Semaine du 12 au 18 octobre 2005

 

Référendum du 29 septembre

Le temps des leçons (Partie II)

 

 
 
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 Référendum du 29 septembre

Le temps des leçons (Partie II)

S’il est pour l’heure quelque chose dont on convient, avec au bout du compte de la modération de tous côtés -à une exception près toutefois, peut-être de toutes les parties la moins bien placée pour crier victoire- c’est que le référendum du 29 septembre a été marqué par une forte abstention, et que les résultats officiels, par leur excès même, apparaissent maintenant, auraient-ils été apprêtés, comme une espèce de voile, pudique ou non c’est selon, jeté sur une réalité par trop désagréable. On ne voit pas en effet aujourd’hui ceux qui ont fait campagne pour la charte se féliciter de leur éclatant succès. La discrétion, ou plutôt le profil bas,  où se sont réfugiés les chefs de file de la coalition, en dit long sur leur embarras, en ce que l’une et l’autre  conviennent beaucoup plus à des perdants qu’à des gagnants. Le patron du MSP doit regretter maintenant la promesse qu’il a faite au cours de la campagne, selon laquelle des lois seraient adoptées sur la base de la charte à l’encontre des adversaires de la réconciliation, avec pour finalité de leur interdire à l’avenir d’exprimer leur opinion. Cette assurance, doublée d’une méconnaissance ahurissante des lois en vigueur de la part d’un ministre, ministre d’Etat qui plus est, non seulement n’est plus de mise, mais est susceptible d’être retenue contre lui. Il faut bien, en effet, que le Président jette en pâture à l’opinion quelques têtes pour espérer expier les fautes qui lui ont valu le désaveu du 29 septembre. Il doit savoir de plus qu’à moins de sacrifier des personnages de premier plan, il a peu de chance d’obtenir lui-même l’absolution. Un échec de cette ampleur qui n’entraînerait aucune révision, aucune sanction, est-ce possible ? De même qu’est inconcevable un président tout-puissant qui voudrait redresser sa position après un sérieux mécompte, mais qui pourtant se refuserait à apporter la moindre modification à son gouvernement, alors même qu’il est en son pouvoir de le renvoyer tout entier.

On peut penser que rien de tout cela n’arrivera, parce que le président Bouteflika ne voudrait surtout pas donner raison à ceux qui contestent les résultats du référendum, or c’est bien ce qui se passera s’il remanie le gouvernement, ou même s’il se contente de limoger un seul de  ses ministres. Certes, personne ne peut dire avec certitude quelle sera cette sanction, ou même si elle surviendra, mais alors il faut accréditer l’hypothèse d’un chef d’Etat et d’un régime peu soucieux des véritables sentiments de leur peuple, et qui par conséquent ne tiennent compte d’aucun de ses avertissements. Cela nous ramène à la question déjà posée ici, qui était de savoir sur quels résultats vont se régler les gouvernants : sur ceux qu’ils ont annoncés, manifestement faux et auxquels personne ne croit, ou sur ceux qui sont réels, et qui correspondent à l’abstention massive ?

Il est d’une certaine façon  assez naïf de s’imaginer que l’une ou l’autre de ces deux possibilités va s’affirmer nettement dans les jours qui viennent, au motif que la suite des événements ne laisse place qu’à l’une ou l’autre. Le fait est qu’aucune des deux n’est praticable en tant que telle,  en quelque sorte dans toute sa rigueur. C’est pourquoi il semble plus probable que l’on recoure à une logique comportant une double détente. On prendrait soin dans un premier temps de ne rien faire qui indiquerait clairement qu’on prend l’avertissement au sérieux et que l’on change le fusil d’épaule, en particulier on ne sanctionnerait pas  les chefs de file de la coalition, et dans un second temps, une fois qu’il serait devenu plus difficile d’établir un lien de causalité, on procèderait aux changements  qu’on estime rendus nécessaires par l’abstention du 29 septembre. Il faut bien en effet faire la part du feu. Plus concrètement, cela veut dire que le processus devant mener à la révision constitutionnelle à bref délai sera ralenti, mais pas abandonné, et que s’il est bien vrai que le gouvernement est d’ores et déjà condamné, il ne sera toutefois renvoyé que plus tard, quand le choc aura été complètement absorbé, et que sera venu le temps de songer prioritairement à se redorer le blason. Après tout, un gouvernement se révèle plus utile au moment de son renvoi que pendant l’intervalle où il occupe le devant de la scène et joue à prendre des décisions. C’est seulement à ce moment qu’il remplit le rôle pour lequel il a été conçu et investi de ses missions : celui de fusible. Les déclarations de Belkhadem, le représentant personnel du président de la République, disant que la révision constitutionnelle serait chose faite avant la fin du premier semestre de l’année 2006, on le voit maintenant,  se signalaient par un  excès d’optimisme. Ce même ministre s’est distingué dans la campagne référendaire par le fait de s’inscrire dès ce moment dans l’étape suivante du processus, comme s’il s’agissait de battre le fer pendant qu’il était chaud, et qu’il était  assuré que les Algériens allait approuver à une majorité « convaincante et écrasante » non seulement la charte « pour la paix et la réconciliation », mais tout le programme qui s’y attache, et qui repose essentiellement sur le maintien au pouvoir de Bouteflika au-delà de 2009. On peut maintenant se demander si cette précipitation de très mauvais goût n’a pas été pour quelque chose dans l’abstention par quoi s’est soldé toute l’opération, si elle n’a pas achevé de convaincre la majorité des Algériens de refuser leur soutien à une politique assez désinvolte à leur égard pour leur proposer ouvertement, insolemment une vente concomitante. Ce détournement du référendum est d’autant plus étrange que le même Belkhadem craignait que l’abstention n’entache toute la manœuvre. Le sentiment même qui devait le pousser à plus de circonspection et de subtilité l’inclinait à faire le zélateur, à brûler les étapes, à sous-estimer et l’intelligence et la capacité de réaction de l’opinion nationale. Il serait étonnant qu’après cela il soit promu chef du gouvernement à la place d’Ahmed Ouyahia, comme on le suppose ici et là ; il serait beaucoup plus logique de s’attendre au contraire à ce qu’il soit sinon cassé de son poste, du moins contraint à plus de discrétion. Les propos tenus par le ministre de l’Intérieur moins d’une semaine après la consultation, bizarrement peu commentés, comme s’ils n’étaient pas dans le ton, d’après lesquels une révision constitutionnelle ne serait pas prévue au programme, ne sont peut-être pas à prendre au pied de la lettre, mais dans tous les cas, ils s’inscrivent en faux contre le rythme accéléré que le représentant personnel du Président voudrait imprimer au processus dont le référendum dernier ne constitue qu’une étape. Même s’il est vrai que ces propos recoupent ceux du chef du gouvernement, qui a toujours tenu à apporter un bémol aux déclarations d’Abdelaziz Belkhadem, sans pour autant les démentir explicitement, se contentant d’affirmer qu’autant qu’il sache, cette question n’était pas à l’ordre du jour, ils semblent tout de même dire plus que cela, qu’il n’y aura tout simplement  pas de révision constitutionnelle. Qui croire de Belkhadem et de Zerhouni ? En fait, on n’a besoin de croire ni l’un ni l’autre. Ils peuvent très bien ne se contredire qu’en apparence. Il suffit pour s’en convaincre de s’apercevoir que l’un, c’est-à-dire  A. Belkhadem, a parlé avant le référendum, à un moment donc où il était encore possible de se faire des illusions sur le sentiment des Algériens, et l’autre après le 29 septembre, une fois donc qu’a  été mesuré le décalage entre d’une part les discours, les prédictions, et de l’autre la réalité. L’abstention a été si importante qu’il a paru déraisonnable de se lancer dès maintenant dans l’étape programmée au départ pour être la suivante, à s’en tenir au rythme préconisé par A. Belkhadem. Si la position au gouvernement de quelqu’un dépendait strictement  du sort réservé aux idées qu’il défend, alors on peut conclure que   celle du secrétaire général du FLN  est sortie affaiblie du référendum, même si celle du secrétaire général ne s’est pas renforcée d’autant, compte tenu de sa déconvenue dans le dossier du dialogue avec les arouch.

Mais si tout le monde admet à un titre ou à un autre que l’abstention a été massive le 29 septembre, à quoi et à quel bord faut-il l’attribuer ? Le RCD, comme il fallait s’y attendre, n’a pas tardé longtemps pour revendiquer sa part dans ce succès, mérite qu’il consent à partager avec le seul FFS, qu’il ne veut surtout pas mécontenter pour le moment, lequel FFS se garde d’ailleurs sagement s’approprier un bien dont il sait qu’il est de dimension national, et qui de ce fait excède ses seules forces. Certes, le RCD comme le FFS ont appelé au boycott, mais ni l’un ni l’autre n’ont avancé le moindre argument annonçant cette abstention ; bien au contraire, ils étaient convaincus que la charte allait passer sans le moindre problème, non pas grâce à la fraude, en tout cas pas seulement, mais du fait du refus du débat contradictoire comme du rapport de forces, ce dernier élément leur apparaissant nettement en leur défaveur. L’abstention massive a été pour eux, comme à vrai dire pour tout le monde, encore que vers la fin de la campagne cette hypothèse ait eu tendance à s’affirmer, une divine surprise. Que maintenant le FFS s’accorde le temps de la réflexion, se demandant sans doute s’il ne s’agit pas là d’un tournant essentiel, tandis que le RCD crie déjà sa victoire par-dessus les toits, sans se poser trop de questions, cela est un peu dans l’ordre des choses, cela est du déjà vu, cela n’impressionne personne, sans compter que cela est contre-productif. Avec l’expérience acquise depuis que le pluralisme existe, il est possible de soutenir que l’une des conditions qui ont permis aux véritables sentiments de s’exprimer le 29 septembre, c’est justement que la presse et le camp démocratique en général n’ont pas agressé l’opinion comme ils en avaient l’habitude, en usant en particulier d’un ton d’une telle aigreur qu’il donnait une furieuse envie d’agir à contre-courant de ce qu’il prône. Qu’il y ait rechute dans les mêmes travers, et le risque devient grand de voir les avancées démocratiques inverser leur cours. C’est là une leçon que l’on gagnerait à méditer avec le plus grand soin. D’ailleurs les démocrates en général n’ont aucun intérêt à se laisser identifier à des gens chez qui l’insulte  est prompte à fuser, et à l’indigence intellectuelle évidente.

Abdelaziz Bouteflika a été réélu haut la main en avril 2004 pour différentes raisons, dont la principale est qu’il n’avait pas de rival, Ali Benflis ne pouvant en aucun cas en faire office. L’échec qu’il a subi le 29 septembre ne veut pas dire qu’il n’avait pas été réellement réélu auparavant ; il reste donc un président légitime. C’est d’abord à lui-même  qu’il a nui en prenant l’initiative d’organiser un référendum; il a trop présumé de sa popularité, qui est changeante, mais il y a plus que cela : sa politique n’a pas restauré  la paix promise en 1999, elle n’a pas approfondi le processus démocratique, et la relance économique ne se fait toujours pas. C’est tout cela que les Algériens ont sanctionné ce 29 septembre. Ils ont exprimé leur mécontentement en refusant de se rendre aux urnes. Ils ne se sont pas abstenus pour que tel ou tel en tire argument dans le but de minimiser une déroute électorale précédente. C’est une abstention protestataire, une forme de résistance passive, ils attendent que le président Bouteflika rectifie le tir. Le pourra-t-il, le voudra-t-il ?  Voilà toute la question.

Pour peu qu’on y pense, on finit par s’apercevoir qu’il n’y avait pas que le camp démocratique pour avoir intérêt à ce que la démarche consignée dans la « charte pour la paix et la réconciliation » échoue. Il faut d’ailleurs préciser ce que les opposants ont rejeté. Aucune voix, par exemple, ne s’est élevée pour contester les dispositions sociales de la charte. C’est que tout le monde, en fait, les approuvait. Ce qui a été repoussé, ce sont les implications politiques. Or, celles-ci ne font pas consensus dans la masse des opposants. Dans une même famille politique, des divergences parfois importantes existent à cet égard, et continuent peu ou prou à produire des effets. Il n’est même pas évident qu’au sein de la famille nationaliste, tout le monde défendait la charte. Au RND, il va presque de soi que ses membres ne la soutenaient qu’en paroles, tant elle les prenait à rebrousse-poil ; ils faisaient très mollement campagne en sa faveur, avec bien entendu le secret espoir que la participation soit la moins significative possible.

La mouvance islamiste prise dans sa généralité, mais plus encore sans doute son aile radicale, autrement dit celle qui s’était fédérée antérieurement dans le parti dissous, n’avait pas intérêt à soutenir la charte, qui ignorait superbement sa principale revendication : le retour sur la scène politique légale. La véritable question pour elle  n’est pas celle de l’interdiction de son ancienne organisation, mais de celle des droits politiques de ceux d’entre les Algériens qui se reconnaissent dans son projet de société. Il est bien évident qu’elle s’abstiendra majoritairement d’apporter son appui à toute initiative des gouvernants qui ne lui reconnaisse pas explicitement le droit de s’organiser en parti(s) à l’exemple des autres courants, et cela quelles que soient les avis favorables des anciens ténors de l’organisation dissoute.

Que représente ce courant aujourd’hui ? Continue-t-il à être important, ou majoritaire, malgré sa dérive terroriste, et les souffrances indicibles qu’il a infligées à son peuple ? Poser cette question, particulièrement en ces termes, c’est déjà donner à penser qu’il a un jour représenté l’écrasante majorité des Algériens, ce qui est faux. Mais c’est surtout laisser entendre qu’il reste par excellence  le parti du peuple, alors que celui-ci l’a combattu. S’il l’avait au contraire soutenu, aucune force n’aurait réussi à lui barrer la route du pouvoir.

Dans la société civile non  plus, il n’y avait pas, tout compte fait, grand monde pour soutenir la charte. A peu près toutes les associations de victimes et de familles de disparus l’ont rejetée et mené campagne contre elle. Leur impact sur l’opinion n’est pas facile à apprécier, d’autant qu’à l’image de toutes les voix discordantes, elles étaient interdites de campagne. Mais comme elles représentent une masse importante d’Algériens, compte tenu de la déferlante terroriste et du déchaînement de violence qu’elle a entraîné, leur influence n’a sûrement pas été négligeable.

M. Habili

 

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