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Inquiétudes
Pour plusieurs
raisons, le projet de résolution franco-américaine sur la guerre
contre le Liban restera un précédent d’une incontestable gravité. La
première, directe, est que le texte proposé au Conseil de sécurité
de l’ONU se présente comme un plan de cessez-le-feu durable dans la
région, sous la condition première qu’il dit vouloir restituer le
monopole des armes à l’Etat libanais qui, alors seulement, pourrait
devenir un interlocuteur unique et crédible pour Tel Aviv. Au vrai,
pareille résolution s’inscrit plutôt dans la logique cohérente de
toutes les manœuvres israélo-américaines depuis l’assassinat de
Rafic Hariri, l’enquête sur l’attentat impliquant tendancieusement
Damas puis le retrait de l’armée syrienne du Sud-Liban ne laissant
sur place qu’un Hezbollah aujourd’hui diabolisé plus que jamais,
privant depuis le pays convalescent de toute protection contre une
agression extérieure qui se révèle donc clairement planifiée. Et à
bien le lire, le projet de résolution fait manifestement la part
belle à Israël, présenté en fin de compte dans le rôle d’une victime
en situation de self défense.
Le texte autorise
Israël à frapper si le Hezbollah ne respecte pas le cessez-le-feu.
Il ne demande pas le retrait des soldats de Tsahal du Liban-Sud,
comme le souhaitaient les autorités libanaises et le Hezbollah. De
plus, il reste mystérieusement incomplet. La question de la
restitution des soldats israéliens capturés par le Hezbollah et
celle des prisonniers libanais en Israël, mentionnées dans les
premières versions du projet de résolution, ont finalement été
supprimées du texte final.
Il va de soit que
le rejet du gouvernement libanais, qui ne trouve aucun soutien réel
auprès de la communauté internationale, était la seule réponse
prévisible. Bien entendu, aussi, les Libanais ne sont aucunement
prêts à se désolidariser du seul mouvement qui assure encore leur
relative défense eu égard à la petitesse de l’armée régulière, ni de
favoriser le retour de la guerre civile au Liban. Car si c’est déjà
la guerre, le peuple libanais préfère souffrir qu’insulter l’avenir.
Que vient donc
faire la France là-dedans ? Voilà, ainsi, l’autre raison qui pousse
à l’inquiétude par rapport à l’alignement de Paris sur les positions
de Washington. Car il est évident que celle-ci semble tirer les plus
mauvaises leçons de la guerre d’Irak. Hier, l’opposition de Jacques
Cihrac à l’invasion de ce pays par l’armée américaine et la
coalition que Washington a su tisser à coups de mensonges que des
ADM jamais trouvés et des liens avec Al-Qaîda jamais établis,
paraissait alors comme une voix d’espoir parmi l’Occident et une
voie au sens contraire à «une guerre des civilisations» dont peu
d’analystes préfigurent des enjeux véritables. Mais qu’est-ce qui,
chez les décideurs français, a pu faire passer l’isolement politique
des Etats-Unis pour la solitude de la France elle-même, en phase
pourtant avec les opinions de la majorité des peuples libres ?
N’est-ce pas pourtant l’observance d’une forte réserve de la part de
Paris, et derrière elle toute l’Europe, qui a suscité la pression
nécessaire pour que la Maison Blanche en vienne à ravaler le contenu
du Grand Moyen-Orient, projet géostratégique plusieurs fois revu et
édulcoré depuis ?
Quelques éléments
de réponse à ces questions proviennent naturellement du dossier du
nucléaire iranien qui a tôt fait de lever les dernières divergences
dans le camp occidental. C’est que le rôle de tête de pont jouée par
le Quai d’Orsay dans la recherche d’un accord avec le régime d’Ahmedinadjad
aurait quelque peu revigoré la place de
la France, deuxième plus
grand appareil diplomatique au monde sur les questions
internationales, lui donnant un élan qu’elle n’a visiblement pas su
freiner à temps, l’empêchant sans doute sous la menace qu’elle
suppose de faire la part des choses. Mais il y a surtout la toute
proche présidentielle où les figures au pouvoir, comme Chirac ou de
Villepin semblent bel et bien débordés de toutes parts, dans cet
Hexagone où, après tout, plus de 40% des investissements directs
étrangers sont d’origine américaine.
Il restera, cela
dit, qu’en se rangeant du côté des forts et non des justes, la
diplomatie française aura par elle-même fait en sorte de perdre son
plus grand bastion de francophonie dans le Moyen-Orient. Et,
partant, elle n’aura pas seulement porté un coup sévère aux Arabes,
mais à l’Union européenne dont elle était jusque là le moteur
géopolitique, une UE dont le mythe fondateur est d’imposer à nouveau
le Vieux Continent et ses valeurs face à l’hégémonie américaine. Les
conséquences ne manqueront pas d’intervenir d’abord au plan
européen, là où résident les derniers espoirs d’éluder une
mondialisation totalement formatée par l’Administration de Bush, et
d’enfoncer davantage la France dans le doute sur sa place dans
l’Histoire.
Nabil Benali
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