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Référendum
du 29 septembre
Le temps des
leçons (Partie II)
S’il est pour
l’heure quelque chose dont on convient, avec au bout du compte de la
modération de tous côtés -à une exception près toutefois, peut-être
de toutes les parties la moins bien placée pour crier victoire-
c’est que le référendum du 29 septembre a été marqué par une forte
abstention, et que les résultats officiels, par leur excès même,
apparaissent maintenant, auraient-ils été apprêtés, comme une espèce
de voile, pudique ou non c’est selon, jeté sur une réalité par trop
désagréable. On ne voit pas en effet aujourd’hui ceux qui ont fait
campagne pour la charte se féliciter de leur éclatant succès. La
discrétion, ou plutôt le profil bas, où se sont réfugiés les chefs
de file de la coalition, en dit long sur leur embarras, en ce que
l’une et l’autre conviennent beaucoup plus à des perdants qu’à des
gagnants. Le patron du MSP doit regretter maintenant la promesse
qu’il a faite au cours de la campagne, selon laquelle des lois
seraient adoptées sur la base de la charte à l’encontre des
adversaires de la réconciliation, avec pour finalité de leur
interdire à l’avenir d’exprimer leur opinion. Cette assurance,
doublée d’une méconnaissance ahurissante des lois en vigueur de la
part d’un ministre, ministre d’Etat qui plus est, non seulement
n’est plus de mise, mais est susceptible d’être retenue contre lui.
Il faut bien, en effet, que le Président jette en pâture à l’opinion
quelques têtes pour espérer expier les fautes qui lui ont valu le
désaveu du 29 septembre. Il doit savoir de plus qu’à moins de
sacrifier des personnages de premier plan, il a peu de chance
d’obtenir lui-même l’absolution. Un échec de cette ampleur qui
n’entraînerait aucune révision, aucune sanction, est-ce possible ?
De même qu’est inconcevable un président tout-puissant qui voudrait
redresser sa position après un sérieux mécompte, mais qui pourtant
se refuserait à apporter la moindre modification à son gouvernement,
alors même qu’il est en son pouvoir de le renvoyer tout entier.
On peut penser
que rien de tout cela n’arrivera, parce que le président Bouteflika
ne voudrait surtout pas donner raison à ceux qui contestent les
résultats du référendum, or c’est bien ce qui se passera s’il
remanie le gouvernement, ou même s’il se contente de limoger un seul
de ses ministres. Certes, personne ne peut dire avec certitude
quelle sera cette sanction, ou même si elle surviendra, mais alors
il faut accréditer l’hypothèse d’un chef d’Etat et d’un régime peu
soucieux des véritables sentiments de leur peuple, et qui par
conséquent ne tiennent compte d’aucun de ses avertissements. Cela
nous ramène à la question déjà posée ici, qui était de savoir sur
quels résultats vont se régler les gouvernants : sur ceux qu’ils ont
annoncés, manifestement faux et auxquels personne ne croit, ou sur
ceux qui sont réels, et qui correspondent à l’abstention massive ?
Il est d’une
certaine façon assez naïf de s’imaginer que l’une ou l’autre de ces
deux possibilités va s’affirmer nettement dans les jours qui
viennent, au motif que la suite des événements ne laisse place qu’à
l’une ou l’autre. Le fait est qu’aucune des deux n’est praticable en
tant que telle, en quelque sorte dans toute sa rigueur. C’est
pourquoi il semble plus probable que l’on recoure à une logique
comportant une double détente. On prendrait soin dans un premier
temps de ne rien faire qui indiquerait clairement qu’on prend
l’avertissement au sérieux et que l’on change le fusil d’épaule, en
particulier on ne sanctionnerait pas les chefs de file de la
coalition, et dans un second temps, une fois qu’il serait devenu
plus difficile d’établir un lien de causalité, on procèderait aux
changements qu’on estime rendus nécessaires par l’abstention du 29
septembre. Il faut bien en effet faire la part du feu. Plus
concrètement, cela veut dire que le processus devant mener à la
révision constitutionnelle à bref délai sera ralenti, mais pas
abandonné, et que s’il est bien vrai que le gouvernement est d’ores
et déjà condamné, il ne sera toutefois renvoyé que plus tard, quand
le choc aura été complètement absorbé, et que sera venu le temps de
songer prioritairement à se redorer le blason. Après tout, un
gouvernement se révèle plus utile au moment de son renvoi que
pendant l’intervalle où il occupe le devant de la scène et joue à
prendre des décisions. C’est seulement à ce moment qu’il remplit le
rôle pour lequel il a été conçu et investi de ses missions : celui
de fusible. Les déclarations de Belkhadem, le représentant personnel
du président de la République, disant que la révision
constitutionnelle serait chose faite avant la fin du premier
semestre de l’année 2006, on le voit maintenant, se signalaient par
un excès d’optimisme. Ce même ministre s’est distingué dans la
campagne référendaire par le fait de s’inscrire dès ce moment dans
l’étape suivante du processus, comme s’il s’agissait de battre le
fer pendant qu’il était chaud, et qu’il était assuré que les
Algériens allait approuver à une majorité « convaincante et
écrasante » non seulement la charte « pour la paix et la
réconciliation », mais tout le programme qui s’y attache, et qui
repose essentiellement sur le maintien au pouvoir de Bouteflika
au-delà de 2009. On peut maintenant se demander si cette
précipitation de très mauvais goût n’a pas été pour quelque chose
dans l’abstention par quoi s’est soldé toute l’opération, si elle
n’a pas achevé de convaincre la majorité des Algériens de refuser
leur soutien à une politique assez désinvolte à leur égard pour leur
proposer ouvertement, insolemment une vente concomitante. Ce
détournement du référendum est d’autant plus étrange que le même
Belkhadem craignait que l’abstention n’entache toute la manœuvre. Le
sentiment même qui devait le pousser à plus de circonspection et de
subtilité l’inclinait à faire le zélateur, à brûler les étapes, à
sous-estimer et l’intelligence et la capacité de réaction de
l’opinion nationale. Il serait étonnant qu’après cela il soit promu
chef du gouvernement à la place d’Ahmed Ouyahia, comme on le suppose
ici et là ; il serait beaucoup plus logique de s’attendre au
contraire à ce qu’il soit sinon cassé de son poste, du moins
contraint à plus de discrétion. Les propos tenus par le ministre de
l’Intérieur moins d’une semaine après la consultation, bizarrement
peu commentés, comme s’ils n’étaient pas dans le ton, d’après
lesquels une révision constitutionnelle ne serait pas prévue au
programme, ne sont peut-être pas à prendre au pied de la lettre,
mais dans tous les cas, ils s’inscrivent en faux contre le rythme
accéléré que le représentant personnel du Président voudrait
imprimer au processus dont le référendum dernier ne constitue qu’une
étape. Même s’il est vrai que ces propos recoupent ceux du chef du
gouvernement, qui a toujours tenu à apporter un bémol aux
déclarations d’Abdelaziz Belkhadem, sans pour autant les démentir
explicitement, se contentant d’affirmer qu’autant qu’il sache, cette
question n’était pas à l’ordre du jour, ils semblent tout de même
dire plus que cela, qu’il n’y aura tout simplement pas de révision
constitutionnelle. Qui croire de Belkhadem et de Zerhouni ? En fait,
on n’a besoin de croire ni l’un ni l’autre. Ils peuvent très bien ne
se contredire qu’en apparence. Il suffit pour s’en convaincre de
s’apercevoir que l’un, c’est-à-dire A. Belkhadem, a parlé avant le
référendum, à un moment donc où il était encore possible de se faire
des illusions sur le sentiment des Algériens, et l’autre après le 29
septembre, une fois donc qu’a été mesuré le décalage entre d’une
part les discours, les prédictions, et de l’autre la réalité.
L’abstention a été si importante qu’il a paru déraisonnable de se
lancer dès maintenant dans l’étape programmée au départ pour être la
suivante, à s’en tenir au rythme préconisé par A. Belkhadem. Si la
position au gouvernement de quelqu’un dépendait strictement du sort
réservé aux idées qu’il défend, alors on peut conclure que celle
du secrétaire général du FLN est sortie affaiblie du référendum,
même si celle du secrétaire général ne s’est pas renforcée d’autant,
compte tenu de sa déconvenue dans le dossier du dialogue avec les
arouch.
Mais si tout le
monde admet à un titre ou à un autre que l’abstention a été massive
le 29 septembre, à quoi et à quel bord faut-il l’attribuer ? Le RCD,
comme il fallait s’y attendre, n’a pas tardé longtemps pour
revendiquer sa part dans ce succès, mérite qu’il consent à partager
avec le seul FFS, qu’il ne veut surtout pas mécontenter pour le
moment, lequel FFS se garde d’ailleurs sagement s’approprier un bien
dont il sait qu’il est de dimension national, et qui de ce fait
excède ses seules forces. Certes, le RCD comme le FFS ont appelé au
boycott, mais ni l’un ni l’autre n’ont avancé le moindre argument
annonçant cette abstention ; bien au contraire, ils étaient
convaincus que la charte allait passer sans le moindre problème, non
pas grâce à la fraude, en tout cas pas seulement, mais du fait du
refus du débat contradictoire comme du rapport de forces, ce dernier
élément leur apparaissant nettement en leur défaveur. L’abstention
massive a été pour eux, comme à vrai dire pour tout le monde, encore
que vers la fin de la campagne cette hypothèse ait eu tendance à
s’affirmer, une divine surprise. Que maintenant le FFS s’accorde le
temps de la réflexion, se demandant sans doute s’il ne s’agit pas là
d’un tournant essentiel, tandis que le RCD crie déjà sa victoire
par-dessus les toits, sans se poser trop de questions, cela est un
peu dans l’ordre des choses, cela est du déjà vu, cela
n’impressionne personne, sans compter que cela est contre-productif.
Avec l’expérience acquise depuis que le pluralisme existe, il est
possible de soutenir que l’une des conditions qui ont permis aux
véritables sentiments de s’exprimer le 29 septembre, c’est justement
que la presse et le camp démocratique en général n’ont pas agressé
l’opinion comme ils en avaient l’habitude, en usant en particulier
d’un ton d’une telle aigreur qu’il donnait une furieuse envie d’agir
à contre-courant de ce qu’il prône. Qu’il y ait rechute dans les
mêmes travers, et le risque devient grand de voir les avancées
démocratiques inverser leur cours. C’est là une leçon que l’on
gagnerait à méditer avec le plus grand soin. D’ailleurs les
démocrates en général n’ont aucun intérêt à se laisser identifier à
des gens chez qui l’insulte est prompte à fuser, et à l’indigence
intellectuelle évidente.
Abdelaziz
Bouteflika a été réélu haut la main en avril 2004 pour différentes
raisons, dont la principale est qu’il n’avait pas de rival, Ali
Benflis ne pouvant en aucun cas en faire office. L’échec qu’il a
subi le 29 septembre ne veut pas dire qu’il n’avait pas été
réellement réélu auparavant ; il reste donc un président légitime.
C’est d’abord à lui-même qu’il a nui en prenant l’initiative
d’organiser un référendum; il a trop présumé de sa popularité, qui
est changeante, mais il y a plus que cela : sa politique n’a pas
restauré la paix promise en 1999, elle n’a pas approfondi le
processus démocratique, et la relance économique ne se fait toujours
pas. C’est tout cela que les Algériens ont sanctionné ce 29
septembre. Ils ont exprimé leur mécontentement en refusant de se
rendre aux urnes. Ils ne se sont pas abstenus pour que tel ou tel en
tire argument dans le but de minimiser une déroute électorale
précédente. C’est une abstention protestataire, une forme de
résistance passive, ils attendent que le président Bouteflika
rectifie le tir. Le pourra-t-il, le voudra-t-il ? Voilà toute la
question.
Pour peu qu’on y
pense, on finit par s’apercevoir qu’il n’y avait pas que le camp
démocratique pour avoir intérêt à ce que la démarche consignée dans
la « charte pour la paix et la réconciliation » échoue. Il faut
d’ailleurs préciser ce que les opposants ont rejeté. Aucune voix,
par exemple, ne s’est élevée pour contester les dispositions
sociales de la charte. C’est que tout le monde, en fait, les
approuvait. Ce qui a été repoussé, ce sont les implications
politiques. Or, celles-ci ne font pas consensus dans la masse des
opposants. Dans une même famille politique, des divergences parfois
importantes existent à cet égard, et continuent peu ou prou à
produire des effets. Il n’est même pas évident qu’au sein de la
famille nationaliste, tout le monde défendait la charte. Au RND, il
va presque de soi que ses membres ne la soutenaient qu’en paroles,
tant elle les prenait à rebrousse-poil ; ils faisaient très
mollement campagne en sa faveur, avec bien entendu le secret espoir
que la participation soit la moins significative possible.
La mouvance
islamiste prise dans sa généralité, mais plus encore sans doute son
aile radicale, autrement dit celle qui s’était fédérée
antérieurement dans le parti dissous, n’avait pas intérêt à soutenir
la charte, qui ignorait superbement sa principale revendication : le
retour sur la scène politique légale. La véritable question pour
elle n’est pas celle de l’interdiction de son ancienne
organisation, mais de celle des droits politiques de ceux d’entre
les Algériens qui se reconnaissent dans son projet de société. Il
est bien évident qu’elle s’abstiendra majoritairement d’apporter son
appui à toute initiative des gouvernants qui ne lui reconnaisse pas
explicitement le droit de s’organiser en parti(s) à l’exemple des
autres courants, et cela quelles que soient les avis favorables des
anciens ténors de l’organisation dissoute.
Que représente ce
courant aujourd’hui ? Continue-t-il à être important, ou
majoritaire, malgré sa dérive terroriste, et les souffrances
indicibles qu’il a infligées à son peuple ? Poser cette question,
particulièrement en ces termes, c’est déjà donner à penser qu’il a
un jour représenté l’écrasante majorité des Algériens, ce qui est
faux. Mais c’est surtout laisser entendre qu’il reste par
excellence le parti du peuple, alors que celui-ci l’a combattu.
S’il l’avait au contraire soutenu, aucune force n’aurait réussi à
lui barrer la route du pouvoir.
Dans la société
civile non plus, il n’y avait pas, tout compte fait, grand monde
pour soutenir la charte. A peu près toutes les associations de
victimes et de familles de disparus l’ont rejetée et mené campagne
contre elle. Leur impact sur l’opinion n’est pas facile à apprécier,
d’autant qu’à l’image de toutes les voix discordantes, elles étaient
interdites de campagne. Mais comme elles représentent une masse
importante d’Algériens, compte tenu de la déferlante terroriste et
du déchaînement de violence qu’elle a entraîné, leur influence n’a
sûrement pas été négligeable.
M. Habili
Haut
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