Semaine du 11 au 17 mai 2005

 

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Présidence-ANP, les nouveaux rapports

 

 
 
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 Présidence-ANP, les nouveaux rapports

Les récents remaniements opérés par le président de la République à la tête de l’ANP n’ont pas manqué d’attirer l’attention des observateurs, tant du fait de leur ampleur que parce qu’ils marquent un tournant important dans ses relations avec l’institution militaire.

Un tournant, dans la mesure où le Président, qui est constitutionnellement le chef suprême des forces armées, s’attelle visiblement à s’assurer un plus grand contrôle sur elles et à s’éviter les mauvaises surprises d’un premier mandat au cours duquel il a été contraint de quasiment partager son pouvoir avec le chef d’état-major de l’époque.

Une situation certes très inconfortable pour un chef d’Etat quel qu’il soit, mais qui se caractérise en Algérie par le fait que l’institution militaire a toujours été d’une façon ou d’une autre le vrai maître du jeu et ce, malgré les nombreux artifices mis en place pour cacher cette réalité.

Une fonction plus qu’un choix

Précisons toutefois que l’Algérie n’est pas le seul pays au monde où l’armée pèse d’un grand poids dans la vie politique et où elle conditionne un certain nombre de choix stratégiques tant sur les plans diplomatique et économique que social. La seule différence étant que dans les Etats installés de longue date, l’institution militaire a eu tout le temps de se ménager des voies de communication et de dialogue avec le reste des institutions. Et il n’est un secret pour personne que la dernière intervention militaire américaine en Irak, comme du reste avant cela en Afghanistan, c’est le complexe militaro-industriel qui a pesé de tout son poids pour lancer l’Amérique dans une aventure qui profite exclusivement à la haute hiérarchie militaire et à ses partenaires dans l’industrie et la finance. Même chose pour l’ensemble des autres grandes démocraties dans le monde où l’institution militaire a su s’adapter aux nécessités démocratiques en organisant de mille et une façon des rapports de prééminence sur l’ensemble de la société en donnant l’illusion de se prêter au jeu démocratique alors qu’elle ne fait que le contourner. L’exemple de la soumission des politiques au diktat des militaires dans l’affaire dite des armes de destruction massive en Irak étant l’illustration la plus spectaculaire de ce type de rapports.

Cela pour dire qu’il n’existe en réalité aucun pays au monde, du moins jusqu’à l’heure d’aujourd’hui, où l’armée soit réellement en retrait par rapport aux questions les plus sensibles qui engagent l’avenir de la nation tout entière. Une problématique qui ne peut évidemment pas être évacuée en Algérie où les processus de maturation des rapports entre le civil et le militaire ne sont pas encore terminés et où il faut évidemment se garder d’aller trop vite en besogne en s’attelant à renvoyer l’armée dans les casernes sans que les voies de communication normales n’aient été ouvertes entre les deux versants du pouvoir. Tant il s’est toujours avéré inutile de proclamer la suprématie du civil sur le militaire, là où il n’a toujours été question que d’un juste équilibre entre les deux. D’ailleurs, à chaque fois que le civil a tenté de forcer la nature en se posant en détenteur exclusif du pouvoir, cela a occasionné de graves crises qui ne sont pas tant dues au fait que le militaire conteste réellement cette façon de voir les choses qu’au fait que les choses ne peuvent pas marcher ainsi. Une direction exclusivement civile des affaires étant une chose si difficile à réaliser qu’évoquer seulement une possible dichotomie entre le civil et le militaire revient quasiment à tenter de faire bouger les muscles d’un corps tout en voulant se passer du squelette. Et il n’échappera évidemment à personne qu’il est tout à fait illusoire de songer à vouloir établir une hiérarchie dans l’importance de la masse musculaire par rapport à la structure osseuse ou l’inverse. Le tout étant évidemment dans la manière de faire en sorte que les deux masses évoluent de façon harmonieuse dans l’intérêt de l’organisme tout entier.

Un épisode malheureux

La suprématie historique du militaire sur le civil venant de ce que le premier tient debout une carcasse qui, sans cela, s’effondrerait immédiatement. La discipline, la rigueur même relative qui règnent dans l’institution militaire étant en réalité les véritables facteurs qui rendent cette dernière aussi indispensable à l’ensemble institutionnel, bien plus d’ailleurs que l’usage de la force. Car il s’agit de ne pas s’y tromper. Ce n’est pas la force brutale qui a imposé l’armée comme facteur d’équilibre et de stabilité dans les différents sociétés à travers l’histoire, mais son organisation et sa capacité à servir de bouclier aussi bien que d’armature rigide à l’Etat.

Inutile donc de revenir sur l’épisode malheureux de l’énonciation d’un principe qui a tout de suite connu un destin pour le moins contrarié et qui consista, au congrès de la Soummam, à décréter la suprématie du politique sur le militaire. Un épisode d’autant plus malheureux que les concepteurs de cet axiome étaient eux-mêmes des militaires évoluant en milieu urbain, qui cumulaient la qualité de politiques et qui ont également été les créateurs de la première organisation des structures militaires du jeune Etat algérien en gestation. Une dichotomie dont nous avons de la peine à saisir les motivations aujourd’hui, à supposer que ces motivations aient jamais existé tant il apparaît comme plus que probable que ce principe répondait plus à un besoin de donner une apparence démocratique au mouvement de libération en guerre contre la France qu’à celui d’établir un ordre de prééminence entre le politique et le militaire. Cela est d’autant plus vrai que Larbi Ben M’hidi et Abane Ramdane, à l’instar des autres chefs de région, possédaient tous le grade de colonel de l’ALN et étaient en froid avec les politiques installés au Caire. On imagine mal alors comment des officiers supérieurs d’une armée en guerre décident de leur propre chef de se mettre sous la coupe de politiques dont ils ont constamment contesté l’autorité. La seule explication logique à cet épais mystère étant de toute évidence le besoin de répondre positivement à une consommation extérieure faite d’une opinion internationale à qui le gouvernement français tentait de faire croire que le FLN-ALN était une entité communiste entièrement militarisée soupçonnée de vouloir instaurer une dictature militaire sitôt l’indépendance du pays obtenue.

 

Un simple partage des rôles

Nous noterons d’ailleurs qu’une pareille problématique n’existe dans quasiment aucun Etat au monde, où les relations entre militaires et civils ne se gèrent jamais sur le mode de la prééminence, mais plutôt sur celui de la complémentarité. Les dictatures militaires instaurées en Amérique Latine et en Afrique au cours des années soixante et soixante-dix étant généralement installées au pouvoir aussi bien par les puissances occidentales démocratiques que par les oligarchies locales désireuses de museler un front social intérieur menaçant. C’est dire que la problématique d’une opposition possible entre le versant civil et le versant militaire de l’Etat n’a jamais été sérieusement posée dans aucun pays au monde, sauf en Algérie où les effets de cette malencontreuse formulation de “la prééminence du politique sur le militaire” continuent à se faire sentir jusqu’à aujourd’hui. Une parenthèse pourtant officiellement refermée au congrès du Caire du Conseil national de la révolution algérienne (CNRA) tenu l’année suivant le congrès de la Soummam, mais qui laissa son empreinte dans les traditions politiques algériennes et alimentera durablement la littérature de certains partis d’opposition, comme le FFS, qui voueront une haine tout à fait incompréhensible à l’armée de leur pays.

En réalité, la place et le rôle de l’armée est clairement codifié dans la Constitution de chaque pays et, à moins que de chercher à semer la zizanie, il est toujours très délicat de vouloir enfourcher le cheval d’un prétendu conflit entre le civil et le militaire à moins que de chercher délibérément à créer un climat de psychose au sein d’un Etat donné. Cela ne signifie pas pour autant que ne se pose jamais un problème de réglage entre les deux, mais cela se limite toujours à n’être que cela, c’est-à-dire un simple problème de réglage. Tant il est vrai que l’institution militaire répugne toujours à se mettre au devant de la scène, même lorsqu’elle se trouve dans des situations où, pour des raisons bien précises, elle est obligée d’assumer une part importante de pouvoir. Son souci le plus immédiat, dans ce cas, étant généralement de chercher le meilleur moyen de remettre au plus tôt ce pouvoir aux civils.

Nous avons vécu cette situation dès les premières heures de l’indépendance, au cours desquelles la crise politique qui secoua le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) laissa le pays sans direction politique unifiée et contraint l’armée à rester seule face à la population. Au lieu de se saisir de l’aubaine, les militaires tentèrent au contraire par tous les moyens de trouver un Président crédible et n’hésitèrent pas à mettre au pouvoir un homme qui n’était pourtant pas connu pour aimer l’armée. Et ce n’est qu’au moment où il devenait clair pour tout le monde que le pays était en train de sombrer dans l’improvisation et l’anarchie que l’armée prit directement les commandes, avec tous les inconvénients que peut susciter une pareille situation et surtout avec cette difficulté à sortir alors du piège d’un exercice prolongé du pouvoir. En Algérie, l’exercice aura tout de même duré plus de vingt-six ans, même s’il faut préciser tout de suite que ni le colonel Houari Boumediène ni après lui le colonel Chadli Bendjedid n’ont véritablement exercé le pouvoir au nom de l’armée. Ce qui, en réalité, ne veut strictement rien dire puisque l’armée n’est nullement un parti ou un groupement d’intérêts au sens scientifique du terme. La source du pouvoir ayant été, de 1965 à 1978, le fameux Conseil de la Révolution, qui regroupait aussi bien des représentants des différentes régions du pays que les groupes socioéconomiques les plus influents alors en constitution. Tandis qu’à partir de 1978, la source du pouvoir sera sans conteste le FLN qui prendra une place prédominante dans l’ensemble des institutions y compris au sein de l’armée, dont quelques officiers seront pendant de longues années des membres de son Comité central.

L’ANP auront donc été, nous l’aurons compris, une espèce d’attelle dont le rôle essentiel – si ce n’est unique – aura été de soutenir un organisme encore incapable de se structurer autour de son versant civil. Il ne fait aucun doute, à ce niveau-là, que des militaires ont largement profité de la proximité de l’institution à laquelle ils appartiennent avec le pouvoir, pour se ménager des positions matérielles plus que confortables, mais ce ne sont là que des comportements et des agissements strictement personnels qui n’engagent en rien l’armée tout entière.

 

L’épisode Lamari

C’est pour toutes ces raisons qu’il paraît assez risqué de baser une quelconque analyse sur les rapports entre le président Abdelaziz Bouteflika et l’institution militaire sous l’angle d’un éventuel désaccord entre la présidence de la République et l’armée. Cela est d’autant plus risqué que, comme dans la quasi-totalité des Etats de la planète, en Algérie, le président de la République est en même temps le chef suprême des forces armées et qu’il possède constitutionnellement le pouvoir de gérer à sa convenance le fonctionnement de cette institution. Seulement, comme pour le reste des institutions de la République, il doit veiller à y assurer les équilibres régionaux, sociaux et politiques qui traduisent le mieux les équilibres qui existent au sein de la société tout entière, tout en s’éloignant autant que possible de toute considération à caractère idéologique sachant ce que les clivages idéologiques sont capables d’occasionner comme dégâts dans un corps qui a besoin plus que tout d’unité.

L’épisode du désaccord entre Abdelaziz Bouteflika, candidat à un second mandat, et Mohamed Lamari, chef d’état-major de l’ANP, n’étant d’ailleurs pas à classer dans le cadre d’un conflit entre deux institutions, mais dans une catégorie bien plus triviale qui concerne la difficulté pour l’Etat algérien de passer d’une situation où l’armée fait office de béquille à celle où elle doit retrouver son rôle d’armature. Il s’est avéré que la chose n’était pas si simple que cela parce que la catégorie de militaires que nous avons évoquée plus haut et dont nous avons dit qu’elle avait profité de sa position dans l’Etat pour se transformer en caste dominante, refusa tout net un changement de statut qui devait la priver d’un accès direct et autoritaire à la rente pétrolière. Entre un candidat qui promettait de leur fermer les robinets au nez et un autre candidat qui leur promettait de maintenir le système en l’état, la caste des profiteurs en uniformes a évidemment choisi le second alors que le reste de l’armée a préféré l’option d’un Président qui aurait le courage de mettre un terme à ce système de ponctions autoritaires. Même si le risque était grand de voir un Président civil non inféodé à un quelconque groupe de militaires faire pencher la balance vers d’autres groupes de prédation, locaux ou étrangers. L’essentiel étant, dans un premier temps, pour l’institution militaire, de se couper des voies dangereuses de la prédation économique et financière. Etape globalement achevée avec l’élection, en avril 2004, de Abdelaziz Bouteflika qui signifiera clairement au haut commandement militaire la fin de l’époque des coups de téléphone autoritaires grâce auxquels certains officiers indélicats ont réussi à se bâtir des fortunes colossales par prête-noms interposés. Mais étape aussi pleine d’incertitudes dans la mesure où le pouvoir civil comporte lui aussi d’importantes poches de prédation occupées par des individus sans foi ni loi qui, profitant également de leur proximité avec le nouveau centre de décision unique qu’est à présent la présidence de la République, s’occupent depuis un moment déjà à bouleverser les rapports de force financiers et économiques dans le pays pour constituer de nouveaux pôles de pouvoir destinés à dominer ceux qui existent déjà.

Abderrahmane Mahmoudi

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