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De Maghnia à
El-Kala
Au sud de
Tlemcen
Nous avons promis
de revenir sur quelques points de notre première halte, en
particulier après le 44e kilomètre, et sur Sebdou que nous avons
laissé sur notre gauche en grimpant vers le massif du Ténouchfi.
Durant notre
ascension, le tracé de la frontière se rapproche tellement de notre
route que nous finissons par le croiser à Sidi Zaher, un coin perdu
de cette magnifique contrée, au nord de la petite localité de Sidi
M’barek. Après 12 kilomètres à vol d’oiseau de Maghnia, le tracé
frontalier, qui avance péniblement en zigzag en même temps que nous
vers le sud, s’éloigne pour dessiner un grand M.
Nous sommes alors
chez les Béni Bou-Saïd. Cette grande tribu, dont l’ancien territoire
se situe à l’est de Khémis, au sud des Béni-Ouassine et au nord de
Sidi Djillali, est centrée sur Sidi M’barek. Elle abrite les
villages de Namlou et de Sidi Zaher. Au XIXe siècle, sa proximité
avec la frontière d’une part, et les tribus nomades Hamiyane, Ouled
Sidi Cheikh, Angad et les courageux Béni Znassen algéro-marocains
d’autre part, lui a permis de jouer un rôle de premier choix dans la
résistance contre la France coloniale dans cette partie du pays.
Elle avait hébergé l’Emir à plusieurs reprises durant les rudes
années quarante et subi la pression dirigée par le général Bedeau.
Ce dernier avait pour mission de brûler et de piller à satiété ces
villages, inaugurant déjà, en ce temps-là, la politique des “zones
interdites” si chères aux généraux du XXe siècle.
C’est dans le
territoire des Béni Bou-Saïd que se trouve le fameux Ghar El-Robane
(la grotte des Robane) (1). La petite localité de Deglène est à un
jet de pierre au sud-est. Ras-Asfour, le Toumzaït berbère, le plus
haut sommet de ce Durdus Mons romain, abrite un tout petit village
en vis-à-vis, sur le tracé frontalier. Ce sommet culmine à 1 834
mètres au-dessus du niveau de la mer. Ghar El-Robane abrite une mine
de plomb argentifère, dont les importants filons sont disséminés sur
les deux rives de l’oued El-Kseub. La mine fut exploitée dans
l’Antiquité, durant la période romaine, puis au Moyen Age par les
Arabes. L’Emir Abdelkader en tira partie, lui aussi, pour les
besoins de son armée, imité assez tôt par les Français. La
confiscation des terres, organisée dès les années cinquante, la
sophistication de la spoliation à l’aide du senatus consulte (2)
d’avril 1863, promulgué par Napoléon III, dirigea les malheureux
paysans ruinés et prolétarisés sur la mine, inaugurant l’une des
plus tristes histoires de la paysannerie algérienne.
Pour se faire une
idée de ce malheur, il faut imaginer en flash-back ces populations,
murées dans leur dignité, se faire conduire dans les réduits
confinés et obscurs de la mine. C’étaient les filons nommés André ou
Pascal, le filon de Tassid, de Deglem, des noms qui évoquaient pour
ces forçats le chemin sépulcral mille fois renouvelé comme dans les
plus terribles cauchemars. Il faut aussi imaginer ces hommes à l’air
libre dans leurs montagnes, dans leurs forêts et les sous-bois, dans
les senteurs délicates des mousses, le parfum des lavandes, au
milieu des imperceptibles petits bruits, près des sources nacrées
qui jaillissent des entrailles de la terre se jetant dans les
profondeurs des sylves sauvages, parmi les cystes, le thym et la
bruyère, le laurier, le myrte et l’aubépine. Ces hommes, en forêt,
pouvaient se nourrir de baies et de racines, souffrir le froid et la
violence du soleil sans gémir, mais enfermés dans les ténèbres des
antres suintantes, empoussiérées par les oxydes de plomb, ils ne
pouvaient rêver que d’une seule chose : repartir dans leur pays de
lumière pour reprendre le fusil et y mourir sans entraves.
Sebdou
Sebdou se situe
par 34° 38’ de latitude nord et 1° 19’ de longitude ouest au sud de
Tlemcen. On peut y accéder directement par la Nationale 22 qui
traverse tout le pays depuis la mer, près de Béni-Saf, en passant
par Tlemcen jusqu’aux Hauts-Plateaux, atteignant El-Aricha, à l’est
de Sidi-Abed, Mécheria, Aïn-Sefra puis les déserts de l’Oranie, le
Touat, le Gourara, le Tidikelt et le Tanezrouft.
Depuis le Djebel
Tenouchfi où nous nous étions égarés pour prendre nos photos, on
peut atteindre Sebdou par le chemin de wilaya n°107. Cette dernière
devient le n°19 au-delà de la localité et traverse, après 47
kilomètres, tous les monts de Tlemcen jusqu’aux Ouled Mimoun, à
l’est de cette ville. Nous y serons dans un instant.
A 5 ou 6
kilomètres de Tlemcen, la route avance vers le sud en direction de
la “roche percée”. La vue plongeante sur Tlemcen et sa vallée sont
d’une beauté irréelle. Au XIXe siècle, cette voie, qui correspond à
la Nationale 22 d’aujourd’hui, était fréquentée par les diligences,
les cavaliers, les charrettes et les piétons, en longues processions
progressant péniblement sur une route en lacets. Aujourd’hui, c’est
une voie rapide qui atteint Terni en moins de 20 minutes avant
d’arriver à Sebdou.
Terni / Beni-Hadiel
Vers 1880, Terni
était un lieu-dit habité par 60 personnes, du moins pour les
coloniaux de cette année-là. En réalité, cette population
correspondait au nombre de colons résidents, les Algériens ayant été
chassés dans la montagne. La première indication sérieuse donnée à
propos de cette localité nous vient d’El-Bekri (3), au XIe siècle :
“La kalaâ (4) d’Ibn El-Djahel, située au midi de Tlemcen, est une
place forte, entourée d’arbres et de ruisseaux ; elles touche à la
montagne de Tarni (5), localité bien peuplée, ainsi que toutes les
montagnes qui s’étendent de là jusqu’à Tizil (6), ville bâtie à
l’entrée du désert.” Ce témoignage d’El-Bekri est incontestable
quant à l’importance de la localité. Il accuse formellement la
colonisation d’avoir dispersé ou même massacré les propriétaires.
Terni occupe un
plateau frais creusé à l’est par un torrent impétueux, sur les
hauteurs d’El-Eubad, torrent qui ne craint pas de se jeter du haut
d’un précipice pour former la fameuse cascade de Lourit (El-Ourit),
l’un des plus somptueux sites de la région. La commune de Terni est
située à 20 kilomètres au sud de Tlemcen, à une altitude moyenne de
1 300 mètres. La rivière qui la traverse a pour nom oued Mafrouch.
Entre Oued-Fezza et Tlemcen, son cours, orienté sud-ouest/nord-est,
se redresse et se dirige un instant droit vers la mer, enveloppant
en demi-cercle Tlemcen et ses satellites. A partir de Saf-Saf, dans
son cours inférieur, il prend le nom de oued Sikak, rivière connue
pour l’engagement (7) important livré sur ses rives par l’Emir
Abdelkader au général Bedeau, le 21 mars 1842.
La Sikak rencontre
l’Isser de l’ouest entre les territoires des Fhoul et des Ouled Alaâ.
Elle se fond avec lui dans la Tafna, quelques kilomètres plus loin,
dans la commune de Remchi.
La Nationale 22
que nous avons empruntée nous mène, après trois kilomètres, à Aïn
El-Ghoraba, dont le plus haut pic atteint 1 450 mètres. Nous
avançons alors vers une plaine, laissant sur notre gauche la source
de la Tafna dont nous avons déjà parlé. Brusquement, le terrain
s’incline ; une forte pente sur plus de 300 mètres laisse entrevoir
des chutes d’eau assez remarquables, puis une cascade spectaculaire
près d’un ancien moulin de la période coloniale. Nous descendons
prudemment, par paliers, sur une route en lacets et accédons enfin à
la plaine de Sebdou que couronne au loin une série de douze monts
alignés comme les disciples de Jésus dans La Cène de Da Vinci. Ces
montagnes furent d’ailleurs appelées les Douze Apôtres par les
coloniaux.
A 44 kilomètres au
sud de Tlemcen et 958 mètres de hauteur, Sebdou, la Tafraoua des
Arabes, est restée une localité de montagne, occupant une place de
choix en reliant le Tell aux hautes plaines. De plus, ce nom
hautement significatif veut dire “lisière”. Espace de liaison et non
de séparation, Sebdou organise la rencontre de deux mondes, d’un
côté celui des pasteurs transhumants, offrant leurs bras mais aussi
des dattes, de la laine, des peaux et toutes sortes de produits
sahariens, et de l’autre le Tell, avec ses produits manufacturés et
surtout ses champs gras, inondés de nappes herbageuses ou de chaume,
offerts à la joie du bétail affamé venu de si loin pour apaiser sa
faim.
Il faut assister
un jour à l’arrivée spectaculaire des nomades tout de blanc vêtus,
s’éparpillant par petits groupes dans la plaine après de longues et
harassantes processions. On a la vague impression d’assister à
quelque vieille scène biblique resurgie de l’âge des patriarches.
Répandus à présent dans cet immense espace, ils installent leurs
tentes comme dans un rite bien réglé, sans même éprouver le besoin
de se parler. On les voit depuis les hauteurs réaliser, touche par
touche, un tableau magnifique. Les lourdes et sombres tentes
tranchent dans la blondeur des chaumes. Le mouvement est lent et
peut durer jusqu’au soir.
Bâti à la limite
des Hauts-Plateaux, Sebdou appartenait à un réseau défensif organisé
par l’Emir pour contenir les Français dans le Nord. Ce fut le cas de
Mascara, Saïda, Tagdemt, Boghar, etc. Le khalifa d’Abdelkader,
Bou-Hamidi, avait renforcé le village avec une double enceinte et de
l’artillerie lourde, mais cette guerre de position se révéla
ruineuse pour l’armée algérienne, dont la force véritable résidait
dans le mouvement. Frapper l’ennemi au moment où il s’y attendait le
moins exigeait de la célérité, d’où les capacités extraordinaires
développées par les réguliers de la “cavalerie rouge” (8)
d’Abdelkader.
La construction
des forts fut d’ailleurs interdite par l’Emir à partir d’un certain
moment. C’est ainsi qu’il s’emporta ouvertement contre Ben-Salem,
son khalifa de l’Est, après que celui-ci eut réoccupé le bordj des
Khachna, abandonné par l’ennemi précisément pour la même raison. Ces
remontrances étaient, bien entendu, pleinement justifiées. En effet,
le 9 février 1841, subissant une forte pression des troupes du
général Bugeaud, Bou-Hamidi fut obligé d’évacuer Sebdou, abandonnant
sept canons, dont deux fondus quelques semaines auparavant à
Tlemcen. L’ennemi n’hésita pas à traîner les lourds trophées jusqu’à
Alger pour les y exposer afin de démoraliser la population.
En 1844, Sebdou
est détruite de fond en comble et sa population déportée. L’armée
coloniale y substitua des casernements définitifs, dont l’importance
stratégique est toujours d’actualité.
Ali Beloud
__________
(1). - Robane
signifie pilote, capitaine de vaisseau, chef de guerre, officier,
etc. Ce lieu se trouve à 52 kilomètres environ au sud de Ghazaouet.
(2). - Le
Sénatus-consulte était au temps des Romains un décret, une décision
votée par le Sénat romain. Les deux Napoléon, férus de culture
antique, avaient fait revivre nombre de termes de ce genre. A
l’époque du second empire, le sénatus-consulte qui nous occupe ici,
était un acte voté par le Sénat, faisant force de loi. Il avait pour
but la marchandisation des terres et visait, d’une part la
récupération du patrimoine foncier et d’autre part, la limitation,
le resserrement maximal des territoires des tribus. La destruction
de la tribu ainsi conçue, permettait la récupération des surplus (et
des terrains devenus litigieux aux yeux de la loi coloniale).
Evidemment, cette destruction permettait aussi par l’affaiblissement
économique des populations, la fin des affrontements armés.
(3) - Ce célèbre
polygraphe andalou a visité le Maghreb au XIe siècle. Il a terminé
son ouvrage vers 1068. Son prestige chez les lettrés maghrébins est
incontestable. Les traductions faites par les Occidentaux tels que
Quatremère ont créé, en dépit de graves lacunes, un engouement
fiévreux pour cette œuvre en Europe. Pour les chercheurs algériens
et arabes, son ouvrage est d’une importance capitale tout comme
celui d’El-Idrissi.
(4) - L’Afrique
septentrionale, par El-Bekri. Traduction de Guckin de Slane. Edition
Adolphe Jourdan. (Alger 1918), page 156.
(5) - Il s’agit
bien entendu de Terni.
(6) - Nous
ignorons où se trouve cette localité.
(7) - Cet
engagement, répertorié exagérément par les coloniaux comme une très
grande bataille, tourna à l’avantage de Bedeau à cause du retrait
inopiné des contingents marocains, envolés par couardise ou par
duplicité, au dernier moment. Seuls 200 cavaliers algériens des
réguliers de l’Emir purent affronter l’ennemi, aux dires de
Pellissier de Reynaud. D’après cet honnête officier (qu’il ne faut
pas confondre avec le célèbre criminel des “enfumades” des grottes
des Frachich, chez les Riah du Dahra) les Algériens se battirent
courageusement et ne se retirèrent qu’après avoir laissé les trois
quarts de leur effectif sur le champ de bataille : “Les spahis
réguliers de l’Emir, qui n’étaient pas plus de deux cents, écrivait
Pellissier, se conduisirent seuls comme des gens de cœur ; ils
perdirent le quart de leur monde.” Les Annales algériennes, par
Pellissier de Reynaud – Livre XXXIII. Tome troisième. Paris –
Librairie Militaire. J. Dumaine, Libraire-éditeur de l’Empereur
(octobre 1954), page 15.
(8) - En raison de
la couleur rouge de l’uniforme que portaient les membres de ce corps
d’élite redoutable.
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