Semaine du 11 au 17 mai 2005

 

“Poésie contemporaine des deux rives”

Les passerelles de la tolérance

 

 
 
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“Poésie contemporaine des deux rives”

Les passerelles de la tolérance

“Il y a suffisamment d’Algériens qui ont envie que ce pays soit un pays où l’on puisse travailler, où l’on puisse s’épanouir et où les jeunes arrêtent de rêver soit du Moyen-Orient, soit de l’Australie.”

Mahfoud Boucebci, psychiatre (26 juin 1991)

 

Le second numéro (*) de la revue de poésie 12x2 de la Fondation Mahfoud-Boucebci est enfin mis en vente ! La revue, qui se veut un lien entre les cultures des deux rives de la Méditerranée et d’ailleurs, a réuni cette fois douze poètes algériens et douze poètes belges – le numéro 1 avait, pour rappel, rassemblé 12 poètes algériens et 12 autres français.

En 2003, la Fondation Boucebci applaudissait à l’apparition de son nouveau-né : “Depuis deux années, nous en rêvions. Abderrahmane Djelfaoui et Téric Boucebci ont mobilisé ceux qui croient en la poésie, et du rêve, nous sommes passés à la réalité.” Vingt-deux mois après, la revue poétique donne “aux pages des uns et des autres (…) une senteur d’écorce solidaire de l’être”, comme le signale en introduction Abderrahmane Djelfaoui, en invitant autour de son généreux menu d’autres amis de Suisse, de France et des Etats-Unis, pour raconter l’histoire de la solidarité de l’”après-séisme”. Le deuxième numéro consacre également une page de recueillement à la mémoire d’un de nos grands poètes, Djamel Amrani, qui nous a quittés dernièrement à l’âge de 70 ans.

Celui qui a été primé de la médaille Pablo-Neruda en 2004 et du prix des librairies au 9e Salon international du livre d’Alger, nous a dédié son île, avant de nous quitter :

“Mon île tient dans ta main

Dans ton commandement

J’appareille à ton cri

A ton mal (…)

ô ma vie âgée d’un jour !

Douce insolence frappe

De la fronde des mirages…”

La parole est ensuite cédée aux autres poètes algériens. D’emblée, Ouahiba Aboun Adjali s’éclaircit la voix, avant de confier d’un trait : “L’écriture est un acte de privilège et un bonheur aigu. Il fut pendant une décennie un danger mortel. Défaillir cent fois. Mourir d’écrire. Mourir de ne pas écrire. Mourir de se taire. Mourir de porter ses mots comme un enfant dont la naissance consacrera sa mort…” Elle ne sait parler, écrire, aimer et espérer qu’à travers Alger, insiste-t-elle :

“Répandue dans les oiseaux du béton

Et l’asphalte chaud

Pain perdu et répandu

Répandue perdue

Mémoire fuselage et couteau

Mémoire bateau à fleur d’eau.” 

Ismaïl Abdoun tente de récupérer toutes ses “sèves anciennes de palmier nain” et, dans sa longue marche regarde, amusé, l’empreinte de ses semelles sur le goudron. “J’avais peut-être des souliers… Mais c’est un détail sans grande importance car le goudron c’est MA MEMOIRE”, dit-il, en jurant de ne pas dormir : “L’insomnie terrain des clartés seule pourra m’aider à crever l’obstacle des monstres (…). Juste le temps de mettre au point la topographie de ma mémoire future…”

Les poètes Mohand Abouda et Younil accourent avec leurs propres mots, pour nous fouetter avec leurs voix à l’unisson :

“Eclats de mots, vibrations de silences,

Couleurs et icônes sonores.

Sur la nappe fine tout un gibier alenti,

Des fleurs lourdes pour agrémenter leur mort,

Et des oraisons moqueuses

Au rassemblement des prêtres,

Leurs mains sans couteau

Découpant sous la table de câlines victimes.” 

D’autres poètes algériens rejoignent encore, un à un, le carrefour de la solitude et du partage…

El-Mahdi Acherchour interroge la vie sacrifiée dans l’errance de “ce qui meurt avant le cri”. Téric Boucebci prend les bras de l’enfant qui “parle de l’amour, de sa force d’aimer”, puis contemple “les lunes blanches” qui s’enroulent dans les rêves, avant de s’imprégner des “senteurs de vie”. Abderrahmane Djelfaoui préfère, quant à lui, descendre à Séraïdi, “ce cimetière d’un autre âge”, où des destins étranges se croisent et où “les fougères roussissent l’éternité de peine”. Mohamed El-Ouahed l’infidèle, vouant amour à sa femme et passion à la poésie, court répandre “l’héritage de la paix” pour qu’enfin “vive en concorde l’espoir recouvré”. Nasséra Halou caresse “les veines d’un vieillard”, pleure un moment “la présence absence de la paix”, mais trouve finalement son “bonheur d’exister” en tant que femme. Pourtant, Zineb Laouedj, compatissante avec “Nouara la folle”, grogne au souvenir de ces “temps maudits” :

“Elle a révélé

Qu’en ces temps maudits

Le frère n’est plus frère

De sa femme

Ni frère de sa sœur.”

De son côté, Habib Tengour s’anime devant les “querelles segmentaires”, s’adresse à son “Autre je” avant de s’en aller “écrire dans la langue de l’autre”. Enfin Mourad Yellès, l’âme errant “entre deux eaux, entre deux larmes”, s’engage à surprendre “dans l’écume verte, sous une lune de cire, le vieil homme et l’éléphant”.

Mais, ce n’est pas tout : le second numéro de la revue de poésie de la Fondation Mahfoud-Boucebci a choisi trois poèmes inédits de Jean Sénac, qui datent de 1950. Des poèmes dédiés au Mot l’oiseau, à l’Eloge de l’arbre et à l’Histoire de l’arbre. Dans cette dernière ode, Sénac écrit, entre autres :

“L’arbre connaît la santé

Les choses éternelles

La malice du jour

L’unité de la nuit

L’arbre chante

Ses secrets

Personne ne les connaît

Et quand il veut les donner

Personne ne veut les prendre…”

La seconde partie de la revue est consacrée aux douze poètes belges. Dans plus d’une soixantaine de pages, le lecteur a droit à un langage où se mêlent le souffle, les ombres, la solitude, l’angoisse, la colère et le désordre d’être… Tout un univers de mots humains à la fois tendres, provocateurs et meurtris, qui plonge dans d’innombrables labyrinthes pour interroger les nomadismes, interpeller le cœur de la mémoire, confier les incertitudes, les espoirs et les “légères apocalypses”, et pourquoi pas rire des plaies découvertes. En bref, des mots qui appellent le chant, l’étonnement, la consolation, la solidarité, l’amour et la liberté.

Pour ce qui est de la partie sur l’”après séisme”, le verbe soupire, s’associe à la douleur des sinistrés, en promettant de nouveaux chants d’oiseaux.

Le poète Jean-Max Tixier annonce avec une franchise déconcertante :

“L’avenir cette fissure

Au cœur des hommes

Engloutit chaque jour

Un peu plus de rêves…” 

Que dire donc en conclusion ? Dans un environnement national qui reprend vie, mais où le secteur de la culture continue à être relégué au second plan, l’unique revue poétique, 12x2, s’impose non seulement par le courage de ses promoteurs, mais aussi et surtout par la qualité de son contenu et les passerelles qu’elle crée avec les autres cultures. La Fondation Boucebci, restée fidèle à la démarche du professeur Mahfoud Boucebci – lâchement assassiné le 15 juin 1993 – a réussi le pari de mettre en avant le lien étroit entre la santé mentale et la culture. Un grand merci aux deux promoteurs de cette belle aventure !

Z’hor Chérief

 

(*) Revue 12x2 : poésie contemporaine de deux rives, février 2005, 185 pages. Prix : 250 DA.

En vente actuellement dans les librairies Tiers-monde (place Emir-Abdelkader), Art en liberté (Kouba), Médiabook (rue Khelifa-Boukhalfa), Art et lettres (Val d’Hydra), à la rue Didouche Mourad, à Riadh El-Feth et à l’aéroport international.

 

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