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politique
Bilan et perspectives (Partie 1)
Dix-huit après l’explosion d’octobre 1988, qui marque le début de
l’ouverture politique, comment ne pas voir qu’en termes de
démocratisation de la vie publique le bilan n’est guère brillant ?
Le paysage politique se résume autant dire à un seul parti ; on se
croirait revenu brusquement des années en arrière, au temps du parti
unique et du déni des libertés fondamentales; à cette différence
toutefois, et elle ne vient pas desservir le FLN, c’est qu’il est
maintenant en droit de se réclamer du multipartisme, de se donner
des allures de formation politique pas moins respectueuse des règles
démocratiques qu’une autre. La comparaison peut même s’avérer à son
avantage, si du moins s’il faut s’en tenir à certains critères. Mais
passons, d’autant que le sujet est ailleurs.
Le
fait est donc peu contestable : le système politique d’avant ce
tournant est parvenu à se reconstituer à peu près tel qu’il était,
et sans avoir pour cela à reprendre telles quelles les formes qu’il
revêtait alors. Il a mué, il a sans doute changé d’apparence, mais
c’est pour mieux se conserver. Tous les espaces de liberté concédés
au lendemain de la conflagration n’ont pas été confisqués, mais ils
ont fini par être quadrillés pour les uns, remis en cause dans la
pratique, ou alors jamais réellement investis par la société civile,
pour d’autres. Si bien que le FLN, qui à vrai dire n’a jamais quitté
les rouages de l’Etat, dont il est par essence inséparable, peut
aujourd’hui se flatter et d’avoir pris le dessus sur les oppositions
qui l’avaient assailli pendant de longues et terribles années (de
leur avoir survécu plutôt, la plupart n’étant plus maintenant que
l’ombre d’elles-mêmes) et de s’être transformé en parti qui sait
qu’il n’accèdera dorénavant aux responsabilités qu’au travers des
urnes — que celles-ci soient d’ailleurs manipulées ou non, la
fraude n’étant après tout qu’une des règles non écrites qu’il ne
faut jamais perdre de vue, et dont mêmes les plus vieilles
démocraties ne sont pas totalement exemptes. Ce qui reste
d’opposition, ou plus exactement ce qui reste de l’opposition, étant
bien trop faible, toutes obédiences confondues, pour représenter un
danger pour sa suprématie. Le seul parti qui lui ait créé des
difficultés (abstraction faite du représentant de l’islamisme
radical, dont l’existence légale n’a pas survécu à la victoire
écrasante qu’il avait remportée lors des premières législatives à
l’ère du multipartisme, en décembre 1991) pendant quelque temps, à
savoir le RND, se trouve être, comme par hasard, un transvasement
d’une partie de ses forces, une partie détachée de lui-même, une
hémorragie qu’il doit bien sûr à sa participation à la rencontre de
Rome, sous l’égide de Sant’Egidio, scission que ni l’un ni l’autre
ne veut admettre à ce jour comme telle, au mépris de l’évidence. Or,
le RND a cessé d’être un concurrent véritable dès l’arrivée au
pouvoir de A. Bouteflika ; encore que ce retour en force et en grâce
de l’ex-parti unique n’ait vraiment abouti que lorsque ce dernier a
accepté de devenir son président d’honneur, en fait son président
tout court. Le RND, qui appartient à la même famille politique, se
pose désormais la question de son avenir, avec d’autant plus
d’acuité qu’il n’est pas maître de son destin, et qu’il n’est pas
sans voir que les conditions ayant présidé à sa naissance sont
dépassées. Du reste, si elles prévalaient toujours, il ne se serait
sans doute pas contenté d’exister juste à côté du FLN dans le
spectre politique, il n’aurait eu de cesse de cesse au contraire
d’obtenir que son rival soit dissous, condamné au même sort, mais
par un autre biais, qu’il aurait d’ailleurs fallu trouver, que son
allié du contrat romain, l’ex-Fis. Tant il est vrai que la logique à
laquelle le RND doit d’exister commandait que le FLN soit sacrifié
sur l’autel de la survie du système politique dans son ensemble. Les
gens qui l’ont conçu étaient incertains du lendemain, au vu de la
gravité de la crise politique et du déchaînement de violence qui la
traduisait ; ils ont alors pensé à créer le RND, en prélevant sur
le FLN, dans l’idée que ce dernier est perdu dans l’opinion pour sa
compromission avec les responsables du terrorisme, et aussi pour
avoir préféré emboîter le pas au FFS, ou plus exactement à Aït
Ahmed, dans son offre d’une paix qui, dans les conditions de
l’époque, n’aurait pu se rétablir que par une espèce d’intervention
divine. C’est ce qui explique entre autres qu’on se soit donné
rendez-vous dans la Ville éternelle, endroit tout indiqué en effet
pour se recommander au Saint-Esprit. Mais, au bout du compte, les
événements ont pris une tournure qui rendait inutile une mesure
radicale et passablement risquée. Le cours enclenché par le départ
de Liamine Zeroual et l’arrivée de Abdelaziz Bouteflika à la tête de
l’Etat était comme gouverné par l’irrésistible force de rappel
d’un système qui a été poussé trop loin de son point d’équilibre.
Dès lors, l’avenir du RND était fortement compromis. Il était
victime des circonstances, qui n’ont cessé depuis de jouer contre
lui. Si bien que lorsque son secrétaire général, Ahmed Ouyahia,
s’est vu contraint il y a quelques mois de déposer sa démission en
tant que chef de gouvernement pour s’effacer devant le chef en
second du FLN, beaucoup, à l’intérieur comme à l’extérieur du RND,
se sont demandé si après cela « le parti des patriotes » avait un
avenir, si on n’allait pas lui signifier à plus ou moins brève
échéance que sa mission était terminée. Si, pourtant, l’épée de
Damoclès suspendue sur sa tête tarde à tomber, c’est qu’il bénéficie
de quelque chose comme d’une pause, ou plutôt d’un flottement dans
le cours des événements, qu’il fait mine de vouloir exploiter afin
de s’ouvrir un nouvel horizon. Se demander s’il est de force à
prolonger indéfiniment son existence n’a pas beaucoup de sens, étant
donné que c’est là une question bien trop importante pour qu’il soit
seul à se la poser. Son avenir ne dépend pas que de la volonté de
ses militants, à supposer qu’il en dépende dans une certaine mesure,
en quoi d’ailleurs il ne diffère guère du FLN, mais cet avenir est
conditionné à ce qui est finalement bon pour le système dont ils
sont partie prenantes l’un comme l’autre. Le RND se sabordera sans
hésitation s’il reçoit l’ordre de le faire.
D’une certaine façon, on peut dire que le RND a été victime de son
succès (encore que ce succès soit celui de tous ceux que leurs
adversaires cherchaient à flétrir sous l’appellation d’éradicateurs,
et par là celui de tout le pays, qui a échappé de ce fait à un sort
pour le moins funeste). Il doit son existence à l’initiative
romaine, elle-même point d’aboutissement d’un processus commencé au
lendemain de l’annulation des élections de la fin de 1991,
traitement politique qui sera repris plus tard sous une forme
gradualiste, cette fois-ci sous l’impulsion des autorités, mais dans
la perspective d’une aggravation de la crise conduisant à la rupture
avec l’ordre existant, dont son rival, le FLN, était appelé à faire
les frais. Ce que le RND avait assumé au niveau politique, en termes
de mobilisation populaire dans la lutte antiterroriste, aux côtés
certes d’autres forces, le renversement de tendance qui en avait
résulté (la particularité de l’Algérie dans ce domaine c’est
précisément que la lutte antiterroriste y a revêtu une forme
populaire ; en face, il est vrai, le terrorisme était lui de type
insurrectionnel, en tout cas à ses débuts), a eu pour principal
effet de faire faire l’économie de réformes en profondeur et par là
même de recréer un contexte favorable aux forces les plus
conservatrices représentées par le FLN, qui a aussitôt compris qu’il
était temps pour lui de commencer à redresser sa situation, ce qui
ne pouvait se faire qu’aux dépens du RND. Mais si ce dernier se voit
contraint d’abandonner l’ambition de prendre la place du FLN, il
n’est pas cependant sans avoir conçu un projet de substitution qui
lui garantirait, sinon de jouer les premiers rôles, du moins de
s’arroger une solide position sur l’échiquier politique tel qu’il
est en train de se dessiner (à l’exception de l’ex-parti unique qui
semble indétrônable, toutes les autres formations sont en effet loin
de s’être définitivement cristallisées, toutes sont donc
susceptibles de sortir de leurs enveloppes actuelles pour renaître
différemment), il n’a pour se donner un second souffle qu’à
entreprendre d’occuper le terrain devant revenir comme de droit au
courant laïque.
On
sait combien les partis laïques sont aujourd’hui conscients d’avoir
reculé dans l’opinion. La frustration qu’ils ressentent est d’autant
plus grande que l’offensive islamiste pour s’emparer du pouvoir et
instaurer la théocratie s’est brisée sur la résistance populaire et
les forces de l’ordre, aux côtés desquelles ils s’étaient rangés, à
l’exception toutefois du FFS et du PT, qui avaient préféré pour leur
part rallier le camp adverse. Malgré cette divergence, qui pour
paraître essentiellement tactique n’en était pas moins déterminante,
au point d’ailleurs de peser d’un poids incomparablement plus lourd
dans les évolutions futures que les choix idéologiques, tous ont vu
leur influence se réduire brutalement, ils connaissent à l’unisson
une crise qui visiblement les prend au dépourvu, les travaille de
façon déclarée ou sourde, probablement à des degrés divers, et qui
laisse présager des lendemains assez sombres pour tous.
Chez
le RCD et le FFS, la présence du mal n’est pas douteuse. Jamais, en
effet, cette chose appelée les Arouch ne serait apparue en Kabylie
du temps où ils tenaient bien en main leur bastion commun. Que cette
chose résulte d’un complot ou qu’elle soit une génération spontanée,
la question n’est pas là. Serait-elle née avec pour seul objectif
de prouver que ces deux partis sont en fait minoritaires en Kabylie
que cela ne changerait pas grand-chose à la signification politique
des événements tragiques au travers desquels la leçon a été servie,
à savoir que cette région du pays, si particulière par certains
aspects, n’est pas, contrairement à ce qu’on croit généralement,
sous la coupe de tel parti ou de tel autre. Mais comme s’il ne
devait subsister aucun doute à ce sujet, des élections locales ont
été organisées par la suite qui ont été massivement boycottées
quoique le FFS et le RCD aient appelé à la participation, sans doute
le second avec plus de conviction que le premier, et cela en dépit
du fait que tout militait pour le boycottage. Même dans l’hypothèse
où les directions seraient elles aussi parvenues à la conclusion
que le bon choix c’était de s’abstenir, la crainte de chacune de
prendre une attitude vertueuse dont l’autre profiterait pour rafler
la mise, aurait déterminé les deux à se présenter aux suffrages de
la population, et à subir l’une comme l’autre son désaveu.
Ce
n’est pas donc pas à contretemps, ou par une ambition que rien ne
justifie, que le RND, qui a révisé à la baisse ses ambitions, s’est
mis à lorgner du côté de la mouvance laïque, avec une insistance et
des encouragements, en provenance de quelques journaux, qui ne
demandent qu’à s’enhardir pour passer à une étape où il s’agirait au
prétendant de se déclarer, s’il ne veut pas en tout cas nuire à la
réputation de celle à qui il fait une cour si évidente. Quelques
manchettes de journaux, décidément prêts à toutes les aventures,
résonnent ces derniers temps avec une allégresse annonciatrice d’une
bonne nouvelle ; à moins que, comme à leur habitude, ils prennent
leur désir pour des réalités. C’est la deuxième hypothèse qui a le
plus de chance d’être confirmée par les faits, même si effectivement
le RND est tenté, ne serait-ce que pour conjurer le sort peu
enviable qui semble lui être réservé, de rebondir ainsi, comme un
diable hors de sa boîte, alors qu’il est supposé à l’article de la
mort.
En
réalité l’OPA qu’il voudrait, à l’effet de se donner un second
souffle, opérer sur le camp démocratique, n’a aucune chance de se
produire. A cela une raison principale : ce camp n’existe pas, ce
n’est jamais qu’une vue de l’esprit, une illusion journalistique,
qui d’ailleurs ne fait plus recette. Ce qui existe en revanche, ce
sont des courants qui se rejoignent en ceci qu’ils considèrent comme
fondamentale la séparation de la Religion et de l’Etat. Que l’on ne
se méprenne pas : des courants, non pas des partis, dont aucun
n’existe vraiment, sinon comme une entité administrative, et qui en
termes de représentativité sont loin du compte.
Mais
avant qu’un courant ne s’avise de représenter une partie de la
population dans les institutions, ou même hors de celles-ci, encore
faut-il qu’il dispose d’un programme motivé et déclinable en mots
d’ordre simples. Les partis dans leur forme actuelle se réclament,
dans le meilleur des cas, d’idéologies sans autre précision, pour
autant qu’ils ne fassent pas surtout attention à se tenir aussi cois
que possible en attendant d’être sollicités par les vrais acteurs
quand vient l’heure des manœuvres, de la redistribution éventuelle
des cartes, et des prébendes qui vont avec.
Les
courants prééxistent aux partis ; ils sont de plus aptes à végéter
comme tels pendant longtemps, en l’absence de toute représentation
partisane plus ou moins adéquate, mais aussi en présence de
formations qui s’en réclament faussement. Ils tiennent pour ainsi
dire aux fondamentaux d’une société, à ses éléments structurants à
une époque donnée et sur le long terme. Mais qu’une crise survienne
qui ébranle un pays, et ils redeviennent à la fois visibles et
audibles.
M
Habili
Haut
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