Semaine du 11 au 17 octobre 2006

Paysage politique

Bilan et perspectives (Partie 1)

 

 
 
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Bilan et perspectives (Partie 1)

Dix-huit après l’explosion d’octobre 1988, qui marque le début de l’ouverture politique, comment ne pas voir qu’en termes de démocratisation de la vie publique le bilan n’est guère brillant ? Le paysage politique se résume autant dire à un seul parti ; on se croirait revenu brusquement des années en arrière, au temps du parti unique et du déni des libertés fondamentales; à cette différence toutefois, et elle ne vient pas desservir le FLN, c’est qu’il est maintenant en droit de se réclamer du multipartisme, de se donner des allures de formation politique pas moins respectueuse des règles démocratiques qu’une autre. La comparaison peut même s’avérer à son avantage, si du moins s’il faut s’en tenir à certains critères. Mais passons, d’autant que le sujet est ailleurs.

Le fait est donc peu contestable : le système politique d’avant ce tournant est parvenu à se reconstituer à peu près tel qu’il était, et sans avoir pour cela à reprendre telles quelles les formes qu’il revêtait alors. Il a mué, il a sans doute changé d’apparence, mais c’est pour mieux se conserver. Tous les espaces de liberté concédés au lendemain de la conflagration n’ont pas été confisqués, mais ils ont fini par être quadrillés pour les uns, remis en cause dans la pratique, ou alors jamais réellement investis par la société civile, pour d’autres. Si bien que le FLN, qui à vrai dire n’a jamais quitté les rouages de l’Etat, dont il est par essence inséparable,  peut aujourd’hui se flatter et d’avoir pris le dessus sur les oppositions qui l’avaient assailli pendant de longues et terribles années (de leur avoir survécu plutôt, la plupart n’étant plus maintenant que l’ombre d’elles-mêmes) et de s’être transformé en parti qui sait qu’il n’accèdera dorénavant aux responsabilités qu’au travers des urnes — que celles-ci soient d’ailleurs  manipulées ou non, la fraude n’étant après tout qu’une des règles non écrites qu’il ne faut jamais perdre de vue, et dont mêmes les plus vieilles démocraties ne sont pas totalement exemptes. Ce qui reste d’opposition, ou plus exactement ce qui reste de l’opposition, étant bien trop faible, toutes obédiences confondues, pour représenter un danger pour sa suprématie. Le seul parti qui lui ait créé des difficultés (abstraction faite du représentant de l’islamisme radical, dont l’existence légale n’a pas survécu à la victoire écrasante qu’il avait remportée lors des premières législatives à l’ère du multipartisme, en décembre 1991) pendant quelque temps, à savoir le RND, se trouve être, comme par hasard, un transvasement d’une partie de ses forces, une partie détachée de lui-même, une hémorragie qu’il doit bien sûr à sa participation à la rencontre de Rome, sous l’égide de Sant’Egidio, scission  que ni l’un ni l’autre ne veut admettre à ce jour comme telle, au mépris de l’évidence. Or, le RND a cessé d’être un concurrent véritable dès  l’arrivée au pouvoir de A. Bouteflika ; encore que ce retour en force et en grâce de l’ex-parti unique n’ait vraiment abouti que lorsque ce dernier a accepté de devenir son président d’honneur, en fait son président tout court. Le RND, qui appartient à la même famille politique, se pose désormais la question de son avenir, avec d’autant plus d’acuité qu’il n’est pas maître de son destin, et qu’il n’est pas sans voir que les conditions ayant présidé à sa naissance sont dépassées. Du reste, si elles prévalaient toujours, il ne se serait sans doute pas contenté d’exister juste à côté du FLN dans le spectre politique, il n’aurait eu de cesse de cesse au contraire d’obtenir que son rival soit dissous, condamné au même sort, mais par un autre biais, qu’il aurait d’ailleurs fallu trouver, que son allié du contrat romain, l’ex-Fis. Tant il est vrai que la logique à laquelle le RND doit d’exister commandait que le FLN soit sacrifié sur l’autel de la survie du système politique dans son ensemble. Les gens qui l’ont conçu étaient incertains du lendemain, au vu de la gravité de la crise politique et du déchaînement de violence qui la traduisait ; ils ont alors pensé à  créer le RND, en prélevant  sur le FLN, dans l’idée que ce dernier est perdu dans l’opinion pour sa compromission avec les responsables du terrorisme, et aussi pour avoir préféré emboîter le pas au FFS, ou plus exactement à Aït Ahmed, dans son offre d’une paix qui, dans les conditions de l’époque, n’aurait pu se rétablir que par une espèce d’intervention divine. C’est ce qui explique entre autres qu’on se soit donné rendez-vous dans la Ville éternelle, endroit tout indiqué en effet pour se recommander au Saint-Esprit. Mais, au bout du compte, les événements ont pris une tournure qui rendait inutile une mesure radicale et passablement risquée. Le cours enclenché par le départ de Liamine Zeroual et l’arrivée de Abdelaziz Bouteflika à la tête de l’Etat était comme gouverné  par l’irrésistible  force de rappel d’un système qui a été poussé trop loin de son point d’équilibre. Dès lors, l’avenir du RND était fortement compromis. Il était victime des circonstances, qui n’ont cessé depuis de jouer contre lui. Si bien que lorsque son secrétaire général, Ahmed Ouyahia, s’est vu contraint il y a quelques mois de déposer sa démission en tant que chef de gouvernement pour s’effacer devant le chef en second du FLN, beaucoup, à l’intérieur comme à l’extérieur du RND, se sont demandé si après cela « le parti des patriotes » avait un avenir, si on n’allait pas lui signifier à plus ou moins brève échéance que sa mission était terminée. Si, pourtant, l’épée de Damoclès suspendue sur sa tête tarde à tomber, c’est qu’il bénéficie de quelque chose comme d’une pause,  ou plutôt d’un flottement dans le cours des événements, qu’il fait mine de vouloir exploiter afin de s’ouvrir un nouvel horizon. Se demander s’il est de force à prolonger indéfiniment son existence n’a pas beaucoup de sens, étant donné que c’est là une question bien trop importante pour qu’il soit seul à se la poser. Son avenir ne dépend pas que de la volonté de ses militants, à supposer qu’il en dépende dans une certaine mesure, en quoi d’ailleurs il ne diffère guère du FLN, mais cet avenir est conditionné à ce qui est finalement bon pour le système dont ils sont partie prenantes l’un comme l’autre. Le RND se sabordera sans hésitation s’il reçoit l’ordre de le faire.

D’une certaine façon, on peut dire que le RND a été victime de son succès  (encore que ce succès soit celui de tous ceux que leurs adversaires cherchaient à flétrir sous l’appellation d’éradicateurs, et par là celui de tout le pays, qui a échappé de ce fait à un sort pour le moins funeste). Il doit son existence à l’initiative romaine, elle-même point d’aboutissement d’un processus commencé au lendemain de l’annulation des élections de la fin de 1991, traitement politique qui sera repris plus tard sous une forme gradualiste, cette fois-ci sous l’impulsion des autorités, mais dans la perspective d’une aggravation de la crise conduisant à la rupture avec l’ordre existant, dont  son rival, le FLN, était appelé à faire les frais. Ce que le RND avait assumé au niveau politique, en termes de mobilisation populaire dans la lutte antiterroriste, aux côtés certes d’autres forces, le renversement de tendance qui en avait résulté (la particularité de l’Algérie dans ce domaine c’est précisément que la lutte antiterroriste y a revêtu une forme populaire ; en face, il est vrai, le terrorisme était lui de type insurrectionnel, en tout cas à ses débuts), a eu pour principal effet de faire faire l’économie de réformes en profondeur et par là même de recréer un contexte favorable aux forces les plus conservatrices représentées par le FLN, qui a aussitôt compris qu’il était temps pour lui de commencer à redresser sa situation, ce qui ne pouvait se faire qu’aux dépens du RND. Mais si ce dernier se voit contraint d’abandonner l’ambition de prendre la place du FLN,  il n’est pas cependant sans avoir conçu un projet de substitution qui lui garantirait, sinon de jouer les premiers rôles, du moins de s’arroger une solide position  sur l’échiquier politique tel qu’il est en train de se dessiner (à l’exception de l’ex-parti unique qui semble indétrônable, toutes les autres formations sont en effet loin de s’être définitivement cristallisées, toutes sont donc susceptibles de sortir de leurs enveloppes actuelles pour renaître différemment), il n’a pour se donner un second souffle qu’à entreprendre d’occuper le terrain devant revenir comme de droit  au courant laïque.

On sait combien les partis laïques sont aujourd’hui conscients d’avoir reculé dans l’opinion. La frustration qu’ils ressentent est d’autant plus grande que l’offensive islamiste pour s’emparer du pouvoir et instaurer la théocratie s’est brisée sur la résistance populaire et les forces de l’ordre, aux côtés desquelles ils s’étaient rangés, à l’exception toutefois du FFS et du PT, qui avaient préféré pour leur part rallier le camp adverse. Malgré cette divergence, qui pour paraître essentiellement tactique n’en était pas moins déterminante, au point d’ailleurs de peser d’un poids incomparablement plus lourd dans les évolutions futures que les choix idéologiques, tous ont vu leur influence se réduire brutalement, ils connaissent à l’unisson une crise qui visiblement les prend au dépourvu, les travaille de façon déclarée ou sourde, probablement à des degrés divers, et qui laisse présager des lendemains assez sombres pour tous.

Chez le RCD et le FFS, la présence du mal n’est pas douteuse. Jamais, en effet, cette chose appelée les Arouch  ne serait apparue en Kabylie du temps où ils tenaient bien en main leur bastion commun. Que cette chose résulte d’un complot ou qu’elle soit une génération spontanée, la question n’est pas là. Serait-elle née avec pour seul objectif  de prouver que ces deux partis sont en fait minoritaires en Kabylie que cela ne changerait pas grand-chose à la signification politique des événements tragiques au travers desquels la leçon a été servie, à savoir que cette région du pays, si particulière par certains aspects, n’est pas, contrairement à ce qu’on croit généralement, sous la coupe de tel parti ou de tel autre. Mais comme s’il ne devait subsister aucun doute à ce sujet, des élections locales ont été organisées par la suite qui ont été massivement boycottées quoique le FFS et le RCD aient appelé à la participation, sans doute le second avec plus de conviction que le premier, et cela en dépit du fait que tout militait pour le boycottage. Même dans l’hypothèse où  les directions seraient  elles aussi parvenues à la conclusion que le bon choix c’était de s’abstenir, la crainte de chacune de prendre une attitude vertueuse dont l’autre profiterait pour rafler la mise, aurait déterminé les deux à se présenter aux suffrages de la population, et à subir l’une comme l’autre son désaveu.

Ce n’est pas donc pas à contretemps, ou par une ambition que rien ne justifie, que le RND, qui a révisé à la baisse ses ambitions, s’est mis à lorgner du côté de la mouvance laïque, avec une insistance et des encouragements, en provenance de quelques journaux, qui ne demandent qu’à s’enhardir pour passer à une étape où il s’agirait au prétendant de se déclarer, s’il ne veut pas en tout cas nuire à la réputation de celle à qui il fait une cour si évidente. Quelques manchettes de journaux, décidément prêts à toutes les aventures, résonnent ces derniers temps avec une allégresse annonciatrice d’une bonne nouvelle ; à moins que, comme à leur habitude, ils prennent leur désir pour des réalités. C’est la deuxième hypothèse qui a le plus de chance d’être confirmée par les faits, même si effectivement le RND est tenté, ne serait-ce que pour conjurer le sort peu enviable qui semble lui être réservé, de rebondir ainsi, comme un diable hors de sa boîte, alors qu’il est supposé à l’article de la mort.

En réalité l’OPA qu’il voudrait, à l’effet de se donner un second souffle, opérer sur le camp démocratique, n’a aucune chance de se produire. A cela une raison principale : ce camp n’existe pas, ce n’est jamais qu’une vue de l’esprit, une illusion journalistique, qui d’ailleurs  ne fait plus recette. Ce qui existe en revanche, ce sont des courants qui se rejoignent en ceci qu’ils considèrent comme fondamentale la séparation de la Religion et de l’Etat. Que l’on ne se méprenne pas : des courants, non pas des partis, dont aucun n’existe vraiment, sinon comme une entité administrative, et qui en termes de représentativité sont loin du compte.

Mais avant qu’un courant ne s’avise de représenter une partie de la population dans les institutions, ou même hors de celles-ci, encore faut-il qu’il dispose d’un programme motivé et déclinable en mots d’ordre simples. Les partis dans leur forme actuelle se réclament, dans le meilleur des cas, d’idéologies sans autre précision,  pour autant qu’ils ne fassent pas surtout attention à se tenir aussi cois que possible en attendant d’être sollicités par les vrais acteurs quand vient l’heure des manœuvres, de la redistribution éventuelle des cartes, et des prébendes qui vont avec.

Les courants prééxistent aux partis ; ils sont de plus aptes à végéter comme tels pendant longtemps, en l’absence de toute représentation partisane plus ou moins adéquate, mais aussi en présence de formations qui s’en réclament faussement. Ils tiennent pour ainsi dire aux fondamentaux d’une société, à ses éléments structurants à une époque donnée et sur le long terme. Mais qu’une crise survienne qui ébranle un pays, et ils redeviennent à la fois visibles et audibles.

M Habili

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