Semaine du  10 au 16 Août  2005

 

 

Islamisme, terrorisme et médias

 

Islamisme, terrorisme et médias

Y a-t-il un islamisme modéré ?

Réconciliation nationale

Passion de paix et réalisme politique

L’alliance stratégique tributaire de la guerre en Irak

Washington au chevet du roi Abdallah

ETUDE

La guerre médiatique  du terrorisme    (1re partie)

 

 
 
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  Islamisme, terrorisme et médias

Y a-t-il un islamisme modéré ?

Islamisme modéré, cette nouvelle terminologie gagne, chaque jour que Dieu fait, du terrain. Porteuse d’une connotation rassurante, acceptée tant par les médias que par l’homme de la rue, serait-elle en porte-à-faux avec l’islamisme qu’on dit radical, violent ? Y a-t-il des frontières entre ces deux notions, ou peut-être y aurait-il entre elles des passerelles ?

Décidément, l’islamisme, toutes tendances confondues, a fait couler beaucoup d’encre et de salive. Tous ceux qui s’y sont intéressés, et ils sont nombreux, écrivains, journalistes, professeurs d’université, politologues… ont fait de leur mieux pour le décortiquer, le disséquer en quelque sorte pour essayer d’en comprendre l’essence, mais aussi et surtout les mécanismes. De tous ces travaux, de qualité variable, il ressort que la mouvance islamique a beaucoup fait parler d’elle après les attentats du 11 septembre 2001. Du coup, l’islamisme est devenu un sujet de prédilection pour tous. Mais c’est aussi et surtout après cette date que les islamistes se sont attirés les foudres des Occidentaux qui, avant cette date, avaient plutôt une attitude bienveillante, peut-être même protectrice envers eux.

Donc, après les attentats du 11 septembre 2001, les Occidentaux ont eu tendance à mettre dans le même sac toutes les formes d’islamisme. Les taxant toutes de radicales, hostiles. Cette approche est rejetée par les rédacteurs de Crisis Group, dans leur Rapport Moyen-Orient - Afrique du Nord n° 37, dans lequel ils disent que l’approche des Occidentaux est plutôt erronée car l’islamisme comporte des courants différents, très différents mêmes, et dont seuls quelques-uns sont violents. “L’Occident doit adopter une stratégie discriminante qui tienne compte de l’éventail des tendances au sein de l’islamisme politique. L’islamisme a pris trois formes distinctes, chacune ayant sa propre vision du monde, son mode opératoire et ses caractéristiques, il s’agit du politique, du missionnaire et du djihadiste.”

Mais avant que d’arriver aux multiples tendances qui existent au sein de l’islamisme, il faut savoir que le concept de l’islam politique a vu le jour à la suite de la révolution iranienne, en 1979. Ce mouvement, inconnu jusque-là, connaît son apogée durant les années quatre-vingt, qui voient la montée en puissance de plusieurs guérillas islamiques dans le monde. Mais si l’apogée est fulgurante, le déclin, pour sa part, est rapide. Car à part Khomeïni qui a réussi à instaurer un régime islamique, aucun autre leader de cette mouvance n’arrive à réunir autour de lui toutes les tendances politiques.

Les exemples ne manquent pas. La frustration des espoirs fondés sur le gouvernement Erbakan-Giller en Turquie, le recul d’Izelbegovic en Bosnie-Herzégovine, l’échec de l’implantation islamiste en Albanie… font que les islamistes rectifient le tir. Même l’Iran, depuis la victoire électorale des réformateurs, en 1997, tend à s’éloigner du combat intégriste. C’est donc à partir de cette année que l’on commence à utiliser le concept d’islamisme modéré.

La remarque de l’écrivain Gilles Kepel – qui s’est beaucoup intéressé à ce sujet et a écrit le livre Jihad, expansion et déclin de l’islamisme – qui dit que “l’on est à l’aube d’une phase de sociale démocratisation de la mouvance islamiste”, résume on ne peut mieux la nouvelle tendance qu’on voudrait imprimer à la mouvance islamique et trace les contours d’un islamisme coupé de sa base et pour lequel l’Afghanistan des talibans est le dernier lambeau d’une révolution avortée.

Mais ce ne serait pas tomber dans la facilité que d’accepter cette terminologie, tout bonnement. S’en imprégner, s’en laisser pénétrer… comme le dit si bien l’écrivain marocain Driss Chraïbi : “L’islamisme de la modération finit par traverser les murs, se mouvoir dans les salons et les hémicycles, se loger dans les esprits, se trouver des défenseurs qui jugent que l’expression, loin de porter son contraire, doit nous inviter à la modération.”

En effet, plusieurs questions s’imposent. Comment arrive-t-on à parler de modération quand l’exploitation de la religion, l’Islam en ce qui nous concerne, est un mode privilégié pour accéder au pouvoir ? Quand on sait ce qu’est le pouvoir et à quoi il peut conduire, peut-on alors parler de modération ? Quand on choisit, pour accéder au pouvoir, une religion avec tout ce quelle comporte de puissance symbolique, dans une société qui vit de profondes mutations et des crises, ne s’achemine-t-on pas alors vers des écarts et des déviations qui peuvent revêtir des aspects agressifs, violents ?

Si l’on prend en compte la vieille définition qui veut que tout parti serait le “résultat de la solidification des conflits”, on arrive inévitablement à l’idée que tout parti est donc porteur d’une dialectique, d’une capacité de résistance, d’un désir de lutte, de prise de pouvoir, et donc de remplacement d’un pouvoir par un autre. Comment parler dès lors de modération ? Car tous le savent, les islamistes politiques mettent toujours en avant, pour justifier leurs actions, la mauvaise gouvernance des Etats musulmans et l’absence de justice sociale. Leur vision pour changer cet état des choses et les solutions qu’ils préconisent sont d’abord les réformes politiques qu’il faut apporter en y introduisant de nouvelles politiques. Mais ce qu’ils privilégient par-dessus tout, c’est bien la renaissance des valeurs islamiques, jugées par eux corrompues au sein des régimes non religieux et ce, afin que les deux aspects, le moral et le spirituel, soient le point de départ de toute bonne gouvernance ainsi que du salut collectif.

Mais ne serait-ce pas ainsi une forme de violence que d’instaurer un Etat où les libertés fondamentales ne seraient pas prises en compte ? Car l’essence même d’un Etat n’est-elle pas la garantie des droits essentiels et des libertés individuelles de tout un chacun, femme, homme ou enfant ?

Enchaîner les citoyens dans un même monde, une même pensée, une même religion, serait renier leurs personnes et ne leur reconnaître même pas le droit d’exister en tant qu’individus. Ce serait aussi renier leur différence et effacer, peu à peu, la richesse qui peut naître de toutes les différences qui existent dans une société.

Donc tout parti islamiste, aussi modéré soit-il, comporte en lui son idéologie de l’autre. L’autre qui est différent, qu’il faut essayer de rallier à sa cause, peut-être même de redresser. Pour ce faire, il puise dans la théologie les éléments de sa victoire. Une victoire qu’il considère comme une prédestination politique, une victoire pour laquelle il n’est pas souvent nécessaire de basculer dans la violence physique.

Khadidja Mohamed Bouziane

 

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Réconciliation nationale

Passion de paix et réalisme politique

De braves citoyens, avec ou sans formation politique de base mais animés de bonne volonté à l’égard de la cité, des dirigeants de partis politiques, conscients ou non des vraies données des problèmes de l’heure, privilégiant ou non ce qu’ils croient être l’intérêt de leur maison idéologique ou celui avant toute chose de l’Algérie, des journalistes d’envergure, chevronnés et brillants, ainsi que des néophytes, s’évertuent à décortiquer au scalpel de la plus rigoureuse analyse et à concocter de pertinentes synthèses pour nous présenter ici et là leur sentiment au sujet de “ la chose”.

Enfants, l’on nous prodiguait des “leçons de choses” en guise de première initiation aux “sciences naturelles”, puis l’on eut droit aux “sciences exactes” et plus tard aux “sciences humaines” ou “sociales”, bien plus délicates à appréhender du fait que l’homme est insaisissable, individuellement ou en groupe, il est toujours les deux à la fois.

“Kifech rak t’chouf el-hiyya ?” (comment vois-tu la chose?) l’interrogea le paysan, un ancien compagnon de lutte, dès qu’il entama son premier mandat à la tête du pays.

“Je la vois comme tu la vois toi-même”, lui répondit son ancien chef.

En langue algérienne populaire, “el-hiyya”, la chose, est un concept à usage aussi varié que “le truc” en français courant. Mais ici, étymologiquement, “el-hiyya” est une sorte de chose vivante dont on ignore la vraie nature ; elle est aussi difficile à saisir que mystérieuse mais elle paraît vivante, comme son nom l’indique, et tient à la fois d’ “el-haja”, la chose indéfinie que de “celle qui vit” on voit bien qu’elle bouge et change de position, mais sans pour autant montrer tous ses aspects au grand jour.

Il en est ainsi de la réalité sociale, de la conjoncture politique avec ses ramifications économiques, ses imbrications et connivences avec ses forces et mouvances internes, mais aussi avec celles importées et celles implantées à l’étranger ou carrément étrangères, ses contradictions, ses maux anciens et nouveaux, ses transformations et rapides mutations, ses luttes internes à implications nationales, régionales, internationales.

De prime abord, “el-hiyya” la chose dont parlait le paysan indépendantiste semble synonyme d’“el-hêla el-âmma”, la situation générale ou globale dans sa diversité, au sens de “wadâiyya”, situation dans un contexte donné de durée conjoncturelle. Il s’agirait donc de la conjoncture économique, politique et sociale, puisqu’elle s’étend sur une ou deux décennies, avec ses maladies, ses soubresauts, ses rémissions et rechutes, ses hauts et ses bas.

Par ailleurs, “el-hiyya” peut bien signifier ”la donne”, sinon l’état dans lequel se trouve le pays, plus exactement, dans lequel il a été mis, avec les divers maux qui ont fini par atteindre tout le corps social, dont les symptômes révèlent et relèvent d’un passé gravissime, que d’aucuns ont qualifiés de “crise multidimensionnelle”. Quelles chances a-t-on de s’en sortir “compte tenu de toutes les données nationales, internationales du problème” ?

Faudrait-il seulement éradiquer au scalpel et au feu les microbes, les virus et les cellules cancéreuses, bénignes et malignes, ou faudrait-il de surcroît, dès à présent, une thérapie de moyenne et de longue portée, un traitement et des soins pour prévenir l’installation chronique de maladies qui ont fusionné et en ont engendré de nouvelles ? En d’autres termes, suffira-t-il d’éradiquer les derniers groupes terroristes, tout en résorbant au plus vite le chômage, les divers retards de construction de logements, d’infrastructures hydrauliques, routières, hospitalières et autres, ou bien faudra-t-il aussi des réformes et mesures draconiennes à même de consolider la prise de conscience nationale de la nature et de l’origine de ses maux, de la nécessité de participer tous ensemble à les surmonter et à ne plus rechuter ?

La réconciliation nationale par adhésion librement consentie de tous les citoyens serait-elle à même de participer à l’élaboration d’une véritable thérapie de groupe qui concernerait toute la nation et consisterait en sa réconciliation avant tout avec elle-même, en surmontant toute velléité de violence future, ou bien serait-elle une sorte de paix des braves avec des groupuscules résiduels de terroristes en déroute, comme certains semblent le croire ?

Voici donc posée la véritable problématique : elle est d’ordre politique au sens de gestion des affaires immédiates et à venir de la “cité”.

Par ailleurs, la réconciliation nationale vise très vraisemblablement la pérennité de la paix et non la perpétuation d’un pouvoir tant il est évident que même si le but caché que certains soupçonnent il se pourrait bien que cela convienne, rien n’interdit de le penser, aux bénéficiaires de cette paix, qui représentent presque l’ensemble des citoyens.

Si chaque fois qu’un dirigeant se propose de mener une action de paix ou d’apaisement pour l’avenir, proche ou lointain, visiblement salutaire pour la nation, l’on devait le soupçonner de vouloir s’éterniser au pouvoir ou se faire réélire, ce serait lui suggérer de rééditer les erreurs de ses prédécesseurs pour qu’il puisse enfin s’en aller au plus vite chez lui. Rien ne prouve que ce soit là le souhait argumenté du plus grand nombre des Algériens.

Si le projet de réconciliation nationale venait à aboutir avec un oui massif, indiscutable et en toute conscience, la réconciliation se ferait, sans le moindre doute possible, au détriment des tenants d’une idéologie criminelle importée et non encore extirpée globalement du corps social, loin s’en faut, hélas !

Grâce à la volonté délibérée des citoyens conscients des dangers futurs et ayant conjugué leurs efforts pour dire non par la voie des urnes à la poursuite sans fin du malheur, il faut espérer que bon nombre d’obscurantistes stagnants ouvrent enfin leurs yeux face à la volonté de la vox populi, qu’ils soient dissuadés de récidiver et tournent résolument le dos aux tentatives de recrutement que l’ennemi ne manquera pas d’essayer de prolonger tant qu’il trouvera preneurs.

De la validité du projet de réconciliation nationale

La question mérite en effet d’être posée de savoir, au moins pour mieux comprendre, de quelle réconciliation il peut bien s’agir, de qui avec qui et en faveur de quels objectifs ?

D’autre part, si cette réconciliation, une fois bien définie, était clairement adoptée par une forte majorité de citoyens, quels en seraient les avantages escomptés ? Peut-on d’ores et déjà en prévoir les effets psychologiques et pratiques ?

Le tableau noir, trop sale et ensanglanté par les décennies sordides du cauchemar sans fin, est en bonne voie sinon d’être effacé, du moins d’appartenir au passé.

Le facteur déterminant de ce dépassement, certes inachevé, consiste en la prise de conscience nationale née des douleurs subies, des efforts de clarification fournis par les intellectuels d’avant-garde, que l’on trouve dans tous les corps sociaux, civils, militaires et au sein de toutes les corporations, journalistes, enseignants ou artistes, magistrats, agents de sécurité, simples citoyens ou personnalités politiques.

En un mot, ce sont les efforts et les sacrifices infinis des patriotes conséquents, du sommet à la base de la pyramide sociale, qui ont permis les progrès tout à fait significatifs de la paix et de la sécurité que tout un chacun est à même d’apprécier et de vouloir consolider. Ces efforts ont été bien évidemment orchestrés à différents niveaux, notamment au sommet, ils ont été judicieusement dirigés et savamment orientés, tout en évitant les graves erreurs du passé et en faisant preuve d’un doigté et d’un charisme exceptionnels.

Par ailleurs, non seulement il faudra continuer à effacer les séquelles des maladies qui ont engendré l’intégrisme et ses terreaux économiques, sociaux et idéologiques, mais il faudra périodiquement, sans cesse, initier et promouvoir des réformes de plus en plus audacieuses de l’enseignement, du code de la famille, du code de protection de la liberté d’expression et de la presse, de la liberté de conscience, des libertés en général et autres valeurs démocratiques à édifier et à renforcer en permanence. La protection et la promotion constante de ces libertés ne peut aller, à l’évidence, sans les poursuites pénales et les sanctions de tout usage délibérément délinquant, c’est-à-dire ouvertement ordurier et insultant à l’encontre d’un tiers quel qu’il soit. Le mensonge flagrant et l’intoxication éhontée, dont les inscriptions célestes au laser ne sont qu’un exemple des plus ridicules, ont fait le nid de l’intégrisme avec ses campagnes de dénigrement, d’atteinte à l’honneur des personnes, ses appels au crime, à la violence et à la sédition. Tous ces délits et ces crimes doivent être clairement répertoriés, leur liste parfaitement claire et précise, sans possibilité d’interprétation erronée de la loi.

Des textes limpides permettent à la justice de sanctionner, en toute sérénité et indépendance, les délinquants de tout acabit, y compris ceux qui s’autoproclament démocrates et se comportent en voyous.

Il est au moins tout aussi nécessaire de renforcer les infrastructures et l’informatisation du système judiciaire, la qualification et spécialisation des magistrats qui en ont besoin, ainsi que l’amélioration constante et judicieuse de leurs conditions de travail et de vie, conformément aux exigences liées à leur fonction, à leur indépendance, y compris à l’égard d’autres fonctions et puissances publiques.

Toutes ces mesures, dont la réalisation doit continuer à être accélérée, déterminent directement la réussite de la réconciliation nationale ; elles doivent être de plus en plus évidentes aux yeux du large public qui en est le principal bénéficiaire. Les réformes entreprises, les réalisations et mesures judicieuses de redressement de l’image de marque du pays, à l’intérieur et à l’étranger, l’un et l’autre étant absolument indissociables, sauf mauvaise foi, participent directement de la réconciliation nationale des citoyens avec leurs concitoyens et les institutions de leur pays. Elles favorisent tout au moins l’espoir de l’instauration pérenne de la bonne gouvernance et du redressement qualitatif et décisif de la politique, intérieure et extérieure, indissolubles par essence, de l’équilibre économique, du dynamisme de l’agriculture, de la rénovation des programmes scolaires, de l’efficience de l’université et de la recherche, de la justice et de la plupart des institutions publiques.

Inversement, il est clair, aujourd’hui plus que jamais, que ce sont les dysfonctionnements majeurs des plus hautes et moyennes instances du pays, tant au plan de la gestion du domaine politique, de l’économique, de l’enseignement et de la justice, entre autres, qui sont à l’origine de la plupart de nos maux. C’est dans ces facteurs déterminants qu’il faudrait rechercher les causes profondes de la guerre faite à l’Algérie à partir de l’étranger en tournant contre elle ses propres enfants, après leur avoir inoculé la haine de la démocratie et de toutes les libertés, la haine de leur propre peuple, de sa conception tolérante et ouverte de sa religion ancestrale, de ses généreuses convictions millénaires, pétries de traditions humanistes, de sagesse, de vertus inébranlables et de culte du respect de la dignité humaine.

En plus de ces lourdes carences, le grand malheur national a été possible – alors qu’il était impensable dans le pays de la résistance, de la liberté et de la haute conscience nationale chèrement acquise, – du fait de la diffusion massive par divers canaux, visibles, audibles et audiovisuels, d’une idéologie pernicieuse apologique des crimes barbares les plus absurdes et les plus abjects de l’histoire de l’humanité.

Ces idéologies criminelles ont été importées et implantées par des gueux baâtistes et autres islamistes intégristes intoxiqués au Moyen-Orient et militairement formés en Afghanistan, qui ont noyauté notamment nos mosquées, notre enseignement et nos villes, transformées en bidonvilles et ruralisées à outrance, sans le moindre contrôle.

Sous prétexte d’arabisation ou de prosélytisme religieux, des prêcheurs non qualifiés, incultes et inqualifiables, ont semé l’obscurantisme et une religiosité fanatique, fascisante, tout à fait contraire à toute religion, a fortiori à l’Islam, qui signifie, entre autres, la Paix dans son concept même et dans la quintessence des versets de son Livre Saint.

Cette maladie pernicieuse, qui hante encore et trouble la caboche de bon nombre d’intoxiqués plus ou moins aliénés, qui pourraient à nouveau être tentés de rallumer le feu de la folie mystifiante du fanatisme criminel, a pour contrepoison essentiel la démocratie.

Il s’agit bien de la démocratie réelle, sous toutes ses formes et non pas seulement de la démocratie formelle et démagogique de certaines puissances interventionnistes par voracité.

La vraie démocratie est celle qui s’exprime non seulement à travers des séries de réformes et mesures concrètes favorables au plus grand nombre possible de citoyens, et administrées à bon escient, avec doigté et intelligence, mais aussi en donnant, entre autres, encore et toujours, en temps opportun, la parole au peuple. Le recours à la voix du peuple est un recours à l’arbitrage, au choix d’entériner la démarche et les objectifs ou de remettre librement en cause certaines options qui peuvent paraître de prime abord inacceptables ou inopportunes.

Pour le cas précis de la réconciliation nationale, des débats démocratiques s’imposent avant consultation, au moins pour clarifier le contenu du projet, considérant que les souffrances les plus profondes sont présentes et d’autres naissent encore chaque jour. Les plaies non refermées et l’esprit de vengeance tiraillent encore les cœurs et peuvent entraver, pour l’instant, une vision plus sereine des enjeux réels.

Un engagement formel du plus grand nombre possible de citoyens en faveur d’une paix durable, si c’est bien le but majeur, principal de l’opération, peu importent les accessoires, ne signifie en aucune façon l’appel à l’amnésie ; bien au contraire, il ne porte atteinte en aucune façon au devoir de mémoire, il signifierait simplement une adhésion sociale pleine et entière en faveur d’un non retour à la violence.

Il ne suffit pas de soigner, mais de prévenir d’éventuelles rechutes encore plus graves. Selon ce point de vue, la continuation, le renforcement et l’initiation de nouvelles réformes et mesures démocratiques, accompagnées de l’adhésion populaire périodique pour aller de l’avant dans la cohésion nationale solidaire, seraient à même d’amener, à moyenne et longue échéance, la véritable guérison qui n’est certes pas la simple rémission de la maladie.

Examinons de plus près de quoi il s’agit :

tout le monde connaît bien, en Algérie plus et mieux qu’ailleurs, les “ingrédients” qui ont favorisé l’explosion terroriste, sa chronicité et les facteurs qui pourraient causer d’éventuelles rechutes. Il n’est pas tout à fait vain d’en rappeler les contours essentiels :

- La paupérisation galopante due à l’exode rural massif suite à la sous-estimation de l’importance vitale de la bonne gestion de l’agriculture et des conditions de vie dans les campagnes, à une démographie explosive, non maîtrisée, ralentie seulement par le chômage, l’habitat précaire et les maladies.

- Une économie de bazar et de drugstore, un endettement endémique et l’absence de création d’emplois accompagnée d’une déperdition massive des emplois existants, signe évident d’une gestion catastrophique et atrophiante des ressources humaines dans tous les domaines.

- L’absence de formation de gestionnaires compétents spécialisés et ouverts à la connaissance des contingences multiples de leurs activités : la gestion des hôpitaux, de la santé publique, des universités, du commerce, du tourisme, des systèmes financiers, notamment fiscaux et bancaires, des entreprises industrielles, des campagnes et des villes, des mouvements de populations, de l’environnement, de la circulation, des moyens de transport…

La liste serait aussi longue que celle des carences dont a trop longtemps souffert le pays durant et après la nuit coloniale. Il ne faut pourtant pas négliger de mentionner au moins les maux les plus marquants – qu’il demeure urgent en permanence de continuer à combattre sans cesse – et qui ont été à l’origine du choix, par le terrorisme international, de l’Algérie comme cible principale et terrain d’expérimentation :

- L’immense retard de l’orientation scolaire et de la formation professionnelle. Cette dernière commence à peine à être déconcentrée, orchestrée et intégrée aux besoins réels du marché du travail pour au moins prévenir le chômage de personnes qualifiées.

- Un enseignement obscurantiste, rétrograde, passéiste et désarticulé, notamment en matière de langues d’étude et de travail entre le secondaire et le supérieur.

- La dénégation des particularismes et diversités culturelles de la nation ainsi que son histoire multimillénaire.

- L’occultation par édulcoration islamiste et arabiste (au sens péjoratif) des origines et de l’histoire véridique du déroulement du mouvement nationalitaire algérien, puis de la lutte de Libération nationale.

- Le délabrement du niveau de qualification et de rémunération des enseignants et chercheurs.

- La perte de crédibilité d’un parti unique obstructif d’une véritable ouverture démocratique durant de trop longues années, au point d’avoir enfanté le pire, de triste mémoire.

- La mauvaise gestion politique et économique du pays, des régions et des communes.

- Le déni de justice.

- Le laisser-aller à l’égard de sectes criminelles qui diffusaient, jour et nuit, tous azimuts, le culte de la mort et du sang, du crime aveugle contre les populations civiles sans défense, la haine de la femme, oubliant qu’ils ont des mères, de la culture, de la science, de l’art, notamment de la musique, de l’intelligence et de la raison en général.

- L’ignorance et le désespoir des jeunes ont favorisé la possibilité de manipulations étrangères de diverses origines, orientales et occidentales, sous diverses formes, sans réaction notoire des autorités publiques, probablement incapables et ayant pour certaines d’autres préoccupations.

Y a-t-il seulement un seul mal dont l’Algérie n’aurait pas eu à souffrir et dont les causes nouvelles ou anciennes plongent leurs racines profondes dans son sous-développement provoqué et prolongé trop longtemps durant et bien après la nuit coloniale ?

Les principales causes de nos maux tiennent aussi aux fautes répétitives de certains “dirigeants stagiaires” et aux résultats des nombreuses atrophies, irréparables dans l’immédiat, héritées certes de l’époque coloniale, mais qui auraient pu être mieux surmontées, dont l’analphabétisme, l’antidémocratisme et le bourrage systématique des urnes ne sont pas les moindres.

Le terrorisme international n’est qu’un moyen de porter atteinte aux intérêts vitaux des nations, en commençant par annihiler leurs repères, et pour le cas de l’Algérie, en détruisant systématiquement tout effort de reconstruction de l’Etat et en visant de le remplacer par un pouvoir intégriste constitué de supplétifs – à la solde d’idéologies et d’officines étrangères – décidés à l’achever et à handicaper irrémédiablement tout son peuple, son économie et sa culture.

Cette destruction massive et multiforme avait pour but de le mettre à genoux et d’offrir ses richesses en pâture aux multinationales néocolonialistes assoiffées de pétrole et de matières premières naturelles ou agraires de nations criblées de dettes, placées volontairement sous tutelle et en situation d’impossibilité de se défendre.

L’Algérie a échappé à cette soumission esclavagiste, mais pour combien de temps ?

Parmi tant d’autres remèdes déjà prodigués par les meilleurs de ses fils et par toutes les bonnes volontés, doit-elle s’engager résolument dans la voie de la réconciliation de tous les siens, entre eux et avec eux-mêmes, pour consolider son unité nationale gravement perturbée durant de longues années sanglantes ?

Il s’agit bien – et il faut à tout prix qu’il s’agisse, cela dépend de chacun – de la réconciliation de la nation avec elle-même, de chaque conscience avec elle-même et avec les notions de solidarité et de patrie qui ne peuvent en aucun cas être dissoutes ni par une mondialisation anarchique ni par des mouvements fascistes internationaux qui instrumentalisent un “Islam” nouveau, revu et corrigé par des prédicateurs ivres de sang.

Les Algériens doivent parvenir à se convaincre, cela a été dit à moult occasions, au plus haut niveau, qu’ils n’ont pas d’autre patrie que l’Algérie. Il appartient à chacun de lui donner quelque chose sans rien attendre en retour, si ce n’est de vivre ensemble, n’ayant pas de patrie de rechange, dans la paix et la sécurité.

Les contours de ce projet demeurent encore insuffisamment précisés par les plus hautes instances du pays, comme pour susciter un débat salvateur, mais la définition du concept ne devrait échapper à personne, car elle s’inscrit en droite ligne de ce que nous avons vécu depuis un peu plus de cinq ans : la paix globalement retrouvée, les réformes mises sur rails, à poursuivre, à améliorer et à consolider, la reprise du développement économique et social avec de meilleures perspectives, etc.

La réconciliation nationale vise à l’évidence le renforcement de la cohésion nationale pour la poursuite de la construction d’un Etat-nation inébranlable face aux défis d’une certaine mondialisation et du terrorisme intégriste international dont aucune religion interprétée de manière fasciste et obscurantiste n’est indemne.

Cette réconciliation devrait donc aller de soi et susciter néanmoins les débats de toutes les forces vives de la nation, éprises de paix et de sécurité pour leur pays. Ces forces vives doivent s’emparer de ce mot d’ordre pour lui imprimer leurs ambitions novatrices, patriotiques et progressistes.

Il serait dangereux de laisser l’initiative de définir le contenu de la réconciliation nationale à des forces rétrogrades qui ne rêvent que de reprendre du service pour se venger de ceux qui ont sauvé le pays.

Il ne peut en aucun cas s’agir d’une nouvelle action de pardon ni d’une dernière tentative de réconciliation avec des groupuscules terroristes en voie d’extinction, ce serait aberrant et impensable.

Il s’agit en réalité de la nécessité historique de demander l’assentiment de toute la population pour tourner la page des décennies minables et abominables, sans la déchirer ni l’oublier, de prendre un nouvel essor, de renforcer la cohésion nationale, politiquement et idéologiquement autour de l’idée de nation réconciliée avec elle-même, abandonnant toute idée de vengeance ou de reprise des hostilités, contre qui que ce soit à l’extérieur, ou contre elle-même à l’intérieur, sous quelque prétexte que ce soit.

La réconciliation nationale serait alors, sans aucun doute possible, le meilleur moyen de ne pas baisser la garde contre le terrorisme qui nous frappe cette fois, plus clairement que jamais, à partir de l’étranger, par des mains étrangères et à l’étranger.

Rachid Ettouri

 

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L’alliance stratégique tributaire de la guerre en Irak

Washington au chevet du roi Abdallah

L’avènement du roi Abdallah au pouvoir est salué comme celui d’une nouvelle ère en terre d’Arabie. Qualifié de réformateur, de moderniste même, les adjectifs élogieux à son endroit feraient presque oublier toute l’animosité américaine à l’encontre de Riyad au lendemain du 11 septembre 2001. L’Arabie saoudite revient de loin et l’impression est donnée que, pour Washington, tout favorise la poursuite de la coopération étroite avec la monarchie d’Al-Saoud. La guerre en Irak et le regain de terrorisme islamiste en sont l’explication.

En 2001, à la veille des attentats contre New York et le Pentagone, le prince Abdallah critiquait, dans une lettre tranchante à George W. Bush, l’attitude de soutien inconditionnel des Etats-Unis à Israël et l’accusait d’être de fait la source du blocage du processus de paix au Proche-Orient. A ce moment, l’opinion publique du royaume était “outrée” par l’engagement de Washington en faveur d’Israël. Selon un sondage du principal quotidien saoudien, Al Watan, 60% des personnes interrogées déclaraient détester les Etats-Unis, pour les trois-quarts d’entre elles à cause de leur position sur la question palestinienne. Pour la première fois en avril 2001, des manifestations en faveur des Palestiniens, aussitôt interdites, ont eu lieu en Arabie saoudite. Et des hommes d’affaires appelaient tout bonnement à boycotter le dollar américain. Le tenant de la diplomatie de l’Arabie saoudite, le prince Abdallah considérait, pour sa part, que les Etats-Unis avaient leurs propres intérêts et que son pays avait désormais les siens. Il a annulé une visite officielle qu’il devait faire à Washington en juin de la même année et a révélé que, quelques semaines plus tard, il a ordonné au chef d’état-major saoudien, arrivé au Pentagone avec quarante officiers supérieurs pour une réunion de la commission militaire mixte américano-saoudienne, de quitter immédiatement la session.

Certainement secoué par ce revirement inattendu, l’Administration américaine a tôt fait d’assurer que les Etats-Unis restaient fidèles à “une solution de la crise au Proche-Orient fondée sur la création d’un Etat palestinien aux côtés de l’Etat d’Israël”. Bush s’est même engagé à l’exprimer publiquement devant l’Assemblée générale de l’ONU. Ce qu’il a fini par faire, bien que les attentats du 11 septembre aient entraîné le report de cette annonce.

Il fallait compter, cependant, sur la pression des milieux néo-conservateurs pour lesquels l’Arabie saoudite devait figurer sur la liste des pays soutenant le terrorisme international et faire l’objet d’un traitement spécifique en raison de la doctrine wahabiste suivie par Riyad, source idéologique du djihad international. On parle de jonction objective avec Oussama Ben Laden, de responsabilité dans la création d’Al-Qaîda et de pétro-fondamentalisme. L’omniprésence de terroristes de nationalité saoudienne ajoutait de l’eau au moulin des néo-conservateurs de Washington. Et les auteurs des attentats du 11 septembre ne sont pas des cas isolés. Des centaines de Saoudiens se sont battus, en Afghanistan, aux côtés des taliban et plus d’un tiers des prisonniers islamistes détenus à Guantanamo sont d’origine saoudienne. Des milliards de dollars venus du royaume ont alimenté des groupes armés – dans les territoires palestiniens ou en Tchétchénie, en particulier. D’autres fonds ont permis la création d’innombrables institutions religieuses fondamentalistes, telles ces écoles coraniques du Pakistan d’où sont issus les taliban. Une analyse publiée dans le site Internet de la CIA qualifiait alors l’Arabie saoudite de “foyer du mal” et d’”adversaire le plus dangereux au Moyen-Orient”. Sa conclusion: un changement de régime en Irak doit aller de pair avec un accroissement des pressions sur les Saoudiens.

L’alliance stratégique américano-saoudienne menacée ? Peu vraisemblable, car elle repose sur des intérêts communs solides. La famille Al Saoud a besoin du bouclier militaire américain. Les Etats-Unis ne peuvent se passer du pétrole saoudien pour assurer leurs approvisionnements à un prix “raisonnable”. Mais il n’y a pas que cela.

A vrai dire, personne ne remet en question, du moins ouvertement, la fidélité des Al-Saoud. Mais il en est, aux Etats-Unis, qui s’inquiètent de l’ampleur des défis auxquels la monarchie est confrontée. Victime de la chute des cours de l’or noir en 1998, l’économie stagne. Le niveau de vie ne cesse de décliner depuis les années 1980 (le revenu annuel par habitant avoisine celui de la Hongrie). Parmi les 16 millions de Saoudiens (auxquels s’ajoutent 6 millions de travailleurs immigrés), près de 2 sur 3 ont moins de 25 ans, avec un taux de chômage oscillant entre 20 et 30%.

Autrefois, la distribution des subsides nourrissait le consensus entre la famille régnante et la population : la rente pétrolière était redistribuée grâce au clientélisme ou par la création d’emplois – fictifs, au besoin – dans la Fonction publique. La grogne, quand elle s’exprimait, venait de quelques libéraux formés dans des universités occidentales. Sans remettre en cause la légitimité de la monarchie, ils réclamaient davantage de libertés et moins de puritanisme. A l’époque, ces contestataires étaient d’autant moins dangereux pour le régime que l’argent coulait à flots. Depuis une quinzaine d’années, en revanche, la donne a changé.

Outre le ralentissement de l’économie, la guerre du Golfe et la présence persistante de 6 000 soldats américains sur le territoire ont enflammé les passions. Plus que des cercles occidentalisés, ce sont des groupes salafistes ultra-religieux que viennent les pressions les plus difficiles à contenir.

Mais, forte des recettes de l’or noir et de l’appui militaire américain, sans oublier l’omniprésence de ses propres services de renseignement, la famille royale semble solidement installée au pouvoir. Elle peut entretenir à grands frais un Etat providence, gage de survie politique, qui permet aux Saoudiens de ne pas verser un centime d’impôt et qui leur assure, pour le moment, de généreuses subventions.

Le fait est que la guerre du Golfe a joué un rôle crucial dans le déclin économique qui touche aujourd’hui l’Arabie saoudite. Les Etats-Unis lui ont fait supporter une part importante des frais de guerre. Le budget 1991 n’a jamais été publié, mais on estime que la guerre a coûté 60 milliards de dollars au Trésor saoudien.

Pour les Etats-Unis, hors de question de risquer l’effondrement de la monarchie dans ces conditions explosives. Tout a donc été entrepris, des deux côtés, pour atténuer les tensions. Le président Bush s’est dissocié à plusieurs reprises des attaques des médias américains contre le royaume et a tenté de prendre en compte les demandes saoudiennes en ce qui concerne la Palestine, en faisant notamment adopter plusieurs résolutions au Conseil de sécurité de l’ONU.

De leur côté, les Al-Saoud ont, dès le 11 septembre 2001, augmenté leurs exportations pour éviter tout choc pétrolier après les attentats – ils ont aussi rejeté l’appel de Saddam à utiliser l’or noir comme “arme politique”. Ils ont coopéré avec les Etats-Unis de manière active à l’enquête sur Al-Qaîda et notamment sur son financement, en conformité avec les différentes décisions de l’ONU. Un décret gouvernemental oblige désormais toutes les organisations caritatives saoudiennes à transmettre au ministère des Affaires étrangères le détail de chaque intervention à l’étranger avant de l’entreprendre.

Pour autant, la présence de plusieurs bases ou points d’appui américains sur le territoire saoudien reste un sujet de tension interne, cette présence cristallisant une forte opposition interne. Deux graves attentats ont frappé les soldats américains en Arabie saoudite en 1995 et 1996. Un retrait pourrait donc être envisagé, mais dans un environnement pacifié et après l’intervention américaine en Irak. Ce qui ne peut manquer d’aggraver les pressions islamistes à l’intérieur du royaume où le terrorisme s’est mis de la partie, ciblant tour à tour des intérêts américains et des symboles de la monarchie.

En Occident, peu de crédit est cependant accordé aux communiqués triomphalistes des services de sécurité saoudiens qui annoncent arrestations d’activistes et démantèlements successifs de cellules terroristes. Peu de confiance aussi dans la capacité de la monarchie à venir à bout de l’opposition islamiste.

Historiquement, en effet, la monarchie saoudienne repose sur une alliance entre le sabre et le Coran. En conséquence, le souverain associe les oulémas aux décisions importantes afin d’obtenir leur caution, quitte à multiplier les concessions. En 1991, au lendemain de la guerre du Golfe, le maintien des troupes américaines sur le territoire a été négocié en échange d’un renforcement de la rigueur islamique dans les écoles du royaume. De la maternelle à l’université, les programmes d’enseignement sont aux mains de religieux doctrinaires. Les autorités saoudiennes savent qu’un tel système est incapable de former les chercheurs, les ingénieurs et les cadres dont l’économie saoudienne aurait besoin.

Encouragé par les Etats-Unis, le gouvernement cherche aujourd’hui à réformer le secteur éducatif qui, s’il n’est pas repensé de fond en comble, continuera de produire des générations de chômeurs. Mais la tâche est délicate. Car la moindre initiative dans ce domaine est perçue comme un exemple de reculade face à l’impérialisme culturel américain et vouée, de ce fait, à l’échec.

Malheureusement, le contexte politique n’est guère propice aux décisions radicales. A la suite de l’embolie cérébrale du roi Fahd, Abdallah, le prince héritier, est officiellement chargé de “gérer les affaires de l’Etat” depuis 1996. Réputé intègre et hostile aux fondamentalistes, partisan des réformes et d’une certaine ouverture, il s’est toujours conduit avec prudence. On lui doit une réforme du système judiciaire et une modification des lois foncières. L’élection de l’Arabie saoudite à la commission des droits de l’homme des Nations unies a été un moyen, pour lui, de faire pression sur les conservateurs. Mais en Arabie où la monarchie n’a aucune marge de manœuvre, il serait vain d’espérer une démocratisation : le peuple est majoritairement illettré et ballotté entre la soumission et l’activisme religieux, les élites corrompues et foncièrement antidémocratiques. Pour Washington, mieux vaut le statu quo que la chute d’une monarchie moyenâgeuse qui favoriserait l’arrivée au pouvoir d’extrémistes qui disposeraient d’une rentre pétrolière stratégique. Et pour les uns comme pour les autres, rien que sous cet angle, chaque jour de la guerre d’Irak est un jour de trop. La guerre au wahabisme n’est plus à l’ordre du jour.

Nabil Benali

 

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ETUDE

La guerre médiatique  du terrorisme          (1re partie)

La douloureuse expérience de l’Algérie avec le terrorisme s’est accompagnée d’un phénomène assez paradoxal qui a mis en peine tous nos services de sécurité et donné bien du mal à tous les analystes. Elle a laissé ainsi apparaître au bout de quelques années, un terrorisme anonyme où l’acte de destruction n’était pas directement lié à une revendication politique et où il était impossible de remonter jusqu’aux centres de commandement qui l’ont ordonné.

Pour mieux suivre l’analyse que nous vous proposons ici, il faut en effet se souvenir que le phénomène du terrorisme a connu deux étapes distinctes dans notre pays et, partant, dans le monde. Une première étape, que nous pourrions qualifier de démarrage, a vu les actes de destruction et les attentats abondamment revendiqués par maints moyens de propagande, par des communiqués de guerre transmis directement par fax ou par Internet et généralement repris par les différents organes de presse tant nationaux qu’internationaux ou par des publications généralement éditées et diffusées à Londres par des associations tout ce qu’il y a de plus légales. Lorsque ces sources d’identification sont absentes, il a alors été jugé nécessaire de faire jouer aux médias lourds de l’Etat, le rôle de mise en relation à même de donner au citoyen le sentiment que les forces de l’ordre savent avec précision où frapper pour combattre le phénomène. La revendication d’un acte terroriste par son ou ses auteurs offrant au moins à la société la possibilité de se raccrocher à l’espoir que son éradication est un objectif réalisable.

La seconde étape quant à elle est celle d’un terrorisme en apparence aveugle, mais qui se caractérisera surtout par le fait qu’il est de moins en moins revendiqué, jusqu’à arriver à la situation tout à fait délirante où c’est l’Etat lui-même qui est alors accusé d’être derrière le terrorisme, avec cette extraordinaire trouvaille du fameux “qui tue qui ?”. L’anonymat, obtenu par des moyens que nous étudierons plus loin, permettant ainsi de créer une situation de vide absolu propice à toutes les manipulations et à tous les montages. Tant il ne faut jamais perdre de vue que le but ultime du terrorisme est précisément de faire régner une terreur qui brouille l’entendement et met le citoyen dans une situation de désespoir susceptible de mettre en péril la cohésion de la société elle-même, de même que ce phénomène vise dans le même temps à faire perdre tout son crédit à un Etat rendu incapable de savoir à qui il doit ses avatars au point qu’il en arrive à être accusé d’être lui-même l’instigateur du terrorisme.

Les forces en présence

La première phase du terrorisme a donc été marquée par la montée en puissance d’un certain nombre de mythes guerriers, construits autour de sigles et d’individus qui étaient eux-mêmes bien en peine d’expliquer ce qui leur arrivait et encore moins de comprendre le piège qui était en train de leur être tendu. C’est ainsi que des imams qui n’avaient jamais eu le moindre contact sérieux avec les armes se retrouvèrent au centre d’une formidable entreprise de propagande tendant à faire admettre à l’opinion publique qu’ils étaient les chefs d’une insurrection armée d’envergure nationale. Des gens comme Cherrati et Chebouti, qui étaient certes adeptes de la méthode forte mais sans aller jusqu’à prendre les armes et le maquis, se virent alors propulsés au rang de chefs de guerre sans avoir jamais tiré un coup de feu ni encore moins commandé un groupe armé. Ce qui n’a pas empêché la propagande intégriste, parlée aussi bien qu’écrite, de développer une mythologie du djihad qui ne répugnait guère à emprunter ses symboles à celle de l’armée des taghouts, faisant de ce même Chebouti le général d’on ne sait quelle configuration militaire. Le FIS faisait ainsi le jeu de ses pires ennemis en s’appropriant une guerre qui n’était pas forcément la sienne et en allant jusqu’à donner aux terroristes une couverture politique dont ils ne voulaient pas toujours.

La complexité de la situation à ce moment-là impose d’ailleurs de s’astreindre à revenir sur un état des lieux politique seul à même de nous permettre de nous y retrouver dans cette masse compacte de complots et de contre-complots échafaudés et mis en œuvre au sein et à l’extérieur du pouvoir, à un moment où le recours à la force s’avérait inévitable. Le postulat de travail le plus recevable étant alors celui qui consiste à identifier les forces en présence selon le découpage suivant :

1- Un front social en ébullition globalement regroupé autour de l’UGTA et de ce qui restait du PAGS.

2- Un segment de ce même front social dévoyé par l’émergence d’un courant populiste intégriste à tendance insurrectionnelle organisé autour du FIS et de son syndicat, le SIT.

3- Un capitalisme national sans parti ni syndicat, désireux de prendre son envol mais bridé par le système de parti unique et par l’idéologie populiste ambiante. Ses principaux alliés se recrutant essentiellement au sein des structures les plus élevées de l’institution militaire.

4- Une bourgeoisie bureaucratique menacée dans ses privilèges et son statut de force politique dominante aussi bien par le front social institutionnel que par le capitalisme national. Cette bourgeoisie bureaucratique disposant quant à elle d’un instrument politique encore puissant, le FLN.

5- Trois puissances occidentales, l’Amérique, la France et l’Angleterre, globalement hostiles à la démocratisation et à la modernisation de l’Algérie telle que voulue par le président Chadli Bendjedid et son groupe de conseillers.

6- Et enfin une grande masse d’algériens non structurés au sens classique du terme, c’est-à-dire ni d’un point de vue politique ni idéologique, mais globalement favorables à une ouverture du système et à une répartition plus équitable du revenu national.

Cependant, il ne faut pas se cacher que les trois forces les plus décisives, à ce moment-là, sont le capital national allié à une partie importante de la haute hiérarchie militaire, la bourgeoisie bureaucratique alliée au FIS et à ce qui reste du PAGS et les trois puissances citées plus haut qui ont bien entendu choisi d’appuyer les forces conservatrices et de la réaction pour bloquer l’émergence d’un capitalisme algérien digne de ce nom, capable de prendre quelques parts du marché international. Le terrorisme sera alors l’instrument idéal à travers lequel la coalition anti-démocratique et anti-moderniste tentera de détruire l’Etat algérien aussi bien dans son versant civil que militaire. Un terrorisme qu’il s’agira évidemment de travestir et de masquer pour ne pas laisser apparaître ses véritables commanditaires. D’où l’extrême opacité qui a toujours entouré les ressorts organiques d’un phénomène présenté pendant longtemps comme le fait des seuls islamistes du FIS dissous, alors qu’il recouvrait et recouvre toujours des filières de recrutement, de formation et de financement qui ne diffèrent en rien de celles qui lui ont préexisté dans l’Europe des années soixante-dix et qui bénéficiaient, quant à elles, d’une couverture d’extrême gauche. Le cheminement et les méthodes sont d’ailleurs les mêmes, aujourd’hui, que celles qui ont conduit, à l’époque des brigades rouges et des différentes fractions rouges d’Allemagne, du Japon et de France, à la constitution d’une internationale terroriste supposée servir de couverture générale à tout acte de déstabilisation contre les évolutions jugées dangereuses du capitalisme pour le système financier mondial. Sachant qu’il s’agit de faire une distinction très nette entre le capitalisme en tant que producteur de richesses et de biens de toutes natures et le système financier de plus en plus spéculatif qui pousse quant à lui à la baisse de qualité des produits et à la spéculation sur leur valeur.

L’ennemi des peuples n’étant pas en vérité le capitalisme en tant que tel, mais son double caché, la grande finance internationale, qui ne répugne devant aucun crime ni aucune atrocité pour maintenir ses taux d’intérêts et pomper, par le biais de la dette, toute richesse qui se crée à n’importe quel point du globe. C’est cette monstrueuse puissance qui a de tout temps été à l’origine de tous les conflits internationaux et qui, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, après un abominable holocauste contre les juifs (pauvres) et les communistes et après la destruction de deux villes japonaises qui ont coûté la vie à plus de trois cent mille personnes en une fraction de seconde, s’est retrouvée obligée de trouver un nouveau moyen de peser sur les rapports de force internationaux et redessiner la carte du monde.

Les trois coupe-feu

Ce moyen sera évidemment le terrorisme, qui donne les prétextes nécessaires à toutes les équipées et qui permet toutes les outrances internationales. A condition évidemment que jamais le lien ne puisse être établi entre les vrais donneurs d’ordre et les exécutants. Le meilleur moyen pour ce faire étant bien sûr de mettre en place un coupe-feu qui se dresse comme une barrière infranchissable entre les deux segments du terrorisme international. Ce rôle a été assumé pendant de longues années par Carlos, qui servait de couverture idéale à toutes les opérations de déstabilisation orchestrées contre différents Etats de la planète, et notamment contre l’OPEP qui menaçait si puissamment les intérêts des majors anglo-américaines du pétrole.

A la fin des années 1980, avec la disparition du bloc communiste et de toutes les idéologies de gauche qu’il drainait avec lui, il devenait urgent de trouver un nouveau coupe-feu idéologique et politique mais aussi et surtout médiatique. Ce coupe-feu sera évidemment l’intégrisme islamiste et les réseaux anti-communistes formés et encadrés par les trois grands services de renseignements occidentaux que sont la CIA, le MI6 et la DGSE. Trois services de renseignement entièrement dévoués à la grande finance internationale, depuis le moment où ces derniers ont eu besoin d’elle pour arrondir des budgets nationaux jugés insuffisants pour faire face aux grands périls extérieurs.

Cette problématique des trois coupe-feu s’est donc trouvée posée en Algérie en 1991, où il fallait bien masquer la terrible offensive lancée à coups de bombes et d’assassinats contre l’Etat et ses démembrements et, par la suite, contre la société tout entière. Et c’est comme cela que se sont mis à apparaître les mythes farfelus du “général” Chebouti et des insaisissables Cherrati et consorts au milieu d’un concert d’organisations toutes plus ou moins fantomatiques sur le terrain des opérations mais ô combien présentes dans les médias. Alors que les attentats et les massacres étaient et sont toujours le fait de groupes d’une redoutable efficacité, extrêmement bien informés, capables de se fondre dans la nature au milieu de dispositifs sécuritaires impressionnants, les médias se sont longtemps efforcés, au contraire, d’impliquer des figures marquantes de la mouvance islamiste dans un puéril jeu de copier-coller, de communiqués tombant généreusement des fax. Et lorsque les fax ne suffisent pas, il y a alors les dizaines de publications essentiellement éditées et distribuées à Londres pour donner un autre visage au terrorisme. Le seul inconvénient de ce genre de manipulations – en tout cas cela a été le cas en Algérie – est qu’il suffit d’éliminer toutes les têtes d’affiches islamistes pour mettre dangereusement à nu des actes de sabotage qui finissent par apparaître en tant que tels, même aux yeux du plus irréductible des islamistes.

La riposte du “qui tue qui ?”

C’est que, dès le début, les services de sécurité militaires, du fait de leur activité en relation avec l’étranger, ont très vite compris que l’assaut que subissait l’Algérie était hors de proportion avec les possibilités opérationnelles d’une mouvance politico-religieuse sans aucune envergure. Les soupçons se portant progressivement vers des parties extérieures qui ne se cachaient d’ailleurs même pas pour soutenir ouvertement un terrorisme qualifié par toutes les chancelleries occidentales de “mouvement d’opposition armé”. L’objectif fut alors déterminé au plus haut sommet de l’Etat de supprimer la couverture politique et idéologique de ce terrorisme en neutralisant, par différents moyens, tous ceux qui auraient pu, d’une manière ou d’une autre, constituer un trompe-l’œil en ce sens.

Abderrahmane Mahmoudi

La suite de cette étude dans notre prochaine édition.

 

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