Semaine du  10 au 16 Août  2005

 

Histoire

La distillation de l’huile de cade dans les Aurès

 

 
 
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La distillation de l’huile de cade dans les Aurès

La fabrication de l’huile de cade (guetran) est limitée à des zones précises du massif. L’Auréssienne y participe en aidant son époux dans toutes les phases de l’opération.

Cette activité complémentaire et lucrative était l’apanage de certaines tribus. Avant 1954, faire de l’huile de cade était considéré comme un délit grave et les gardes forestiers sévissaient implacablement, infligeant des amendes aux tribus qui la pratiquaient, le plus souvent injustement. Ces fonctionnaires corrompus, en majorité originaires de Corse, jouissaient de l’impunité totale et imposaient, à travers les forêts algériennes, leur propre loi. Des dizaines d’entre eux furent abattus dans l’Aurès et dans le Belezma.

La distillation de l’huile de cade se faisait dans les Aurès, généralement la nuit, dans la profondeur de la forêt des Béni-M’louls, dans celle de Braja et sur le versant ouest du Chélia, à plus de 2 000 mètres d’altitude. En principe l’opération est du ressort de l’homme, mais en réalité, l’Auréssienne fournit une aide complémentaire, qui est loin d’être négligeable, comme nous allons le constater. L’homme choisit minutieusement l’endroit qui servira pour l’opération, et cela est d’une extrême importance car il faut tenir compte de la présence de la végétation, matière nécessaire, et surtout de la sécurité, pour éviter de se faire “épingler” par le garde forestier du secteur, constamment en mouvement et en alerte.

Sur un roc en plan incliné, présentant un sommet plat, tabulaire, l’homme creuse ne rigole sur la pente pour faciliter l’écoulement du produit distillé. L’endroit servira jusqu’à épuisement des arbres aux alentours. Cela réalisé, il n’a plus qu’un rôle de surveillance, dans l’éventualité de la venue du garde forestier.

La tâche de l’Auréssienne commence alors ; elle consiste à couper les branches vertes de pin, de genévrier ocycèdre et de genévrier de Phénicie, à en arracher les feuilles et l’écorce qu’elle réduit en petits morceaux. Une marmite contenant les morceaux de bois vert est posée sur l’espace plat de la roche, à l’extrémité supérieure du petit canal. La femme l’entoure entièrement de branchages auxquels elle met le feu et entretient la combustion ; le liquide (guetran) s’écoule lentement dans la rigole creusée dans la roche et vient se déverser dans un récipient en bas du petit canal.

Les méthodes de distillation changent d’une vallée à l’autre : à Theniet El-Abed et Thagit Sidi Belkhir, l’Auréssienne fait spécialement, pour cette difficile opération, une marmite dont les parois sont percées de trous, la remplit de bois vert et la bouche avec une pierre plate, en ayant soin de rendre la fermeture totalement hermétique, au moyen d’un bourrelet d’argile. Lentement, sous l’effet de la chaleur, l’huile de cade, d’un noir d’ébène, s’écoule par les trous. A Chir, dans la vallée de l’Oued Abdi, une excavation est pratiquée sur une paroi rocheuse ; on y pose un récipient muni d’un tesson de bouteille, sur lequel on renverse la marmite ; l’huile de cade descend par l’orifice du tesson dans le récipient placé plus bas. A Amentane, la marmite est entourée d’un feu de bois, puis recouverte de pierres servant de four ; un petit canal est ménagé pour récupérer le guetran.

L’huile de cade (guetran) est très utilisée à travers tout le massif auréssien. A Ghassira par exemple, on s’en sert pour enduire certains objets de sparterie et aussi pour tanner l’adith. A cette utilisation dans la fabrication d’objets à usage domestique, s’ajoutent ses propriétés médicinaux et thérapeutiques.

Pendant l’été, quand une épidémie fait son apparition dans la dechra, les Auréssiennes en mettent sur le front, dans les oreilles et le nez des enfants ; elles s’en font également des anneaux autour des poignets et des chevilles pour atténuer les douleurs rhumatismales, etc. Le guetran est enfin utilisé pour traiter les plaies des bêtes. Il est considéré un peu exagérément comme une véritable panacée. Aussi a-t-on coutume, dans les Aurès, de considérer les personnes qui le distillent comme immunisées contre toutes les maladies, invulnérables contre les puissances occultes et maléfiques, d’après une croyance populaire très répandue à travers tout le massif. Avant 1962, les gardes forestiers de la puissance coloniale faisaient une chasse sans merci à cette activité et à ceux qui la pratiquaient ; le but de cette répression n’était qu’une partie d’un plan machiavélique pour expulser les populations des forêts et les pousser vers les plaines, afin d’en faire une main-d’œuvre à bon marché pour les colons. Au lendemain de l’indépendance, cette “industrie” s’est étendue et a pris des proportions inquiétantes, mettant littéralement à sac des milliers d’hectares de forêt dans l’Aurès profond, dans les Béni-Mloul, Braja, etc. Cette méthode de distillation de l’huile de cade dans les Aurès n’a pas changé depuis la nuit des temps. Elle est, il faut l’admettre, avec la chèvre, à l’origine du déboisement de la forêt, de l’érosion des sols et de la fragilisation de tout l’écosystème du massif auréssien. Il serait utile, d’après les services forestiers des wilayas de Batna et de Khenchela, de réglementer, sinon d’interdire cette activité, afin de limiter la distillation de l’huile de cade pour préserver autant que faire se peut, la forêt auréssienne, ce patrimoine introuvable nulle part ailleurs en Algérie.

Chenouf Ahmed Boudi

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