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Sommet
arabe de Charm El-Cheikh
Qui se bat en
Irak ?
Reporté sine die à
la suite du décès du roi Fahd, le sommet arabe extraordinaire
programmé pour le 3 août dernier, à l’initiative du Président
égyptien, ce qui n’était pas au goût de l’Algérie, président en
exercice de la Ligue, devait procéder à “l’examen des derniers
développements sur la scène arabe, la définition d’une position et
d’une action communes face aux dangers et aux défis qui se posent à
la nation arabe”.
En clair, il
s’agissait, selon toute apparence, pour l’Egypte, qui venait d’être
frappée par le terrorisme à Charm El-Cheikh, de convaincre les
autres membres de la Ligue que le temps n’est plus aux condamnations
de principe du terrorisme, étant donné que lui-même les compte au
nombre des ennemis à abattre, mais à une action déterminée et
durable à son encontre. L’Algérie ayant fait montre de mauvaise
humeur à l’endroit d’une initiative qui ignorait son statut de
président en exercice, la convocation d’un sommet extraordinaire
devant en effet émaner d’elle, certains ont cru expliquer ce
mécontentement sourd par une divergence de fond entre elle et
l’Egypte sur la riposte à apporter à la menace terroriste dont la
gravité ne cesse de croître. A les en croire, l’Egypte n’a pris sur
elle d’appeler à la tenue d’un sommet extraordinaire dans les
circonstances actuelles, marquées par une recrudescence terroriste
en Irak comme ailleurs, dût-elle agir pour cela de façon plutôt
cavalière avec l’Algérie, que parce qu’elle savait par avance que le
président en exercice s’opposerait à une rencontre dont les
résultats seraient nécessairement conditionnés par les attentats
dont l’Egypte venait d’être victime. Ceux-là avaient aussi beau jeu
de souligner l’intérêt personnel de Hosni Moubarek à la tenue de ce
sommet au moment où il annonçait sa candidature pour un cinquième
mandat. L’enlèvement, puis l’assassinat des deux diplomates
algériens par le groupe de Zarkaoui, ajoutent-ils, ont semblé créer
aux yeux du président égyptien une condition supplémentaire de
nature à jouer en sa faveur, c’est-à-dire à forcer la main des
dirigeants algériens, qui ne sont nullement portés en temps
ordinaire à conforter ses positions, sur la question du terrorisme
comme sur d’autres d’ailleurs. Et de rappeler les efforts déployés
par la diplomatie algérienne dans le but de réformer le mode de
fonctionnement de la Ligue, qui ferait de celle-ci une “annexe du
ministère égyptien des Affaires étrangères”. Le sommet reporté sine
die, ont-ils fini par lâcher, avait été convoqué par les Egyptiens
parce qu’il leur avait semblé que les attentats de Charm El-cheikh,
ceux de Londres, et l’assassinat des deux diplomates algériens,
concouraient à faire tomber les dernières préventions que pouvaient
encore entretenir les dirigeants arabes, ou plus exactement certains
d’entre eux, dont les Algériens, contre l’envoi de troupes en Irak
dans le cadre de la force multinationale. Le président Moubarek
aurait jugé bon de battre le fer pendant qu’il était chaud, il ne
peut y avoir une autre explication à une initiative si
extraordinaire en effet, et en particulier au regard des règles en
usage.
Bien entendu, les
gens qui tiennent ce discours, censé alerter l’opinion arabe sur ce
que trame l’Egypte, ne peuvent même pas supporter la perspective que
des soldats arabes autres que des Irakiens, qui n’ont pas quant à
eux le choix, aillent se battre aux côtés des Américains et des
Britanniques et de leurs alliés contre la “résistance irakienne” à
l’occupant. Que cette prétendue résistance tue incomparablement plus
d’Irakiens civils que de soldats envahisseurs, qu’elle ne
reconnaisse même pas l’existence de l’Etat irakien, qu’elle ne se
définisse pas elle-même comme une résistance irakienne, mais comme
une armée en “Mésopotamie” en guerre contre les croisés, les juifs,
et les Etats arabes “malfaisants”, c’est-à-dire tous les Etats
arabes, et même tous les Etats musulmans, tout cela ne diminue en
rien à leurs yeux le crime qui serait commis contre elle si les
Etats arabes, se laissant convaincre par l’Egypte à Charm El-cheikh
ravagé par le terrorisme aux ordres d’El Qaïda, envoyaient des
troupes la combattre dans le pays où elle assouvit pour le moment
son appétit du sang.
En Algérie, où ils
sont nombreux, si nombreux en fait qu’ils sont au pouvoir, ceux qui
professent cette position, défendue comme étant une position de
principe, sont engagés eux-mêmes dans une démarche de réconciliation
avec l’islamisme radical dont ils savent que dépend leur avenir en
tant qu’alliance jouissant de l’hégémonie dans le pays. Il leur
semble que c’est agir au détriment de celle-ci que de s’aligner sur
une position, celle bien entendu qui est prêtée à l’Egypte, qui
serait inévitablement perçue à l’intérieur, par le camp avec lequel
ils veulent se réconcilier, comme un acte d’hostilité qui aura pour
conséquence d’exacerber le conflit plutôt que de contribuer à son
apaisement. Que l’Algérie acquiesce seulement au principe de l’envoi
de troupes arabes en Irak, sans avoir elle-même l’intention d’y
envoyer un seul de ses soldats, et cela voudrait dire que ses
dirigeants ont changé le fusil d’épaule, qu’ils s’engagent désormais
dans une voie fondamentalement différente de celle qu’ils suivaient
jusque-là. Tant il est vrai qu’il n’existe qu’une seule politique à
mettre en œuvre au double plan national et international. Il n’est
que de considérer à quel point la lutte contre le terrorisme menée à
l’échelle internationale influe sur la politique de réconciliation
si chère au président Bouteflika pour s’en convaincre. Sans les
engagements du pays aux côtés de la communauté internationale en
guerre contre lui, nul doute que les choix politiques fondamentaux
du président algérien ne connaîtraient pas la panne qu’on leur voit
aujourd’hui. A l’évidence, ce sont les facteurs internationaux qui
se montrent présentement déterminants en particulier quand il est
question de prendre une décision, quand arrive le moment d’agir.
S’il n’entrait en ligne de compte que les désirs et la volonté du
président Bouteflika ainsi que de la coalition qui soutient son
programme, le référendum non pas sur la réconciliation nationale,
mais celui sur l’amnistie générale, serait déjà organisé, aussi
forte qu’aurait pu être l’opposition rencontrée à l’intérieur du
pays. En fait, rien n’aurait arrêté les gouvernants actuels, pas
même la certitude que la violence terroriste ne diminuerait en rien,
pas la même la certitude qu’elle redoublerait après le référendum,
car il y va de leur avenir, de l’hégémonie de leur famille
politique, qui a besoin de la réconciliation nationale, serait-elle
illusoire, ce qui du reste est le cas, pour se perpétuer. Ils
étaient prêts à admettre un niveau “acceptable” de terrorisme, en
fait le fameux terrorisme résiduel, y compris dans le cas où il
serait quant à lui irréductible (c’est toujours cela leur véritable
sentiment, peut-être dans l’idée que cette politique est seule à
même de tarir les sources du terrorisme, serait-ce dans le long
terme), pourvu que le discours politique dominant ait la possibilité
de chanter les mérites de la réconciliation nationale sans être trop
contredit par la réalité, notamment dans son volet sécuritaire.
C’est ainsi que le choc causé par l’assassinat de nos deux
diplomates n’était pas encore passé que déjà des ténors de la
coalition dénonçaient l’exploitation “politicienne” que les
adversaires de la réconciliation voudraient en faire. Il faut
cependant dire que ce ne sont pas eux qui se sont montrés les plus
offensifs sur ce thème-là, mais Louiza Hanoun qui, plus démagogue
que jamais, n’a pas hésité à attribuer aux Américains un acte
terroriste dûment revendiqué, et que n’a même pas impressionnée le
démenti du démenti apporté par le groupe Zarkaoui, tant celui-ci
tient, “en soldat de l’islam”, à assumer ce qui d’après lui relève
de la guerre.
Pour autant,
l’idée que l’Algérie pourrait être amenée à envisager sérieusement
l’envoi de soldats en Irak, n’est pas insupportable aux seuls
membres de la coalition et autres islamistes radicaux, cette
possibilité répugne également à d’autres secteurs de l’opinion
nationale. C’est tout l’héritage de la Révolution nationale qui
semble affleurer pour la repousser. Beaucoup d’Algériens sans doute,
en lutte chez eux contre le terrorisme et l’islamisme en général,
dont ils pensent qu’il est la source de la violence, se sont opposés
à l’envahissement de l’Irak par l’armée multinationale sous
commandement américain, quel qu’ait pu être leur sentiment à l’égard
du régime de Saddam Hussein. Ils continuent sans doute de penser que
l’occupation de l’Irak est une agression et une injustice commises à
l’endroit du peuple irakien, même s’ils sont aussi nombreux à se
féliciter du renversement de la dictature qui opprimait ce dernier.
C’est pourquoi ils ont été quasi unanimes à applaudir à chaque
opération effectuée par ce qu’ils aimaient appeler la résistance
irakienne. Leur sentiment n’a pas varié sur un autre point : ils
continuent de tenir les Etats-Unis pour responsables du chaos
meurtrier qui règne en Irak. Mais depuis quelque temps, une
évolution se fait jour, dont tout indique qu’elle ira en
s’affirmant, c’est la prise de conscience que les massacres de la
population irakienne dont se soldent le plus souvent les attentats
commis par le groupe de Zarkaoui ne sont pas à porter à l’actif de
la “résistance irakienne”. Ils ressemblent bien trop à ceux de
Madrid ou de Londres pour qu’il soit possible de continuer de
s’aveugler sur leur compte. Dès lors, le sentiment est en train de
prévaloir que la véritable cause défendue par ceux qui les
commettent n’est pas la libération de l’Irak, et qu’il faut bien
prendre en considération ce qu’ils disent eux-mêmes de leur guerre,
à savoir que celle-ci est dirigée contre les juifs, les croisés, les
régimes arabes “malfaisants”, et tous “les ennemis de l’islam”. Pour
ce qui est plus particulièrement des Algériens, l’exécution des deux
diplomates par le groupe de Zarkaoui a achevé de leur dessiller les
yeux sur la nature intégriste et criminelle de ce groupe. Peu
d’entre eux se risqueraient désormais à faire l’apologie de cette
soi-disant résistance. Au plan officiel, le pays tend à dénier ce
caractère aux responsables des attentats, il est vrai sur un ton
dont la fermeté est toute récente. L’allégeance du GSPC à El-qaïda,
et donc son refus de la politique de réconciliation nationale, ne
contribuent pas peu à infléchir les positions traditionnelles du
pays. Les impératifs sécuritaires nationaux prévaudront
naturellement sur les autres considérations, encore qu’il soit vrai
aussi que les gouvernants ne vont dans ce sens qu’avec beaucoup de
mauvaise volonté, d’autant qu’ils ont initié ici même une politique
envers les islamistes radicaux des plus aléatoires, en tout cas très
décalée par rapport à leurs engagements dans la lutte mondiale
contre le terrorisme.
Mais une question
reste posée : si le groupe de Zarkaoui ne représente pas la
résistance irakienne, quels sont ceux qui sont dignes de l’incarner
? Et d’ailleurs, existent-ils, et dans ce cas pourquoi ne se
démarquent-ils pas d’un groupe qui nuit si manifestement à leur
combat ? Dans l’état actuel des choses, tout se passe comme si la
résistance à l’occupant faisait bloc autour d’une tête d’affiche, le
dénommé Zarkaoui, à supposer du reste qu’elle n’ait pas formellement
accepté d’être chapeautée par lui. C’est cette question qu’il faut
tirer au clair avant d’envisager l’envoi de troupes arabes en Irak,
en somme avant d’examiner la proposition que l’Egypte voulait,
dit-on, faire le 3 août dernier, à Charm El-cheikh, aux autres pays
arabes, si le sommet s’était effectivement tenu. Aussi longtemps en
effet qu’on ignore qui se bat précisément en Irak, il devrait être
hors de question d’y envoyer des soldats. Nul doute en tout cas
qu’aucun soldat algérien n’aimerait se battre contre de véritables
résistants irakiens à l’occupation, serait-il convaincu par ailleurs
que celle-ci n’est pas en Irak assimilable à n’importe quelle autre
occupation, la force multinationale n’ayant pas en effet vocation à
confisquer durablement la souveraineté du peuple irakien. Il ne faut
pas perdre de vue que cette force occupante a mandat de créer les
conditions permettant le transfert de tous les pouvoirs aux
représentants légitimes du peuple irakien. Face à cet engagement, et
à ces garanties données par la communauté internationale, l’intérêt
d’une éventuelle résistance n’aurait sûrement pas été de provoquer
le chaos qu’on voit aujourd’hui, et qui de toute façon a pour
première conséquence de retarder le départ de la force occupante.
M. Habili
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