Semaine du 19 au 25 octobre 2005

 

Le FLN dans ses œuvres      (6e partie)

 

 
 
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 Charte sur la paix et la réconciliation nationale

Les textes à l’épreuve des équilibres nationaux

L’opinion reste sans doute étonnée de constater le retard, ou à tout le moins le manque d’empressement dans la promulgation des lois devant traduire concrètement la charte sur la paix et la réconciliation nationale. Retard expliqué par des interventions sporadiques visant à accréditer l’idée que l’élaboration de ces textes se fait tout de même dans la discrétion et en toute sérénité. Mais les voix officielles n’empêchent pas de penser autrement, au vu des contradictions patentes qu’elles ne cessent de véhiculer.

Me Farouk Ksentini, président de la Commission nationale pour la promotion des droits de l’Homme, désormais en fin de mandat a été le premier, à la veille du scrutin du 29 septembre, à annoncer qu’il fallait s’attendre à une trentaine de textes. Au lendemain du référendum, le ministre de l’Intérieur affirmait à la radio nationale que le gouvernement était en train de réfléchir à la formulation la plus fidèle qui soit au vœu populaire ayant avalisé les grandes lignes de la charte. Depuis, le président de l’Assemblée populaire nationale, Amar Saadani a fait savoir, quant à lui, qu’il s’agit seulement d’une vingtaine de textes qui devront incessamment atterrir pour être adoptés avec la célérité requise par les députés. Enfin, les dernières informations sur la question font état d’une commission composée d’experts des ministères de l’Intérieur, de la Justice, de la Solidarité nationale, des Affaires étrangères, de la Santé et des représentants des services de sécurité. L’on nous dit également que le passage de ces textes ne saurait dépasser le mois en cours avant approbation par l’APN lors de la session en cours.

Entre temps, trois événements ont alimenté la grille de lecture de uns et des autres parmi les observateurs qui prévoient de relever nombre d’indices éloquents sur l’avenir politique immédiat du pays à travers le contenu même de ces lois. En premier chef, et alors que l’on attendait un effet d’annonce lors de l’anniversaire du 1er Novembre 1954, le chef de l’Etat s’est abstenu de s’adresser à la nation, bien qu’il n’y ait pas de lien immédiat à faire entre ce fait et le retard dans le textes. Sauf que, bien entendu, cela reste un point d’appui pour toutes sortes de supputations, du moment qu’avec plus de 97% de «oui», le président de la république doit disposer des coudées franches pour aller plus au fond dans sa démarche.

Deuxièmement, l’épisode Anouar Haddam. L’ancien dirigeant du FIS-dissous a reporté à une date ultérieure son retour en Algérie, après avoir annoncé son acceptation de l’invitation lui étant faite par le chef de l’Etat par l’entremise de son représentant personnel A. Belkhadem ; invitation qu’il a été le seul à lire comme personnellement adressée, ce qui cadre parfaitement d’ailleurs avec ses intentions de jouer le rôle d’éclaireur des restants des anciens chefs du parti à l’étranger et, si cela venait à réussir,de prendre de l’avance sur eux. Toujours est-il que Haddam affirme avoir été contacté par «les autorités officielles, par le biais de l’ambassade d’Algérie à Washington, lui ont clairement signifié que son retour au pays est indésirable» et qu’on lui aurait déconseillé de revenir. Haddam n’en dit pas plus, surtout pas à propos de ses motivations. Son recul obéit-il à des considérations politiques ou veut-il laisser croire qu’il a eu peur pour sécurité ? Dans un cas comme dans l’autre, il fait entendre que les conditions ne lui semblent pas favorables.

Le troisième événement, qui s’inscrit en droite ligne du second, ce sont les avertissements de Madani Mezrag, rompu désormais aux colonnes de la presse nationale, adressés à ses pairs de l’ex-Fis à l’étranger leur demandant de retarder leur retour jusqu’à ce que les décrets exécutifs découlant de la charte soient connus. L’ex-émir de l’AIS argumente son appel par le fait que seule la promulgation de textes «sérieux» serait de nature à constituer une garantie pour ces derniers. Madani Mezrag, qui ne s’arrête sur aucun article de loi pour faire de la politique au grand jour, cherche-t-il des garanties au bénéfice de son camp ou veut-t-il, à travers une logique de donnant-donnant, à conditionner la participation de l’ex-Fis au processus de réconciliation par l’avènement de textes qui ne compromettent en rien ses derniers espoirs de retour sur la scène politique ? Car, pour ce qui est de ses attentes, Madani Mezrag les exprime tout haut : «les anciens militants du Fis sont des Algériens comme les autres et ils ont les mêmes droit, y compris de faire de la politique» (El Youm, le 7 novembre 2005). En plus clair, il lui est incompréhensible et inacceptable que ces derniers soient dans le même temps amnistiés (ou pardonnés, c’est selon) et interdits d’activité politique, puisque de son point de vue une réconciliation nationale achevée date du recouvrement de ce droit, pas moins. La tonalité nouvelle dans les propos de Madani Mezrag peut prêter à une seconde lecture, dans le sens où ceux-ci semblent trahir toute son impatience, alors qu’en faisant campagne pour la charte, il se faisait adepte de «l’étapisme» que l’on voulait de rigueur pour cette charte, elle-même considérée par certains comme bloquée dans le corset trop étroit des équilibres nationaux.

Si l’on devait pousser plus loin ce raisonnement et l’attribuer aux premiers concernés par le contenu de la charte sur la paix et la réconciliation nationale, c’est-à-dire les groupes terroristes appelés à déposer les armes, l’on comprendrait aisément le faible taux de reddition observé jusque là. La trêve unilatérale de l’ex-AIS, dont les 3.000 éléments ont rendu les armes, et la reddition de plusieurs groupuscules du GIA dans le sillage de la loi sur la concorde civile, contraste beaucoup avec le maintien du principal groupe armé, le GSPC en l’occurrence de son refus de la chance offerte par la charte. Officiellement, il demeure encore 1.000 à 1.600 terroristes dans les maquis et on ne peut nier la persistance d’un niveau de l’activité terroriste similaire à l’avant-référendum, celui qui ne vise pas moins que d’inscrire le terrorisme en tant que phénomène endémique, marginal dans ses grands effets, mais constant en tant que donne permanente dans l’appréciation de la situation politique de l’Algérie.

A cet égard, le volte-face de Madani Mezrag est à souligner, lui qui promettait avec aplomb que « 80% des éléments du GSPC se rendraient une fois la charte adoptée par le peuple». Celui qui prétendait entretenir des contacts avec les groupes armés pour les convaincre de quitter les maquis, n’en parle même plus et préfère que chacun en reste là où il est, à son poste, y compris et notamment les dirigeants à l’étranger.

De deux choses l’une. Soit il s’agit d’une manœuvre, qui semble plutôt concertée, pour peser sur l’élaboration des textes de loi en question et obtenir par ce biais le maximum de concessions possibles, soit les dirigeants de l’ex-Fis ne font que poursuivre une tactique qui ne pouvait être dévoilée dès le départ avec un soutien feint à la réconciliation nationale, pour passer ensuite à une attitude des plus réservée à cette démarche qui risque de la mette en difficulté, précisément pour remettre sur la table leur revendication essentielle, le retour à l’activité politique. Pour oser aujourd’hui ce qui s’apparente à ni plus ni moins qu’à un chantage, il faut au moins que ses initiateurs soient convaincus que, quelque part, le moment est favorable à ce genre de manoeuvres. Ce n’est certainement pas dans des soutiens à l’étranger qu’ils pourraient chercher une pareille inspiration, celui qui a tenté de s’afficher comme le chef de file étant en disgrâce auprès des autorités américaines qui ne l’accueillent pas sur leur territoire avec plaisir. C’est, visiblement, la ferme conviction que l’ex-Fis reste majoritaire en dépit de tout ce qui a pu se produire qui donne à penser à ces denier que le peuple « éternellement» acquis (l’a-t-il été vraiment ?) ne pouvait voter pour la responsabilisation de leur camp et donc sa punition. Et même si les faits démontrent le contraire, ils n’ont d’autre choix que de s’accrocher et de défendre, par tous les moyens, une thèse pareille. Il est capital pour les dirigeants du Fis de présenter, implicitement dans ce cas de figure, le déroulement du scrutin sous l’aspect qui leur soit le plus favorable, en reprenant à leur compte les arguments des partis démocratiques doutant ouvertement du taux de participation de l’électorat.

Il va de soi que plus les textes découlant de la charte mettront du temps à voir le jour, plus la surenchère gagnera en puissance et passera comme recours prioritaire dans la guerre de position qui s’annonce, éloignant le champ politique d’une sérénité croissante comme promis. Le fait est que l’ex-Fis fera tout pour atteindre par la voie juridique ce qu’il a perdu par la voie référendaire. Il présente, lui et ses alliés, ces fameux équilibres nationaux comme si eux-mêmes ne faisaient pas partie de l’équation, alors qu’en réalité ils conditionnent et subissent le rapport de force, dans lequel le premier déterminant reste la volonté des Algériens. A cette étape de l’évolution de la crise politique, la charte ne porte pas plus que sur la formalisation des rapports de force ayant résulté de la guerre contre le terrorisme, à la fois en tant que mal destructeur et symptôme d’autres encore plus profond. Il en est pour qui elle doit être instrumentalisée pour projeter ce rapport dans l’avenir avec l’objectif de la transformer. Tel est l’enjeu d’un bras de fer engagé et auquel il est urgent de couper court.

Nabil Benali

 

Réconciliateurs et éradicateurs

La piqûre de rappel de Abdelhamid Mehri

L’ancien secrétaire général du FLN n’aura étonné personne par son insatisfaction les jours suivant le référendum sur la charte sur la paix et la réconciliation nationale. Il pense même qu’une telle consultation était parfaitement inutile, mais ce n’est pas pour les mêmes raisons que certains l’on dit ou peuvent le penser. A son avis, ce n’est donc point pour leur rejet du terrorisme ni fait qu’il tienne pour responsable le parti dissous que les Algériens n’avaient nul besoin d’être consultés. Son analyse est autre. Il en révèlera plus d’une facette dans sa récente interview à El Chourouk El Youmi, opportunité qu’il saisira pour une tentative qui est loin d’être involontaire de recadrer le débat de l’après-référendum suivant des notions parfaitement dépassées par le cours des événements. Pour M. Mehri, les Algériens n’avaient pas besoin d’être consulté sur la réconciliation, car leur majorité est tout bonnement dans le camp des réconciliateurs. Il en déduit que seul un pouvoir éradicateur est en mesure de soumettre une pareille question au peuple. Mehri ne manque pas de s’inscrire en porte-à-faux avec les objectifs de la charte elle-même qui, selon son initiateur Abdelaziz Bouteflika doit servir à dépasser les clivages idéologiques qui ont nourri la crise politique. Le signataire du Contrat national de 1994, revendiquant le retour du FIS, aura tenté de réhabiliter des mots qui ne sont pas sans effets : «éradicateur», «réconciliateur». Effets désastreux tant ils prolongent les amalgames les plus dangereux ! C’est ainsi qu’un chef du gouvernement qui a fait campagne pour la politique de la main tendue se retrouve classé à la case des éradicateurs, et qu’à partir de quoi l’on peut avoir du mal à définir un GSPC pleinement occupé à éradiquer les Algérien qui lui tombent sous la main.

N. B.

 

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