmed
Boudi
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