|
Accueil
Islamisme, terrorisme et médias
Y a-t-il un
islamisme modéré ?
Islamisme modéré,
cette nouvelle terminologie gagne, chaque jour que Dieu fait, du
terrain. Porteuse d’une connotation rassurante, acceptée tant par
les médias que par l’homme de la rue, serait-elle en porte-à-faux
avec l’islamisme qu’on dit radical, violent ? Y a-t-il des
frontières entre ces deux notions, ou peut-être y aurait-il entre
elles des passerelles ?
Décidément,
l’islamisme, toutes tendances confondues, a fait couler beaucoup
d’encre et de salive. Tous ceux qui s’y sont intéressés, et ils sont
nombreux, écrivains, journalistes, professeurs d’université,
politologues… ont fait de leur mieux pour le décortiquer, le
disséquer en quelque sorte pour essayer d’en comprendre l’essence,
mais aussi et surtout les mécanismes. De tous ces travaux, de
qualité variable, il ressort que la mouvance islamique a beaucoup
fait parler d’elle après les attentats du 11 septembre 2001. Du
coup, l’islamisme est devenu un sujet de prédilection pour tous.
Mais c’est aussi et surtout après cette date que les islamistes se
sont attirés les foudres des Occidentaux qui, avant cette date,
avaient plutôt une attitude bienveillante, peut-être même
protectrice envers eux.
Donc, après les
attentats du 11 septembre 2001, les Occidentaux ont eu tendance à
mettre dans le même sac toutes les formes d’islamisme. Les taxant
toutes de radicales, hostiles. Cette approche est rejetée par les
rédacteurs de Crisis Group, dans leur Rapport Moyen-Orient - Afrique
du Nord n° 37, dans lequel ils disent que l’approche des Occidentaux
est plutôt erronée car l’islamisme comporte des courants différents,
très différents mêmes, et dont seuls quelques-uns sont violents.
“L’Occident doit adopter une stratégie discriminante qui tienne
compte de l’éventail des tendances au sein de l’islamisme politique.
L’islamisme a pris trois formes distinctes, chacune ayant sa propre
vision du monde, son mode opératoire et ses caractéristiques, il
s’agit du politique, du missionnaire et du djihadiste.”
Mais avant que
d’arriver aux multiples tendances qui existent au sein de
l’islamisme, il faut savoir que le concept de l’islam politique a vu
le jour à la suite de la révolution iranienne, en 1979. Ce
mouvement, inconnu jusque-là, connaît son apogée durant les années
quatre-vingt, qui voient la montée en puissance de plusieurs
guérillas islamiques dans le monde. Mais si l’apogée est fulgurante,
le déclin, pour sa part, est rapide. Car à part Khomeïni qui a
réussi à instaurer un régime islamique, aucun autre leader de cette
mouvance n’arrive à réunir autour de lui toutes les tendances
politiques.
Les exemples ne
manquent pas. La frustration des espoirs fondés sur le gouvernement
Erbakan-Giller en Turquie, le recul d’Izelbegovic en
Bosnie-Herzégovine, l’échec de l’implantation islamiste en Albanie…
font que les islamistes rectifient le tir. Même l’Iran, depuis la
victoire électorale des réformateurs, en 1997, tend à s’éloigner du
combat intégriste. C’est donc à partir de cette année que l’on
commence à utiliser le concept d’islamisme modéré.
La remarque de
l’écrivain Gilles Kepel – qui s’est beaucoup intéressé à ce sujet et
a écrit le livre Jihad, expansion et déclin de l’islamisme – qui dit
que “l’on est à l’aube d’une phase de sociale démocratisation de la
mouvance islamiste”, résume on ne peut mieux la nouvelle tendance
qu’on voudrait imprimer à la mouvance islamique et trace les
contours d’un islamisme coupé de sa base et pour lequel
l’Afghanistan des talibans est le dernier lambeau d’une révolution
avortée.
Mais ce ne serait
pas tomber dans la facilité que d’accepter cette terminologie, tout
bonnement. S’en imprégner, s’en laisser pénétrer… comme le dit si
bien l’écrivain marocain Driss Chraïbi : “L’islamisme de la
modération finit par traverser les murs, se mouvoir dans les salons
et les hémicycles, se loger dans les esprits, se trouver des
défenseurs qui jugent que l’expression, loin de porter son
contraire, doit nous inviter à la modération.”
En effet,
plusieurs questions s’imposent. Comment arrive-t-on à parler de
modération quand l’exploitation de la religion, l’Islam en ce qui
nous concerne, est un mode privilégié pour accéder au pouvoir ?
Quand on sait ce qu’est le pouvoir et à quoi il peut conduire,
peut-on alors parler de modération ? Quand on choisit, pour accéder
au pouvoir, une religion avec tout ce quelle comporte de puissance
symbolique, dans une société qui vit de profondes mutations et des
crises, ne s’achemine-t-on pas alors vers des écarts et des
déviations qui peuvent revêtir des aspects agressifs, violents ?
Si l’on prend en
compte la vieille définition qui veut que tout parti serait le
“résultat de la solidification des conflits”, on arrive
inévitablement à l’idée que tout parti est donc porteur d’une
dialectique, d’une capacité de résistance, d’un désir de lutte, de
prise de pouvoir, et donc de remplacement d’un pouvoir par un autre.
Comment parler dès lors de modération ? Car tous le savent, les
islamistes politiques mettent toujours en avant, pour justifier
leurs actions, la mauvaise gouvernance des Etats musulmans et
l’absence de justice sociale. Leur vision pour changer cet état des
choses et les solutions qu’ils préconisent sont d’abord les réformes
politiques qu’il faut apporter en y introduisant de nouvelles
politiques. Mais ce qu’ils privilégient par-dessus tout, c’est bien
la renaissance des valeurs islamiques, jugées par eux corrompues au
sein des régimes non religieux et ce, afin que les deux aspects, le
moral et le spirituel, soient le point de départ de toute bonne
gouvernance ainsi que du salut collectif.
Mais ne serait-ce
pas ainsi une forme de violence que d’instaurer un Etat où les
libertés fondamentales ne seraient pas prises en compte ? Car
l’essence même d’un Etat n’est-elle pas la garantie des droits
essentiels et des libertés individuelles de tout un chacun, femme,
homme ou enfant ?
Enchaîner les
citoyens dans un même monde, une même pensée, une même religion,
serait renier leurs personnes et ne leur reconnaître même pas le
droit d’exister en tant qu’individus. Ce serait aussi renier leur
différence et effacer, peu à peu, la richesse qui peut naître de
toutes les différences qui existent dans une société.
Donc tout parti
islamiste, aussi modéré soit-il, comporte en lui son idéologie de
l’autre. L’autre qui est différent, qu’il faut essayer de rallier à
sa cause, peut-être même de redresser. Pour ce faire, il puise dans
la théologie les éléments de sa victoire. Une victoire qu’il
considère comme une prédestination politique, une victoire pour
laquelle il n’est pas souvent nécessaire de basculer dans la
violence physique.
Khadidja
Mohamed Bouziane
Haut
Réconciliation nationale
Passion de paix
et réalisme politique
De braves
citoyens, avec ou sans formation politique de base mais animés de
bonne volonté à l’égard de la cité, des dirigeants de partis
politiques, conscients ou non des vraies données des problèmes de
l’heure, privilégiant ou non ce qu’ils croient être l’intérêt de
leur maison idéologique ou celui avant toute chose de l’Algérie, des
journalistes d’envergure, chevronnés et brillants, ainsi que des
néophytes, s’évertuent à décortiquer au scalpel de la plus
rigoureuse analyse et à concocter de pertinentes synthèses pour nous
présenter ici et là leur sentiment au sujet de “ la chose”.
Enfants, l’on nous
prodiguait des “leçons de choses” en guise de première initiation
aux “sciences naturelles”, puis l’on eut droit aux “sciences
exactes” et plus tard aux “sciences humaines” ou “sociales”, bien
plus délicates à appréhender du fait que l’homme est insaisissable,
individuellement ou en groupe, il est toujours les deux à la fois.
“Kifech rak
t’chouf el-hiyya ?” (comment vois-tu la chose?) l’interrogea le
paysan, un ancien compagnon de lutte, dès qu’il entama son premier
mandat à la tête du pays.
“Je la vois comme
tu la vois toi-même”, lui répondit son ancien chef.
En langue
algérienne populaire, “el-hiyya”, la chose, est un concept à usage
aussi varié que “le truc” en français courant. Mais ici,
étymologiquement, “el-hiyya” est une sorte de chose vivante dont on
ignore la vraie nature ; elle est aussi difficile à saisir que
mystérieuse mais elle paraît vivante, comme son nom l’indique, et
tient à la fois d’ “el-haja”, la chose indéfinie que de “celle qui
vit” on voit bien qu’elle bouge et change de position, mais sans
pour autant montrer tous ses aspects au grand jour.
Il en est ainsi de
la réalité sociale, de la conjoncture politique avec ses
ramifications économiques, ses imbrications et connivences avec ses
forces et mouvances internes, mais aussi avec celles importées et
celles implantées à l’étranger ou carrément étrangères, ses
contradictions, ses maux anciens et nouveaux, ses transformations et
rapides mutations, ses luttes internes à implications nationales,
régionales, internationales.
De prime abord,
“el-hiyya” la chose dont parlait le paysan indépendantiste semble
synonyme d’“el-hêla el-âmma”, la situation générale ou globale dans
sa diversité, au sens de “wadâiyya”, situation dans un contexte
donné de durée conjoncturelle. Il s’agirait donc de la conjoncture
économique, politique et sociale, puisqu’elle s’étend sur une ou
deux décennies, avec ses maladies, ses soubresauts, ses rémissions
et rechutes, ses hauts et ses bas.
Par ailleurs,
“el-hiyya” peut bien signifier ”la donne”, sinon l’état dans lequel
se trouve le pays, plus exactement, dans lequel il a été mis, avec
les divers maux qui ont fini par atteindre tout le corps social,
dont les symptômes révèlent et relèvent d’un passé gravissime, que
d’aucuns ont qualifiés de “crise multidimensionnelle”. Quelles
chances a-t-on de s’en sortir “compte tenu de toutes les données
nationales, internationales du problème” ?
Faudrait-il
seulement éradiquer au scalpel et au feu les microbes, les virus et
les cellules cancéreuses, bénignes et malignes, ou faudrait-il de
surcroît, dès à présent, une thérapie de moyenne et de longue
portée, un traitement et des soins pour prévenir l’installation
chronique de maladies qui ont fusionné et en ont engendré de
nouvelles ? En d’autres termes, suffira-t-il d’éradiquer les
derniers groupes terroristes, tout en résorbant au plus vite le
chômage, les divers retards de construction de logements,
d’infrastructures hydrauliques, routières, hospitalières et autres,
ou bien faudra-t-il aussi des réformes et mesures draconiennes à
même de consolider la prise de conscience nationale de la nature et
de l’origine de ses maux, de la nécessité de participer tous
ensemble à les surmonter et à ne plus rechuter ?
La réconciliation
nationale par adhésion librement consentie de tous les citoyens
serait-elle à même de participer à l’élaboration d’une véritable
thérapie de groupe qui concernerait toute la nation et consisterait
en sa réconciliation avant tout avec elle-même, en surmontant toute
velléité de violence future, ou bien serait-elle une sorte de paix
des braves avec des groupuscules résiduels de terroristes en
déroute, comme certains semblent le croire ?
Voici donc posée
la véritable problématique : elle est d’ordre politique au sens de
gestion des affaires immédiates et à venir de la “cité”.
Par ailleurs, la
réconciliation nationale vise très vraisemblablement la pérennité de
la paix et non la perpétuation d’un pouvoir tant il est évident que
même si le but caché que certains soupçonnent il se pourrait bien
que cela convienne, rien n’interdit de le penser, aux bénéficiaires
de cette paix, qui représentent presque l’ensemble des citoyens.
Si chaque fois
qu’un dirigeant se propose de mener une action de paix ou
d’apaisement pour l’avenir, proche ou lointain, visiblement
salutaire pour la nation, l’on devait le soupçonner de vouloir
s’éterniser au pouvoir ou se faire réélire, ce serait lui suggérer
de rééditer les erreurs de ses prédécesseurs pour qu’il puisse enfin
s’en aller au plus vite chez lui. Rien ne prouve que ce soit là le
souhait argumenté du plus grand nombre des Algériens.
Si le projet de
réconciliation nationale venait à aboutir avec un oui massif,
indiscutable et en toute conscience, la réconciliation se ferait,
sans le moindre doute possible, au détriment des tenants d’une
idéologie criminelle importée et non encore extirpée globalement du
corps social, loin s’en faut, hélas !
Grâce à la volonté
délibérée des citoyens conscients des dangers futurs et ayant
conjugué leurs efforts pour dire non par la voie des urnes à la
poursuite sans fin du malheur, il faut espérer que bon nombre
d’obscurantistes stagnants ouvrent enfin leurs yeux face à la
volonté de la vox populi, qu’ils soient dissuadés de récidiver et
tournent résolument le dos aux tentatives de recrutement que
l’ennemi ne manquera pas d’essayer de prolonger tant qu’il trouvera
preneurs.
De la validité
du projet de réconciliation nationale
La question mérite
en effet d’être posée de savoir, au moins pour mieux comprendre, de
quelle réconciliation il peut bien s’agir, de qui avec qui et en
faveur de quels objectifs ?
D’autre part, si
cette réconciliation, une fois bien définie, était clairement
adoptée par une forte majorité de citoyens, quels en seraient les
avantages escomptés ? Peut-on d’ores et déjà en prévoir les effets
psychologiques et pratiques ?
Le tableau noir,
trop sale et ensanglanté par les décennies sordides du cauchemar
sans fin, est en bonne voie sinon d’être effacé, du moins
d’appartenir au passé.
Le facteur
déterminant de ce dépassement, certes inachevé, consiste en la prise
de conscience nationale née des douleurs subies, des efforts de
clarification fournis par les intellectuels d’avant-garde, que l’on
trouve dans tous les corps sociaux, civils, militaires et au sein de
toutes les corporations, journalistes, enseignants ou artistes,
magistrats, agents de sécurité, simples citoyens ou personnalités
politiques.
En un mot, ce sont
les efforts et les sacrifices infinis des patriotes conséquents, du
sommet à la base de la pyramide sociale, qui ont permis les progrès
tout à fait significatifs de la paix et de la sécurité que tout un
chacun est à même d’apprécier et de vouloir consolider. Ces efforts
ont été bien évidemment orchestrés à différents niveaux, notamment
au sommet, ils ont été judicieusement dirigés et savamment orientés,
tout en évitant les graves erreurs du passé et en faisant preuve
d’un doigté et d’un charisme exceptionnels.
Par ailleurs, non
seulement il faudra continuer à effacer les séquelles des maladies
qui ont engendré l’intégrisme et ses terreaux économiques, sociaux
et idéologiques, mais il faudra périodiquement, sans cesse, initier
et promouvoir des réformes de plus en plus audacieuses de
l’enseignement, du code de la famille, du code de protection de la
liberté d’expression et de la presse, de la liberté de conscience,
des libertés en général et autres valeurs démocratiques à édifier et
à renforcer en permanence. La protection et la promotion constante
de ces libertés ne peut aller, à l’évidence, sans les poursuites
pénales et les sanctions de tout usage délibérément délinquant,
c’est-à-dire ouvertement ordurier et insultant à l’encontre d’un
tiers quel qu’il soit. Le mensonge flagrant et l’intoxication
éhontée, dont les inscriptions célestes au laser ne sont qu’un
exemple des plus ridicules, ont fait le nid de l’intégrisme avec ses
campagnes de dénigrement, d’atteinte à l’honneur des personnes, ses
appels au crime, à la violence et à la sédition. Tous ces délits et
ces crimes doivent être clairement répertoriés, leur liste
parfaitement claire et précise, sans possibilité d’interprétation
erronée de la loi.
Des textes
limpides permettent à la justice de sanctionner, en toute sérénité
et indépendance, les délinquants de tout acabit, y compris ceux qui
s’autoproclament démocrates et se comportent en voyous.
Il est au moins
tout aussi nécessaire de renforcer les infrastructures et
l’informatisation du système judiciaire, la qualification et
spécialisation des magistrats qui en ont besoin, ainsi que
l’amélioration constante et judicieuse de leurs conditions de
travail et de vie, conformément aux exigences liées à leur fonction,
à leur indépendance, y compris à l’égard d’autres fonctions et
puissances publiques.
Toutes ces
mesures, dont la réalisation doit continuer à être accélérée,
déterminent directement la réussite de la réconciliation nationale ;
elles doivent être de plus en plus évidentes aux yeux du large
public qui en est le principal bénéficiaire. Les réformes
entreprises, les réalisations et mesures judicieuses de redressement
de l’image de marque du pays, à l’intérieur et à l’étranger, l’un et
l’autre étant absolument indissociables, sauf mauvaise foi,
participent directement de la réconciliation nationale des citoyens
avec leurs concitoyens et les institutions de leur pays. Elles
favorisent tout au moins l’espoir de l’instauration pérenne de la
bonne gouvernance et du redressement qualitatif et décisif de la
politique, intérieure et extérieure, indissolubles par essence, de
l’équilibre économique, du dynamisme de l’agriculture, de la
rénovation des programmes scolaires, de l’efficience de l’université
et de la recherche, de la justice et de la plupart des institutions
publiques.
Inversement, il
est clair, aujourd’hui plus que jamais, que ce sont les
dysfonctionnements majeurs des plus hautes et moyennes instances du
pays, tant au plan de la gestion du domaine politique, de
l’économique, de l’enseignement et de la justice, entre autres, qui
sont à l’origine de la plupart de nos maux. C’est dans ces facteurs
déterminants qu’il faudrait rechercher les causes profondes de la
guerre faite à l’Algérie à partir de l’étranger en tournant contre
elle ses propres enfants, après leur avoir inoculé la haine de la
démocratie et de toutes les libertés, la haine de leur propre
peuple, de sa conception tolérante et ouverte de sa religion
ancestrale, de ses généreuses convictions millénaires, pétries de
traditions humanistes, de sagesse, de vertus inébranlables et de
culte du respect de la dignité humaine.
En plus de ces
lourdes carences, le grand malheur national a été possible – alors
qu’il était impensable dans le pays de la résistance, de la liberté
et de la haute conscience nationale chèrement acquise, – du fait de
la diffusion massive par divers canaux, visibles, audibles et
audiovisuels, d’une idéologie pernicieuse apologique des crimes
barbares les plus absurdes et les plus abjects de l’histoire de
l’humanité.
Ces idéologies
criminelles ont été importées et implantées par des gueux baâtistes
et autres islamistes intégristes intoxiqués au Moyen-Orient et
militairement formés en Afghanistan, qui ont noyauté notamment nos
mosquées, notre enseignement et nos villes, transformées en
bidonvilles et ruralisées à outrance, sans le moindre contrôle.
Sous prétexte
d’arabisation ou de prosélytisme religieux, des prêcheurs non
qualifiés, incultes et inqualifiables, ont semé l’obscurantisme et
une religiosité fanatique, fascisante, tout à fait contraire à toute
religion, a fortiori à l’Islam, qui signifie, entre autres, la Paix
dans son concept même et dans la quintessence des versets de son
Livre Saint.
Cette maladie
pernicieuse, qui hante encore et trouble la caboche de bon nombre
d’intoxiqués plus ou moins aliénés, qui pourraient à nouveau être
tentés de rallumer le feu de la folie mystifiante du fanatisme
criminel, a pour contrepoison essentiel la démocratie.
Il s’agit bien de
la démocratie réelle, sous toutes ses formes et non pas seulement de
la démocratie formelle et démagogique de certaines puissances
interventionnistes par voracité.
La vraie
démocratie est celle qui s’exprime non seulement à travers des
séries de réformes et mesures concrètes favorables au plus grand
nombre possible de citoyens, et administrées à bon escient, avec
doigté et intelligence, mais aussi en donnant, entre autres, encore
et toujours, en temps opportun, la parole au peuple. Le recours à la
voix du peuple est un recours à l’arbitrage, au choix d’entériner la
démarche et les objectifs ou de remettre librement en cause
certaines options qui peuvent paraître de prime abord inacceptables
ou inopportunes.
Pour le cas précis
de la réconciliation nationale, des débats démocratiques s’imposent
avant consultation, au moins pour clarifier le contenu du projet,
considérant que les souffrances les plus profondes sont présentes et
d’autres naissent encore chaque jour. Les plaies non refermées et
l’esprit de vengeance tiraillent encore les cœurs et peuvent
entraver, pour l’instant, une vision plus sereine des enjeux réels.
Un engagement
formel du plus grand nombre possible de citoyens en faveur d’une
paix durable, si c’est bien le but majeur, principal de l’opération,
peu importent les accessoires, ne signifie en aucune façon l’appel à
l’amnésie ; bien au contraire, il ne porte atteinte en aucune façon
au devoir de mémoire, il signifierait simplement une adhésion
sociale pleine et entière en faveur d’un non retour à la violence.
Il ne suffit pas
de soigner, mais de prévenir d’éventuelles rechutes encore plus
graves. Selon ce point de vue, la continuation, le renforcement et
l’initiation de nouvelles réformes et mesures démocratiques,
accompagnées de l’adhésion populaire périodique pour aller de
l’avant dans la cohésion nationale solidaire, seraient à même
d’amener, à moyenne et longue échéance, la véritable guérison qui
n’est certes pas la simple rémission de la maladie.
Examinons de plus
près de quoi il s’agit :
tout le monde
connaît bien, en Algérie plus et mieux qu’ailleurs, les
“ingrédients” qui ont favorisé l’explosion terroriste, sa chronicité
et les facteurs qui pourraient causer d’éventuelles rechutes. Il
n’est pas tout à fait vain d’en rappeler les contours essentiels :
- La paupérisation
galopante due à l’exode rural massif suite à la sous-estimation de
l’importance vitale de la bonne gestion de l’agriculture et des
conditions de vie dans les campagnes, à une démographie explosive,
non maîtrisée, ralentie seulement par le chômage, l’habitat précaire
et les maladies.
- Une économie de
bazar et de drugstore, un endettement endémique et l’absence de
création d’emplois accompagnée d’une déperdition massive des emplois
existants, signe évident d’une gestion catastrophique et atrophiante
des ressources humaines dans tous les domaines.
- L’absence de
formation de gestionnaires compétents spécialisés et ouverts à la
connaissance des contingences multiples de leurs activités : la
gestion des hôpitaux, de la santé publique, des universités, du
commerce, du tourisme, des systèmes financiers, notamment fiscaux et
bancaires, des entreprises industrielles, des campagnes et des
villes, des mouvements de populations, de l’environnement, de la
circulation, des moyens de transport…
La liste serait
aussi longue que celle des carences dont a trop longtemps souffert
le pays durant et après la nuit coloniale. Il ne faut pourtant pas
négliger de mentionner au moins les maux les plus marquants – qu’il
demeure urgent en permanence de continuer à combattre sans cesse –
et qui ont été à l’origine du choix, par le terrorisme
international, de l’Algérie comme cible principale et terrain
d’expérimentation :
- L’immense retard
de l’orientation scolaire et de la formation professionnelle. Cette
dernière commence à peine à être déconcentrée, orchestrée et
intégrée aux besoins réels du marché du travail pour au moins
prévenir le chômage de personnes qualifiées.
- Un enseignement
obscurantiste, rétrograde, passéiste et désarticulé, notamment en
matière de langues d’étude et de travail entre le secondaire et le
supérieur.
- La dénégation
des particularismes et diversités culturelles de la nation ainsi que
son histoire multimillénaire.
- L’occultation
par édulcoration islamiste et arabiste (au sens péjoratif) des
origines et de l’histoire véridique du déroulement du mouvement
nationalitaire algérien, puis de la lutte de Libération nationale.
- Le délabrement
du niveau de qualification et de rémunération des enseignants et
chercheurs.
- La perte de
crédibilité d’un parti unique obstructif d’une véritable ouverture
démocratique durant de trop longues années, au point d’avoir enfanté
le pire, de triste mémoire.
- La mauvaise
gestion politique et économique du pays, des régions et des
communes.
- Le déni de
justice.
- Le laisser-aller
à l’égard de sectes criminelles qui diffusaient, jour et nuit, tous
azimuts, le culte de la mort et du sang, du crime aveugle contre les
populations civiles sans défense, la haine de la femme, oubliant
qu’ils ont des mères, de la culture, de la science, de l’art,
notamment de la musique, de l’intelligence et de la raison en
général.
- L’ignorance et
le désespoir des jeunes ont favorisé la possibilité de manipulations
étrangères de diverses origines, orientales et occidentales, sous
diverses formes, sans réaction notoire des autorités publiques,
probablement incapables et ayant pour certaines d’autres
préoccupations.
Y a-t-il seulement
un seul mal dont l’Algérie n’aurait pas eu à souffrir et dont les
causes nouvelles ou anciennes plongent leurs racines profondes dans
son sous-développement provoqué et prolongé trop longtemps durant et
bien après la nuit coloniale ?
Les principales
causes de nos maux tiennent aussi aux fautes répétitives de certains
“dirigeants stagiaires” et aux résultats des nombreuses atrophies,
irréparables dans l’immédiat, héritées certes de l’époque coloniale,
mais qui auraient pu être mieux surmontées, dont l’analphabétisme,
l’antidémocratisme et le bourrage systématique des urnes ne sont pas
les moindres.
Le terrorisme
international n’est qu’un moyen de porter atteinte aux intérêts
vitaux des nations, en commençant par annihiler leurs repères, et
pour le cas de l’Algérie, en détruisant systématiquement tout effort
de reconstruction de l’Etat et en visant de le remplacer par un
pouvoir intégriste constitué de supplétifs – à la solde d’idéologies
et d’officines étrangères – décidés à l’achever et à handicaper
irrémédiablement tout son peuple, son économie et sa culture.
Cette destruction
massive et multiforme avait pour but de le mettre à genoux et
d’offrir ses richesses en pâture aux multinationales
néocolonialistes assoiffées de pétrole et de matières premières
naturelles ou agraires de nations criblées de dettes, placées
volontairement sous tutelle et en situation d’impossibilité de se
défendre.
L’Algérie a
échappé à cette soumission esclavagiste, mais pour combien de temps
?
Parmi tant
d’autres remèdes déjà prodigués par les meilleurs de ses fils et par
toutes les bonnes volontés, doit-elle s’engager résolument dans la
voie de la réconciliation de tous les siens, entre eux et avec
eux-mêmes, pour consolider son unité nationale gravement perturbée
durant de longues années sanglantes ?
Il s’agit bien –
et il faut à tout prix qu’il s’agisse, cela dépend de chacun – de la
réconciliation de la nation avec elle-même, de chaque conscience
avec elle-même et avec les notions de solidarité et de patrie qui ne
peuvent en aucun cas être dissoutes ni par une mondialisation
anarchique ni par des mouvements fascistes internationaux qui
instrumentalisent un “Islam” nouveau, revu et corrigé par des
prédicateurs ivres de sang.
Les Algériens
doivent parvenir à se convaincre, cela a été dit à moult occasions,
au plus haut niveau, qu’ils n’ont pas d’autre patrie que l’Algérie.
Il appartient à chacun de lui donner quelque chose sans rien
attendre en retour, si ce n’est de vivre ensemble, n’ayant pas de
patrie de rechange, dans la paix et la sécurité.
Les contours de ce
projet demeurent encore insuffisamment précisés par les plus hautes
instances du pays, comme pour susciter un débat salvateur, mais la
définition du concept ne devrait échapper à personne, car elle
s’inscrit en droite ligne de ce que nous avons vécu depuis un peu
plus de cinq ans : la paix globalement retrouvée, les réformes mises
sur rails, à poursuivre, à améliorer et à consolider, la reprise du
développement économique et social avec de meilleures perspectives,
etc.
La réconciliation
nationale vise à l’évidence le renforcement de la cohésion nationale
pour la poursuite de la construction d’un Etat-nation inébranlable
face aux défis d’une certaine mondialisation et du terrorisme
intégriste international dont aucune religion interprétée de manière
fasciste et obscurantiste n’est indemne.
Cette
réconciliation devrait donc aller de soi et susciter néanmoins les
débats de toutes les forces vives de la nation, éprises de paix et
de sécurité pour leur pays. Ces forces vives doivent s’emparer de ce
mot d’ordre pour lui imprimer leurs ambitions novatrices,
patriotiques et progressistes.
Il serait
dangereux de laisser l’initiative de définir le contenu de la
réconciliation nationale à des forces rétrogrades qui ne rêvent que
de reprendre du service pour se venger de ceux qui ont sauvé le
pays.
Il ne peut en
aucun cas s’agir d’une nouvelle action de pardon ni d’une dernière
tentative de réconciliation avec des groupuscules terroristes en
voie d’extinction, ce serait aberrant et impensable.
Il s’agit en
réalité de la nécessité historique de demander l’assentiment de
toute la population pour tourner la page des décennies minables et
abominables, sans la déchirer ni l’oublier, de prendre un nouvel
essor, de renforcer la cohésion nationale, politiquement et
idéologiquement autour de l’idée de nation réconciliée avec
elle-même, abandonnant toute idée de vengeance ou de reprise des
hostilités, contre qui que ce soit à l’extérieur, ou contre
elle-même à l’intérieur, sous quelque prétexte que ce soit.
La réconciliation
nationale serait alors, sans aucun doute possible, le meilleur moyen
de ne pas baisser la garde contre le terrorisme qui nous frappe
cette fois, plus clairement que jamais, à partir de l’étranger, par
des mains étrangères et à l’étranger.
Rachid Ettouri
Haut
L’alliance stratégique tributaire de la guerre en Irak
Washington au
chevet du roi Abdallah
L’avènement du roi
Abdallah au pouvoir est salué comme celui d’une nouvelle ère en
terre d’Arabie. Qualifié de réformateur, de moderniste même, les
adjectifs élogieux à son endroit feraient presque oublier toute
l’animosité américaine à l’encontre de Riyad au lendemain du 11
septembre 2001. L’Arabie saoudite revient de loin et l’impression
est donnée que, pour Washington, tout favorise la poursuite de la
coopération étroite avec la monarchie d’Al-Saoud. La guerre en Irak
et le regain de terrorisme islamiste en sont l’explication.
En 2001, à la
veille des attentats contre New York et le Pentagone, le prince
Abdallah critiquait, dans une lettre tranchante à George W. Bush,
l’attitude de soutien inconditionnel des Etats-Unis à Israël et
l’accusait d’être de fait la source du blocage du processus de paix
au Proche-Orient. A ce moment, l’opinion publique du royaume était
“outrée” par l’engagement de Washington en faveur d’Israël. Selon un
sondage du principal quotidien saoudien, Al Watan, 60% des personnes
interrogées déclaraient détester les Etats-Unis, pour les
trois-quarts d’entre elles à cause de leur position sur la question
palestinienne. Pour la première fois en avril 2001, des
manifestations en faveur des Palestiniens, aussitôt interdites, ont
eu lieu en Arabie saoudite. Et des hommes d’affaires appelaient tout
bonnement à boycotter le dollar américain. Le tenant de la
diplomatie de l’Arabie saoudite, le prince Abdallah considérait,
pour sa part, que les Etats-Unis avaient leurs propres intérêts et
que son pays avait désormais les siens. Il a annulé une visite
officielle qu’il devait faire à Washington en juin de la même année
et a révélé que, quelques semaines plus tard, il a ordonné au chef
d’état-major saoudien, arrivé au Pentagone avec quarante officiers
supérieurs pour une réunion de la commission militaire mixte
américano-saoudienne, de quitter immédiatement la session.
Certainement
secoué par ce revirement inattendu, l’Administration américaine a
tôt fait d’assurer que les Etats-Unis restaient fidèles à “une
solution de la crise au Proche-Orient fondée sur la création d’un
Etat palestinien aux côtés de l’Etat d’Israël”. Bush s’est même
engagé à l’exprimer publiquement devant l’Assemblée générale de
l’ONU. Ce qu’il a fini par faire, bien que les attentats du 11
septembre aient entraîné le report de cette annonce.
Il fallait
compter, cependant, sur la pression des milieux néo-conservateurs
pour lesquels l’Arabie saoudite devait figurer sur la liste des pays
soutenant le terrorisme international et faire l’objet d’un
traitement spécifique en raison de la doctrine wahabiste suivie par
Riyad, source idéologique du djihad international. On parle de
jonction objective avec Oussama Ben Laden, de responsabilité dans la
création d’Al-Qaîda et de pétro-fondamentalisme. L’omniprésence de
terroristes de nationalité saoudienne ajoutait de l’eau au moulin
des néo-conservateurs de Washington. Et les auteurs des attentats du
11 septembre ne sont pas des cas isolés. Des centaines de Saoudiens
se sont battus, en Afghanistan, aux côtés des taliban et plus d’un
tiers des prisonniers islamistes détenus à Guantanamo sont d’origine
saoudienne. Des milliards de dollars venus du royaume ont alimenté
des groupes armés – dans les territoires palestiniens ou en
Tchétchénie, en particulier. D’autres fonds ont permis la création
d’innombrables institutions religieuses fondamentalistes, telles ces
écoles coraniques du Pakistan d’où sont issus les taliban. Une
analyse publiée dans le site Internet de la CIA qualifiait alors
l’Arabie saoudite de “foyer du mal” et d’”adversaire le plus
dangereux au Moyen-Orient”. Sa conclusion: un changement de régime
en Irak doit aller de pair avec un accroissement des pressions sur
les Saoudiens.
L’alliance
stratégique américano-saoudienne menacée ? Peu vraisemblable, car
elle repose sur des intérêts communs solides. La famille Al Saoud a
besoin du bouclier militaire américain. Les Etats-Unis ne peuvent se
passer du pétrole saoudien pour assurer leurs approvisionnements à
un prix “raisonnable”. Mais il n’y a pas que cela.
A vrai dire,
personne ne remet en question, du moins ouvertement, la fidélité des
Al-Saoud. Mais il en est, aux Etats-Unis, qui s’inquiètent de
l’ampleur des défis auxquels la monarchie est confrontée. Victime de
la chute des cours de l’or noir en 1998, l’économie stagne. Le
niveau de vie ne cesse de décliner depuis les années 1980 (le revenu
annuel par habitant avoisine celui de la Hongrie). Parmi les 16
millions de Saoudiens (auxquels s’ajoutent 6 millions de
travailleurs immigrés), près de 2 sur 3 ont moins de 25 ans, avec un
taux de chômage oscillant entre 20 et 30%.
Autrefois, la
distribution des subsides nourrissait le consensus entre la famille
régnante et la population : la rente pétrolière était redistribuée
grâce au clientélisme ou par la création d’emplois – fictifs, au
besoin – dans la Fonction publique. La grogne, quand elle
s’exprimait, venait de quelques libéraux formés dans des universités
occidentales. Sans remettre en cause la légitimité de la monarchie,
ils réclamaient davantage de libertés et moins de puritanisme. A
l’époque, ces contestataires étaient d’autant moins dangereux pour
le régime que l’argent coulait à flots. Depuis une quinzaine
d’années, en revanche, la donne a changé.
Outre le
ralentissement de l’économie, la guerre du Golfe et la présence
persistante de 6 000 soldats américains sur le territoire ont
enflammé les passions. Plus que des cercles occidentalisés, ce sont
des groupes salafistes ultra-religieux que viennent les pressions
les plus difficiles à contenir.
Mais, forte des
recettes de l’or noir et de l’appui militaire américain, sans
oublier l’omniprésence de ses propres services de renseignement, la
famille royale semble solidement installée au pouvoir. Elle peut
entretenir à grands frais un Etat providence, gage de survie
politique, qui permet aux Saoudiens de ne pas verser un centime
d’impôt et qui leur assure, pour le moment, de généreuses
subventions.
Le fait est que la
guerre du Golfe a joué un rôle crucial dans le déclin économique qui
touche aujourd’hui l’Arabie saoudite. Les Etats-Unis lui ont fait
supporter une part importante des frais de guerre. Le budget 1991
n’a jamais été publié, mais on estime que la guerre a coûté 60
milliards de dollars au Trésor saoudien.
Pour les
Etats-Unis, hors de question de risquer l’effondrement de la
monarchie dans ces conditions explosives. Tout a donc été entrepris,
des deux côtés, pour atténuer les tensions. Le président Bush s’est
dissocié à plusieurs reprises des attaques des médias américains
contre le royaume et a tenté de prendre en compte les demandes
saoudiennes en ce qui concerne la Palestine, en faisant notamment
adopter plusieurs résolutions au Conseil de sécurité de l’ONU.
De leur côté, les
Al-Saoud ont, dès le 11 septembre 2001, augmenté leurs exportations
pour éviter tout choc pétrolier après les attentats – ils ont aussi
rejeté l’appel de Saddam à utiliser l’or noir comme “arme
politique”. Ils ont coopéré avec les Etats-Unis de manière active à
l’enquête sur Al-Qaîda et notamment sur son financement, en
conformité avec les différentes décisions de l’ONU. Un décret
gouvernemental oblige désormais toutes les organisations caritatives
saoudiennes à transmettre au ministère des Affaires étrangères le
détail de chaque intervention à l’étranger avant de l’entreprendre.
Pour autant, la
présence de plusieurs bases ou points d’appui américains sur le
territoire saoudien reste un sujet de tension interne, cette
présence cristallisant une forte opposition interne. Deux graves
attentats ont frappé les soldats américains en Arabie saoudite en
1995 et 1996. Un retrait pourrait donc être envisagé, mais dans un
environnement pacifié et après l’intervention américaine en Irak. Ce
qui ne peut manquer d’aggraver les pressions islamistes à
l’intérieur du royaume où le terrorisme s’est mis de la partie,
ciblant tour à tour des intérêts américains et des symboles de la
monarchie.
En Occident, peu
de crédit est cependant accordé aux communiqués triomphalistes des
services de sécurité saoudiens qui annoncent arrestations
d’activistes et démantèlements successifs de cellules terroristes.
Peu de confiance aussi dans la capacité de la monarchie à venir à
bout de l’opposition islamiste.
Historiquement, en
effet, la monarchie saoudienne repose sur une alliance entre le
sabre et le Coran. En conséquence, le souverain associe les oulémas
aux décisions importantes afin d’obtenir leur caution, quitte à
multiplier les concessions. En 1991, au lendemain de la guerre du
Golfe, le maintien des troupes américaines sur le territoire a été
négocié en échange d’un renforcement de la rigueur islamique dans
les écoles du royaume. De la maternelle à l’université, les
programmes d’enseignement sont aux mains de religieux doctrinaires.
Les autorités saoudiennes savent qu’un tel système est incapable de
former les chercheurs, les ingénieurs et les cadres dont l’économie
saoudienne aurait besoin.
Encouragé par les
Etats-Unis, le gouvernement cherche aujourd’hui à réformer le
secteur éducatif qui, s’il n’est pas repensé de fond en comble,
continuera de produire des générations de chômeurs. Mais la tâche
est délicate. Car la moindre initiative dans ce domaine est perçue
comme un exemple de reculade face à l’impérialisme culturel
américain et vouée, de ce fait, à l’échec.
Malheureusement,
le contexte politique n’est guère propice aux décisions radicales. A
la suite de l’embolie cérébrale du roi Fahd, Abdallah, le prince
héritier, est officiellement chargé de “gérer les affaires de
l’Etat” depuis 1996. Réputé intègre et hostile aux fondamentalistes,
partisan des réformes et d’une certaine ouverture, il s’est toujours
conduit avec prudence. On lui doit une réforme du système judiciaire
et une modification des lois foncières. L’élection de l’Arabie
saoudite à la commission des droits de l’homme des Nations unies a
été un moyen, pour lui, de faire pression sur les conservateurs.
Mais en Arabie où la monarchie n’a aucune marge de manœuvre, il
serait vain d’espérer une démocratisation : le peuple est
majoritairement illettré et ballotté entre la soumission et
l’activisme religieux, les élites corrompues et foncièrement
antidémocratiques. Pour Washington, mieux vaut le statu quo que la
chute d’une monarchie moyenâgeuse qui favoriserait l’arrivée au
pouvoir d’extrémistes qui disposeraient d’une rentre pétrolière
stratégique. Et pour les uns comme pour les autres, rien que sous
cet angle, chaque jour de la guerre d’Irak est un jour de trop. La
guerre au wahabisme n’est plus à l’ordre du jour.
Nabil Benali
Haut
ETUDE
La guerre
médiatique du terrorisme (1re partie)
La douloureuse
expérience de l’Algérie avec le terrorisme s’est accompagnée d’un
phénomène assez paradoxal qui a mis en peine tous nos services de
sécurité et donné bien du mal à tous les analystes. Elle a laissé
ainsi apparaître au bout de quelques années, un terrorisme anonyme
où l’acte de destruction n’était pas directement lié à une
revendication politique et où il était impossible de remonter
jusqu’aux centres de commandement qui l’ont ordonné.
Pour mieux suivre
l’analyse que nous vous proposons ici, il faut en effet se souvenir
que le phénomène du terrorisme a connu deux étapes distinctes dans
notre pays et, partant, dans le monde. Une première étape, que nous
pourrions qualifier de démarrage, a vu les actes de destruction et
les attentats abondamment revendiqués par maints moyens de
propagande, par des communiqués de guerre transmis directement par
fax ou par Internet et généralement repris par les différents
organes de presse tant nationaux qu’internationaux ou par des
publications généralement éditées et diffusées à Londres par des
associations tout ce qu’il y a de plus légales. Lorsque ces sources
d’identification sont absentes, il a alors été jugé nécessaire de
faire jouer aux médias lourds de l’Etat, le rôle de mise en relation
à même de donner au citoyen le sentiment que les forces de l’ordre
savent avec précision où frapper pour combattre le phénomène. La
revendication d’un acte terroriste par son ou ses auteurs offrant au
moins à la société la possibilité de se raccrocher à l’espoir que
son éradication est un objectif réalisable.
La seconde étape
quant à elle est celle d’un terrorisme en apparence aveugle, mais
qui se caractérisera surtout par le fait qu’il est de moins en moins
revendiqué, jusqu’à arriver à la situation tout à fait délirante où
c’est l’Etat lui-même qui est alors accusé d’être derrière le
terrorisme, avec cette extraordinaire trouvaille du fameux “qui tue
qui ?”. L’anonymat, obtenu par des moyens que nous étudierons plus
loin, permettant ainsi de créer une situation de vide absolu propice
à toutes les manipulations et à tous les montages. Tant il ne faut
jamais perdre de vue que le but ultime du terrorisme est précisément
de faire régner une terreur qui brouille l’entendement et met le
citoyen dans une situation de désespoir susceptible de mettre en
péril la cohésion de la société elle-même, de même que ce phénomène
vise dans le même temps à faire perdre tout son crédit à un Etat
rendu incapable de savoir à qui il doit ses avatars au point qu’il
en arrive à être accusé d’être lui-même l’instigateur du terrorisme.
Les forces en présence
La première phase
du terrorisme a donc été marquée par la montée en puissance d’un
certain nombre de mythes guerriers, construits autour de sigles et
d’individus qui étaient eux-mêmes bien en peine d’expliquer ce qui
leur arrivait et encore moins de comprendre le piège qui était en
train de leur être tendu. C’est ainsi que des imams qui n’avaient
jamais eu le moindre contact sérieux avec les armes se retrouvèrent
au centre d’une formidable entreprise de propagande tendant à faire
admettre à l’opinion publique qu’ils étaient les chefs d’une
insurrection armée d’envergure nationale. Des gens comme Cherrati et
Chebouti, qui étaient certes adeptes de la méthode forte mais sans
aller jusqu’à prendre les armes et le maquis, se virent alors
propulsés au rang de chefs de guerre sans avoir jamais tiré un coup
de feu ni encore moins commandé un groupe armé. Ce qui n’a pas
empêché la propagande intégriste, parlée aussi bien qu’écrite, de
développer une mythologie du djihad qui ne répugnait guère à
emprunter ses symboles à celle de l’armée des taghouts, faisant de
ce même Chebouti le général d’on ne sait quelle configuration
militaire. Le FIS faisait ainsi le jeu de ses pires ennemis en
s’appropriant une guerre qui n’était pas forcément la sienne et en
allant jusqu’à donner aux terroristes une couverture politique dont
ils ne voulaient pas toujours.
La complexité de
la situation à ce moment-là impose d’ailleurs de s’astreindre à
revenir sur un état des lieux politique seul à même de nous
permettre de nous y retrouver dans cette masse compacte de complots
et de contre-complots échafaudés et mis en œuvre au sein et à
l’extérieur du pouvoir, à un moment où le recours à la force
s’avérait inévitable. Le postulat de travail le plus recevable étant
alors celui qui consiste à identifier les forces en présence selon
le découpage suivant :
1- Un front social
en ébullition globalement regroupé autour de l’UGTA et de ce qui
restait du PAGS.
2- Un segment de
ce même front social dévoyé par l’émergence d’un courant populiste
intégriste à tendance insurrectionnelle organisé autour du FIS et de
son syndicat, le SIT.
3- Un capitalisme
national sans parti ni syndicat, désireux de prendre son envol mais
bridé par le système de parti unique et par l’idéologie populiste
ambiante. Ses principaux alliés se recrutant essentiellement au sein
des structures les plus élevées de l’institution militaire.
4- Une bourgeoisie
bureaucratique menacée dans ses privilèges et son statut de force
politique dominante aussi bien par le front social institutionnel
que par le capitalisme national. Cette bourgeoisie bureaucratique
disposant quant à elle d’un instrument politique encore puissant, le
FLN.
5- Trois
puissances occidentales, l’Amérique, la France et l’Angleterre,
globalement hostiles à la démocratisation et à la modernisation de
l’Algérie telle que voulue par le président Chadli Bendjedid et son
groupe de conseillers.
6- Et enfin une
grande masse d’algériens non structurés au sens classique du terme,
c’est-à-dire ni d’un point de vue politique ni idéologique, mais
globalement favorables à une ouverture du système et à une
répartition plus équitable du revenu national.
Cependant, il ne
faut pas se cacher que les trois forces les plus décisives, à ce
moment-là, sont le capital national allié à une partie importante de
la haute hiérarchie militaire, la bourgeoisie bureaucratique alliée
au FIS et à ce qui reste du PAGS et les trois puissances citées plus
haut qui ont bien entendu choisi d’appuyer les forces conservatrices
et de la réaction pour bloquer l’émergence d’un capitalisme algérien
digne de ce nom, capable de prendre quelques parts du marché
international. Le terrorisme sera alors l’instrument idéal à travers
lequel la coalition anti-démocratique et anti-moderniste tentera de
détruire l’Etat algérien aussi bien dans son versant civil que
militaire. Un terrorisme qu’il s’agira évidemment de travestir et de
masquer pour ne pas laisser apparaître ses véritables
commanditaires. D’où l’extrême opacité qui a toujours entouré les
ressorts organiques d’un phénomène présenté pendant longtemps comme
le fait des seuls islamistes du FIS dissous, alors qu’il recouvrait
et recouvre toujours des filières de recrutement, de formation et de
financement qui ne diffèrent en rien de celles qui lui ont préexisté
dans l’Europe des années soixante-dix et qui bénéficiaient, quant à
elles, d’une couverture d’extrême gauche. Le cheminement et les
méthodes sont d’ailleurs les mêmes, aujourd’hui, que celles qui ont
conduit, à l’époque des brigades rouges et des différentes fractions
rouges d’Allemagne, du Japon et de France, à la constitution d’une
internationale terroriste supposée servir de couverture générale à
tout acte de déstabilisation contre les évolutions jugées
dangereuses du capitalisme pour le système financier mondial.
Sachant qu’il s’agit de faire une distinction très nette entre le
capitalisme en tant que producteur de richesses et de biens de
toutes natures et le système financier de plus en plus spéculatif
qui pousse quant à lui à la baisse de qualité des produits et à la
spéculation sur leur valeur.
L’ennemi des
peuples n’étant pas en vérité le capitalisme en tant que tel, mais
son double caché, la grande finance internationale, qui ne répugne
devant aucun crime ni aucune atrocité pour maintenir ses taux
d’intérêts et pomper, par le biais de la dette, toute richesse qui
se crée à n’importe quel point du globe. C’est cette monstrueuse
puissance qui a de tout temps été à l’origine de tous les conflits
internationaux et qui, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale,
après un abominable holocauste contre les juifs (pauvres) et les
communistes et après la destruction de deux villes japonaises qui
ont coûté la vie à plus de trois cent mille personnes en une
fraction de seconde, s’est retrouvée obligée de trouver un nouveau
moyen de peser sur les rapports de force internationaux et
redessiner la carte du monde.
Les trois
coupe-feu
Ce moyen sera
évidemment le terrorisme, qui donne les prétextes nécessaires à
toutes les équipées et qui permet toutes les outrances
internationales. A condition évidemment que jamais le lien ne puisse
être établi entre les vrais donneurs d’ordre et les exécutants. Le
meilleur moyen pour ce faire étant bien sûr de mettre en place un
coupe-feu qui se dresse comme une barrière infranchissable entre les
deux segments du terrorisme international. Ce rôle a été assumé
pendant de longues années par Carlos, qui servait de couverture
idéale à toutes les opérations de déstabilisation orchestrées contre
différents Etats de la planète, et notamment contre l’OPEP qui
menaçait si puissamment les intérêts des majors anglo-américaines du
pétrole.
A la fin des
années 1980, avec la disparition du bloc communiste et de toutes les
idéologies de gauche qu’il drainait avec lui, il devenait urgent de
trouver un nouveau coupe-feu idéologique et politique mais aussi et
surtout médiatique. Ce coupe-feu sera évidemment l’intégrisme
islamiste et les réseaux anti-communistes formés et encadrés par les
trois grands services de renseignements occidentaux que sont la CIA,
le MI6 et la DGSE. Trois services de renseignement entièrement
dévoués à la grande finance internationale, depuis le moment où ces
derniers ont eu besoin d’elle pour arrondir des budgets nationaux
jugés insuffisants pour faire face aux grands périls extérieurs.
Cette
problématique des trois coupe-feu s’est donc trouvée posée en
Algérie en 1991, où il fallait bien masquer la terrible offensive
lancée à coups de bombes et d’assassinats contre l’Etat et ses
démembrements et, par la suite, contre la société tout entière. Et
c’est comme cela que se sont mis à apparaître les mythes farfelus du
“général” Chebouti et des insaisissables Cherrati et consorts au
milieu d’un concert d’organisations toutes plus ou moins
fantomatiques sur le terrain des opérations mais ô combien présentes
dans les médias. Alors que les attentats et les massacres étaient et
sont toujours le fait de groupes d’une redoutable efficacité,
extrêmement bien informés, capables de se fondre dans la nature au
milieu de dispositifs sécuritaires impressionnants, les médias se
sont longtemps efforcés, au contraire, d’impliquer des figures
marquantes de la mouvance islamiste dans un puéril jeu de
copier-coller, de communiqués tombant généreusement des fax. Et
lorsque les fax ne suffisent pas, il y a alors les dizaines de
publications essentiellement éditées et distribuées à Londres pour
donner un autre visage au terrorisme. Le seul inconvénient de ce
genre de manipulations – en tout cas cela a été le cas en Algérie –
est qu’il suffit d’éliminer toutes les têtes d’affiches islamistes
pour mettre dangereusement à nu des actes de sabotage qui finissent
par apparaître en tant que tels, même aux yeux du plus irréductible
des islamistes.
La riposte du
“qui tue qui ?”
C’est que, dès le
début, les services de sécurité militaires, du fait de leur activité
en relation avec l’étranger, ont très vite compris que l’assaut que
subissait l’Algérie était hors de proportion avec les possibilités
opérationnelles d’une mouvance politico-religieuse sans aucune
envergure. Les soupçons se portant progressivement vers des parties
extérieures qui ne se cachaient d’ailleurs même pas pour soutenir
ouvertement un terrorisme qualifié par toutes les chancelleries
occidentales de “mouvement d’opposition armé”. L’objectif fut alors
déterminé au plus haut sommet de l’Etat de supprimer la couverture
politique et idéologique de ce terrorisme en neutralisant, par
différents moyens, tous ceux qui auraient pu, d’une manière ou d’une
autre, constituer un trompe-l’œil en ce sens.
Abderrahmane
Mahmoudi
La suite de
cette étude dans notre prochaine édition.
Haut
e-mail :contact@lesdebats.com |