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Partis
et société civile divergent en combat
Démocratie ou
Etat de droit ?
Voilà, n’est-ce
pas, deux synonymes qui en réalité n’en sont pas. L’on savait qu’en
Algérie, les concepts politiques n’ont pas la même opérabilité que
dans les sociétés desquelles ils sont hérités. Leur contenu devient
autre sous le feu des événements et des luttes politique et il est
aisé de voir qu’ils finissent par signifier plus que des idées
différentes, un système ou un autre, totalement nouveaux. A partir
de quoi, il est possible de comprendre, par exemple, pourquoi on ne
parle plus de démocratie, mais plus couramment d’Etat de droit et
pourquoi aussi les enjeux ne sont plus les mêmes que dans un récent
passé puisque présentement, l’ambition démocratique semble
sérieusement revue à la baisse.
Signe des temps,
le mot démocratie est de moins en moins cultivé par le débat
politique, si restreint que puisse être ce dernier. Un concept
pourtant qui fut d’avant-garde au début des années1990 et qui a très
vite signifié une Algérie nouvelle. Certes, l’idée avait ses
défenseurs qui, malgré leurs nuances parfois trop marquées,
occupaient le champ politique avec une pression constante sur le
pouvoir, lui-même montrant un certain sens de l’Histoire et une
acceptation relative des règles du monde tel qu’il évolue, non sans
que le tout ait résulté, en définitive, sur une transition dont nul
ne connaît la date d’aboutissement. Il est vrai, l’Algérie n’est pas
encore une démocratie, nous ne sommes donc pas en démocratie, mais
en processus démocratique. A-t-il démarré trop brusquement ? Est-il
trop long aujourd’hui ? Son élan, brisé par l’insurrection
terroriste et les efforts musclés pour restaurer un Etat disloqué,
peut-il encore reprendre à son point d’arrêt ? Et, surtout, pourquoi
cela n’est plus une priorité, une tâche nationale de premier plan à
laquelle gouvernants et société se doivent de parvenir ? Autour
d’autres repères, certes, mais essentiellement par-devers celui-là,
l’Algérie dans son ensemble semble rivée, incertaine sur la
trajectoire et surtout sur un idéal dont la correspondance
historique et politique a fini par devenir sujet à débat.
Pour chercher
quelques réponses, il est inévitable de rappeler les conditions de
l’ouverture pluraliste qui fut celle permise par la Constitution de
1989. Fruits d’une lutte à mort au sommet, entre libéraux (au sens
économique) et conservateurs (au sens notamment politique), les
émeutes d’Octobre 1988 visaient-elle vraiment au changement du
système politique qui s’en est suivi ? Les analyses divergent, mais
nul ne conteste le caractère préfabriqué de ces événements,
orchestrés précisément pour garder le contrôle de l’ultime
convulsion d’un régime à bout de souffle et qui devait le faire
accoucher de la seule possibilité de maintien au pouvoir, celle qui
ne soit encore passée de mode et qui permettrait la transposition
des contradictions vers d’autres espaces, moins coûteux. L’on
reconnaît que ceci est un raccourci, mais il sert à affirmer que la
naissance de la classe politique, si elle fut méritée, ne s’est pas
faite en contrepartie de la disparition du régime. C’est avec
celui-ci que les partis nouveaux nés devaient accepter de composer,
de cohabiter. Evidemment, cette évolution a nécessité une réforme
constitutionnelle, institutionnelle et législative, mais elle a fut
précédée par une amnistie générale de tous les activistes politique,
de l’extrême gauche aux salafistes, tenus jusque là par la
répression dans la clandestinité. Ces anciens condamnés pour la
plupart par la Cour de sûreté de l’Etat ont été ceux-là mêmes qui
furent les nouveaux leaders politiques d’un paysage en formation et
qui n’avaient d’autre choix que de prendre part à un processus
électoral sur lequel ils n’avaient aucune emprise.
Sans romantisme
L’organisation,
avant tout cela, de la présidentielle qui maintint encore Chadli
Bendjedid au pouvoir en tant que candidat unique, constitue la
preuve tangible du manque de sincérité du régime qui, s’il avait
changé le décor de son exercice du pouvoir, n’avait en rien changé
de nature. Hormis l’ex-fis qui visait tout bonnement un changement
d’Etat en programmant la dawla islamyia, le reste des partis
considéraient la situation avec un sens évident de l’étape, comme en
témoigne à ce jour leurs limites programmatiques, elles-mêmes
découlant d’une difficulté de prospective et, donc, d’une incapacité
à la juste analyse du moment.
Epreuves et
leçons
Certes, ce fut, au
lendemain de la chute du mur de Berlin, l’ère romantique des
démocrates qui décrivent cette période en parlant encore de
«printemps démocratique», expression qui n’a de vrai que
l’élargissement des limites de la liberté d’expression. Mais tout
cela devait vite changer dès l’arrêt du processus électoral en
décembre 1991. La république en était menacée, la démocratie
était-elle pour autant déjà trop fragile ? Il est vrai que le
pluralisme politique mis en place était encore trop jeune pour
structurer la société et beaucoup de partis ont trop souvent
considéré que sans l’Armée, le processus démocratique était voué à
la mort. Pourtant, ce ne sont ni les uns, ni l’autre qui furent le
premier rocher sur lequel s’est brisé l’ex-Fis. En juin 1991,
l’ex-Fis qui appelait à une grève insurrectionnelle, lançait un mot
d’ordre signifiant que le pays tout entier devait s’arrêter et que
la population devait sans délai occuper la rue jusqu’à la chute du
régime. Si l’on admet que ce fut là son premier échec, puisque, par
rapport au poids que lui a attribué sa propre propagande, cela n’a
donné que qu’un attroupement têtu aux principales places d’Alger, il
faut bien reconnaître que c’est parce que ce parti n’avait pas
d’emprise réelle sur le cœur de la société, à commencer par le monde
du travail. Mais les leçons ne furent pourtant pas tirées. On a
longtemps ressassé la majorité dont disposait l’ex-Fis, discuté de
sa popularité ou non, oubliant de se pencher sur le véritable état
de l’opinion et de la société civile d’alors qui, loin d’une classe
politique qu’elle observait avec circonspection, a su, seule, faire
la différence à un moment crucial.
Partis contre
associations
Mais qu’est
aujourd’hui cette société civile, autrefois dite «la majorité
silencieuse» ? Structurellement, convenons, et les statistiques le
démontrent, que les Algériens sont nettement plus enclins à la vie
associative qu’à la vie partisane. Leur nombre à se mobiliser et
leur implication pour des questions plus concrètes peut-être que les
leitmotivs politiques le confirment. Dans les villes, où l’on a très
tôt enregistré une profusion des comités de quartiers et des
associations caritatives, comme dans le monde rural où l’on compte
près de 12.000 associations professionnelles, la société évolue à
l’ombre d’une classe politique qui, malgré son échec consommé,
continue de squatter le champ médiatique. On se demande avec quelle
contrepartie et pour quel mérite ? Il est donné de constater
aujourd’hui que, sur le terrain, ce ne sont pas les partis qui
mènent la lutte pour les multiples droits encore à arracher, mais
d’autres, comme les syndicats autonomes. Faut-il conclure que les
Algériens ont plus besoin de la vie associative et syndicale comme
mode d’organisation ? Et si oui, et si cette forme a réussi à
déclasser l’organisation partisane, faut-il déjà se poser la
question de savoir si, en 1990, les Algériens n’avaient pas plutôt
besoin de syndicats puissants, d’organisations sociales nationales
ou d’une classe d’entrepreneurs structurée, plutôt que d’une
soixantaine de partis dont la quasi-totalité a foncé les yeux fermés
vers un discrédit irréparable, quand ce ne fut pas la disparition
pure et simple.
Le fait est que
l’ouverture pluraliste de 1990 fut pilotée en schéma vertical. Et
pour peu que l’on prête au pouvoir de l’époque une connaissance
aigue de la réalité sociale, on peut se poser aussi la question de
savoir si, en définitive, la majorité de la classe politique ne
devait servir que d’une anticipation sur une revendication sociale
qui n’était pas encore exprimée, car non mûrie. En quelque sorte,
une réponse avant le besoin, qui empêcherait la société, par un fait
accompli qui ne dit pas son nom, de formuler le moment venu ses
propres canaux d’expression et d’organisation. Les choses vues sous
cet angle, l’ouverture démocratique n’aura été, à juste titre,
qu’une confiscation démocratique.
L’ajustement
Que l’expérience
des années 1990 soit un échec, voilà après tout un constat des mieux
partagés depuis assez longtemps. Les raisons du consensus ne sont
pas les mêmes pour tous. Il faudra, néanmoins, reconnaître au
pouvoir le mérite de l’avoir dépassé et surtout d’avoir reformulé un
autre contrat social qui, pour précaire qu’il soit, aura été le seul
possible pour contenir et vaincre l’insurrection islamiste.
Du point de vue du
pouvoir, qui a fait sienne la sauvegarde de la république, le
dépassement de la crise ne pouvait le dispenser de s’attaquer à la
source véritable de la crise qui fut une crise d’Etat dont les
symptômes ont été la cassure entre ses différentes échelons et la
dilution des pouvoirs. A son regard, la solution ne pouvait être
qu’une reconcentration des pouvoirs vers un seul et unique centre.
Au plan militaire, cela revenait à recouvrer le monopole des armes
(d’où le binôme cohérent de la lutte antiterroriste et de la main
tendue) ; au plan politique, à reformuler un nouveau système
politique dont l’actuelle Constitution demeure le pilier. Chemin
faisant, le reflux du terrorisme se réalisant, la tentative de
relance du processus électoral par le retour aux consultations
pluralistes a pu se faire avec nettement moins de menaces sur la
république et ses institutions, sans pour autant que l’on assiste à
une relance véritable du processus démocratique qui, proprement
dite, doit aboutir à une alternance immaculée.
Est-ce pour autant
que la classe politique s’en est trouvé revigorée pour reprendre le
chemin de la revendication démocratique ? Tout indique que non, quel
que soit le camp dont on parle. Comme frappés d’une culpabilité
collective, chacune pour une faute originelle à part, les partis ont
perdu toute combativité. Les démocrates doutent de leur cause qui a
pourtant triomphé de l’islamisme armé, mais parce qu’elle aurait
profité au pouvoir, et se cantonnent de plus en plus dans des
combats d’arrière-garde ; les islamistes modérés prennent toute leur
distance de leurs compagnons radicaux qui ont fait échoué
l’islamisme dans son ensemble, alors que les nationalistes voient
s’écouler au jour le jour une période de grâce qui les condamne à
vivre sans programme ni alternative. En faisant leur bilan, chacun
reproche à ses convictions de n’avoir fait de lui qu’un instrument
de la continuité du système, rejetant d’emblée l’idée toute simple
que la crise n’est pas tant celle des positions politique, mais plus
simplement structurelle, imputable au système dans globalité.
C’est dans ce
contexte que le discours officiel devait opérer un changement
significatif. Considérant que la démocratie est acquise, avançant
pour arguments que le pouvoir n’est pas totalitaire et que la
participation est pluraliste dans tous les domaines et que cela est
garantit par tous les textes de la république, l’on en est arrivé,
par la force des choses, à estimer que bon port n’est pas loin et
qu’il ne faille désormais qu’à veiller à la juste application de la
Loi. Ce discours, duquel est né la notion d’Etat de droit qui a pris
le dessus sur l’objectif démocratique, est en vérité adressé à la
société civile plus qu’il ne l’est en direction de la classe
politique. Et cette évolution doit tout à un revirement du rapport
de force en faveur de la première et au détriment de la seconde. Il
correspond à une réalité sociale telle que décrite plus haut et en
trahit une assimilation parfaite par les autorités. Il n’est en rien
contredit par l’exemple patent des syndicats autonomes qui vont
s’agglutinant en intersyndicales plus audibles et par l’irruption
d’un patronat qui hésite encore à profiter de son rôle d’arbitre du
dialogue social.
Nabil Benali
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