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Histoire
La distillation
de l’huile de cade dans les Aurès
La fabrication de
l’huile de cade (guetran) est limitée à des zones précises du
massif. L’Auréssienne y participe en aidant son époux dans toutes
les phases de l’opération.
Cette activité
complémentaire et lucrative était l’apanage de certaines tribus.
Avant 1954, faire de l’huile de cade était considéré comme un délit
grave et les gardes forestiers sévissaient implacablement,
infligeant des amendes aux tribus qui la pratiquaient, le plus
souvent injustement. Ces fonctionnaires corrompus, en majorité
originaires de Corse, jouissaient de l’impunité totale et
imposaient, à travers les forêts algériennes, leur propre loi. Des
dizaines d’entre eux furent abattus dans l’Aurès et dans le Belezma.
La distillation de
l’huile de cade se faisait dans les Aurès, généralement la nuit,
dans la profondeur de la forêt des Béni-M’louls, dans celle de Braja
et sur le versant ouest du Chélia, à plus de 2 000 mètres
d’altitude. En principe l’opération est du ressort de l’homme, mais
en réalité, l’Auréssienne fournit une aide complémentaire, qui est
loin d’être négligeable, comme nous allons le constater. L’homme
choisit minutieusement l’endroit qui servira pour l’opération, et
cela est d’une extrême importance car il faut tenir compte de la
présence de la végétation, matière nécessaire, et surtout de la
sécurité, pour éviter de se faire “épingler” par le garde forestier
du secteur, constamment en mouvement et en alerte.
Sur un roc en plan
incliné, présentant un sommet plat, tabulaire, l’homme creuse ne
rigole sur la pente pour faciliter l’écoulement du produit distillé.
L’endroit servira jusqu’à épuisement des arbres aux alentours. Cela
réalisé, il n’a plus qu’un rôle de surveillance, dans l’éventualité
de la venue du garde forestier.
La tâche de l’Auréssienne
commence alors ; elle consiste à couper les branches vertes de pin,
de genévrier ocycèdre et de genévrier de Phénicie, à en arracher les
feuilles et l’écorce qu’elle réduit en petits morceaux. Une marmite
contenant les morceaux de bois vert est posée sur l’espace plat de
la roche, à l’extrémité supérieure du petit canal. La femme
l’entoure entièrement de branchages auxquels elle met le feu et
entretient la combustion ; le liquide (guetran) s’écoule lentement
dans la rigole creusée dans la roche et vient se déverser dans un
récipient en bas du petit canal.
Les méthodes de
distillation changent d’une vallée à l’autre : à Theniet El-Abed et
Thagit Sidi Belkhir, l’Auréssienne fait spécialement, pour cette
difficile opération, une marmite dont les parois sont percées de
trous, la remplit de bois vert et la bouche avec une pierre plate,
en ayant soin de rendre la fermeture totalement hermétique, au moyen
d’un bourrelet d’argile. Lentement, sous l’effet de la chaleur,
l’huile de cade, d’un noir d’ébène, s’écoule par les trous. A Chir,
dans la vallée de l’Oued Abdi, une excavation est pratiquée sur une
paroi rocheuse ; on y pose un récipient muni d’un tesson de
bouteille, sur lequel on renverse la marmite ; l’huile de cade
descend par l’orifice du tesson dans le récipient placé plus bas. A
Amentane, la marmite est entourée d’un feu de bois, puis recouverte
de pierres servant de four ; un petit canal est ménagé pour
récupérer le guetran.
L’huile de cade (guetran)
est très utilisée à travers tout le massif auréssien. A Ghassira par
exemple, on s’en sert pour enduire certains objets de sparterie et
aussi pour tanner l’adith. A cette utilisation dans la fabrication
d’objets à usage domestique, s’ajoutent ses propriétés médicinaux et
thérapeutiques.
Pendant l’été,
quand une épidémie fait son apparition dans la dechra, les
Auréssiennes en mettent sur le front, dans les oreilles et le nez
des enfants ; elles s’en font également des anneaux autour des
poignets et des chevilles pour atténuer les douleurs rhumatismales,
etc. Le guetran est enfin utilisé pour traiter les plaies des bêtes.
Il est considéré un peu exagérément comme une véritable panacée.
Aussi a-t-on coutume, dans les Aurès, de considérer les personnes
qui le distillent comme immunisées contre toutes les maladies,
invulnérables contre les puissances occultes et maléfiques, d’après
une croyance populaire très répandue à travers tout le massif. Avant
1962, les gardes forestiers de la puissance coloniale faisaient une
chasse sans merci à cette activité et à ceux qui la pratiquaient ;
le but de cette répression n’était qu’une partie d’un plan
machiavélique pour expulser les populations des forêts et les
pousser vers les plaines, afin d’en faire une main-d’œuvre à bon
marché pour les colons. Au lendemain de l’indépendance, cette
“industrie” s’est étendue et a pris des proportions inquiétantes,
mettant littéralement à sac des milliers d’hectares de forêt dans
l’Aurès profond, dans les Béni-Mloul, Braja, etc. Cette méthode de
distillation de l’huile de cade dans les Aurès n’a pas changé depuis
la nuit des temps. Elle est, il faut l’admettre, avec la chèvre, à
l’origine du déboisement de la forêt, de l’érosion des sols et de la
fragilisation de tout l’écosystème du massif auréssien. Il serait
utile, d’après les services forestiers des wilayas de Batna et de
Khenchela, de réglementer, sinon d’interdire cette activité, afin de
limiter la distillation de l’huile de cade pour préserver autant que
faire se peut, la forêt auréssienne, ce patrimoine introuvable nulle
part ailleurs en Algérie.
Chenouf Ahmed
Boudi
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