Semaine du  10 au 16 mai 2006

8 mai 1945                 

L’acte génocidaire

 

 
 
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8 mai 1945

L’acte génocidaire

Si le 8 mai 1945 est synonyme pour les Français de libération du régime fasciste de Vichy et  du joug hitlérien, cette journée fonctionne autrement dans la mémoire collective algérienne. La joie et l’allégresse affichées par la caste coloniale tranchaient singulièrement avec la terreur, l’effroi et l’horreur imposés cette même journée aux populations de Sétif et de Guelma. Sortis pourtant, comme partout ailleurs,  pour exprimer leur fierté d’avoir contribué à faire tomber le nazisme, et leur soif de liberté, les manifestants du Constantinois subirent dans leur chair les affres d’une répression des plus génocidaires. Le bilan de cette barbarie inqualifiable s’élèvera à  45 000  morts.

Pour l’historien et politologue Redouane Ainad Tabet, tout a donc commencé le 1er puis le 8 mai 1945, au matin à Sétif et l’après-midi à Guelma. Dans la première ville, souligne-t-il dans son ouvrage 8 Mai 1945, le génocide, une voiture de police banalisée, avec à bord quatre inspecteurs en civil, armés de mitraillettes, attend, cachée à l’angle, le cortège des musulmans se dirigeant vers le monument aux morts pour y déposer une gerbe de fleurs à la mémoire de tous ceux qui sont tombés au champ d’honneur durant la Deuxième Guerre mondiale : « En cours de route, près du Café de France, l’emblème algérien est déployé par un jeune scout, Saal Bouzid, parmi les autres drapeaux des Alliés. Surgissent un commissaire de police, le chef de brigade mobile et les quatre inspecteurs qui tirent sur la foule, provoquant ainsi l’émeute, les tueries… et les représailles. A partir de ce moment et jusqu’au 11 du même mois, la révolte gronde puis s’étend à toute la région sétifienne puis guelmoise.»

Il ne pouvait en être autrement. Après les incidents de Ksar Chellala (18 avril 1945) rapportés par Benyoucef Ben Khedda dans Les origines du 1er Novembre 1954, des Algériens sont tombés à Alger et à Oran le 1er mai 1945 avec, à leur tête, des scouts et des syndicalistes déployant des banderoles réclamant la libération de Messali Hadj et celle de nombreux détenus croupissant dans les geôles françaises tout en lançant des slogans incisifs où colonialisme et impérialisme français étaient particulièrement stigmatisés.

Pourtant, comme le souligne pertinemment Sonia Ziani dans un essai consacré à l’événement, les militants nationalistes, tout comme lors des manifestations du 1er mai à Alger et dans d’autres villes du pays, encadrent étroitement les manifestants : «La manifestation du 8 mai 1945 doit se dérouler sans arme (même pas un canif), mais les slogans doivent apparaître sur les banderoles et le drapeau algérien doit être brandi au milieu  des drapeaux alliés.»

Les mesures de sécurité draconiennes imposées aux participants sont on ne peut plus justifiées. Encore vivaces, les séquelles de la répression du 1er mai exigent une totale prudence, une discipline des plus strictes dans les rangs. Conscients d’une situation pré-insurrectionnelle, les militants nationalistes ne voulaient nullement prêter le flanc pour des raisons multiples — alors que celle liée à l’impunité, s’agissant des méfaits de la caste coloniale est non des moindres. La preuve en sera donnée dès le lendemain de l’abominable acte de négation. Aucune enquête judiciaire n’aura été diligentée, les Algériens étant coupables par définition. En termes décodés, aucun Européen, civil, milicien, policier, militaire ou agent d’autorité ne sera poursuivi.   

La suite des événements ne démentira pas les inquiétudes des militants nationalistes.

Les sanglantes journées de mai 1945 les confortent même dans leurs prévisions tant elles illustrent la réaction violente d’une minorité partagée entre la peur et la volonté de dominer une société algérienne qui lui paraît constamment menaçante.

Il est permis de paraphraser ainsi Albert Memmi (Portrait du colonisé précédé du portrait du colonisateur), Frantz Fanon (Les Damnés de la terre) ou Jean Cohen (Racisme et colonialisme en Algérie) lorsqu’ils soulignent que dans l’imaginaire raciste du colonialisme, l’Arabe sert de croquemitaine pour ramener au calme les enfants turbulents. Ce qui fit dire à l’historien Slimane Chikh : «L’Arabe est en fait le croquemitaine du colonisateur qui vit constamment avec un sentiment plus ou moins vague d’insécurité, d’où son agressivité pour exorciser ce démon.»

Tirant pour sa part les conclusions des tragiques événements de Sétif et de Guelma dans la livraison du 8 mai 1945 du quotidien L’Echo d’Alger, M. Bensher écrira : «Lorsque la maison brûle, quand le navire est près de sombrer, on n’appelle ni l’assureur, ni l’assuré, ni le maître à danser. Pour la maison, pour le navire, c’est l’heure du pompier, l’heure du sauveteur. Pour l’Afrique du Nord, c’est l’heure du gendarme.»

Silence, on tue

A Sétif, la manifestation commence à 8h 30. La discipline règne dans les rangs des manifestants. La provocation policière entraîne la panique. La confusion règne dès lors, entraînant la mort de 21 Européens au cours des affrontements, alors que le nombre de victimes algériennes ne sera connu que bien plus tard. Dès le 8 mai au soir, rapporte Sonia Ziani, la loi martiale est décrétée. Des armes sont distribuées aux milices européennes. La «chasse à l’Arabe» commença dès lors avec une terrible férocité. La répression était aveugle.

«C’était un grand massacre ponctué généralement de scènes de viols et de vols», avait confié en 1984 Kateb Yacine. 

Cité par Sonia Ziani, un militant du Parti communiste français témoigne, sur la base d’une enquête effectuée le 15 mai 1945 : «Les musulmans ne peuvent circuler sauf s’ils portent un brassard blanc délivré par les autorités et justifiant d’un emploi dans un service public. A l’assassinat de 27 Européens ont fait suite des exécutions sommaires en grand nombre. L’exécution individuelle était tolérée. En plein centre-ville, un Européen rencontre un Arabe non porteur d’un brassard et le tue d’un coup de révolver. Nul ne proteste. Dans un jardin, un bambin cueille des fleurs, un sergent passe et le tue comme on fait un carton dans les fêtes foraines. Les Européens possèdent en fait le droit de vie et  de mort sur les musulmans.»

Pendant plusieurs jours, souligne Sonia Ziani, des patrouilles circulent et tirent sans sommation sur les Algériens. Les nouvelles d’un massacre à grande échelle se propagent dans les campagnes environnantes de Sétif : « Dès le 9 mai des villageois descendent pour venger leurs frères victimes de la répression. Ils sont pourtant armés de façon dérisoire (armes de récupération, fusils de chasse, gourdins, couteaux). L’armée réagit alors avec les grands moyens. Les douars sont bombardés pendant plusieurs jours et les populations refluent alors vers les crêtes.»

A Guelma, la préméditation est encore plus nette, soutient Redouane Ained Tabet, puisque le sous-préfet en personne, des policiers et des gendarmes attendent de pied ferme les manifestants : «Achiary, qui avait déjà constitué illégalement les milices européennes, donne lui-même le signal de la fusillade en tirant en l’air... et les massacres de civils commencent. Alors la politisation citadine fait jonction avec la révolte paysanne endémique. La présence coloniale française est atteinte à travers ses édifices symboliques (gendarmeries, tribunaux, mairies, perceptions des impôts, maisons forestières, fermes de colons), des personnes sont aussi assiégées ou assassinées ; la violence se propage à tout le Nord Constantinois, la répression aussi.»

Le 11 mai, le général De Gaulle en personne, alors président du Conseil, ordonne expressément, à la faveur d’un télégramme lu par le gouverneur général Yves Châtaigneau : «Veuillez prendre toutes mesures nécessaires pour réprimer les agissements anti-français d’une minorité d’agitateurs.»

Dépassant le simple maintien de l’ordre, rétabli entièrement dès la mi-mai, fait remarquer à juste titre la même source, la répression militaire, disproportionnée et inhumaine, continue de plus belle. Pour atteindre ce que d’aucuns appellent désormais l’acte génocidaire.

Dans un numéro consacré à la question, il y a deux ans, par la défunte émission de Canal Algérie Nadi et-Taraqi — numéro censuré par la télévision algérienne — Mohammed Korso, Kamel Bouguessa et Redouane Ained Tabet évoquent le génocide dont a été victime tout un peuple. Battant en brèche l’idée d’actes isolés, ils n’ont pas manqué de poser alors la question de la responsabilité en dernière analyse.

Plus démonstratif, l’auteur de 8 Mai 1945, le génocide, soutiendra même : «Si le sous-préfet de Sétif, Butterlin, a pu réquisitionner l’armée, autoriser puis réprimer la manifestation de Sétif, si celui de Guelma, Achiary, a pu organiser à l’avance les milices de colons pour se livrer aux multiples exécutions sommaires, extrajudiciaires, individuelles et collectives, qui a pu ordonner à la marine nationale et à l’aviation de guerre de bombarder, pendant plusieurs jours, des dizaines de mechtas et de douars sinon la pouvoir politique central à Alger et à Paris.»     

 

 A l’image de l’oncle Tom

Dans L’Algérie en armes, Slimane Chikh explique on ne peut mieux la genèse d’un tel déferlement de violence et de l’acte génocidaire lui-même : «Cette attitude farouchement agressive puise sa force et sa légitimité dans le sentiment de représenter et de faire triompher les idéaux de l’Europe et de la grandeur française. En effet, la minorité française d’Algérie, se sentant en position d’infériorité vis-à-vis de la métropole, trouve une compensation dans l’exaltation d’un nationalisme français d’autant plus ardent qu’il est, pour une bonne partie d’entre elle, le fruit d’une fraîche acquisition.»

 Slimane Chikh fait certainement allusion ici à une partie importante de la minorité française en Algérie formée d’immigrants d’origine espagnole, italienne et maltaise, devenus Français par la grâce de la loi du  26 juin  1889, une communauté qui aura fait l’objet d’une intéressante étude que son auteur, le politologue Bruno Etienne, a intitulée Les Problèmes juridiques des minorités européennes au Maghreb. 

Comme le souligne si bien Nora P. dans Les Français d’Algérie, la patrie surévaluée des exilés français s’est fondue avec la patrie imaginaire des naturalisés : «Cette image est devenue très vite le lieu commun de l’Europe indésirée.» Elle affirme dès lors, estime l’ancien ministre de la Communication et de la Culture, supériorité sur la communauté indigène auprès de qui elle a le sentiment de remplir une mission civilisatrice : «Son patriotisme autoritaire vis-à-vis de l’indigène lui tient lieu de justice. Son vœu le plus ardent est d’obtenir sa reconnaissance et son attachement sans contrepartie. Pour elle, le colonisé idéal serait l’oncle Tom, fidèle et affectueusement dévoué. Mais elle sait que ce rêve est impossible et elle demeure constamment sur le qui-vive en montrant ses armes et au besoin en s’en servant.»

Utopique, le rêve de la caste coloniale l’était assurément. A un moment surtout où s’esquissait l’unification du mouvement nationaliste à la suite de la création des Amis du manifeste de la liberté (AML) et jaillissait l’espoir des forces éprises d’émancipation plurielle. Un espoir irrigué, on s’en doute, par les sentiments anticolonialistes affichés par les Américains qui venaient de débarquer en Afrique du Nord et le contexte de la Seconde Guerre mondiale, notamment les promesses contenues dans la Charte Atlantique.

Mais en vain, nonobstant les vertus de la «Révolution par la loi» et de l’option prise pour jeter les bases d’un Etat autonome fédéré à la France à l’initiative de Ferhat Abbas, qui sera jeté en prison.

Fidèle à l’héritage de l’Etoile nord-africaine (ENA) de Messali Hadj, le Parti du peuple algérien (PPA), plus proche des masses populaires et majoritaire au sein des AML, tourne le dos au projet fédérationniste, réaffirme les aspirations de tout un peuple à l’indépendance et propose l’internationalisation de la question algérienne pour y parvenir.

Ce sont justement ces revendications indépendantistes que la caste coloniale a essayé d’annihiler les 1er et 8 mai  1945, ne se doutant pas un seul instant qu’il était possible, à un certain stade de l’humiliation et de la négation, d’opposer la violence révolutionnaire à toutes les formes d’oppression.

La violence du colonisé devient, dès lors, le dernier recours. Elle est, souligne Slimane Chikh, l’acte ultime enfanté par l’échec de toutes les tentatives pacifiques inscrites dans le cadre légal imposé par la puissance coloniale.

Soixante ans après, Hubert Colin de la Verdière informe le monde que la République française reconnaît désormais les massacres qui eurent lieu le 8 ami 1945 à Sétif et dans une grande partie du Constantinois, au moment même où le monde libre célébrait la défaite des armées nazies et la victoire des Alliés, auxquelles avaient pourtant  pleinement contribué les meilleurs enfants d’un pays victime d’un acte génocidaire inqualifiable. 

Avec Jean-Marie Lamblard, il est aisé de dire : soixante ans, c’était hier. Les générations se souviennent. L’enfant terrorisé est là, présent dans l’adulte qui vit et se remémore.

Abdelhakim Meziani

 

 

POUR MEMOIRE  

 Le sacrilège de mai

«Au moment où le pilonnage battait son plein, le 7e régiment de tirailleurs algériens, dont les soldats étaient pour la plupart originaires du Constantinois,

débarquait à Alger. Ces hommes, qui avaient perdu plus de la moitié de leurs camarades sur les champs de bataille, rentrant chez eux, découvrent que leur maison, leur village ont été détruits, que leur famille a été décimée par les armes françaises soudain retournées, les armes

de l’Algérie française. Ces troupes du général Duval, ces chefs, dont la plupart n’avaient pu s’opposer aux puissances de l’Axe, ces miliciens exemptés de batailles, ces tueurs, se sont déchaînés un jour de victoire contre un peuple dont le seul crime était de réclamer un peu plus de justice.»

Jean-Marie Lamblard

 

La torture déjà !

«J’ai été arrêté le 3 mai 1945. J’ai été alors extrait de la prison civile, conduit à Châteauneuf où j’ai subi plusieurs formes de tortures : électricité, coups aux parties sensibles, suspension tout nu comme un poulet, pieds et mains liés, à l’aide d’un bâton posé sur deux tables. Un constat sera ensuite versé au dossier par Maître Thuveny…Le tribunal prononcera quand même à mon encontre deux peines de prison fermes. Il faut souligner que la manifestaion du 1er mai a eu lieu à l’échelle nationale, selon les directives reçues. Dans l’Oranie, des manifestations semblables ont eu lieu aussi à Sidi Bel Abbes, Tlemcen, Mostaganem, Saïda, Relizane, Tiaret… mais c’est à Oran et Alger qu’on a compté les premières victimes de ce mois de mai 1945.»

Souiyah Lahouari (Oran)

 

«Ici à Dellys, il n’y avait point de manifestation le 8 mai 1945. Sauf que cette date devait servir à la prise de la caserne par des soldats musulmans avec, à leur tête le capitaine Hamida qui avait pour mission de s’emparer des armes et de gagner le maquis. L’ordre de surseoir à la mission a été transmis par le colonel Ouamrane. Cela n’a pas empêché qu’il y ait plus de 100 arrestations. Personnellement, je suis resté 54 jours entre les mains de la police, à la prison de Tizi-Ouzou et de Tigzirt où j’ai subi toutes sortes de tortures. J’ai subi ces tortures dans ma chair et je ne les ai jamais oubliées jusqu’à ce jour.»

Mohammed Fertouni (Dellys)

 

 

«Arrivés au village d’El-Ouricia, nous ne dûmes notre salut que grâce à la conscience professionnelle d’un gendarme français de notre escorte qui refusa de nous laisser à la merci d’un sous-officier de la légion qui envisageait de mettre fin à nos jours. Une fois à Sétif, plus de 500 détenus étaient entassés dans un cachot insalubre qui sentait la puanteur et l’odeur nauséabonde des tinettes… Combien de malheureux ne purent résister à ce jour inhumain ainsi qu’aux tortures de l’interrogatoire ? De la salle des tortures, face au camp, nous entendions durant des heures entières des hurlements d’hommes qu’on ne peut jamais oublier quand on les a entendus une seule fois. Il nous arrivait en pleine nuit d’être réveillés par des pleurs et des lamentations ayant pour cause le décès d’un détenu…Un autre moment aussi dramatique était celui où certains colons, accompagnés de gendarmes, venaient reconnaître leurs « proies » ; nous passions alors en file indienne devant eux et il suffisait d’un peste pour que la victime expiatoire soit invitée à suivre ses bourreaux, souvent pour l’exécution sommaire. Tel fut le cas du chahid Abdelkader Benallègue qui fut extrait du camp un soir pour être exécuté sans jugement ni procès.»

Lahoussine Dib (Aïn El-Kebira)

 

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