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Présidence-ANP,
les nouveaux rapports
Les récents remaniements opérés par le
président de la République à la tête de l’ANP n’ont pas manqué
d’attirer l’attention des observateurs, tant du fait de leur ampleur
que parce qu’ils marquent un tournant important dans ses relations
avec l’institution militaire.
Un tournant, dans la mesure où le
Président, qui est constitutionnellement le chef suprême des forces
armées, s’attelle visiblement à s’assurer un plus grand contrôle sur
elles et à s’éviter les mauvaises surprises d’un premier mandat au
cours duquel il a été contraint de quasiment partager son pouvoir
avec le chef d’état-major de l’époque.
Une situation certes très inconfortable
pour un chef d’Etat quel qu’il soit, mais qui se caractérise en
Algérie par le fait que l’institution militaire a toujours été d’une
façon ou d’une autre le vrai maître du jeu et ce, malgré les
nombreux artifices mis en place pour cacher cette réalité.
Une fonction plus qu’un choix
Précisons toutefois que l’Algérie n’est
pas le seul pays au monde où l’armée pèse d’un grand poids dans la
vie politique et où elle conditionne un certain nombre de choix
stratégiques tant sur les plans diplomatique et économique que
social. La seule différence étant que dans les Etats installés de
longue date, l’institution militaire a eu tout le temps de se
ménager des voies de communication et de dialogue avec le reste des
institutions. Et il n’est un secret pour personne que la dernière
intervention militaire américaine en Irak, comme du reste avant cela
en Afghanistan, c’est le complexe militaro-industriel qui a pesé de
tout son poids pour lancer l’Amérique dans une aventure qui profite
exclusivement à la haute hiérarchie militaire et à ses partenaires
dans l’industrie et la finance. Même chose pour l’ensemble des
autres grandes démocraties dans le monde où l’institution militaire
a su s’adapter aux nécessités démocratiques en organisant de mille
et une façon des rapports de prééminence sur l’ensemble de la
société en donnant l’illusion de se prêter au jeu démocratique alors
qu’elle ne fait que le contourner. L’exemple de la soumission des
politiques au diktat des militaires dans l’affaire dite des armes de
destruction massive en Irak étant l’illustration la plus
spectaculaire de ce type de rapports.
Cela pour dire qu’il n’existe en
réalité aucun pays au monde, du moins jusqu’à l’heure d’aujourd’hui,
où l’armée soit réellement en retrait par rapport aux questions les
plus sensibles qui engagent l’avenir de la nation tout entière. Une
problématique qui ne peut évidemment pas être évacuée en Algérie où
les processus de maturation des rapports entre le civil et le
militaire ne sont pas encore terminés et où il faut évidemment se
garder d’aller trop vite en besogne en s’attelant à renvoyer l’armée
dans les casernes sans que les voies de communication normales
n’aient été ouvertes entre les deux versants du pouvoir. Tant il
s’est toujours avéré inutile de proclamer la suprématie du civil sur
le militaire, là où il n’a toujours été question que d’un juste
équilibre entre les deux. D’ailleurs, à chaque fois que le civil a
tenté de forcer la nature en se posant en détenteur exclusif du
pouvoir, cela a occasionné de graves crises qui ne sont pas tant
dues au fait que le militaire conteste réellement cette façon de
voir les choses qu’au fait que les choses ne peuvent pas marcher
ainsi. Une direction exclusivement civile des affaires étant une
chose si difficile à réaliser qu’évoquer seulement une possible
dichotomie entre le civil et le militaire revient quasiment à tenter
de faire bouger les muscles d’un corps tout en voulant se passer du
squelette. Et il n’échappera évidemment à personne qu’il est tout à
fait illusoire de songer à vouloir établir une hiérarchie dans
l’importance de la masse musculaire par rapport à la structure
osseuse ou l’inverse. Le tout étant évidemment dans la manière de
faire en sorte que les deux masses évoluent de façon harmonieuse
dans l’intérêt de l’organisme tout entier.
Un épisode malheureux
La suprématie historique du militaire
sur le civil venant de ce que le premier tient debout une carcasse
qui, sans cela, s’effondrerait immédiatement. La discipline, la
rigueur même relative qui règnent dans l’institution militaire étant
en réalité les véritables facteurs qui rendent cette dernière aussi
indispensable à l’ensemble institutionnel, bien plus d’ailleurs que
l’usage de la force. Car il s’agit de ne pas s’y tromper. Ce n’est
pas la force brutale qui a imposé l’armée comme facteur d’équilibre
et de stabilité dans les différents sociétés à travers l’histoire,
mais son organisation et sa capacité à servir de bouclier aussi bien
que d’armature rigide à l’Etat.
Inutile donc de revenir sur l’épisode
malheureux de l’énonciation d’un principe qui a tout de suite connu
un destin pour le moins contrarié et qui consista, au congrès de la
Soummam, à décréter la suprématie du politique sur le militaire. Un
épisode d’autant plus malheureux que les concepteurs de cet axiome
étaient eux-mêmes des militaires évoluant en milieu urbain, qui
cumulaient la qualité de politiques et qui ont également été les
créateurs de la première organisation des structures militaires du
jeune Etat algérien en gestation. Une dichotomie dont nous avons de
la peine à saisir les motivations aujourd’hui, à supposer que ces
motivations aient jamais existé tant il apparaît comme plus que
probable que ce principe répondait plus à un besoin de donner une
apparence démocratique au mouvement de libération en guerre contre
la France qu’à celui d’établir un ordre de prééminence entre le
politique et le militaire. Cela est d’autant plus vrai que Larbi Ben
M’hidi et Abane Ramdane, à l’instar des autres chefs de région,
possédaient tous le grade de colonel de l’ALN et étaient en froid
avec les politiques installés au Caire. On imagine mal alors comment
des officiers supérieurs d’une armée en guerre décident de leur
propre chef de se mettre sous la coupe de politiques dont ils ont
constamment contesté l’autorité. La seule explication logique à cet
épais mystère étant de toute évidence le besoin de répondre
positivement à une consommation extérieure faite d’une opinion
internationale à qui le gouvernement français tentait de faire
croire que le FLN-ALN était une entité communiste entièrement
militarisée soupçonnée de vouloir instaurer une dictature militaire
sitôt l’indépendance du pays obtenue.
Un simple partage des rôles
Nous noterons d’ailleurs qu’une
pareille problématique n’existe dans quasiment aucun Etat au monde,
où les relations entre militaires et civils ne se gèrent jamais sur
le mode de la prééminence, mais plutôt sur celui de la
complémentarité. Les dictatures militaires instaurées en Amérique
Latine et en Afrique au cours des années soixante et soixante-dix
étant généralement installées au pouvoir aussi bien par les
puissances occidentales démocratiques que par les oligarchies
locales désireuses de museler un front social intérieur menaçant.
C’est dire que la problématique d’une opposition possible entre le
versant civil et le versant militaire de l’Etat n’a jamais été
sérieusement posée dans aucun pays au monde, sauf en Algérie où les
effets de cette malencontreuse formulation de “la prééminence du
politique sur le militaire” continuent à se faire sentir jusqu’à
aujourd’hui. Une parenthèse pourtant officiellement refermée au
congrès du Caire du Conseil national de la révolution algérienne (CNRA)
tenu l’année suivant le congrès de la Soummam, mais qui laissa son
empreinte dans les traditions politiques algériennes et alimentera
durablement la littérature de certains partis d’opposition, comme le
FFS, qui voueront une haine tout à fait incompréhensible à l’armée
de leur pays.
En réalité, la place et le rôle de
l’armée est clairement codifié dans la Constitution de chaque pays
et, à moins que de chercher à semer la zizanie, il est toujours très
délicat de vouloir enfourcher le cheval d’un prétendu conflit entre
le civil et le militaire à moins que de chercher délibérément à
créer un climat de psychose au sein d’un Etat donné. Cela ne
signifie pas pour autant que ne se pose jamais un problème de
réglage entre les deux, mais cela se limite toujours à n’être que
cela, c’est-à-dire un simple problème de réglage. Tant il est vrai
que l’institution militaire répugne toujours à se mettre au devant
de la scène, même lorsqu’elle se trouve dans des situations où, pour
des raisons bien précises, elle est obligée d’assumer une part
importante de pouvoir. Son souci le plus immédiat, dans ce cas,
étant généralement de chercher le meilleur moyen de remettre au plus
tôt ce pouvoir aux civils.
Nous avons vécu cette situation dès les
premières heures de l’indépendance, au cours desquelles la crise
politique qui secoua le Gouvernement provisoire de la République
algérienne (GPRA) laissa le pays sans direction politique unifiée et
contraint l’armée à rester seule face à la population. Au lieu de se
saisir de l’aubaine, les militaires tentèrent au contraire par tous
les moyens de trouver un Président crédible et n’hésitèrent pas à
mettre au pouvoir un homme qui n’était pourtant pas connu pour aimer
l’armée. Et ce n’est qu’au moment où il devenait clair pour tout le
monde que le pays était en train de sombrer dans l’improvisation et
l’anarchie que l’armée prit directement les commandes, avec tous les
inconvénients que peut susciter une pareille situation et surtout
avec cette difficulté à sortir alors du piège d’un exercice prolongé
du pouvoir. En Algérie, l’exercice aura tout de même duré plus de
vingt-six ans, même s’il faut préciser tout de suite que ni le
colonel Houari Boumediène ni après lui le colonel Chadli Bendjedid
n’ont véritablement exercé le pouvoir au nom de l’armée. Ce qui, en
réalité, ne veut strictement rien dire puisque l’armée n’est
nullement un parti ou un groupement d’intérêts au sens scientifique
du terme. La source du pouvoir ayant été, de 1965 à 1978, le fameux
Conseil de la Révolution, qui regroupait aussi bien des
représentants des différentes régions du pays que les groupes
socioéconomiques les plus influents alors en constitution. Tandis
qu’à partir de 1978, la source du pouvoir sera sans conteste le FLN
qui prendra une place prédominante dans l’ensemble des institutions
y compris au sein de l’armée, dont quelques officiers seront pendant
de longues années des membres de son Comité central.
L’ANP auront donc été, nous l’aurons
compris, une espèce d’attelle dont le rôle essentiel – si ce n’est
unique – aura été de soutenir un organisme encore incapable de se
structurer autour de son versant civil. Il ne fait aucun doute, à ce
niveau-là, que des militaires ont largement profité de la proximité
de l’institution à laquelle ils appartiennent avec le pouvoir, pour
se ménager des positions matérielles plus que confortables, mais ce
ne sont là que des comportements et des agissements strictement
personnels qui n’engagent en rien l’armée tout entière.
L’épisode Lamari
C’est pour toutes ces raisons qu’il
paraît assez risqué de baser une quelconque analyse sur les rapports
entre le président Abdelaziz Bouteflika et l’institution militaire
sous l’angle d’un éventuel désaccord entre la présidence de la
République et l’armée. Cela est d’autant plus risqué que, comme dans
la quasi-totalité des Etats de la planète, en Algérie, le président
de la République est en même temps le chef suprême des forces armées
et qu’il possède constitutionnellement le pouvoir de gérer à sa
convenance le fonctionnement de cette institution. Seulement, comme
pour le reste des institutions de la République, il doit veiller à y
assurer les équilibres régionaux, sociaux et politiques qui
traduisent le mieux les équilibres qui existent au sein de la
société tout entière, tout en s’éloignant autant que possible de
toute considération à caractère idéologique sachant ce que les
clivages idéologiques sont capables d’occasionner comme dégâts dans
un corps qui a besoin plus que tout d’unité.
L’épisode du désaccord entre Abdelaziz
Bouteflika, candidat à un second mandat, et Mohamed Lamari, chef
d’état-major de l’ANP, n’étant d’ailleurs pas à classer dans le
cadre d’un conflit entre deux institutions, mais dans une catégorie
bien plus triviale qui concerne la difficulté pour l’Etat algérien
de passer d’une situation où l’armée fait office de béquille à celle
où elle doit retrouver son rôle d’armature. Il s’est avéré que la
chose n’était pas si simple que cela parce que la catégorie de
militaires que nous avons évoquée plus haut et dont nous avons dit
qu’elle avait profité de sa position dans l’Etat pour se transformer
en caste dominante, refusa tout net un changement de statut qui
devait la priver d’un accès direct et autoritaire à la rente
pétrolière. Entre un candidat qui promettait de leur fermer les
robinets au nez et un autre candidat qui leur promettait de
maintenir le système en l’état, la caste des profiteurs en uniformes
a évidemment choisi le second alors que le reste de l’armée a
préféré l’option d’un Président qui aurait le courage de mettre un
terme à ce système de ponctions autoritaires. Même si le risque
était grand de voir un Président civil non inféodé à un quelconque
groupe de militaires faire pencher la balance vers d’autres groupes
de prédation, locaux ou étrangers. L’essentiel étant, dans un
premier temps, pour l’institution militaire, de se couper des voies
dangereuses de la prédation économique et financière. Etape
globalement achevée avec l’élection, en avril 2004, de Abdelaziz
Bouteflika qui signifiera clairement au haut commandement militaire
la fin de l’époque des coups de téléphone autoritaires grâce
auxquels certains officiers indélicats ont réussi à se bâtir des
fortunes colossales par prête-noms interposés. Mais étape aussi
pleine d’incertitudes dans la mesure où le pouvoir civil comporte
lui aussi d’importantes poches de prédation occupées par des
individus sans foi ni loi qui, profitant également de leur proximité
avec le nouveau centre de décision unique qu’est à présent la
présidence de la République, s’occupent depuis un moment déjà à
bouleverser les rapports de force financiers et économiques dans le
pays pour constituer de nouveaux pôles de pouvoir destinés à dominer
ceux qui existent déjà.
Abderrahmane Mahmoudi
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