Semaine du 11 au 17 janvier 2006

 

Réconciliation nationale et révision constitutionnelle

L’échec inavoué du FLN

 

 
 
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 Réconciliation nationale et révision constitutionnelle

L’échec inavoué du FLN

Sans doute emballée par la série de faits que charrie sans cesse l’actualité, l’opinion en est venue à détourner presque complètement l’attention de ce qui, il y a à peine quelques semaines, faisait le cœur et rein de la scène politique, soit la réconciliation nationale et le rendez-vous référendaire sur la charte de même nom dont les résultats ont consacré celle-ci comme choix populaire de premier ordre. Etonnant, n’est-ce pas, que ce projet qui promettait d’être un grand tournant dans la vie du pays soit aujourd’hui relégué au second plan au profit d’événements certes captivants, comme les scandales des banques ou le patrimoine des députés, mais nettement moins décisifs, reconnaissons-le, pour l’avenir d’un pays à peine sorti de la crise, meurtri et totalement à reconstruire.

S’il faut admettre, comme il s’est dit, que la réconciliation nationale est une démarche qui prendra du temps, le constat nous force d’ores et déjà à déduire qu’elle risque de consommer plutôt des années à en juger par son évacuation, momentanée mais effective, du débat politique, comme si, sans transition aucune, la nation avait déjà viré vers une autre préoccupation plus urgente. Il faut remarquer qu’il a juste suffit que le chef de l’Etat cesse d’en parler pour que ceux qui se chargeaient de jouer le rôle de relais amplificateurs, fassent de même. Encore que le chef de l’Etat soit en possession de l’excuse de son état de santé qui le force à la convalescence, ce qui amplifie, dans les mêmes proportions, la circonspection à l’égard de ceux qui se faisaient les farouches défenseurs de la réconciliation et qui n’acceptaient même pas la contradiction, synonyme pour eux de malveillance à l’égard du pays.

Ne cherchons pas loin, dirons certains, c’est la convalescence du président qui peut à elle seule expliquer que la charte sur la réconciliation nationale accuse un retrait, ponctuel soit-il, et, une fois son initiateur pleinement rétabli, c’est à la reprise de ce grand chantier, au moins au même pas de marche qu’auparavant, que les Algériens doivent s’attendre.

On peut objecter, toutefois, que  le président de la république n’en parlait pas beaucoup non plus avant la campagne référendaire, sans que cela n’empêche le moins du monde les hommes du président et notamment A. Belkhadem, F. Ksentini mais aussi d’autres commissions nationales autoproclamées d’occuper le terrain sans relâche et ce, jusqu’au référendum du 29 septembre. Durant l’année dernière, il n’était pas nécessaire que le président ressorte le sujet à chaque occasion pour que la mobilisation de tous comme un seul homme ait lieu. Bien au contraire, Abdelaziz Bouteflika a commencé par évoquer l’amnistie générale du bout des lèvres en novembre 2004, a vaguement réitéré ses intentions le 23 février 2005, a fini par convoquer le corps électoral au milieu de l’été de la même année. Ce n’est qu’en résultante logique qu’il déléguera à l’appareil de communication de l’Etat le soin de diffuser le contenu de la charte lors d’une campagne où il a été question, cela dit, de bien plus que de la réconciliation nationale. On pourrait dire autant du dossier des disparus, confié à la commission ad-hoc dont le rapport, d’ailleurs, n’a jamais été évoqué par le chef de l’Etat.

Tout cela pour démontrer que, doigté oblige certes, la distance avec laquelle le président Bouteflika a pris la question de la réconciliation nationale n’a jamais empêché celle-ci de constituer le sujet primordial de la scène politique, autour de laquelle tous les autres dossiers gravitaient et dans le cadre de laquelle tous devaient s’inscrire. Permettons-nous donc les pleins doutes sur le fait que le retrait du président puisse suffire à lui seul à diminuer de l’importance donnée au sujet, que celui-ci soit volontaire ou pas.

En attendant les textes…

Souvenons nous plutôt qu’au lendemain du référendum, ce qui chauffait les esprits des acteurs les plus en vue, c’était surtout la polémique sur la loi française du 23 février 2005 glorifiant la colonisation, dont le feu a été grandement attisé par le rejet de la proposition de son abrogation telle qu’avancée par le PS en décembre dernier. Il est aisé de deviner que la propension grandissante prise par pareille polémique trouve son origine principale dans la manière très engagée avec laquelle le chef de l’Etat a fait sienne une telle affaire. Mais, le plus important est que la mobilisation ici en Algérie sur ce thème, un des rares avec lequel la classe politique trouve ses aises, et notamment le courant nationaliste, n’a fait que prendre l’élan que lui a impulsé le président Bouteflika, élan qui a duré au-delà de la date du référendum pour s’essouffler progressivement jusqu’à se réduire à son aspect le plus symbolique présentement. C’est cette impulsion que l’on a eu le loisir de relever lors de la campagne en faveur de la charte pour la réconciliation nationale, au grand étonnement d’une partie des observateurs qui ne voyaient pas de lien forcé entre les deux sujets. Osons ce lien et même une comparaison, cursive soit-elle. Il ressortira très vite qu’une polémique sur une loi étrangère, adoptée par l’assemblée d’un pays autre (ce qui en fait un élément éminemment externe au plan du droit), même si elle ne peut que susciter le désaccord, est à tous points de vue très loin d’égaler en portée et en implications un processus de réconciliation nationale qui, par définition, est un acte politique fondateur de nouveaux rapports au sein d’une société qui se dirigeait droit vers son autodestruction. Le saisir, c’est déjà s’étonner qu’au lendemain du 29 septembre, nos politiques les plus médiatisés se mettaient à s’investir pleinement et concrètement dans le premier thème, assurément moins dans le second.

Le fait est qu’il reste paradoxal qu’en dépit de ses résultats plébiscitaires, le référendum a agi comme un brusque coup d’arrêt plutôt que d’un stimulant à des acteurs politiques pleinement imprégnés de la réconciliation nationale et même ouvertement adeptes pour certains de l’amnistie générale.

La constance de Belkhadem

Dans ce qui s’apparente à un revirement inattendu de la situation, l’opiniâtreté du FLN qui se présentait comme le relais le plus sûr de Abdelaziz Bouteflika afin de porter le projet de la réconciliation nationale au sein de la société, mérite que l’on s’y attarde. Non pas que cette constance se soit construite autour de la charte, mais précisément parce qu’elle n’a eu de cesse de se concentrer sur un tout autre projet, celui de la révision constitutionnelle. C’est là, n’est-ce pas, un thème que le FLN a brandi avant, pendant et après le référendum, encore une fois sans que les observateurs ne puissent prouver de lien (disons programmatique) entre les deux questions. Mais plus important encore est la forme que cet intérêt pour la révision constitutionnelle a prise chez le FLN. Avant le référendum sur la charte, il était question de provoquer un débat national permettant d’avancer vers cette perspective, en commençant par cimenter en premier chef les positions des partis de l’alliance présidentielle. Au cœur de la campagne, Abdelaziz Belkhadem réunissait tous ses cadres à Alger, en une démonstration de force qui visait à remporter la surenchère sur la contribution des uns et des autres à la réussite du référendum, mais qui a surtout fait savoir que pour le FLN, la prochaine étape après la charte n’était autre que la révision constitutionnelle. Enfin, quelques jours après le 29 septembre, le FLN annonçait la constitution d’une commission chargée d’élaborer un projet de révision constitutionnelle, exprimant publiquement que le dernier mot revenait au président de la république et, tacitement, qu’il n’avait d’autre choix que de disposer de la proposition faite par le parti dont il est aussi le président (effectif ou d’honneur, tout dépend que l’on soit du FLN ou en dehors).

On peut s’interroger au passage sur le fait que le FLN a mis en place une telle commission, tout comme il a institué ce qu’on appelle péjorativement son «gouvernement de l’ombre», mais qu’il n’a pas jugé capital, sinon opportun, de faire profiter le processus de réconciliation nationale de son «réservoir d’idées». Pourquoi n’a-t-il pas pris l’initiative de créer une commission, ou tout autre instance, qu’il aurait chargé de formuler des propositions concernant la formulation des textes de loi qui doivent découler de la charte sur la réconciliation nationale, ou encore qui élaborerait des solutions au délicat dossier des disparus, afin de les proposer au chef de l’Etat ? Ce n’est certainement pas le temps qui manque à ce parti qui se dit populaire et qui ne peut manquer aux grands moments de la vie nationale, puisqu’il est de toute manière admis que le processus de réconciliation est inscrit dans la durée.

Au milieu du gué

En tout état de cause, ce n’est certainement pas ses alliés qui lui auront tendu la perche, refusant de le suivre sur un chemin dont ils n’entrevoient pas clairement l’arrivée - donc, pas de débat et point de consensus interne. C’est même là où il était certain qu’il trouverait soutien que le FLN a été débouté, comme en témoigne l’imprévisible déclaration de Yazid Zerhouni qui ne voyait «pas d’intérêt» à la révision de la constitution, ce qui peut vouloir signifier également que si révision il y aura, ce n’est pas dans la phase immédiate qu’il faudra l’inscrire. Dans une autre, ultérieure, peut-être… Enfin, reste cette mystérieuse commission interne, aussi sombre qu’une arrière-boutique de tailleur, qui souhaite égaler en efficacité un Mohamed Bedajoui qui n’en fait pas partie et qui n’a d’autre mission que d’élaborer un texte purement présidentiel, sans avoir débouché sur quoi que ce soit pour l’instant.

A vrai dire, qu’il veuille en donner la fidèle apparence ou non, le parti de Abdelaziz Belkhadem est au milieu du gué. Il reste suspendu à l’initiative présidentielle qui, elle, ne peut faire l’impasse sur les textes de mise en œuvre de la charte sur la réconciliation nationale. A défaut de ce préalable, aucune marge de manoeuvre n’est disponible. En témoigne, d’abord, le peu d’impact sur la réalité du terrain qui n’enregistre ni redditions massives, ni retour au pays des anciens dirigeants de l’ex-Fis. En témoigne aussi le mutisme des islamistes de tous bords, y compris ceux qui ont fait campagne pour la charte, manière à eux de dire que tout ce qui les décidera pour la suite des événements sera conditionné par l’ampleur ou non des mesures traduisant la charte, comme le prouve l’épisode du faux retour d’Anouar Haddam. En témoignent, enfin, les piqûres de rappel que se chargent d’administrer au climat politique les signataires du contrat de Sant’ Egidio qui ont déjà exprimé leur franche opposition à la démarche du président.

Le FLN dans l’impasse ? Peut-être. Mais un secours est toujours possible, il peut parfois venir de plus petit que soi. Comme du FNA, par exemple, qui escamote la réconciliation nationale, ose déjà le saut vers la révision et donne même l’impression d’aller à contre sens en appelant à un régime parlementaire. Un FNA qui, cela dit, fait l’essentiel en soutenant que le projet de révision constitutionnelle existe depuis deux ans déjà. Un pavé dans la mare ! Moussa Touati veut-il déjà amener l’opposition à dénoncer la non concertation de la classe politique ou tente-t-il plus simplement de dissocier dans le temps la révision constitutionnelle de la charte sur la réconciliation nationale ? Car jouer à l’indignation comme veut bien le faire le président du FNA, c’est concomitamment se souvenir que l’Algérie est en retard d’un référendum. Mais qui peut remonter le temps ?

Nabil Benali

  

 

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