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La Turquie loin
des clichés
Tête de Turc,
jeunes Turcs, fort comme un Turc… Rarement une nation aura accumulé
autant de clichés et réuni autant d’appréciations contradictoires
sur son compte. Rarement nous aurons, également, enregistré autant
de poussées historiques aussi étonnantes que celle qui consista à
être partie prenante des forces de l’Axe aux côtés de l’Allemagne
nazie et être, un demi-siècle plus tard, candidat à l’entrée dans
l’Europe.
Avec un pied en
Orient et un autre en Occident, la Turquie présente en plus tous les
avantages de l’interface possible entre les deux univers et cet
énorme inconvénient d’être un Etat laïc gouverné par les chefs d’un
parti islamiste sous la férule d’une authentique dictature
militaire. Une véritable “baqlawa” institutionnelle enrobée du miel
dégagé par un soufisme ancestral qui a cette extraordinaire
propriété de donner une cohésion à des éléments en apparence
totalement contradictoires.
Un document
élaboré par notre ambassade à Ankara nous apprend à ce propos que
l’Emir Abdelkader a enseigné la tarika kadiria et la tarika
senoussia à Borsa, une petite ville distante de 350 kilomètres
d’Ankara. Un fait que ne manquera pas de relever le président
Abdelaziz Bouteflika, qui profitera de sa visite officielle en
Turquie du 2 février pour tenter de mettre en évidence tous les
éléments capables de justifier un renforcement des relations entre
nos deux pays dans tous les domaines de coopération possibles.
C’est d’ailleurs tout juste s’il n’évoquera pas le coup de main que
nous ont donné les frères Barberousse au début du XVIe siècle et
les trois siècles d’assujettissement à la Sublime porte qui
s’ensuivirent pour appeler à une présence accrue de la Turquie dans
les projets de développement de l’Algérie.
Cela dit, il ne
faut pas se cacher que cette visite du Président algérien est
peut-être l’une des rares à ne pas être que protocolaire, dans le
sens où elle n’entre pas uniquement dans le cadre de la politique de
démarchage généralisé effectuée pour solliciter l’investissement
étranger. Dans ce cas précis, la stratégie algérienne repose sur un
calcul simple. Elle repose sur l’analyse d’un certain nombre de
paramètres, dont le plus important est l’incroyable similitude entre
les deux pays sur un certain nombre de plans, dont les plus
frappants sont cette capacité à être une chose et son contraire et
de servir de porte ouverte entre les deux univers qui cohabitent
dans le monde d’aujourd’hui. Elle repose également sur le fait que
la Turquie est, à peu de choses près, l’image de ce que devrait être
l’Algérie dans moins d’une décennie, au moins sur le plan économique
et social, même si sur le plan politique, notre pays essaye
d’éviter certains des travers qui entachent encore le pays d’Attaturk.
A commencer justement par cet incroyable culte de la personnalité
attaché au souvenir d’un général qui, pour avoir été le fondateur de
l’Etat turc moderne et laïc, n’en est pas pour autant un prophète
ou un démiurge. Un homme hors du commun certainement, mais pas au
point de constituer cette icône quasi religieuse à qui est dédié
tout un musée surplombé par l’imposant tombeau de marbre au pied
duquel a été se recueillir Abdelaziz Bouteflika, au premier jour de
sa visite officielle en Turquie. Il est d’ailleurs utile de noter
qu’il est le seul Président qui ait refusé d’effectuer le long
parcours semé d’embûches que doivent parcourir l’ensemble des
délégations officielles en visite en Turquie pour accéder au tombeau
d’Attaturk. Les responsables du protocole, côté algérien, n’ayant
rien voulu savoir, même lorsque leurs homologues turcs leur ont
affirmé que Georges Bush lui-même avait longé l’étroit bassin qui
conduit au tombeau. Ce culte de la personnalité est encore plus
étonnant lorsque nous savons que Mustapha Kamel Attaturk n’a guère
laissé derrière lui de descendance susceptible de l’incarner par le
sang et la filiation, ni de dogme ou de religion à l’usage des
fidèles. Pour tout dire, un pareil cas de figure n’existe nulle part
au monde. Staline, Mao Tsé Toung, Ceausescu ou Franco, sur le mode
dictatorial le plus cru, ou Houari Boumediene, Bourguiba ou Djamel
Abdelnacer dans un registre moins dur, ont certes été des leaders
érigés en guides suprêmes mais dont le culte attaché à leur
personne n’a guère duré plus longtemps que le temps des cérémonies
de mise en terre, sitôt leur souffle éteint.
Il est alors
paradoxal de constater que c’est un homme qui a prôné la laïcité la
plus rigoureuse qui se retrouve affublé, à sa mort, du statut de
véritable prophète. On aura beau essayer de trouver une explication
rationnelle à cette aberration historique, ou un exemple comparable
dans l’histoire de l’humanité, il ne s’est encore jamais trouvé de
perpétuation aussi forte d’un souvenir qui ne repose ni sur un
principe dynastique ni sur une continuité idéologique directe, à
l’exemple de ce qui se pratique par l’intermédiaire de partis de
type totalitaire. Et encore faut-il répéter que même en ce qui
concerne la Chine, le culte dédié à Mao Tsé Toung a fini par se
limiter à une simple évocation de type affectif et culturel sans
aucune prise sur la vie politique, sachant les options capitalistes
choisies par le Parti communiste chinois en matière économique.
L’expérience
turque apparaît alors comme unique en son genre car étant la
démonstration magistrale qu’une armée peut acquérir toutes les
caractéristiques d’un parti politique et cumuler les deux fonctions
avec le type de réussite escompté en pareil cas. Pour mieux la
comprendre, il faut évidemment se souvenir que c’est l’armée turque
conduite par le général Mustapha Kamel Attaturk qui fit face par
les armes aux visées impérialistes de l’Angleterre et qui fut
contrainte de déposer le sultan Osman et fonder la République en
1921. C’était le moment où cette armée a alors décidé d’être la
béquille qui devait soutenir ce qu’il était devenu courant de nommer
l’homme malade. Seulement, il faut aussi se demander si, en
choisissant de donner une béquille à l’homme malade, l’armée turque
n’a pas raté l’occasion de le soigner et de le guérir. Ce qui
explique que cet homme a toujours besoin de sa béquille près de 90
ans plus tard, et ne sait pas s’il pourra s’en passer un jour même
s’il donne toutes les apparences d’une santé recouvrée et d’une
vigueur encore intacte.
Il est vrai que
sur le plan économique la République turque a réussi à franchir des
étapes importantes jusqu’à postuler à une adhésion à l’Union
européenne, mais à quel prix ? La logique militaire et donc
forcément sécuritaire étant ce qu’elle est, la Turquie est restée
une dictature malgré tous les efforts entrepris pour susciter un
semblant de vie démocratique. Une démocratie d’ailleurs fortement
typée et formatée par un fonds d’anticommunisme viscéral et par une
sainte allergie à toute revendication identitaire suspectée de
porter atteinte à l’unité nationale d’une façon ou d’une autre. Cela
fera du régime turc l’un des régimes les plus répressifs au monde,
avec à son actif un nombre incalculable d’exécutions
extrajudiciaires de tout ce qui s’avise de contester d’une manière
ou d’une autre les vues de généraux traditionnellement liés aux
milieux les plus opulents de la société. Cette hantise
anticommuniste conduira le régime turc à encourager lui aussi
l’essor d’un puissant mouvement islamiste qui, à la chute de mur de
Berlin, constituera tout naturellement la seule opposition
véritablement tolérée à côté des formations nationalistes et
pan-turques tolérées par le pouvoir. C’est ainsi que la Turquie se
retrouvera fortement corsetée par un commandement militaire
autoritaire, d’un côté, et un mouvement islamiste qui a eu toute
latitude d’ occuper un vaste espace social interdit aux autres
courants idéologiques, essentiellement de gauche ou d’essence
démocratique. L’objectif clairement assigné par l’armée à la Nation
étant un développement accéléré de l’économie au milieu d’un climat
social totalement maîtrisé. Le revers de la médaille de ce système
étant une corruption endémique qui touche tous les niveaux d’une
administration toute-puissante, qui ira un moment jusqu’à secréter
des organisations fascistes et d’extrême droite chargées de
préserver par la terreur les intérêts de la caste
militaro-affairiste au pouvoir. Avec le semblant d’ouverture
pluraliste concédé à la fin des années 80, éclateront alors dans la
presse un certain nombre de scandales mettant directement en cause
un certain nombre de chefs du gouvernement, dont Madame Tançu
Tiller, accusée d’avoir organisé au profit de son époux un véritable
pont financier au détriment de l’Etat. C’est d’ailleurs une
alarmante succession de scandales financiers qui poussera les
électeurs turcs – et certainement aussi la haute hiérarchie
militaire – à choisir les islamistes pour diriger les affaires de la
cité. L’un des noms du principal parti islamiste du pays étant
d’ailleurs “le parti de la vertu” qui deviendra par la suite “le
parti de la prospérité” aujourd’hui au pouvoir. Cette référence à
la vertu indiquant à elle seule le niveau de corruption atteint par
la classe dirigeante turque et qui se remarque aujourd’hui encore
dans un certain nombre de détails visibles à l’œil nu. Dans la
manière dont sont (mal) entretenus les trottoirs et les rues d’une
ville comme Ankara, ou encore dans les poches de pauvreté qui
entourent toutes les grandes agglomérations. C’est en effet au
niveau de ces chapitres budgétaires et au niveau de la passation des
marchés de travaux publics que s’opèrent les grandes razzias sur les
finances du pays, au détriment du cadre de vie des citoyens et
cela, n’importe quel visiteur le remarque immédiatement, même si par
ailleurs il faut noter que depuis l’arrivée des islamistes au
gouvernement le degré de corruptibilité a nettement baissé. La
perspective d’une adhésion à l’Europe n’étant pas non plus étrangère
à ce regain de rigueur dans la gestion des biens de la collectivité.
C’est dans ce sens
que la visite du président Bouteflika en Turquie est bien plus
significative que n’importe quelle autre visite effectuée en tout
autre partie du monde. Car, comme nous le disions plus haut, ce pays
est un peu la représentation vivante de ce que nous pouvons être
dans dix ans, mais aussi la porte de décompression – pour ne pas
dire le sas – par laquelle nous pouvons entrer dans le monde du
développement, en trouvant dans la Turquie les mécanismes et les
gestes nécessaires pour faire enfin partir notre propre machine
économique. Aussi est-ce avec impatience que l’Algérie attend la
visite que doit effectuer incessamment le Président turc dans notre
pays.
Abderrahmane
Mahmoudi
Haut
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