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Réconciliation
nationale et révision constitutionnelle
L’échec inavoué
du FLN
Sans doute
emballée par la série de faits que charrie sans cesse l’actualité,
l’opinion en est venue à détourner presque complètement l’attention
de ce qui, il y a à peine quelques semaines, faisait le cœur et rein
de la scène politique, soit la réconciliation nationale et le
rendez-vous référendaire sur la charte de même nom dont les
résultats ont consacré celle-ci comme choix populaire de premier
ordre. Etonnant, n’est-ce pas, que ce projet qui promettait d’être
un grand tournant dans la vie du pays soit aujourd’hui relégué au
second plan au profit d’événements certes captivants, comme les
scandales des banques ou le patrimoine des députés, mais nettement
moins décisifs, reconnaissons-le, pour l’avenir d’un pays à peine
sorti de la crise, meurtri et totalement à reconstruire.
S’il faut
admettre, comme il s’est dit, que la réconciliation nationale est
une démarche qui prendra du temps, le constat nous force d’ores et
déjà à déduire qu’elle risque de consommer plutôt des années à en
juger par son évacuation, momentanée mais effective, du débat
politique, comme si, sans transition aucune, la nation avait déjà
viré vers une autre préoccupation plus urgente. Il faut remarquer
qu’il a juste suffit que le chef de l’Etat cesse d’en parler pour
que ceux qui se chargeaient de jouer le rôle de relais
amplificateurs, fassent de même. Encore que le chef de l’Etat soit
en possession de l’excuse de son état de santé qui le force à la
convalescence, ce qui amplifie, dans les mêmes proportions, la
circonspection à l’égard de ceux qui se faisaient les farouches
défenseurs de la réconciliation et qui n’acceptaient même pas la
contradiction, synonyme pour eux de malveillance à l’égard du pays.
Ne cherchons pas
loin, dirons certains, c’est la convalescence du président qui peut
à elle seule expliquer que la charte sur la réconciliation nationale
accuse un retrait, ponctuel soit-il, et, une fois son initiateur
pleinement rétabli, c’est à la reprise de ce grand chantier, au
moins au même pas de marche qu’auparavant, que les Algériens doivent
s’attendre.
On peut objecter,
toutefois, que le président de la république n’en parlait pas
beaucoup non plus avant la campagne référendaire, sans que cela
n’empêche le moins du monde les hommes du président et notamment A.
Belkhadem, F. Ksentini mais aussi d’autres commissions nationales
autoproclamées d’occuper le terrain sans relâche et ce, jusqu’au
référendum du 29 septembre. Durant l’année dernière, il n’était pas
nécessaire que le président ressorte le sujet à chaque occasion pour
que la mobilisation de tous comme un seul homme ait lieu. Bien au
contraire, Abdelaziz Bouteflika a commencé par évoquer l’amnistie
générale du bout des lèvres en novembre 2004, a vaguement réitéré
ses intentions le 23 février 2005, a fini par convoquer le corps
électoral au milieu de l’été de la même année. Ce n’est qu’en
résultante logique qu’il déléguera à l’appareil de communication de
l’Etat le soin de diffuser le contenu de la charte lors d’une
campagne où il a été question, cela dit, de bien plus que de la
réconciliation nationale. On pourrait dire autant du dossier des
disparus, confié à la commission ad-hoc dont le rapport, d’ailleurs,
n’a jamais été évoqué par le chef de l’Etat.
Tout cela pour
démontrer que, doigté oblige certes, la distance avec laquelle le
président Bouteflika a pris la question de la réconciliation
nationale n’a jamais empêché celle-ci de constituer le sujet
primordial de la scène politique, autour de laquelle tous les autres
dossiers gravitaient et dans le cadre de laquelle tous devaient
s’inscrire. Permettons-nous donc les pleins doutes sur le fait que
le retrait du président puisse suffire à lui seul à diminuer de
l’importance donnée au sujet, que celui-ci soit volontaire ou pas.
En attendant
les textes…
Souvenons nous
plutôt qu’au lendemain du référendum, ce qui chauffait les esprits
des acteurs les plus en vue, c’était surtout la polémique sur la loi
française du 23 février 2005 glorifiant la colonisation, dont le feu
a été grandement attisé par le rejet de la proposition de son
abrogation telle qu’avancée par le PS en décembre dernier. Il est
aisé de deviner que la propension grandissante prise par pareille
polémique trouve son origine principale dans la manière très engagée
avec laquelle le chef de l’Etat a fait sienne une telle affaire.
Mais, le plus important est que la mobilisation ici en Algérie sur
ce thème, un des rares avec lequel la classe politique trouve ses
aises, et notamment le courant nationaliste, n’a fait que prendre
l’élan que lui a impulsé le président Bouteflika, élan qui a duré
au-delà de la date du référendum pour s’essouffler progressivement
jusqu’à se réduire à son aspect le plus symbolique présentement.
C’est cette impulsion que l’on a eu le loisir de relever lors de la
campagne en faveur de la charte pour la réconciliation nationale, au
grand étonnement d’une partie des observateurs qui ne voyaient pas
de lien forcé entre les deux sujets. Osons ce lien et même une
comparaison, cursive soit-elle. Il ressortira très vite qu’une
polémique sur une loi étrangère, adoptée par l’assemblée d’un pays
autre (ce qui en fait un élément éminemment externe au plan du
droit), même si elle ne peut que susciter le désaccord, est à tous
points de vue très loin d’égaler en portée et en implications un
processus de réconciliation nationale qui, par définition, est un
acte politique fondateur de nouveaux rapports au sein d’une société
qui se dirigeait droit vers son autodestruction. Le saisir, c’est
déjà s’étonner qu’au lendemain du 29 septembre, nos politiques les
plus médiatisés se mettaient à s’investir pleinement et concrètement
dans le premier thème, assurément moins dans le second.
Le fait est qu’il
reste paradoxal qu’en dépit de ses résultats plébiscitaires, le
référendum a agi comme un brusque coup d’arrêt plutôt que d’un
stimulant à des acteurs politiques pleinement imprégnés de la
réconciliation nationale et même ouvertement adeptes pour certains
de l’amnistie générale.
La constance de
Belkhadem
Dans ce qui
s’apparente à un revirement inattendu de la situation, l’opiniâtreté
du FLN qui se présentait comme le relais le plus sûr de Abdelaziz
Bouteflika afin de porter le projet de la réconciliation nationale
au sein de la société, mérite que l’on s’y attarde. Non pas que
cette constance se soit construite autour de la charte, mais
précisément parce qu’elle n’a eu de cesse de se concentrer sur un
tout autre projet, celui de la révision constitutionnelle. C’est là,
n’est-ce pas, un thème que le FLN a brandi avant, pendant et après
le référendum, encore une fois sans que les observateurs ne puissent
prouver de lien (disons programmatique) entre les deux questions.
Mais plus important encore est la forme que cet intérêt pour la
révision constitutionnelle a prise chez le FLN. Avant le référendum
sur la charte, il était question de provoquer un débat national
permettant d’avancer vers cette perspective, en commençant par
cimenter en premier chef les positions des partis de l’alliance
présidentielle. Au cœur de la campagne, Abdelaziz Belkhadem
réunissait tous ses cadres à Alger, en une démonstration de force
qui visait à remporter la surenchère sur la contribution des uns et
des autres à la réussite du référendum, mais qui a surtout fait
savoir que pour le FLN, la prochaine étape après la charte n’était
autre que la révision constitutionnelle. Enfin, quelques jours après
le 29 septembre, le FLN annonçait la constitution d’une commission
chargée d’élaborer un projet de révision constitutionnelle,
exprimant publiquement que le dernier mot revenait au président de
la république et, tacitement, qu’il n’avait d’autre choix que de
disposer de la proposition faite par le parti dont il est aussi le
président (effectif ou d’honneur, tout dépend que l’on soit du FLN
ou en dehors).
On peut
s’interroger au passage sur le fait que le FLN a mis en place une
telle commission, tout comme il a institué ce qu’on appelle
péjorativement son «gouvernement de l’ombre», mais qu’il n’a pas
jugé capital, sinon opportun, de faire profiter le processus de
réconciliation nationale de son «réservoir d’idées». Pourquoi
n’a-t-il pas pris l’initiative de créer une commission, ou tout
autre instance, qu’il aurait chargé de formuler des propositions
concernant la formulation des textes de loi qui doivent découler de
la charte sur la réconciliation nationale, ou encore qui élaborerait
des solutions au délicat dossier des disparus, afin de les proposer
au chef de l’Etat ? Ce n’est certainement pas le temps qui manque à
ce parti qui se dit populaire et qui ne peut manquer aux grands
moments de la vie nationale, puisqu’il est de toute manière admis
que le processus de réconciliation est inscrit dans la durée.
Au milieu du
gué
En tout état de
cause, ce n’est certainement pas ses alliés qui lui auront tendu la
perche, refusant de le suivre sur un chemin dont ils n’entrevoient
pas clairement l’arrivée - donc, pas de débat et point de consensus
interne. C’est même là où il était certain qu’il trouverait soutien
que le FLN a été débouté, comme en témoigne l’imprévisible
déclaration de Yazid Zerhouni qui ne voyait «pas d’intérêt» à la
révision de la constitution, ce qui peut vouloir signifier également
que si révision il y aura, ce n’est pas dans la phase immédiate
qu’il faudra l’inscrire. Dans une autre, ultérieure, peut-être…
Enfin, reste cette mystérieuse commission interne, aussi sombre
qu’une arrière-boutique de tailleur, qui souhaite égaler en
efficacité un Mohamed Bedajoui qui n’en fait pas partie et qui n’a
d’autre mission que d’élaborer un texte purement présidentiel, sans
avoir débouché sur quoi que ce soit pour l’instant.
A vrai dire, qu’il
veuille en donner la fidèle apparence ou non, le parti de Abdelaziz
Belkhadem est au milieu du gué. Il reste suspendu à l’initiative
présidentielle qui, elle, ne peut faire l’impasse sur les textes de
mise en œuvre de la charte sur la réconciliation nationale. A défaut
de ce préalable, aucune marge de manoeuvre n’est disponible. En
témoigne, d’abord, le peu d’impact sur la réalité du terrain qui
n’enregistre ni redditions massives, ni retour au pays des anciens
dirigeants de l’ex-Fis. En témoigne aussi le mutisme des islamistes
de tous bords, y compris ceux qui ont fait campagne pour la charte,
manière à eux de dire que tout ce qui les décidera pour la suite des
événements sera conditionné par l’ampleur ou non des mesures
traduisant la charte, comme le prouve l’épisode du faux retour d’Anouar
Haddam. En témoignent, enfin, les piqûres de rappel que se chargent
d’administrer au climat politique les signataires du contrat de Sant’
Egidio qui ont déjà exprimé leur franche opposition à la démarche du
président.
Le FLN dans
l’impasse ? Peut-être. Mais un secours est toujours possible, il
peut parfois venir de plus petit que soi. Comme du FNA, par exemple,
qui escamote la réconciliation nationale, ose déjà le saut vers la
révision et donne même l’impression d’aller à contre sens en
appelant à un régime parlementaire. Un FNA qui, cela dit, fait
l’essentiel en soutenant que le projet de révision constitutionnelle
existe depuis deux ans déjà. Un pavé dans la mare ! Moussa Touati
veut-il déjà amener l’opposition à dénoncer la non concertation de
la classe politique ou tente-t-il plus simplement de dissocier dans
le temps la révision constitutionnelle de la charte sur la
réconciliation nationale ? Car jouer à l’indignation comme veut bien
le faire le président du FNA, c’est concomitamment se souvenir que
l’Algérie est en retard d’un référendum. Mais qui peut remonter le
temps ?
Nabil Benali
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