Semaine du 9 au 15 Novembre 2005

 

L'éditorial : Par Abderrahmane Mahmoudi

Ça commence à jaser

 

 
 
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Ça commence à jaser

L’absence de textes d’application, un mois et demi après l’adoption de la Charte pour la paix et la réconciliation nationale, commence pour le moins à faire désordre sur une scène politique supposée avoir levé tous les obstacles à la réconciliation nationale. Cette longue attente tranche par ailleurs avec l’urgence d’une prise en charge sérieuse de larges pans de la société durement touchés par le terrorisme. Que ce soient les familles de disparus, celles des victimes du terrorisme ou les terroristes, il y a des centaines de milliers d’Algériennes et d’Algériens qui espèrent ardemment que commencent à entrer en vigueur les aides matérielles et financières susceptibles d’atténuer leurs souffrances. Des dizaines de milliers d’anciens  terroristes aujourd’hui repentis, presque autant d’anciens soutiens logistiques attendent eux aussi une réinsertion pleine et entière dans la vie active grâce à des lois qui doivent assurer leur protection légale et la récupération de leurs droits civiques. Et de façon plus générale, la société tout entière attend beaucoup d’un arsenal juridique qui doit encadrer un vaste mouvement de remise en ordre politique autant que sociologique dont l’objectif proclamé est la paix et la réconciliation nationale. C’est dire que si les rédacteurs des textes en question doivent s’appliquer à produire ce qui peut se faire de mieux en la matière, ils n’ont pas non plus toute la vie devant eux. Et un mois et demi pour traduire sous forme de lois des dispositions politiques par ailleurs très claires, cela commence à faire trop.  Aussi la question qui vient évidemment à l’esprit est-elle de savoir où est-ce que cela coince. L’hypothèse la plus plausible, en tout cas celle dont se fait l’écho la presse quotidienne depuis quelques jours, est  que de solides oppositions se sont exprimées  sur le contenu des textes à venir. Une hypothèse  assez invraisemblable lorsque nous la mettons à l’épreuve des taux obtenus à l’occasion du référendum du 29 septembre, mais qui peut trouver son explication dans la chronologie des faits ayant marqué l’aboutissement de ce projet de réconciliation nationale vieux de plus de treize ans. Car cette expression ne date pas de la venue de Abdelaziz Bouteflika au pouvoir, mais lui est antérieure d’au moins sept années puisqu’elle est apparue d’abord dans la littérature du courant  idéologique du FLN, considéré comme proche du FIS dissous. Courant représenté alors par Taleb Ahmed, Abdelhamid Mehri et  Abdelaziz Belkhadem qui, en forgeant ce concept, ont surtout essayé de mettre sur la défensive l’ensemble des forces républicaines engagées dans le combat contre l’intégrisme et contre le terrorisme  et présentées sous le fallacieux qualificatif d’"éradicateurs". Un terme destiné à inverser la problématique politique et sécuritaire à l’œuvre sur le terrain et à présenter les forces de sécurité, les militaires et l’ensemble des  forces républicaines sous les traits hideux  de  tueurs d’islamistes. Les réconciliateurs passant au contraire pour de doux humanistes cherchant à empêcher un génocide supposé être perpétré par l’armée algérienne et ce, au mépris d’une réalité où c’était précisément l’Etat, l’armée et la société tout entière qui étaient la cible des terroristes liés à l’intégrisme.

C’est dire qu’en reprenant à son compte cette terminologie lourdement connotée par  l’usage malhonnête qui en a été fait par le FLN, allié du FIS et signataire du contrat de Rome, Abdelaziz Bouteflika courait le risque de s’aliéner au départ la quasi-totalité d’un appareil étatique lourdement engagé dans la lutte contre l’intégrisme et contre le terrorisme et qui pouvait très mal prendre l’institutionnalisation d’un concept idéologique utilisé pour lui porter tort. La lucidité et l’instinct politique des principaux dirigeants de l’appareil d’Etat  leur a fait éviter de tomber dans un piège aussi grossier en se retenant d’abord de se braquer sur cette expression et en allant ensuite jusqu’à l’adouber comme un moyen parmi d’autres de tourner la page de treize longues années de terrorisme et d’instabilité politique. Et c’est ainsi que l’opposition, qui devait initialement mettre aux prises de faux réconciliateurs mais vrais alliés de l’intégrisme et de fantomatiques éradicateurs mais vrais  défenseurs de la République, s’est déplacée à l’intérieur même d’un vaste fourre-tout réconciliateur. Ce qui explique alors la drôle de campagne pour le référendum qui a débuté, souvenons-nous-en, sous les auspices de cette sentence lourde de sens : "… ce texte est ce que permettent les équilibres nationaux". Et la boucle étant bouclée, nous revenions ainsi par des voies très, trés détournées à une nouvelle tentative de mettre sur la défensive les défenseurs de la République en les qualifiant cette fois d’équilibres nationaux après avoir échoué à les dépeindre comme de forcenés éradicateurs. Il devenait clair, à partir de ce moment-là, que la partie était loin d’être terminée et que le référendum autour de la Charte pour la paix et la réconciliation nationale n’en était qu’un épisode parmi d’autres.  De même que le processus d’élaboration et d’adoption de ses textes d’application va être l’occasion d’un nouveau bras de fer entre les mêmes forces qui s’opposent, depuis plus de  quarante ans maintenant, par FLN et ANP interposés.

A. M.

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