Semaine du  10 au 16 Août  2005

 

De Maghnia à El-Kala

Au sud de Tlemcen

 

 
 
 Chronique d'été  

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De Maghnia à El-Kala

Au sud de Tlemcen

Nous avons promis de revenir sur quelques points de notre première halte, en particulier après le 44e kilomètre, et sur Sebdou que nous avons laissé sur notre gauche en grimpant vers le massif du Ténouchfi.

Durant notre ascension, le tracé de la frontière se rapproche tellement de notre route que nous finissons par le croiser à Sidi Zaher, un coin perdu de cette magnifique contrée, au nord de la petite localité de Sidi M’barek. Après 12 kilomètres à vol d’oiseau de Maghnia, le tracé frontalier, qui avance péniblement en zigzag en même temps que nous vers le sud, s’éloigne pour dessiner un grand M.

Nous sommes alors chez les Béni Bou-Saïd. Cette grande tribu, dont l’ancien territoire se situe à l’est de Khémis, au sud des Béni-Ouassine et au nord de Sidi Djillali, est centrée sur Sidi M’barek. Elle abrite les villages de Namlou et de Sidi Zaher. Au XIXe siècle, sa proximité avec la frontière d’une part, et les tribus nomades Hamiyane, Ouled Sidi Cheikh, Angad et les courageux Béni Znassen algéro-marocains d’autre part, lui a permis de jouer un rôle de premier choix dans la résistance contre la France coloniale dans cette partie du pays. Elle avait hébergé l’Emir à plusieurs reprises durant les rudes années quarante et subi la pression dirigée par le général Bedeau. Ce dernier avait pour mission de brûler et de piller à satiété ces villages, inaugurant déjà, en ce temps-là, la politique des “zones interdites” si chères aux généraux du XXe siècle.

C’est dans le territoire des Béni Bou-Saïd que se trouve le fameux Ghar El-Robane (la grotte des Robane) (1). La petite localité de Deglène est à un jet de pierre au sud-est. Ras-Asfour, le Toumzaït berbère, le plus haut sommet de ce Durdus Mons romain, abrite un tout petit village en vis-à-vis, sur le tracé frontalier. Ce sommet culmine à 1 834 mètres au-dessus du niveau de la mer. Ghar El-Robane abrite une mine de plomb argentifère, dont les importants filons sont disséminés sur les deux rives de l’oued El-Kseub. La mine fut exploitée dans l’Antiquité, durant la période romaine, puis au Moyen Age par les Arabes. L’Emir Abdelkader en tira partie, lui aussi, pour les besoins de son armée, imité assez tôt par les Français. La confiscation des terres, organisée dès les années cinquante, la sophistication de la spoliation à l’aide du senatus consulte (2) d’avril 1863, promulgué par Napoléon III, dirigea les malheureux paysans ruinés et prolétarisés sur la mine, inaugurant l’une des plus tristes histoires de la paysannerie algérienne.

Pour se faire une idée de ce malheur, il faut imaginer en flash-back ces populations, murées dans leur dignité, se faire conduire dans les réduits confinés et obscurs de la mine. C’étaient les filons nommés André ou Pascal, le filon de Tassid, de Deglem, des noms qui évoquaient pour ces forçats le chemin sépulcral mille fois renouvelé comme dans les plus terribles cauchemars. Il faut aussi imaginer ces hommes à l’air libre dans leurs montagnes, dans leurs forêts et les sous-bois, dans les senteurs délicates des mousses, le parfum des lavandes, au milieu des imperceptibles petits bruits, près des sources nacrées qui jaillissent des entrailles de la terre se jetant dans les profondeurs des sylves sauvages, parmi les cystes, le thym et la bruyère, le laurier, le myrte et l’aubépine. Ces hommes, en forêt, pouvaient se nourrir de baies et de racines, souffrir le froid et la violence du soleil sans gémir, mais enfermés dans les ténèbres des antres suintantes, empoussiérées par les oxydes de plomb, ils ne pouvaient rêver que d’une seule chose : repartir dans leur pays de lumière pour reprendre le fusil et y mourir sans entraves.

 

Sebdou

Sebdou se situe par 34° 38’ de latitude nord et 1° 19’ de longitude ouest au sud de Tlemcen. On peut y accéder directement par la Nationale 22 qui traverse tout le pays depuis la mer, près de Béni-Saf, en passant par Tlemcen jusqu’aux Hauts-Plateaux, atteignant El-Aricha, à l’est de Sidi-Abed, Mécheria, Aïn-Sefra puis les déserts de l’Oranie, le Touat, le Gourara, le Tidikelt et le Tanezrouft.

Depuis le Djebel Tenouchfi où nous nous étions égarés pour prendre nos photos, on  peut atteindre Sebdou par le chemin de wilaya n°107. Cette dernière devient le n°19 au-delà de la localité et traverse, après 47 kilomètres, tous les monts de Tlemcen jusqu’aux Ouled Mimoun, à l’est de cette ville. Nous y serons dans un instant.

A 5 ou 6 kilomètres de Tlemcen, la route avance vers le sud en direction de la “roche percée”. La vue plongeante sur Tlemcen et sa vallée sont d’une beauté irréelle. Au XIXe siècle, cette voie, qui correspond à la Nationale 22 d’aujourd’hui, était fréquentée par les diligences, les cavaliers, les charrettes et les piétons, en longues processions progressant péniblement sur une route en lacets. Aujourd’hui, c’est une voie rapide qui atteint Terni en moins de 20 minutes avant d’arriver à Sebdou.

 

Terni / Beni-Hadiel

Vers 1880, Terni était un lieu-dit habité par 60 personnes, du moins pour les coloniaux de cette année-là. En réalité, cette population correspondait au nombre de colons résidents, les Algériens ayant été chassés dans la montagne. La première indication sérieuse donnée à propos de cette localité nous vient d’El-Bekri (3), au XIe siècle : “La kalaâ (4) d’Ibn El-Djahel, située au midi de Tlemcen, est une place forte, entourée d’arbres et de ruisseaux ; elles touche à la montagne de Tarni (5), localité bien peuplée, ainsi que toutes les montagnes qui s’étendent de là jusqu’à Tizil (6), ville bâtie à l’entrée du désert.” Ce témoignage d’El-Bekri est incontestable quant à l’importance de la localité. Il accuse formellement la colonisation d’avoir dispersé ou même massacré les propriétaires.

Terni occupe un plateau frais creusé à l’est par un torrent impétueux, sur les hauteurs d’El-Eubad, torrent qui ne craint pas de se jeter du haut d’un précipice pour former la fameuse cascade de Lourit (El-Ourit), l’un des plus somptueux sites de la région. La commune de Terni est située à 20 kilomètres au sud de Tlemcen, à une altitude moyenne de 1 300 mètres. La rivière qui la traverse a pour nom oued Mafrouch. Entre Oued-Fezza et Tlemcen, son cours, orienté sud-ouest/nord-est, se redresse et se dirige un instant droit vers la mer, enveloppant en demi-cercle Tlemcen et ses satellites. A partir de Saf-Saf, dans son cours inférieur, il prend le nom de oued Sikak, rivière connue pour l’engagement (7) important livré sur ses rives par l’Emir Abdelkader au général Bedeau, le 21 mars 1842.

La Sikak rencontre l’Isser de l’ouest entre les territoires des Fhoul et des Ouled Alaâ. Elle se fond avec lui dans la Tafna, quelques kilomètres plus loin, dans la commune de Remchi.

La Nationale 22 que nous avons empruntée nous mène, après trois kilomètres, à Aïn El-Ghoraba, dont le plus haut pic atteint 1 450 mètres. Nous avançons alors vers une plaine, laissant sur notre gauche la source de la Tafna dont nous avons déjà parlé. Brusquement, le terrain s’incline ; une forte pente sur plus de 300 mètres laisse entrevoir des chutes d’eau assez remarquables, puis une cascade spectaculaire près d’un ancien moulin de la période coloniale. Nous descendons prudemment, par paliers, sur une route en lacets et accédons enfin à la plaine de Sebdou que couronne au loin une série de douze monts alignés comme les disciples de Jésus dans La Cène de Da Vinci. Ces montagnes furent d’ailleurs appelées les Douze Apôtres par les coloniaux.

A 44 kilomètres au sud de Tlemcen et 958 mètres de hauteur, Sebdou, la Tafraoua des Arabes, est restée une localité de montagne, occupant une place de choix en reliant le Tell aux hautes plaines. De plus, ce nom hautement significatif veut dire “lisière”. Espace de liaison et non de séparation, Sebdou organise la rencontre de deux mondes, d’un côté celui des pasteurs transhumants, offrant leurs bras mais aussi des dattes, de la laine, des peaux et toutes sortes de produits sahariens, et de l’autre le Tell, avec ses produits manufacturés et surtout ses champs gras, inondés de nappes herbageuses ou de chaume, offerts à la joie du bétail affamé venu de si loin pour apaiser sa faim.

Il faut assister un jour à l’arrivée spectaculaire des nomades tout de blanc vêtus, s’éparpillant par petits groupes dans la plaine après de longues et harassantes processions. On a la vague impression d’assister à quelque vieille scène biblique resurgie de l’âge des patriarches. Répandus à présent dans cet immense espace, ils installent leurs tentes comme dans un rite bien réglé, sans même éprouver le besoin de se parler. On les voit depuis les hauteurs réaliser, touche par touche, un tableau magnifique. Les lourdes et sombres tentes tranchent dans la blondeur des chaumes. Le mouvement est lent et peut durer jusqu’au soir.

Bâti à la limite des Hauts-Plateaux, Sebdou appartenait à un réseau défensif organisé par l’Emir pour contenir les Français dans le Nord. Ce fut le cas de Mascara, Saïda, Tagdemt, Boghar, etc. Le khalifa d’Abdelkader, Bou-Hamidi, avait renforcé le village avec une double enceinte et de l’artillerie lourde, mais cette guerre de position se révéla ruineuse pour l’armée algérienne, dont la force véritable résidait dans le mouvement. Frapper l’ennemi au moment où il s’y attendait le moins exigeait de la célérité, d’où les capacités extraordinaires développées par les réguliers de la “cavalerie rouge” (8) d’Abdelkader.

La construction des forts fut d’ailleurs interdite par l’Emir à partir d’un certain moment. C’est ainsi qu’il s’emporta ouvertement contre Ben-Salem, son khalifa de l’Est, après que celui-ci eut réoccupé le bordj des Khachna, abandonné par l’ennemi précisément pour la même raison. Ces remontrances étaient, bien entendu, pleinement justifiées. En effet, le 9 février 1841, subissant une forte pression des troupes du général Bugeaud, Bou-Hamidi fut obligé d’évacuer Sebdou, abandonnant sept canons, dont deux fondus quelques semaines auparavant à Tlemcen. L’ennemi n’hésita pas à traîner les lourds trophées jusqu’à Alger pour les y exposer afin de démoraliser la population.

En 1844, Sebdou est détruite de fond en comble et sa population déportée. L’armée coloniale y substitua des casernements définitifs, dont l’importance stratégique est toujours d’actualité.

Ali Beloud

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(1). - Robane signifie pilote, capitaine de vaisseau, chef de guerre, officier, etc. Ce lieu se trouve à 52 kilomètres environ au sud de Ghazaouet.

(2). - Le Sénatus-consulte était au temps des Romains un décret, une décision votée par le Sénat romain. Les deux Napoléon, férus de culture antique, avaient fait revivre nombre de termes de ce genre. A l’époque du second empire, le sénatus-consulte qui nous occupe ici, était un acte voté par le Sénat, faisant force de loi. Il avait pour but la marchandisation des terres et visait, d’une part la récupération du patrimoine foncier et d’autre part, la limitation, le resserrement maximal des territoires des tribus. La destruction de la tribu ainsi conçue, permettait la récupération des surplus (et des terrains devenus litigieux aux yeux de la loi coloniale). Evidemment, cette destruction permettait aussi par l’affaiblissement économique des populations, la fin des affrontements armés.

(3) - Ce célèbre polygraphe andalou a visité le Maghreb au XIe siècle. Il a terminé son ouvrage vers 1068. Son prestige chez les lettrés maghrébins est incontestable. Les traductions faites par les Occidentaux tels que Quatremère ont créé, en dépit de graves lacunes, un engouement fiévreux pour cette œuvre en Europe. Pour les chercheurs algériens et arabes, son ouvrage est d’une importance capitale tout comme celui d’El-Idrissi.

(4) - L’Afrique septentrionale, par El-Bekri. Traduction de Guckin de Slane. Edition Adolphe Jourdan. (Alger 1918), page 156.

(5) - Il s’agit bien entendu de Terni.

(6) - Nous ignorons où se trouve cette localité.

(7) - Cet engagement, répertorié exagérément par les coloniaux comme une très grande bataille, tourna à l’avantage de Bedeau à cause du retrait inopiné des contingents marocains, envolés par couardise ou par duplicité, au dernier moment. Seuls 200 cavaliers algériens des réguliers de l’Emir purent affronter l’ennemi, aux dires de Pellissier de Reynaud. D’après cet honnête officier (qu’il ne faut pas confondre avec le célèbre criminel des “enfumades” des grottes des Frachich, chez les Riah du Dahra) les Algériens se battirent courageusement et ne se retirèrent qu’après avoir laissé les trois quarts de leur effectif sur le champ de bataille : “Les spahis réguliers de l’Emir, qui n’étaient pas plus de deux cents, écrivait Pellissier, se conduisirent seuls comme des gens de cœur ; ils perdirent le quart de leur monde.” Les Annales algériennes, par Pellissier de Reynaud – Livre XXXIII. Tome troisième. Paris – Librairie Militaire. J. Dumaine, Libraire-éditeur de l’Empereur (octobre 1954), page 15.

(8) - En raison de la couleur rouge de l’uniforme que portaient les membres de ce corps d’élite redoutable.

 

 

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