Semaine du  10 au 16 mai 2006

Pragmatisme économique

Finie la chasse gardée ?

 

 
 
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Pragmatisme économique

Finie la chasse gardée ?

La semaine écoulée a été riche en enseignements. La conception selon laquelle l’Algérie ne doit regarder que vers l’Europe, en particulier vers la France, pour développer ses relations économiques et attirer des investissements, s’effrite de plus en plus. La délégation des Emirats arabes unis vient de donner l’exemple. Entre les cinq accords de coopération signés mercredi avec ce pays et le «vrai désir de travailler ensemble» sous forme de «promesses» de la part du MEDEF français, il n’y a pas photo. La réalité nous montre qu’il est peut-être temps que l’Algérie en finisse une fois pour toutes avec les idées reçues concernant de prétendues «relations économiques privilégiées» avec certains pays en négligeant le reste de la planète.

L’actualité économique aussi bien que l’histoire récente des Investissements directs étrangers (IDE) hors hydrocarbures en Algérie confirme cette nécessité de changement d’attitude des élites gouvernantes, médias et autres faiseurs d’opinions.

Quelques rappels nécessaires. Nous sommes en juillet 2001. Orascom vient d’acquérir la deuxième licence de téléphonie mobile. La compagnie égyptienne a décroché cette licence loin devant le Français Orange Telecom et l’Espagnol Telefonica (qui a finalement jeté l’éponge) en offrant 737 millions de dollars contre 422 millions proposés par le concurrent français. La transparence de l’appel d’offres avait même fait l’objet d’éloges de la part de la Banque mondiale. Mais chez nous, des voix s’étaient élevées pour discréditer l’opération. D’abord en tentant de jeter le doute sur sa transparence, ensuite en essayant de dénigrer l’opérateur gagnant dont le seul tort était d’être Arabe !

Des «spécialistes» se succédaient dans les colonnes de quelques titres de la presse écrite privée présentant les dirigeants d’Orascom comme des arnaqueurs. «Orascom aura du mal à payer la première tranche de ses 737 millions de dollars et bientôt, sa fragilité financière, ses lacunes techniques et ses investissements aussi douteux que ratés dans d'autres pays alimenteront articles de presse et commentaires», écrivait une consœur dans un quotidien national devenu vite — avant de disparaître de la scène médiatique — client de la publicité d’Orascom Telecom Algérie (OTA).

On laissait également entendre qu’Orascom n’avait pas les capacités technologiques pour répondre aux exigences du cahier des charges. Comme si les concurrents de l’Egyptien étaient eux-mêmes fabricants de la technologie nécessaire à un réseau GSM. Les «spécialistes» feignaient d’oublier que la plupart des opérateurs de téléphonie mobile ne sont pas des détenteurs de technologies mais juste des clients de grands constructeurs. D’ailleurs, ces derniers ne s’aventurent jamais à se lancer dans les services de téléphonie mobile, ils se contentent de vendre des équipements à des opérateurs qui veulent lancer les services de téléphonie mobile.

Le flagrant parti pris des détracteurs d’OTA montre à quel point, au sein de l’administration algérienne, il existe des «poches de résistance» contre tout changement en faveur d’une réelle ouverture économique du pays et non pas le maintien sous tutelle d’une puissance occidentale. Sinon, comment expliquer le tapage médiatique contre l’opérateur égyptien alors qu’il avait proposé 315 millions de dollars de plus que le concurrent français ?

Bref, le feuilleton Orascom a été entretenu par quelques titres de la presse écrite pendant près d’une année. Les vocables utilisés dans certains articles étaient à la limite du racisme. Ces «Bédouins» venus investir un terrain voulu comme une chasse gardée de quelques pays occidentaux (la France en particulier), dérangent énormément.

Les choses ont quand même commencé à se calmer pour des raisons publicitaires. La leçon a été apprise. La venue d’un troisième opérateur arabe dans la téléphonie mobile (Wataniya) n’a suscité aucune animosité.

Pourtant, en attendant d’hypothétiques investissements français en Algérie, les investissements arabes ne se sont pas fait attendre. Selon les chiffres de l’Agence nationale de développement de l’investissement (ANDI), entre 1997 et 2004, plus de 200 projets d’investissement, totalisant 300 milliards de dinars (environ 3 milliards de dollars) provenaient d’investisseurs arabes. Outre la télécommunication mobile à qui reviennent les deux tiers du montant, plusieurs autres secteurs d’activités sont concernés par ces investissements arabes en Algérie. Il s’agit des services bancaires, de l’industrie du ciment, de la pharmacie et de la promotion immobilière. Cependant, les investissements arabes n’ont pas été suffisamment mis en valeur. Imaginez un seul instant la quantité des articles de presse favorables qu’aurait suscité l’investissement de plusieurs dizaines de millions de dollars qu’une entreprise occidentale aurait consenti pour la construction d’une usine de ciment en Algérie. Et bien, l’investissement réalisé par Orascom dans l’usine de ciment Algerian Cement Company (ACC) à M’sila, n’a pas bénéficié de la médiatisation qu’il fallait. D’ailleurs, Natheem Sabbah, président de Sabbah Invest Services, a eu raison de préciser, lors de la conférence de presse animée par le président du FCE, Omar Ramdane  annonçant la tenue du 10e congrès des hommes d’affaires arabes à Alger en novembre prochain, que «les investisseurs arabes n’ont pas attendu l’amélioration de la situation sécuritaire pour venir en Algérie». «Les premiers investissements datent de 1996», avait-il ajouté.

Il ne s’agit bien évidemment pas de plaider pour une orientation vers les hommes d’affaires arabes, mais de dire que l’Algérie a beaucoup perdu en ne regardant que vers l’Europe. «Nous avons dans le passé regardé uniquement vers l’Europe. Il est temps de voir vers les pays arabes afin d’attirer le maximum d’investissements, d’autant que nous avons de quoi valoriser l’Algérie avec la réussite des investissements arabes déjà réalisés en Algérie dans les secteurs de la téléphonie, de l’industrie et des services», avait déclaré Omar Ramdane en entamant le point de presse.

A en croire le quotidien El Khabar (édition du 6 mai 2006), «l’Algérie a perdu 20 milliards de dollars d’investissements arabes à cause de la bureaucratie». Selon la source de la rédactrice de l’article, le président de la République aurait même décidé de prendre en charge personnellement le dossier des investissements arabes pour qui l’Algérie est difficilement accessible à cause de la «bureaucratie».

Une bureaucratie qui empêche le pays de drainer plusieurs milliards de dollars d’investissements directs est tout aussi criminelle que le terrorisme qui a sévi durant la décennie rouge. Elle mérite qu’on sévisse contre elle avec la plus grande fermeté. Il est indigne pour un pays de laisser filer des investissements de plusieurs dizaines de millions de dollars pour des faux problèmes de foncier industriel. Il est tout aussi incompréhensible, pour un pays qui prétend vouloir attirer le maximum d’investissements, de continuer à produire une information économique destinée à des opérateurs étrangers uniquement en langue française. Cette préférence serait compréhensible si les investisseurs français se bousculaient au portillon ; il n’en est malheureusement rien. Cette question de la langue a, d’ailleurs, été franchement abordée par les rédacteurs du rapport Emerging Algeria 2006 édité récemment par l’Oxford Business Group qui considère qu’une plus grande ouverture de l’Algérie passe inévitablement par l’usage de l’anglais comme langue de communication économique.

Il reste à espérer que le pragmatisme économique l’emportera sur la pratique de la chasse gardée que des bureaucrates algériens semblent entretenir contre tout bon sens. Il y a assez de place et d’opportunités d’investissement en Algérie pour des milliers d’opérateurs de toutes nationalités.

Abdelkader Djalil

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