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“Poésie
contemporaine des deux rives”
Les passerelles de la tolérance
“Il y a suffisamment d’Algériens qui
ont envie que ce pays soit un pays où l’on puisse travailler, où
l’on puisse s’épanouir et où les jeunes arrêtent de rêver soit du
Moyen-Orient, soit de l’Australie.”
Mahfoud Boucebci, psychiatre (26 juin
1991)
Le second numéro (*) de la revue de
poésie 12x2 de la Fondation Mahfoud-Boucebci est enfin mis en vente
! La revue, qui se veut un lien entre les cultures des deux rives de
la Méditerranée et d’ailleurs, a réuni cette fois douze poètes
algériens et douze poètes belges – le numéro 1 avait, pour rappel,
rassemblé 12 poètes algériens et 12 autres français.
En 2003, la Fondation Boucebci
applaudissait à l’apparition de son nouveau-né : “Depuis deux
années, nous en rêvions. Abderrahmane Djelfaoui et Téric Boucebci
ont mobilisé ceux qui croient en la poésie, et du rêve, nous sommes
passés à la réalité.” Vingt-deux mois après, la revue poétique donne
“aux pages des uns et des autres (…) une senteur d’écorce solidaire
de l’être”, comme le signale en introduction Abderrahmane Djelfaoui,
en invitant autour de son généreux menu d’autres amis de Suisse, de
France et des Etats-Unis, pour raconter l’histoire de la solidarité
de l’”après-séisme”. Le deuxième numéro consacre également une page
de recueillement à la mémoire d’un de nos grands poètes, Djamel
Amrani, qui nous a quittés dernièrement à l’âge de 70 ans.
Celui qui a été primé de la médaille
Pablo-Neruda en 2004 et du prix des librairies au 9e Salon
international du livre d’Alger, nous a dédié son île, avant de nous
quitter :
“Mon île tient dans ta main
Dans ton commandement
J’appareille à ton cri
A ton mal (…)
ô ma vie âgée d’un jour !
Douce insolence frappe
De la fronde des mirages…”
La parole est ensuite cédée aux autres
poètes algériens. D’emblée, Ouahiba Aboun Adjali s’éclaircit la
voix, avant de confier d’un trait : “L’écriture est un acte de
privilège et un bonheur aigu. Il fut pendant une décennie un danger
mortel. Défaillir cent fois. Mourir d’écrire. Mourir de ne pas
écrire. Mourir de se taire. Mourir de porter ses mots comme un
enfant dont la naissance consacrera sa mort…” Elle ne sait parler,
écrire, aimer et espérer qu’à travers Alger, insiste-t-elle :
“Répandue dans les oiseaux du béton
Et l’asphalte chaud
Pain perdu et répandu
Répandue perdue
Mémoire fuselage et couteau
Mémoire bateau à fleur d’eau.”
Ismaïl Abdoun tente de récupérer toutes
ses “sèves anciennes de palmier nain” et, dans sa longue marche
regarde, amusé, l’empreinte de ses semelles sur le goudron. “J’avais
peut-être des souliers… Mais c’est un détail sans grande importance
car le goudron c’est MA MEMOIRE”, dit-il, en jurant de ne pas dormir
: “L’insomnie terrain des clartés seule pourra m’aider à crever
l’obstacle des monstres (…). Juste le temps de mettre au point la
topographie de ma mémoire future…”
Les poètes Mohand Abouda et Younil
accourent avec leurs propres mots, pour nous fouetter avec leurs
voix à l’unisson :
“Eclats de mots, vibrations de
silences,
Couleurs et icônes sonores.
Sur la nappe fine tout un gibier
alenti,
Des fleurs lourdes pour agrémenter leur
mort,
Et des oraisons moqueuses
Au rassemblement des prêtres,
Leurs mains sans couteau
Découpant sous la table de câlines
victimes.”
D’autres poètes algériens rejoignent
encore, un à un, le carrefour de la solitude et du partage…
El-Mahdi Acherchour interroge la vie
sacrifiée dans l’errance de “ce qui meurt avant le cri”. Téric
Boucebci prend les bras de l’enfant qui “parle de l’amour, de sa
force d’aimer”, puis contemple “les lunes blanches” qui s’enroulent
dans les rêves, avant de s’imprégner des “senteurs de vie”.
Abderrahmane Djelfaoui préfère, quant à lui, descendre à Séraïdi,
“ce cimetière d’un autre âge”, où des destins étranges se croisent
et où “les fougères roussissent l’éternité de peine”. Mohamed
El-Ouahed l’infidèle, vouant amour à sa femme et passion à la
poésie, court répandre “l’héritage de la paix” pour qu’enfin “vive
en concorde l’espoir recouvré”. Nasséra Halou caresse “les veines
d’un vieillard”, pleure un moment “la présence absence de la paix”,
mais trouve finalement son “bonheur d’exister” en tant que femme.
Pourtant, Zineb Laouedj, compatissante avec “Nouara la folle”,
grogne au souvenir de ces “temps maudits” :
“Elle a révélé
Qu’en ces temps maudits
Le frère n’est plus frère
De sa femme
Ni frère de sa sœur.”
De son côté, Habib Tengour s’anime
devant les “querelles segmentaires”, s’adresse à son “Autre je”
avant de s’en aller “écrire dans la langue de l’autre”. Enfin Mourad
Yellès, l’âme errant “entre deux eaux, entre deux larmes”, s’engage
à surprendre “dans l’écume verte, sous une lune de cire, le vieil
homme et l’éléphant”.
Mais, ce n’est pas tout : le second
numéro de la revue de poésie de la Fondation Mahfoud-Boucebci a
choisi trois poèmes inédits de Jean Sénac, qui datent de 1950. Des
poèmes dédiés au Mot l’oiseau, à l’Eloge de l’arbre et à l’Histoire
de l’arbre. Dans cette dernière ode, Sénac écrit, entre autres :
“L’arbre connaît la santé
Les choses éternelles
La malice du jour
L’unité de la nuit
L’arbre chante
Ses secrets
Personne ne les connaît
Et quand il veut les donner
Personne ne veut les prendre…”
La seconde partie de la revue est
consacrée aux douze poètes belges. Dans plus d’une soixantaine de
pages, le lecteur a droit à un langage où se mêlent le souffle, les
ombres, la solitude, l’angoisse, la colère et le désordre d’être…
Tout un univers de mots humains à la fois tendres, provocateurs et
meurtris, qui plonge dans d’innombrables labyrinthes pour interroger
les nomadismes, interpeller le cœur de la mémoire, confier les
incertitudes, les espoirs et les “légères apocalypses”, et pourquoi
pas rire des plaies découvertes. En bref, des mots qui appellent le
chant, l’étonnement, la consolation, la solidarité, l’amour et la
liberté.
Pour ce qui est de la partie sur
l’”après séisme”, le verbe soupire, s’associe à la douleur des
sinistrés, en promettant de nouveaux chants d’oiseaux.
Le poète Jean-Max Tixier annonce avec
une franchise déconcertante :
“L’avenir cette fissure
Au cœur des hommes
Engloutit chaque jour
Un peu plus de rêves…”
Que dire donc en conclusion ? Dans un
environnement national qui reprend vie, mais où le secteur de la
culture continue à être relégué au second plan, l’unique revue
poétique, 12x2, s’impose non seulement par le courage de ses
promoteurs, mais aussi et surtout par la qualité de son contenu et
les passerelles qu’elle crée avec les autres cultures. La Fondation
Boucebci, restée fidèle à la démarche du professeur Mahfoud Boucebci
– lâchement assassiné le 15 juin 1993 – a réussi le pari de mettre
en avant le lien étroit entre la santé mentale et la culture. Un
grand merci aux deux promoteurs de cette belle aventure !
Z’hor Chérief
(*) Revue 12x2 : poésie contemporaine
de deux rives, février 2005, 185 pages. Prix : 250 DA.
En vente actuellement dans les
librairies Tiers-monde (place Emir-Abdelkader), Art en liberté
(Kouba), Médiabook (rue Khelifa-Boukhalfa), Art et lettres (Val
d’Hydra), à la rue Didouche Mourad, à Riadh El-Feth et à l’aéroport
international.
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