Semaine du 9 au 15 février 2005

 

Histoire

La participation de la femme à la vie économique de la cellule familiale dans les Aurès

 

 
 
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La participation de la femme à la vie économique de la cellule familiale dans les Aurès

La vie était, dans l’Aurès géohistorique, il y a seulement quelques décennies, un véritable enfer, une lutte permanente de tous les instants, un combat singulier de l’Auréssien et de sa compagne contre une nature hostile, dure et sans pitié. La puissance coloniale, sachant à quoi s’en tenir sur cette région, réputée dure, hostile à toute espèce d’ordre établi, avait entouré le massif d’un véritable “cordon sanitaire” répressif et connaissant parfaitement sa “mission”.

L’administrateur de la commune mixte, ses gendarmes, ses cavaliers, ses gardes-forestiers, avaient pour objectif de veiller et de casser, au besoin par la force, toute velléité de résistance et d’opposition de ces populations indomptables, qui ne désarmaient pas, bien au contraire, rendant coup pour coup, tout au long de l’interminable “nuit coloniale”. Et dans ce combat titanesque, l’Auréssienne a toujours été aux côtés de l’homme ; bien souvent devant lui, en avant-garde, plus audacieuse et plus radicale, ne faisant aucune concession, luttant inlassablement pour sauvegarder sa famille.

La vie de l’Auréssienne, au lendemain de son mariage, est tendue, conditionnée par la lourde tâche qui lui incombe. Sur ses frêles épaules reposent des contraintes matérielles écrasantes et qui se prolongeront sa vie durant. Elle doit, elle est tenue, chaque matin, de descendre au fond de la vallée pour puiser l’eau nécessaire pour le ménage, traire les chèvres, baratter le lait, conduire la vache au pâturage, nettoyer la maison, moudre le grain, faire la galette, préparer le repas... Et l’après-midi encore, chercher l’eau à la source, au fond de l’oued. A ces contraintes, qui sont la base, la trame de sa participation à vie économique de la cellule familiale, qui se renouvellent quotidiennement, s’en ajoutent d’autres. L’Auréssienne réalise les tâches journalières de la femme en milieu urbain et, aussi, les durs travaux des champs, sans autre répit que la brève halte qui lui est imposée par les grossesses et les accouchements successifs. Elle ne jouit point des longs repos qu’amène l’hiver dans ce milieu orographique ; et tandis que l’homme, n’ayant pas de travaux dehors, reste inactif, elle continue son labeur domestique quotidien.

Sa participation économique consiste en travaux agricoles et en différentes activités artisanales au profit de la famille (tissage de la laine, tannage du cuir, fabrication et décoration de poteries et vanneries, etc.), ayant une forme plus ou moins nécessaire et une régularité plus ou moins ponctuelle et prolongée.

Ces tâches se font individuellement ou en groupe. Les travaux sont réalisés à la maison ou en dehors, dans la dechra. Les actions de groupe peuvent être faites selon qu’elles se déroulent entre femmes d’une même famille ou d’une même fraction. Au sein de la famille, la collaboration se fait de différentes façons ; elle consiste en une répartition des tâches domestiques, chaque femme assurant un travail spécifique, ou à la réalisation d’une tâche ponctuelle en groupe. Dans ce dernier cas, la collaboration peut avoir lieu conjointement ou successivement. Par exemple, elle a lieu conjointement quand les femmes d’une même famille (mère et filles) accomplissent le lavage de la laine dans l’oued ; successivement lorsqu’elles se remplacent pour moudre le grain.

La même tâche peut, du reste, être réalisée conjointement ou successivement : c’est ainsi que deux femmes peuvent s’installer en même temps, ou tour à tour, derrière un métier à tisser, pour réaliser un ouvrage pour les besoins familiaux. Ce travail en commun est obligatoire. “Pourquoi l’une de nous travaillerait-elle pour l’autre si elle refusait d’en faire autant ?”, disaient et disent encore les vieilles Auréssiennes.

Le travail en commun entre femmes d’une même fraction existe, et se fait dans d’indifférentes conjonctures : parentes ou voisines s’unissent souvent pour faire cuire leurs poteries, afin de réduire la charge et la durée du travail ; elles se réunissent en groupe quand il est nécessaire de s’éloigner de la dechra, particulièrement pour faire la provision de bois pour l’hiver ou pour chercher de l’herbe pour le troupeau.

Les travaux en commun, entre femmes d’une même fraction, peuvent aussi se faire dans un but d’entraide : c’est l’ahouiza (la touiza). Elle est due en différentes circonstances, par exemple quand il faut monter un métier à tisser, tâche particulièrement difficile et délicate qui demande la participation de deux ou même plusieurs femmes, et que l’Auréssienne, se trouvant seule dans son ménage, ne peut accomplir en solitaire, ou moudre le grain, une tâche trop longue et trop lourde pour une seule personne.

L’aide que les Auréssiennes se donnent dans toutes les occasions est considérée par elles comme absolument obligatoire et réciproque. Il en est ainsi de tout acte de complaisance ; c’est du reste qu’une femme autorise toujours une autre à venir faire sa galette ou moudre son grain chez elle, qu’elle prête sans difficulté les objets qui lui appartiennent, voire même ce qu’elle a de plus cher, ses bijoux.

Les nombreuses tâches qui sont le lot de l’Auréssienne ont un caractère général : toutes les femmes y sont astreintes, quels que soient leur âge, leur situation sociale ou leur fortune. Néanmoins, les vieilles femmes sont dégagées des plus pénibles.

Dans le massif auréssien, depuis la nuit des temps, la femme a participé et participe encore à la vie économique de la cellule familiale.

Dans cet environnement difficile, où la vie est un combat de tous les instants, toute la composante familiale est astreinte à participer, à apporter sa contribution, aussi modeste soit-elle. C’est d’ailleurs une question de vie ou de mort. Dans cet enfer, il n’y a pas de place pour le consommateur “parasite” qui n’apporte pas sa contribution à l’ensemble de la famille ; inéluctablement, il se marginalise et est, d’une façon ou d’une autre, rejeté comme un corps étranger par un organisme sain.

Chenouf Ahmed Boudi

 

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