Semaine du  10 au 16 Août  2005

 

Sommet arabe de Charm El-Cheikh

Qui se bat en Irak ?

 

 
 
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 Sommet arabe de Charm El-Cheikh

Qui se bat en Irak ?

Reporté sine die à la suite du décès du roi Fahd, le sommet arabe extraordinaire programmé pour le 3 août dernier, à l’initiative du Président égyptien, ce qui n’était pas au goût de l’Algérie, président en exercice de la Ligue, devait procéder à “l’examen des derniers développements sur la scène arabe, la définition d’une position et d’une action communes face aux dangers et aux défis qui se posent à la nation arabe”.

En clair, il s’agissait, selon toute apparence, pour l’Egypte, qui venait d’être frappée par le terrorisme à Charm El-Cheikh, de convaincre les autres membres de la Ligue que le temps n’est plus aux condamnations de principe du terrorisme, étant donné que lui-même les compte au nombre des ennemis à abattre, mais à une action déterminée et durable à son encontre. L’Algérie ayant fait montre de mauvaise humeur à l’endroit d’une initiative qui ignorait son statut de président en exercice, la convocation d’un sommet extraordinaire devant en effet émaner d’elle, certains ont cru expliquer ce mécontentement sourd par une divergence de fond entre elle et l’Egypte sur la riposte à apporter à la menace terroriste dont la gravité ne cesse de croître. A les en croire, l’Egypte n’a pris sur elle d’appeler à la tenue d’un sommet extraordinaire dans les circonstances actuelles, marquées par une recrudescence terroriste en Irak comme ailleurs, dût-elle agir pour cela de façon plutôt cavalière avec l’Algérie, que parce qu’elle savait par avance que le président en exercice s’opposerait à une rencontre dont les résultats seraient nécessairement conditionnés par les attentats dont l’Egypte venait d’être victime. Ceux-là avaient aussi beau jeu de souligner l’intérêt personnel de Hosni Moubarek à la tenue de ce sommet au moment où il annonçait sa candidature pour un cinquième mandat. L’enlèvement, puis l’assassinat des deux diplomates algériens par le groupe de Zarkaoui, ajoutent-ils, ont semblé créer aux yeux du président égyptien une condition supplémentaire de nature à jouer en sa faveur, c’est-à-dire à forcer la main des dirigeants algériens, qui ne sont nullement portés en temps ordinaire à conforter ses positions, sur la question du terrorisme comme sur d’autres d’ailleurs. Et de rappeler les efforts déployés par la diplomatie algérienne dans le but de réformer le mode de fonctionnement de la Ligue, qui ferait de celle-ci une “annexe du ministère égyptien des Affaires étrangères”. Le sommet reporté sine die, ont-ils fini par lâcher, avait été convoqué par les Egyptiens parce qu’il leur avait semblé que les attentats de Charm El-cheikh, ceux de Londres, et l’assassinat des deux diplomates algériens, concouraient à faire tomber les dernières préventions que pouvaient encore entretenir les dirigeants arabes, ou plus exactement certains d’entre eux, dont les Algériens, contre l’envoi de troupes en Irak dans le cadre de la force multinationale. Le président Moubarek aurait jugé bon de battre le fer pendant qu’il était chaud, il ne peut y avoir une autre explication à une initiative si extraordinaire en effet, et en particulier au regard des règles en usage.

Bien entendu, les gens qui tiennent ce discours, censé alerter l’opinion arabe sur ce que trame l’Egypte, ne peuvent même pas supporter la perspective que des soldats arabes autres que des Irakiens, qui n’ont pas quant à eux le choix, aillent se battre aux côtés des Américains et des Britanniques et de leurs alliés contre la “résistance irakienne” à l’occupant. Que cette prétendue résistance tue incomparablement plus d’Irakiens civils que de soldats envahisseurs, qu’elle ne reconnaisse même pas l’existence de l’Etat irakien, qu’elle ne se définisse pas elle-même comme une résistance irakienne, mais comme une armée en “Mésopotamie” en guerre contre les croisés, les juifs, et les Etats arabes “malfaisants”, c’est-à-dire tous les Etats arabes, et même tous les Etats musulmans, tout cela ne diminue en rien à leurs yeux le crime qui serait commis contre elle si les Etats arabes, se laissant convaincre par l’Egypte à Charm El-cheikh ravagé par le terrorisme aux ordres d’El Qaïda, envoyaient des troupes la combattre dans le pays où elle assouvit pour le moment son appétit du sang.

En Algérie, où ils sont nombreux, si nombreux en fait qu’ils sont au pouvoir, ceux qui professent cette position, défendue comme étant une position de principe, sont engagés eux-mêmes dans une démarche de réconciliation avec l’islamisme radical dont ils savent que dépend leur avenir en tant qu’alliance jouissant de l’hégémonie dans le pays. Il leur semble que c’est agir au détriment de celle-ci que de s’aligner sur une position, celle bien entendu qui est prêtée à l’Egypte, qui serait inévitablement perçue à l’intérieur, par le camp avec lequel ils veulent se réconcilier, comme un acte d’hostilité qui aura pour conséquence d’exacerber le conflit plutôt que de contribuer à son apaisement. Que l’Algérie acquiesce seulement au principe de l’envoi de troupes arabes en Irak, sans avoir elle-même l’intention d’y envoyer un seul de ses soldats, et cela voudrait dire que ses dirigeants ont changé le fusil d’épaule, qu’ils s’engagent désormais dans une voie fondamentalement différente de celle qu’ils suivaient jusque-là. Tant il est vrai qu’il n’existe qu’une seule politique à mettre en œuvre au double plan national et international. Il n’est que de considérer à quel point la lutte contre le terrorisme menée à l’échelle internationale influe sur la politique de réconciliation si chère au président Bouteflika pour s’en convaincre. Sans les engagements du pays aux côtés de la communauté internationale en guerre contre lui, nul doute que les choix politiques fondamentaux du président algérien ne connaîtraient pas la panne qu’on leur voit aujourd’hui. A l’évidence, ce sont les facteurs internationaux qui se montrent présentement déterminants en particulier quand il est question de prendre une décision, quand arrive le moment d’agir. S’il n’entrait en ligne de compte que les désirs et la volonté du président Bouteflika ainsi que de la coalition qui soutient son programme, le référendum non pas sur la réconciliation nationale, mais celui sur l’amnistie générale, serait déjà organisé, aussi forte qu’aurait pu être l’opposition rencontrée à l’intérieur du pays. En fait, rien n’aurait arrêté les gouvernants actuels, pas même la certitude que la violence terroriste ne diminuerait en rien, pas la même la certitude qu’elle redoublerait après le référendum, car il y va de leur avenir, de l’hégémonie de leur famille politique, qui a besoin de la réconciliation nationale, serait-elle illusoire, ce qui du reste est le cas, pour se perpétuer. Ils étaient prêts à admettre un niveau “acceptable” de terrorisme, en fait le fameux terrorisme résiduel, y compris dans le cas où il serait quant à lui irréductible (c’est toujours cela leur véritable sentiment, peut-être dans l’idée que cette politique est seule à même de tarir les sources du terrorisme, serait-ce dans le long terme), pourvu que le discours politique dominant ait la possibilité de chanter les mérites de la réconciliation nationale sans être trop contredit par la réalité, notamment dans son volet sécuritaire. C’est ainsi que le choc causé par l’assassinat de nos deux diplomates n’était pas encore passé que déjà des ténors de la coalition dénonçaient l’exploitation “politicienne” que les adversaires de la réconciliation voudraient en faire. Il faut cependant dire que ce ne sont pas eux qui se sont montrés les plus offensifs sur ce thème-là, mais Louiza Hanoun qui, plus démagogue que jamais, n’a pas hésité à attribuer aux Américains un acte terroriste dûment revendiqué, et que n’a même pas impressionnée le démenti du démenti apporté par le groupe Zarkaoui, tant celui-ci tient, “en soldat de l’islam”, à assumer ce qui d’après lui relève de la guerre.

Pour autant, l’idée que l’Algérie pourrait être amenée à envisager sérieusement l’envoi de soldats en Irak, n’est pas insupportable aux seuls membres de la coalition et autres islamistes radicaux, cette possibilité répugne également à d’autres secteurs de l’opinion nationale. C’est tout l’héritage de la Révolution nationale qui semble affleurer pour la repousser. Beaucoup d’Algériens sans doute, en lutte chez eux contre le terrorisme et l’islamisme en général, dont ils pensent qu’il est la source de la violence, se sont opposés à l’envahissement de l’Irak par l’armée multinationale sous commandement américain, quel qu’ait pu être leur sentiment à l’égard du régime de Saddam Hussein. Ils continuent sans doute de penser que l’occupation de l’Irak est une agression et une injustice commises à l’endroit du peuple irakien, même s’ils sont aussi nombreux à se féliciter du renversement de la dictature qui opprimait ce dernier. C’est pourquoi ils ont été quasi unanimes à applaudir à chaque opération effectuée par ce qu’ils aimaient appeler la résistance irakienne. Leur sentiment n’a pas varié sur un autre point : ils continuent de tenir les Etats-Unis pour responsables du chaos meurtrier qui règne en Irak. Mais depuis quelque temps, une évolution se fait jour, dont tout indique qu’elle ira en s’affirmant, c’est la prise de conscience que les massacres de la population irakienne dont se soldent le plus souvent les attentats commis par le groupe de Zarkaoui ne sont pas à porter à l’actif de la “résistance irakienne”. Ils ressemblent bien trop à ceux de Madrid ou de Londres pour qu’il soit possible de continuer de s’aveugler sur leur compte. Dès lors, le sentiment est en train de prévaloir que la véritable cause défendue par ceux qui les commettent n’est pas la libération de l’Irak, et qu’il faut bien prendre en considération ce qu’ils disent eux-mêmes de leur guerre, à savoir que celle-ci est dirigée contre les juifs, les croisés, les régimes arabes “malfaisants”, et tous “les ennemis de l’islam”. Pour ce qui est plus particulièrement des Algériens, l’exécution des deux diplomates par le groupe de Zarkaoui a achevé de leur dessiller les yeux sur la nature intégriste et criminelle de ce groupe. Peu d’entre eux se risqueraient désormais à faire l’apologie de cette soi-disant résistance. Au plan officiel, le pays tend à dénier ce caractère aux responsables des attentats, il est vrai sur un ton dont la fermeté est toute récente. L’allégeance du GSPC à El-qaïda, et donc son refus de la politique de réconciliation nationale, ne contribuent pas peu à infléchir les positions traditionnelles du pays. Les impératifs sécuritaires nationaux prévaudront naturellement sur les autres considérations, encore qu’il soit vrai aussi que les gouvernants ne vont dans ce sens qu’avec beaucoup de mauvaise volonté, d’autant qu’ils ont initié ici même une politique envers les islamistes radicaux des plus aléatoires, en tout cas très décalée par rapport à leurs engagements dans la lutte mondiale contre le terrorisme.

Mais une question reste posée : si le groupe de Zarkaoui ne représente pas la résistance irakienne, quels sont ceux qui sont dignes de l’incarner ? Et d’ailleurs, existent-ils, et dans ce cas pourquoi ne se démarquent-ils pas d’un groupe qui nuit si manifestement à leur combat ? Dans l’état actuel des choses, tout se passe comme si la résistance à l’occupant faisait bloc autour d’une tête d’affiche, le dénommé Zarkaoui, à supposer du reste qu’elle n’ait pas formellement accepté d’être chapeautée par lui. C’est cette question qu’il faut tirer au clair avant d’envisager l’envoi de troupes arabes en Irak, en somme avant d’examiner la proposition que l’Egypte voulait, dit-on, faire le 3 août dernier, à Charm El-cheikh, aux autres pays arabes, si le sommet s’était effectivement tenu. Aussi longtemps en effet qu’on ignore qui se bat précisément en Irak, il devrait être hors de question d’y envoyer des soldats. Nul doute en tout cas qu’aucun soldat algérien n’aimerait se battre contre de véritables résistants irakiens à l’occupation, serait-il convaincu par ailleurs que celle-ci n’est pas en Irak assimilable à n’importe quelle autre occupation, la force multinationale n’ayant pas en effet vocation à confisquer durablement la souveraineté du peuple irakien. Il ne faut pas perdre de vue que cette force occupante a mandat de créer les conditions permettant le transfert de tous les pouvoirs aux représentants légitimes du peuple irakien. Face à cet engagement, et à ces garanties données par la communauté internationale, l’intérêt d’une éventuelle résistance n’aurait sûrement pas été de provoquer le chaos qu’on voit aujourd’hui, et qui de toute façon a pour première conséquence de retarder le départ de la force occupante.

M. Habili

 

 

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