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Ça commence à jaser
L’absence de textes d’application, un
mois et demi après l’adoption de la Charte pour la paix et la
réconciliation nationale, commence pour le moins à faire désordre
sur une scène politique supposée avoir levé tous les obstacles à la
réconciliation nationale. Cette longue attente tranche par ailleurs
avec l’urgence d’une prise en charge sérieuse de larges pans de la
société durement touchés par le terrorisme. Que ce soient les
familles de disparus, celles des victimes du terrorisme ou les
terroristes, il y a des centaines de milliers d’Algériennes et
d’Algériens qui espèrent ardemment que commencent à entrer en
vigueur les aides matérielles et financières susceptibles d’atténuer
leurs souffrances. Des dizaines de milliers d’anciens terroristes
aujourd’hui repentis, presque autant d’anciens soutiens logistiques
attendent eux aussi une réinsertion pleine et entière dans la vie
active grâce à des lois qui doivent assurer leur protection légale
et la récupération de leurs droits civiques. Et de façon plus
générale, la société tout entière attend beaucoup d’un arsenal
juridique qui doit encadrer un vaste mouvement de remise en ordre
politique autant que sociologique dont l’objectif proclamé est la
paix et la réconciliation nationale. C’est dire que si les
rédacteurs des textes en question doivent s’appliquer à produire ce
qui peut se faire de mieux en la matière, ils n’ont pas non plus
toute la vie devant eux. Et un mois et demi pour traduire sous forme
de lois des dispositions politiques par ailleurs très claires, cela
commence à faire trop. Aussi la question qui vient évidemment à
l’esprit est-elle de savoir où est-ce que cela coince. L’hypothèse
la plus plausible, en tout cas celle dont se fait l’écho la presse
quotidienne depuis quelques jours, est que de solides oppositions
se sont exprimées sur le contenu des textes à venir. Une hypothèse
assez invraisemblable lorsque nous la mettons à l’épreuve des taux
obtenus à l’occasion du référendum du 29 septembre, mais qui peut
trouver son explication dans la chronologie des faits ayant marqué
l’aboutissement de ce projet de réconciliation nationale vieux de
plus de treize ans. Car cette expression ne date pas de la venue de
Abdelaziz Bouteflika au pouvoir, mais lui est antérieure d’au moins
sept années puisqu’elle est apparue d’abord dans la littérature du
courant idéologique du FLN, considéré comme proche du FIS dissous.
Courant représenté alors par Taleb Ahmed, Abdelhamid Mehri et
Abdelaziz Belkhadem qui, en forgeant ce concept, ont surtout essayé
de mettre sur la défensive l’ensemble des forces républicaines
engagées dans le combat contre l’intégrisme et contre le terrorisme
et présentées sous le fallacieux qualificatif d’"éradicateurs". Un
terme destiné à inverser la problématique politique et sécuritaire à
l’œuvre sur le terrain et à présenter les forces de sécurité, les
militaires et l’ensemble des forces républicaines sous les traits
hideux de tueurs d’islamistes. Les réconciliateurs passant au
contraire pour de doux humanistes cherchant à empêcher un génocide
supposé être perpétré par l’armée algérienne et ce, au mépris d’une
réalité où c’était précisément l’Etat, l’armée et la société tout
entière qui étaient la cible des terroristes liés à l’intégrisme.
C’est dire qu’en reprenant à son compte
cette terminologie lourdement connotée par l’usage malhonnête qui
en a été fait par le FLN, allié du FIS et signataire du contrat de
Rome, Abdelaziz Bouteflika courait le risque de s’aliéner au départ
la quasi-totalité d’un appareil étatique lourdement engagé dans la
lutte contre l’intégrisme et contre le terrorisme et qui pouvait
très mal prendre l’institutionnalisation d’un concept idéologique
utilisé pour lui porter tort. La lucidité et l’instinct politique
des principaux dirigeants de l’appareil d’Etat leur a fait éviter
de tomber dans un piège aussi grossier en se retenant d’abord de se
braquer sur cette expression et en allant ensuite jusqu’à l’adouber
comme un moyen parmi d’autres de tourner la page de treize longues
années de terrorisme et d’instabilité politique. Et c’est ainsi que
l’opposition, qui devait initialement mettre aux prises de faux
réconciliateurs mais vrais alliés de l’intégrisme et de
fantomatiques éradicateurs mais vrais défenseurs de la République,
s’est déplacée à l’intérieur même d’un vaste fourre-tout
réconciliateur. Ce qui explique alors la drôle de campagne pour le
référendum qui a débuté, souvenons-nous-en, sous les auspices de
cette sentence lourde de sens : "… ce texte est ce que permettent
les équilibres nationaux". Et la boucle étant bouclée, nous
revenions ainsi par des voies très, trés détournées à une nouvelle
tentative de mettre sur la défensive les défenseurs de la République
en les qualifiant cette fois d’équilibres nationaux après avoir
échoué à les dépeindre comme de forcenés éradicateurs. Il devenait
clair, à partir de ce moment-là, que la partie était loin d’être
terminée et que le référendum autour de la Charte pour la paix et la
réconciliation nationale n’en était qu’un épisode parmi d’autres.
De même que le processus d’élaboration et d’adoption de ses textes
d’application va être l’occasion d’un nouveau bras de fer entre les
mêmes forces qui s’opposent, depuis plus de quarante ans
maintenant, par FLN et ANP interposés.
A. M.
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