Semaine du  10 au 16 mai 2006

Partis et société civile divergent en combat

Démocratie ou Etat de droit ?

 

 
 
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 Partis et société civile divergent en combat

Démocratie ou Etat de droit ?

Voilà, n’est-ce pas, deux synonymes qui en réalité n’en sont pas. L’on savait qu’en Algérie, les concepts politiques n’ont pas la même opérabilité que dans les sociétés desquelles ils sont hérités. Leur contenu devient autre sous le feu des événements et des luttes politique et il est aisé de voir qu’ils finissent par signifier plus que des idées différentes, un système ou un autre, totalement nouveaux. A partir de quoi, il est possible de comprendre, par exemple, pourquoi on ne parle plus de démocratie, mais plus couramment d’Etat de droit et pourquoi aussi les enjeux ne sont plus les mêmes que dans un récent passé puisque présentement, l’ambition démocratique semble sérieusement revue à la baisse.

Signe des temps, le mot démocratie est de moins en moins cultivé par le débat politique, si restreint que puisse être ce dernier. Un concept pourtant qui fut d’avant-garde au début des années1990 et qui a très vite signifié une Algérie nouvelle. Certes, l’idée avait ses défenseurs qui, malgré leurs nuances parfois trop marquées, occupaient le champ politique avec une pression constante sur le pouvoir, lui-même montrant un certain sens de l’Histoire et une acceptation relative des règles du monde tel qu’il évolue, non sans que le tout ait résulté, en définitive, sur une transition dont nul ne connaît la date d’aboutissement. Il est vrai, l’Algérie n’est pas encore une démocratie, nous ne sommes donc pas en démocratie, mais en processus démocratique. A-t-il démarré trop brusquement ? Est-il trop long aujourd’hui ? Son élan, brisé par l’insurrection terroriste et les efforts musclés pour restaurer un Etat disloqué, peut-il encore reprendre à son point d’arrêt ? Et, surtout, pourquoi cela n’est plus une priorité, une tâche nationale de premier plan à laquelle gouvernants et société se doivent de parvenir ? Autour d’autres repères, certes, mais essentiellement par-devers celui-là, l’Algérie dans son ensemble semble rivée, incertaine sur la trajectoire et surtout sur un idéal dont la correspondance historique et politique a fini par devenir sujet à débat.

Pour chercher quelques réponses, il est inévitable de rappeler les conditions de l’ouverture pluraliste qui fut celle permise par la Constitution de 1989. Fruits d’une lutte à mort au sommet, entre libéraux (au sens économique) et conservateurs (au sens notamment politique), les émeutes d’Octobre 1988 visaient-elle vraiment au changement du système politique qui s’en est suivi ? Les analyses divergent, mais nul ne conteste le caractère préfabriqué de ces événements, orchestrés précisément pour garder le contrôle de l’ultime convulsion d’un régime à bout de souffle et qui devait le faire accoucher de la seule possibilité de maintien au pouvoir, celle qui ne soit encore passée de mode et qui permettrait la transposition des contradictions vers d’autres espaces, moins coûteux. L’on reconnaît que ceci est un raccourci, mais il sert à affirmer que la naissance de la classe politique, si elle fut méritée, ne s’est pas faite en contrepartie de la disparition du régime. C’est avec celui-ci que les partis nouveaux nés devaient accepter de composer, de cohabiter. Evidemment, cette évolution a nécessité une réforme constitutionnelle, institutionnelle et législative, mais elle a fut précédée par une amnistie générale de tous les activistes politique, de l’extrême gauche aux salafistes, tenus jusque là par la répression dans la clandestinité. Ces anciens condamnés pour la plupart par la Cour de sûreté de l’Etat ont été ceux-là mêmes qui furent les nouveaux leaders politiques d’un paysage en formation et qui n’avaient d’autre choix que de prendre part à un processus électoral sur lequel ils n’avaient aucune emprise.

 

Sans romantisme

L’organisation, avant tout cela, de la présidentielle qui maintint encore Chadli Bendjedid au pouvoir en tant que candidat unique, constitue la preuve tangible du manque de sincérité du régime qui, s’il avait changé le décor de son exercice du pouvoir, n’avait en rien changé de nature. Hormis l’ex-fis qui visait tout bonnement un changement d’Etat en programmant la dawla islamyia, le reste des partis considéraient la situation avec un sens évident de l’étape, comme en témoigne à ce jour leurs limites programmatiques, elles-mêmes découlant d’une difficulté de prospective et, donc, d’une incapacité à la juste analyse du moment.

 

Epreuves et leçons

Certes, ce fut, au lendemain de la chute du mur de Berlin, l’ère romantique des démocrates qui décrivent cette période en parlant encore de «printemps démocratique», expression qui n’a de vrai que l’élargissement des limites de la liberté d’expression. Mais tout cela devait vite changer dès l’arrêt du processus électoral en décembre 1991. La république en était menacée, la démocratie était-elle pour autant déjà trop fragile ? Il est vrai que le pluralisme politique mis en place était encore trop jeune pour structurer la société et beaucoup de partis ont trop souvent considéré que sans l’Armée, le processus démocratique était voué à la mort. Pourtant, ce ne sont ni les uns, ni l’autre qui furent le premier rocher sur lequel s’est brisé l’ex-Fis. En juin 1991, l’ex-Fis qui appelait à une grève insurrectionnelle, lançait un mot d’ordre signifiant que le pays tout entier devait s’arrêter et que la population devait sans délai occuper la rue jusqu’à la chute du régime. Si l’on admet que ce fut là son premier échec, puisque, par rapport au poids que lui a attribué sa propre propagande, cela n’a donné que qu’un attroupement têtu aux principales places d’Alger, il faut bien reconnaître que c’est parce que ce parti n’avait pas d’emprise réelle sur le cœur de la société, à commencer par le monde du travail. Mais les leçons ne furent pourtant pas tirées. On a longtemps ressassé la majorité dont disposait l’ex-Fis, discuté de sa popularité ou non, oubliant de se pencher sur le véritable état de l’opinion et de la société civile d’alors qui, loin d’une classe politique qu’elle observait avec circonspection, a su, seule, faire la différence à un moment crucial.

 

Partis contre associations

Mais qu’est aujourd’hui cette société civile, autrefois dite «la majorité silencieuse» ? Structurellement, convenons, et les statistiques le démontrent, que les Algériens sont nettement plus enclins à la vie associative qu’à la vie partisane. Leur nombre à se mobiliser et leur implication pour des questions plus concrètes peut-être que les leitmotivs politiques le confirment. Dans les villes, où l’on a très tôt enregistré une profusion des comités de quartiers et des associations caritatives, comme dans le monde rural où l’on compte près de 12.000 associations professionnelles, la société évolue à l’ombre d’une classe politique qui, malgré son échec consommé, continue de squatter le champ médiatique. On se demande avec quelle contrepartie et pour quel mérite ? Il est donné de constater aujourd’hui que, sur le terrain, ce ne sont pas les partis qui mènent la lutte pour les multiples droits encore à arracher, mais d’autres, comme les syndicats autonomes. Faut-il conclure que les Algériens ont plus besoin de la vie associative et syndicale comme mode d’organisation ? Et si oui, et si cette forme a réussi à déclasser l’organisation partisane, faut-il déjà se poser la question de savoir si, en 1990, les Algériens n’avaient pas plutôt besoin de syndicats puissants, d’organisations sociales nationales ou d’une classe d’entrepreneurs structurée, plutôt que d’une soixantaine de partis dont la quasi-totalité a foncé les yeux fermés vers un discrédit irréparable, quand ce ne fut pas la disparition pure et simple.

Le fait est que l’ouverture pluraliste de 1990 fut pilotée en schéma vertical. Et pour peu que l’on prête au pouvoir de l’époque une connaissance aigue de la réalité sociale, on peut se poser aussi la question de savoir si, en définitive, la majorité de la classe politique ne devait servir que d’une anticipation sur une revendication sociale qui n’était pas encore exprimée, car non mûrie. En quelque sorte, une réponse avant le besoin, qui empêcherait la société, par un fait accompli qui ne dit pas son nom, de formuler le moment venu ses propres canaux d’expression et d’organisation. Les choses vues sous cet angle, l’ouverture démocratique n’aura été, à juste titre, qu’une confiscation démocratique.

 

L’ajustement

Que l’expérience des années 1990 soit un échec, voilà après tout un constat des mieux partagés depuis assez longtemps. Les raisons du consensus ne sont pas les mêmes pour tous. Il faudra, néanmoins, reconnaître au pouvoir le mérite de l’avoir dépassé et surtout d’avoir reformulé un autre contrat social qui, pour précaire qu’il soit, aura été le seul possible pour contenir et vaincre l’insurrection islamiste.

Du point de vue du pouvoir, qui a fait sienne la sauvegarde de la république, le dépassement de la crise ne pouvait le dispenser de s’attaquer à la source véritable de la crise qui fut une crise d’Etat dont les symptômes ont été la cassure entre ses différentes échelons et la dilution des pouvoirs. A son regard, la solution ne pouvait être qu’une reconcentration des pouvoirs vers un seul et unique centre. Au plan militaire, cela revenait à recouvrer le monopole des armes (d’où le binôme cohérent de la lutte antiterroriste et de la main tendue) ; au plan politique, à reformuler un nouveau système politique dont l’actuelle Constitution demeure le pilier. Chemin faisant, le reflux du terrorisme se réalisant, la tentative de relance du processus électoral par le retour aux consultations pluralistes a pu se faire avec nettement moins de menaces sur la république et ses institutions, sans pour autant que l’on assiste à une relance véritable du processus démocratique qui, proprement dite, doit aboutir à une alternance immaculée.

Est-ce pour autant que la classe politique s’en est trouvé revigorée pour reprendre le chemin de la revendication démocratique ? Tout indique que non, quel que soit le camp dont on parle. Comme frappés d’une culpabilité collective, chacune pour une faute originelle à part, les partis ont perdu toute combativité. Les démocrates doutent de leur cause qui a pourtant triomphé de l’islamisme armé, mais parce qu’elle aurait profité au pouvoir, et se cantonnent de plus en plus dans des combats d’arrière-garde ; les islamistes modérés prennent toute leur distance de leurs compagnons radicaux qui ont fait échoué l’islamisme dans son ensemble, alors que les nationalistes voient s’écouler au jour le jour une période de grâce qui les condamne à vivre sans programme ni alternative. En faisant leur bilan, chacun reproche à ses convictions de n’avoir fait de lui qu’un instrument de la continuité du système, rejetant d’emblée l’idée toute simple que la crise n’est pas tant celle des positions politique, mais plus simplement structurelle, imputable au système dans globalité.

C’est dans ce contexte que le discours officiel devait opérer un changement significatif. Considérant que la démocratie est acquise, avançant pour arguments que le pouvoir n’est pas totalitaire et que la participation est pluraliste dans tous les domaines et que cela est garantit par tous les textes de la république, l’on en est arrivé, par la force des choses, à estimer que bon port n’est pas loin et qu’il ne faille désormais qu’à veiller à la juste application de la Loi. Ce discours, duquel est né la notion d’Etat de droit qui a pris le dessus sur l’objectif démocratique, est en vérité adressé à la société civile plus qu’il ne l’est en direction de la classe politique. Et cette évolution doit tout à un revirement du rapport de force en faveur de la première et au détriment de la seconde. Il correspond à une réalité sociale telle que décrite plus haut et en trahit une assimilation parfaite par les autorités. Il n’est en rien contredit par l’exemple patent des syndicats autonomes qui vont s’agglutinant en intersyndicales plus audibles et par l’irruption d’un patronat qui hésite encore à profiter de son rôle d’arbitre du dialogue social.

 

Nabil Benali

 

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