Semaine du 9 au 15 août 2006

 

 

L'éditorial

La troisième guerre mondiale  a commencé

 

 
 
 Editorial

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Inquiétudes

Pour plusieurs raisons, le projet de résolution franco-américaine sur la guerre contre le Liban restera un précédent d’une incontestable gravité. La première, directe, est que le texte proposé au Conseil de sécurité de l’ONU se présente comme un plan de cessez-le-feu durable dans la région, sous la condition première qu’il dit vouloir restituer le monopole des armes à l’Etat libanais qui, alors seulement, pourrait devenir un interlocuteur unique et crédible pour Tel Aviv. Au vrai, pareille résolution s’inscrit plutôt dans la logique cohérente de toutes les manœuvres israélo-américaines depuis l’assassinat de Rafic Hariri, l’enquête sur l’attentat impliquant tendancieusement Damas puis le retrait de l’armée syrienne du Sud-Liban ne laissant sur place qu’un Hezbollah aujourd’hui diabolisé plus que jamais, privant depuis le pays convalescent de toute protection contre une agression extérieure qui se révèle donc clairement planifiée. Et à bien le lire, le projet de résolution fait manifestement la part belle à Israël, présenté en fin de compte dans le rôle d’une victime en situation de self défense.

Le texte autorise Israël à frapper si le Hezbollah ne respecte pas le cessez-le-feu. Il ne demande pas le retrait des soldats de Tsahal du Liban-Sud, comme le souhaitaient les autorités libanaises et le Hezbollah. De plus, il reste mystérieusement incomplet. La question de la restitution des soldats israéliens capturés par le Hezbollah et celle des prisonniers libanais en Israël, mentionnées dans les premières versions du projet de résolution, ont finalement été supprimées du texte final.

Il va de soit que le rejet du gouvernement libanais, qui ne trouve aucun soutien réel auprès de la communauté internationale, était la seule réponse prévisible. Bien entendu, aussi, les Libanais ne sont aucunement prêts à se désolidariser du seul mouvement qui assure encore leur relative défense eu égard à la petitesse de l’armée régulière, ni de favoriser le retour de la guerre civile au Liban. Car si c’est déjà la guerre, le peuple libanais préfère souffrir qu’insulter l’avenir.

Que vient donc faire la France là-dedans ? Voilà, ainsi, l’autre raison qui pousse à l’inquiétude par rapport à l’alignement de Paris sur les positions de Washington. Car il est évident que celle-ci semble tirer les plus mauvaises leçons de la guerre d’Irak. Hier, l’opposition de Jacques Cihrac à l’invasion de ce pays par l’armée américaine et la coalition que Washington a su tisser à coups de mensonges que des ADM jamais trouvés et des liens avec Al-Qaîda jamais établis, paraissait alors comme une voix d’espoir parmi l’Occident et une voie au sens contraire à «une guerre des civilisations» dont peu d’analystes préfigurent des enjeux véritables. Mais qu’est-ce qui, chez les décideurs français, a pu faire passer l’isolement politique des Etats-Unis pour la solitude de la France elle-même, en phase pourtant avec les opinions de la majorité des peuples libres ? N’est-ce pas pourtant l’observance d’une forte réserve de la part de Paris, et derrière elle toute l’Europe, qui a suscité la pression nécessaire pour que la Maison Blanche en vienne à ravaler le contenu du Grand Moyen-Orient, projet géostratégique plusieurs fois revu et édulcoré depuis ?

Quelques éléments de réponse à ces questions proviennent naturellement du dossier du nucléaire iranien qui a tôt fait de lever les dernières divergences dans le camp occidental. C’est que le rôle de tête de pont jouée par le Quai d’Orsay dans la recherche d’un accord avec le régime d’Ahmedinadjad aurait quelque peu revigoré la place de la France, deuxième plus grand appareil diplomatique au monde sur les questions internationales, lui donnant un élan qu’elle n’a visiblement pas su freiner à temps, l’empêchant sans doute sous la menace qu’elle suppose de faire la part des choses. Mais il y a surtout la toute proche présidentielle où les figures au pouvoir, comme Chirac ou de Villepin semblent bel et bien débordés de toutes parts, dans cet Hexagone où, après tout, plus de 40% des investissements directs étrangers sont d’origine américaine.

Il restera, cela dit, qu’en se rangeant du côté des forts et non des justes, la diplomatie française aura par elle-même fait en sorte de perdre son plus grand bastion de francophonie dans le Moyen-Orient. Et, partant, elle n’aura pas seulement porté un coup sévère aux Arabes, mais à l’Union européenne dont elle était jusque là le moteur géopolitique, une UE dont le mythe fondateur est d’imposer à nouveau le Vieux Continent et ses valeurs face à l’hégémonie américaine. Les conséquences ne manqueront pas d’intervenir d’abord au plan européen, là où résident les derniers espoirs d’éluder une mondialisation totalement formatée par l’Administration de Bush, et d’enfoncer davantage la France dans le doute sur sa place dans l’Histoire.

Nabil Benali

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