Semaine du 9 au 15 février 2005

 

Reportage

La Turquie loin des clichés

 

 
 
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La Turquie loin des clichés

Tête de Turc, jeunes Turcs, fort comme un Turc… Rarement une nation aura accumulé autant de clichés et réuni autant d’appréciations contradictoires sur son compte. Rarement nous aurons, également, enregistré autant de poussées  historiques aussi étonnantes que celle qui consista à être partie prenante des forces de l’Axe aux côtés de l’Allemagne nazie et être, un demi-siècle plus tard, candidat à l’entrée dans l’Europe.

Avec un pied en Orient et un autre en Occident, la Turquie présente en plus tous les avantages de l’interface possible entre les deux univers et cet énorme inconvénient d’être un Etat laïc gouverné par les chefs d’un parti islamiste sous la férule d’une authentique dictature militaire. Une véritable “baqlawa” institutionnelle enrobée du miel dégagé par un soufisme ancestral qui a cette extraordinaire propriété de donner une cohésion à des éléments en apparence totalement contradictoires.

Un document élaboré par notre ambassade à Ankara nous apprend à ce propos que l’Emir Abdelkader a enseigné la tarika kadiria et la tarika senoussia à Borsa, une petite ville distante de 350 kilomètres d’Ankara. Un fait que ne manquera pas de relever le président Abdelaziz Bouteflika, qui profitera de sa visite officielle en Turquie du 2 février pour tenter de mettre en évidence tous les éléments capables de justifier un renforcement des relations entre nos deux pays dans  tous les domaines de coopération possibles. C’est d’ailleurs tout juste s’il n’évoquera pas le coup de main que nous ont donné les frères Barberousse  au début du XVIe siècle et les trois siècles d’assujettissement à la Sublime porte qui s’ensuivirent pour appeler à une présence accrue de la Turquie dans les projets de développement de l’Algérie.

Cela dit, il ne faut pas se cacher que cette visite du Président algérien est peut-être l’une des rares à ne pas être que protocolaire, dans le sens où elle n’entre pas uniquement dans le cadre de la politique de démarchage généralisé effectuée  pour solliciter l’investissement étranger. Dans ce cas précis, la stratégie algérienne repose sur un calcul simple. Elle repose sur l’analyse d’un certain nombre de paramètres, dont le plus important est l’incroyable similitude entre les deux pays  sur un certain nombre de plans, dont les plus frappants sont cette capacité à être une chose et son contraire et  de  servir de porte ouverte entre les deux univers  qui cohabitent  dans le monde d’aujourd’hui. Elle repose également sur le fait que la Turquie est, à peu de choses près, l’image de ce que devrait être l’Algérie dans moins d’une décennie, au moins sur le plan économique et social, même si sur le plan  politique, notre pays essaye d’éviter certains des travers qui entachent encore le pays d’Attaturk. A commencer justement par cet incroyable culte de la personnalité attaché au souvenir d’un général qui, pour avoir été le fondateur de l’Etat turc moderne et laïc, n’en  est pas pour autant un prophète ou un démiurge. Un homme hors du commun certainement, mais pas au point de constituer cette icône quasi religieuse à qui est dédié tout un musée surplombé par l’imposant tombeau de marbre  au pied duquel a été se recueillir Abdelaziz Bouteflika, au premier jour de sa visite officielle en Turquie. Il est d’ailleurs utile de noter qu’il est le seul Président qui ait  refusé  d’effectuer le long parcours semé d’embûches que doivent parcourir l’ensemble des délégations officielles en visite en Turquie pour accéder au tombeau d’Attaturk. Les responsables du protocole, côté algérien, n’ayant rien voulu savoir, même lorsque leurs homologues turcs leur ont affirmé que Georges Bush lui-même avait longé l’étroit bassin qui conduit au tombeau. Ce culte de la personnalité est encore plus étonnant lorsque nous savons que Mustapha Kamel Attaturk n’a guère laissé derrière lui de descendance susceptible de l’incarner par le sang et la filiation, ni de dogme ou de religion à l’usage des fidèles. Pour tout dire, un pareil cas de figure n’existe nulle part au monde. Staline, Mao Tsé Toung, Ceausescu ou Franco, sur le mode dictatorial le plus cru, ou Houari Boumediene, Bourguiba ou  Djamel Abdelnacer dans un registre moins dur, ont certes été des leaders  érigés en  guides suprêmes mais dont le culte attaché à leur personne n’a guère duré plus longtemps que le temps des cérémonies de mise en terre, sitôt leur souffle éteint.

Il est alors paradoxal de constater que c’est un homme qui a prôné la laïcité la plus rigoureuse qui se retrouve affublé, à sa mort, du statut de véritable prophète. On aura beau essayer de trouver une explication rationnelle à cette aberration historique, ou un exemple comparable dans l’histoire de l’humanité, il ne s’est encore jamais trouvé de perpétuation aussi forte d’un souvenir qui ne repose ni sur un principe dynastique ni sur une continuité idéologique directe, à l’exemple de ce qui se pratique par l’intermédiaire de partis de type totalitaire. Et encore faut-il répéter que même en ce qui concerne la Chine,  le culte dédié à Mao Tsé Toung a fini par se limiter à une simple évocation de type affectif et culturel sans aucune prise sur la vie politique, sachant les options capitalistes choisies par le Parti communiste chinois en matière économique.

L’expérience turque apparaît alors comme unique en son genre car étant la démonstration magistrale qu’une armée peut acquérir toutes les caractéristiques d’un parti politique et cumuler les deux fonctions avec le type de réussite escompté en pareil cas. Pour mieux la comprendre, il faut  évidemment se souvenir que c’est l’armée turque conduite par le général Mustapha Kamel  Attaturk qui fit face par les armes aux visées impérialistes de l’Angleterre et qui fut contrainte de déposer le sultan Osman et fonder la République en  1921. C’était le moment où cette armée a alors décidé d’être la béquille qui devait soutenir ce qu’il était devenu courant de nommer l’homme malade. Seulement, il faut aussi se demander si, en choisissant de donner une béquille à l’homme malade, l’armée turque n’a pas raté l’occasion de le soigner et de le guérir. Ce qui explique que cet homme a toujours besoin de sa béquille près de 90 ans plus tard, et ne sait pas s’il pourra s’en passer un jour même s’il donne toutes les apparences d’une santé recouvrée et d’une vigueur  encore intacte.

Il est vrai que sur le plan économique la République turque a réussi à franchir des étapes importantes jusqu’à postuler à une adhésion à l’Union européenne, mais à quel prix ? La logique militaire et donc forcément sécuritaire étant ce qu’elle est, la Turquie est restée une dictature malgré tous les efforts entrepris pour susciter un semblant de vie démocratique. Une démocratie d’ailleurs fortement typée et formatée par un fonds d’anticommunisme  viscéral et par une sainte allergie à toute revendication identitaire suspectée de porter atteinte à l’unité nationale d’une façon ou d’une autre. Cela fera du régime turc l’un des régimes les plus répressifs au monde, avec à son actif un nombre incalculable d’exécutions extrajudiciaires de tout ce qui s’avise de contester d’une manière ou d’une autre les vues de généraux traditionnellement liés aux milieux  les plus opulents de la société. Cette hantise anticommuniste conduira le régime turc à encourager lui aussi l’essor d’un puissant mouvement  islamiste qui, à la chute de mur de Berlin, constituera tout naturellement  la seule opposition véritablement tolérée à côté des formations nationalistes et pan-turques tolérées par le pouvoir. C’est ainsi que la Turquie se retrouvera fortement corsetée par un commandement militaire autoritaire, d’un côté, et un mouvement islamiste qui a eu toute latitude d’ occuper un vaste espace social interdit aux autres courants idéologiques, essentiellement de gauche ou d’essence démocratique.  L’objectif clairement assigné par l’armée à la Nation étant un développement  accéléré de l’économie au milieu d’un climat social totalement maîtrisé. Le revers de la médaille de ce système étant une corruption endémique qui touche tous les niveaux d’une administration toute-puissante, qui ira un moment jusqu’à secréter des organisations fascistes et d’extrême droite chargées de préserver par la terreur les intérêts de la caste militaro-affairiste au pouvoir. Avec le semblant d’ouverture pluraliste concédé à la fin des années 80, éclateront alors dans la presse un certain nombre de scandales mettant directement en cause un certain nombre de chefs du gouvernement, dont Madame Tançu Tiller, accusée d’avoir organisé au profit de son époux un véritable pont financier au détriment de l’Etat. C’est d’ailleurs une alarmante succession de scandales financiers qui poussera les électeurs turcs – et certainement aussi la haute hiérarchie militaire – à choisir les islamistes pour diriger les affaires de la cité. L’un des noms du principal parti islamiste  du pays étant d’ailleurs “le parti de la vertu” qui deviendra par la suite “le parti de la prospérité” aujourd’hui au pouvoir.  Cette référence à la vertu indiquant à elle seule le niveau de corruption atteint par la classe dirigeante  turque et qui se remarque aujourd’hui encore dans un certain nombre de détails visibles à l’œil nu. Dans la manière dont sont (mal) entretenus les trottoirs et les rues d’une ville comme Ankara,  ou encore dans les poches de pauvreté qui entourent toutes les grandes agglomérations. C’est en effet au niveau de ces chapitres budgétaires et au niveau de la passation des marchés de travaux publics que s’opèrent les grandes razzias sur les finances du pays, au détriment  du cadre de vie des citoyens et cela, n’importe quel visiteur le remarque immédiatement, même si par ailleurs il faut noter que depuis l’arrivée des islamistes au gouvernement le degré de corruptibilité a nettement baissé. La perspective d’une adhésion à l’Europe n’étant pas non plus étrangère à ce regain de rigueur dans la gestion des biens de la collectivité.

C’est dans ce sens que la visite du président Bouteflika en Turquie est bien plus significative que n’importe quelle autre visite effectuée en tout autre partie du monde. Car, comme nous le disions plus haut, ce pays est un peu la représentation vivante de ce que nous pouvons être dans dix ans, mais aussi la porte de décompression – pour ne pas dire le sas – par laquelle nous pouvons entrer dans le monde du développement, en trouvant dans la Turquie les mécanismes et les gestes nécessaires pour faire enfin partir notre propre machine économique. Aussi est-ce avec impatience que l’Algérie attend la visite que doit effectuer incessamment le Président turc dans notre pays.

Abderrahmane Mahmoudi

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