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L’éléphant du Maghreb
Dans ce domaine encore, c’est Pline
l’Ancien qui nous éclaire avec une rare précision. Auparavant, nous
dit-il, quand on capturait vivants les éléphants pour les dresser,
on procédait de la façon suivante : des cavaliers les poussaient,
suivant un itinéraire établi à l’avance, dans un cirque entouré de
fossés profonds. Puis on laissait la faim affaiblir les bêtes prises
au piège.
La chasse à l’éléphant et sa
domestication
Quand ils acceptaient la nourriture
qu’un homme leur tendait à bout de bras, ils étaient domestiqués et
pouvaient servir à la chasse ou au combat.
Kipling, pour sa part, nous donne un
aperçu d’une battue en Inde : une enceinte plantée de pieux remplace
le cirque ; quand les bêtes sont acculées, elles se jettent sur la
barrière, on les repousse en poussant des cris et en tirant à blanc.
L’auteur anglais est plus explicite que Pline l’Ancien, mais le
procédé utilisé est similaire.
Mais il existe cependant une différence
entre battues indoues et maghrébines : en Inde, on utilise des
éléphants déjà dressés, au Maghreb des chevaux.
Les éléphants des légendes populaires
Les auteurs anciens, grecs et latins,
ont beaucoup insisté sue les mœurs et le comportement de l’éléphant
maghrébin. Ils démontrent combien il a été créé de difficultés à
ceux qui le chassaient, et qu’il tenait une grande place dans les
légendes populaires. La plupart des récits nous viennent de Juba II,
“roitelet” numide au service de l’impérialisme romain, qui écrivit
un ouvrage complet sur l’éléphant. Sa longévité, par exemple, est
extraordinaire. On cite un éléphant de ce même monarque de la
Maurétanie césarienne (Algérie centrale), qui lui serait venu de ses
lointains ancêtres ; mais il est incontestable que cette affirmation
relève plus de la légende que de la zoologie.
Par contre, tous les auteurs anciens
s’accordent sur l’extraordinaire intelligence de l’éléphant et ses
qualités morales – si tant est que le terme puisse s’appliquer à un
animal – et surtout sur la solidarité du groupe. La bête se rend
compte qu’on lui fait la chasse pour ses défenses en ivoire ; c’est
pourquoi, serrée de près, la troupe met en avant, en première ligne,
ceux d’entre eux qui n’en possèdent point et ce, pour décourager les
chasseurs.
L’éléphant est très attachant et
sensible à l’amitié ; il voue à son maître (le cornac) une fidélité
indéfectible.
La bête, aussi paradoxal que cela
puisse paraître, est d’une propreté méticuleuse. Dans un oued de la
Maurétanie tingitane, que Pline l’Ancien appelle le fleuve Amilo et
qu’on n’a pas situé ni identifié avec précision, on pouvait observer
des troupeaux d’éléphants faisant leur toilette des heures durant.
La faune du Maghreb
Il y avait, sans aucun doute, au
Maghreb, d’autres spécimens résiduels : on évoque souvent avec
insistance un gigantesque serpent : python ou boa ? Mais ce qui nous
laisse perplexe, à lire les auteurs anciens, c’est la multiplicité
de la faune et sa diversité. Le Maghreb était, d’après eux, “la
terre promise” des bêtes féroces. Les éléphants, les lions, les
panthères, les autruches, les antilopes… notre pays en était saturé.
Avant l’envahissement du Maghreb par les Romains, nous rapporte
Stéphane Gsell, ces animaux abondaient dans certaines régions, au
point qu’ils empêchaient les hommes de travailler en sécurité.
Un passage de Salluste illustre
admirablement la présence constante des bêtes fauves. L’auteur de La
Guerre de Yougourtha nous dit, parlant des autochtones, (les
Numides) du Maghreb : “C’est une race indestructible, dure et
résistante, sur laquelle la maladie ne mord jamais ; il n’y a pour
l’autochtone que trois genres de mort : la vieillesse, la guerre ou
les dents des bêtes fauves féroces.”
Le Maghreb, pourvoyeur de fauves pour
les jeux du cirque à Rome
Le Maghreb a été pendant des siècles
l’unique fournisseur de Rome en bêtes fauves destinées aux jeux du
cirque, qui était, en fait, une culture et un procédé politique
machiavélique pour occuper et distraire la “populace” de la grande
métropole, pour faire baisser les tensions sociales, et surtout lui
faire oublier qu’une classe minoritaire détenait la totalité du
pouvoir politique, au temps de la République d’abord, de l’empire
ensuite.
Auguste, empereur romain, petit-neveu
de Jules César, nous apprend qu’environ 3 500 bêtes africaines
furent tuées dans vingt-six fêtes qu’il donna au peuple. Deux
siècles avant l’ère chrétienne, des bêtes féroces arrivaient déjà à
Rome et ces envois continuèrent jusqu’à la veille de l’écroulement
de l’empire romain.
Pline l’Ancien, à propos de la Numidie,
nous informe dans les moindres détails et nous donne une liste
exhaustive des richesses volées au Maghreb et dirigées sur la
métropole latine : du blé évidemment, en très grande quantité, de
l’huile d’olive, des fruits exotiques, du marbre de haute qualité,
des peaux d’animaux et, bien sûr, des bêtes féroces pour les jeux du
cirque, qui tenaient dans la vie de Rome une place très importante.
Les Romains n’utilisèrent jamais
l’éléphant dans les batailles
Alors que Carthage utilisa l’éléphant
maghrébin dans les guerres, les Romains ne purent ou ne surent
jamais se servir de cette bête dans les batailles. Ils en firent,
grâce à l’ivoire de ses défenses, un article de luxe à exporter.
Dans les différentes guerres puniques (Rome contre Carthage), les
éléphants de la grande métropole africaine jouèrent un rôle très
important. Ces bêtes, dressées pour le combat, firent des ravages
dans les légions, surtout dans la cavalerie romaine.
En Europe, le général carthaginois
Annibal traversa les Alpes avec ses éléphants pour attaquer les
Romains dans leurs retranchements, ce qui demeure un fait guerrier
unique dans la stratégie militaire de l’époque.
La disparition de l’éléphant du Maghreb
Pendant la longue occupation
carthaginoise et ensuite romaine, le pullulement de la faune est la
preuve irréfutable que l’homme était rare et que l’explosion
démographique ne s’est produite que des siècles plus tard. Même dans
nos forêts des Aurès, du Djurdjura et de l’Ouarsenis, on est en
droit d’imaginer que des troupeaux d’éléphants vivaient à l’aise si
l’homme n’y était point.
On ne connaît pas exactement la date de
la disparition de l’éléphant du Maghreb. Stéphane Gsell parle, dans
un texte du IIIe siècle, d’un autre auteur qui situe cette
disparition au IVe siècle.
C’est malheureusement un constat de
carence ; néanmoins, on se souvient, jusqu’à la fin de l’occupation
romaine, de l’éléphant en Maurétanie tingitane. Ce qui peut être
avancé de façon irréfutable, c’est qu’il a disparu progressivement
pendant la longue occupation coloniale.
Les faunes résiduelles, survivent, ou
plutôt végètent pendant une certaine période ; leur résistance au
changement climatique et à un bouleversement écologique est
inéluctable pour un gros animal comme l’éléphant, dont l’organisme,
excessivement compliqué anatomiquement, est très vulnérable.
Chenouf Ahmed Boudi
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Sources
- Salluste : La vie de Yougourtha.
- Polybe : Histoire générale.
- Maspéro : Histoire ancienne des
peuples de l’Orient.
- R. Cagnat : L’armée romaine d’Afrique
et l’occupation militaire.
- Pline l’Ancien : Histoire naturelle.
- G. Flaubert : Salambô.
- R. Kipling : Le livre de la jungle.
- St Gsell : L’Algérie dans
l’Antiquité.
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