Semaine du 11 au 17 mai 2005

 

Histoire

L’éléphant du Maghreb (suite et fin)            

 

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L’éléphant du Maghreb

Dans ce domaine encore, c’est Pline l’Ancien qui nous éclaire avec une rare précision. Auparavant, nous dit-il, quand on capturait vivants les éléphants pour les dresser, on procédait de la façon suivante : des cavaliers les poussaient, suivant un itinéraire établi à l’avance, dans un cirque entouré de fossés profonds. Puis on laissait la faim affaiblir les bêtes prises au piège.

La chasse à l’éléphant et sa domestication

Quand ils acceptaient la nourriture qu’un homme leur tendait à bout de bras, ils étaient domestiqués et pouvaient servir à la chasse ou au combat.

Kipling, pour sa part, nous donne un aperçu d’une battue en Inde : une enceinte plantée de pieux remplace le cirque ; quand les bêtes sont acculées, elles se jettent sur la barrière, on les repousse en poussant des cris et en tirant à blanc. L’auteur anglais est plus explicite que Pline l’Ancien, mais le procédé utilisé est similaire.

Mais il existe cependant une différence entre battues indoues et maghrébines : en Inde, on utilise des éléphants déjà dressés, au Maghreb des chevaux.

Les éléphants des légendes populaires

Les auteurs anciens, grecs et latins, ont beaucoup insisté sue les mœurs et le comportement de l’éléphant maghrébin. Ils démontrent combien il a été créé de difficultés à ceux qui le chassaient, et qu’il tenait une grande place dans les légendes populaires. La plupart des récits nous viennent de Juba II, “roitelet” numide au service de l’impérialisme romain, qui écrivit un ouvrage complet sur l’éléphant. Sa longévité, par exemple, est extraordinaire. On cite un éléphant de ce même monarque de la Maurétanie césarienne (Algérie centrale), qui lui serait venu de ses lointains ancêtres ; mais il est incontestable que cette affirmation relève plus de la légende que de la zoologie.

Par contre, tous les auteurs anciens s’accordent sur l’extraordinaire intelligence de l’éléphant et ses qualités morales – si tant est que le terme puisse s’appliquer à un animal – et surtout sur la solidarité du groupe. La bête se rend compte qu’on lui fait la chasse pour ses défenses en ivoire ; c’est pourquoi, serrée de près, la troupe met en avant, en première ligne, ceux d’entre eux qui n’en possèdent point et ce, pour décourager les chasseurs.

L’éléphant est très attachant et sensible à l’amitié ; il voue à son maître (le cornac) une fidélité indéfectible.

La bête, aussi paradoxal que cela puisse paraître, est d’une propreté méticuleuse. Dans un oued de la Maurétanie tingitane, que Pline l’Ancien appelle le fleuve Amilo et qu’on n’a pas situé ni identifié avec précision, on pouvait observer des troupeaux d’éléphants faisant leur toilette des heures durant.

 

La faune du Maghreb

Il y avait, sans aucun doute, au Maghreb, d’autres spécimens résiduels : on évoque souvent avec insistance un gigantesque serpent : python ou boa ? Mais ce qui nous laisse perplexe, à lire les auteurs anciens, c’est la multiplicité de la faune et sa diversité. Le Maghreb était, d’après eux, “la terre promise” des bêtes féroces. Les éléphants, les lions, les panthères, les autruches, les antilopes… notre pays en était saturé. Avant l’envahissement du Maghreb par les Romains, nous rapporte Stéphane Gsell, ces animaux abondaient dans certaines régions, au point qu’ils empêchaient les hommes de travailler en sécurité.

Un passage de Salluste illustre admirablement la présence constante des bêtes fauves. L’auteur de La Guerre de Yougourtha nous dit, parlant des autochtones, (les Numides) du Maghreb : “C’est une race indestructible, dure et résistante, sur laquelle la maladie ne mord jamais ; il n’y a pour l’autochtone que trois genres de mort : la vieillesse, la guerre ou les dents des bêtes fauves féroces.”

Le Maghreb, pourvoyeur de fauves pour les jeux du cirque à Rome

Le Maghreb a été pendant des siècles l’unique fournisseur de Rome en bêtes fauves destinées aux jeux du cirque, qui était, en fait, une culture et un procédé politique machiavélique pour occuper et distraire la “populace” de la grande métropole, pour faire baisser les tensions sociales, et surtout lui faire oublier qu’une classe minoritaire détenait la totalité du pouvoir politique, au temps de la République d’abord, de l’empire ensuite.

Auguste, empereur romain, petit-neveu de Jules César, nous apprend qu’environ 3 500 bêtes africaines furent tuées dans vingt-six fêtes qu’il donna au peuple. Deux siècles avant l’ère chrétienne, des bêtes féroces arrivaient déjà à Rome et ces envois continuèrent jusqu’à la veille de l’écroulement de l’empire romain.

Pline l’Ancien, à propos de la Numidie, nous informe dans les moindres détails et nous donne une liste exhaustive des richesses volées au Maghreb et dirigées sur la métropole latine : du blé évidemment, en très grande quantité, de l’huile d’olive, des fruits exotiques, du marbre de haute qualité, des peaux d’animaux et, bien sûr, des bêtes féroces pour les jeux du cirque, qui tenaient dans la vie de Rome une place très importante.

 

Les Romains n’utilisèrent jamais l’éléphant dans les batailles

Alors que Carthage utilisa l’éléphant maghrébin dans les guerres, les Romains ne purent ou ne surent jamais se servir de cette bête dans les batailles. Ils en firent, grâce à l’ivoire de ses défenses, un article de luxe à exporter. Dans les différentes guerres puniques (Rome contre Carthage), les éléphants de la grande métropole africaine jouèrent un rôle très important. Ces bêtes, dressées pour le combat, firent des ravages dans les légions, surtout dans la cavalerie romaine.

En Europe, le général carthaginois Annibal traversa  les Alpes avec ses éléphants pour attaquer les Romains dans leurs retranchements, ce qui demeure un fait guerrier unique dans la stratégie militaire de l’époque.

 

La disparition de l’éléphant du Maghreb

Pendant la longue occupation carthaginoise et ensuite romaine, le pullulement de la faune est la preuve irréfutable que l’homme était rare et que l’explosion démographique ne s’est produite que des siècles plus tard. Même dans nos forêts des Aurès, du Djurdjura et de l’Ouarsenis, on est en droit d’imaginer que des troupeaux d’éléphants vivaient à l’aise si l’homme n’y était point.

On ne connaît pas exactement la date de la disparition de l’éléphant du Maghreb. Stéphane Gsell parle, dans un texte du IIIe siècle, d’un autre auteur qui situe cette disparition au IVe siècle.

C’est malheureusement un constat de carence ; néanmoins, on se souvient, jusqu’à la fin de l’occupation romaine, de l’éléphant en Maurétanie tingitane. Ce qui peut être avancé de façon irréfutable, c’est qu’il a disparu progressivement pendant la longue occupation coloniale.

Les faunes résiduelles, survivent, ou plutôt végètent pendant une certaine période ; leur résistance au changement climatique et à un bouleversement écologique est inéluctable pour un gros animal comme l’éléphant, dont l’organisme, excessivement compliqué anatomiquement, est très vulnérable.

Chenouf Ahmed Boudi

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Sources

- Salluste : La vie de Yougourtha.

- Polybe : Histoire générale.

- Maspéro : Histoire ancienne des peuples de l’Orient.

- R. Cagnat : L’armée romaine d’Afrique et l’occupation militaire.

- Pline l’Ancien : Histoire naturelle.

- G. Flaubert : Salambô.

- R. Kipling : Le livre de la jungle.

- St Gsell : L’Algérie dans l’Antiquité.

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