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La Casbah, ma raison
Elle est unique. Elle n’a pas sa pareille. Aucune autre cité n’a, à
la fois, cette orientation, cette position, ce climat, cette précise
architecture, souligne, émerveillé, André Ravereau. Pour Hassan Ibn
Mohammed al-Wazzan, appelé plus communément Léon l’Africain, elle
était grande et faisait dans les 4 000 feux : «Ses murailles sont
splendides et extrêmement fortes, alors qu’elle possède de belles
maisons et des marchés bien ordonnés dans lesquelles chaque
profession a son emplacement particulier.»
Lorsque le 13 décembre, à l’issue de la
15e session du Comité du patrimoine mondial tenue sous
l’égide de l’Unesco à Carthage, il a été décidé d’inscrire La Casbah
d’Alger sur la liste du patrimoine universel, l’Algérie venait, on
s’en doute, de remporter une éclatante victoire sur l’acculturation
et l’indifférence des clercs. Ceux-là mêmes qui ont vite fait
d’oublier qu’œuvrer pour le sauvetage d’une cité plusieurs fois
millénaire, c’est aussi s’impliquer irréversiblement pour la
pérennité de Bab El-Djied à Tlemcen, de Sidi El-Houari à Oran, des
médinas de Dellys, Cherchell, Mostaganem, Constantine, Béni Izguen à
Ghardaïa, des ksour de Timimoun sans oublier Médéa et Miliana ou la
place d’Armes de Annaba. Mais que de recul enregistré depuis cette
date historique à l’endroit de la culture de l’oubli et de la haine
de la citadinité ! Le choix des mots est loin d’être fortuit tant le
tissu de nos mémoires et celui de nos villes ont subi des
mutilations atroces. Que d’indifférence à l’égard d’un haut fait
civilisationnel et culturel réduit à sa plus simple expression par
la bêtise des uns et la barbarie des autres !
C’est assurément sur la base de cette négation qu’immédiatement
après la colonisation, soutient le sociologue Rachid Sidi Boumediène,
on taille, on perce, on coupe sans souci dans un tissu qui n’est
devenu qu’obstacle physique à un projet de société qui s’impose et
impose ses règles. Alors que les difficultés qui, jusqu’ici, se sont
opposées à un démarrage réel de cette opération demeurent – et il ne
faut ni les surestimer ni les mépriser souligne la même source –
l’imbrication des statuts des habitants, la complexité des problèmes
techniques demandent un traitement fin, mais ne posent aucun
problème insurmontable. En séparant artificiellement les différents
aspects, tels que la «rentabilité» économique, le financement, les
problèmes juridiques, le relogement d’une partie des habitants, la
préservation ou la reconstitution des structures originales, on en
arrive à les opposer en éléments antinomiques et contradictoires,
martèle la même source : « Pourtant a-t-on jamais analysé notre
politique sanitaire en terme de rentabilité ? A-t-on jamais reculé
devant le défi du désert ou de la Transaharienne sous ce critère, ou
bien, ou bien n’en avons-nous pas bien fini avec l’idée inconsciente
que La Casbah est un îlot hors de notre temps, hors de notre espace
et que ceux qui l’habitent sont d’étranges étrangers ?»
Pourtant, l’inscription de La Casbah sur la liste du patrimoine
universel fut loin d’être aisé, de tout repos. Il aura fallu tout le
brio, et toute la combativité de la délégation algérienne pour faire
voler en éclats les réserves du Conseil international des monuments
et sites (Icomos) de l’avis même de Mlle Houria Bouhired,
présidente de l’association des Amis d’Alger et de MM. Ahmed Flili
et Mohamed Lazizi, respectivement vice-président chargé des
questions techniques et de l’urbanisme et membre de la fondation
Casbah d’Alger.
Ce fut loin d’être une partie de plaisir pour les deux associations
algéroises ainsi que pour MM. Khelifa, Boumédiène, Hadj Taïbi,
Bouhired et Bouïche, alors respectivement directeur de l’Agence
d’archéologie, sous-directeur des monuments historiques au ministère
de la Culture, directeur de l’Office d’intervention et de
régularisation d’opérations d’aménagement sur La Casbah d’Alger (Ofirac),
conseiller au Premier ministère et membres de l’association des Amis
d’Alger, qui entreprirent avec leurs pairs de la fondation Casbah un
forcing sans précédent et un travail de coulisses fort payant. Un
travail exaltant pour tous les membres de la délégation, sans
exception aucune, soulignera le premier responsable de l’Ofirac, une
incroyable générosité dans les efforts déployés qui aura été
substituée à un manque criard d’informations (du fait d’une
préparation marquée par l’approximation) et à l’hostilité du délégué
canadien de l’Icomos.
Point de prospectus, encore moins de photos sur La Casbah certes,
mais la détermination des uns et des autres ont su triompher des
idées reçues pour rallier autour du sauvetage de l’un des plus beaux
joyaux de l’histoire médiévale les délégations étrangères présentes,
certainement impressionnées et séduites par la passion fougueuse
avec laquelle les représentants de la société civile algérienne ont
crânement et merveilleusement défendu le haut fait civilisationnel
et culturel cher à la ville de Sidi Abderrahmane al-Thaâlibi. Cette
manifestation de la dimension humaine a fondamentalement bouleversé
les sacro-saintes habitudes de la respectable assemblée avait
estimé, de son vivant, Mme Aïcha Boukli-Hacène directrice
du musée du Bardo. Les délégués tunisien, français et espagnol
firent le reste en neutralisant les velléités de leur collègue
canadien, notamment sa recommandation de différer à une autre
session l’inscription de la candidature algérienne à l’effet de
permettre une étude comparative des médinas se trouvant dans cette
zone culturelle.
Tout en étant convaincu de la valeur civilisationnelle universelle
de La Casbah d’Alger, l’Icomos a néanmoins pensé, dans son
évaluation initiale, qu’il y avait lieu de confirmer l’engagement
des autorités s’agissant du site en question.
En juin 1991, le bureau du patrimoine
mondial a soutenu cette motion et demandé à l’organisme en question
de mener une étude sur les médinas de la région afin de constituer
une base solide de comparaison pour leur évaluation. Si cette étude
n’a pas été menée à son terme, cela n’a pas empêché pour autant la
délégation permanente algérienne à l’Unesco de réagir par lettre du
24 octobre 1991 dont la teneur ne faisait qu’exprimer l’engagement
ferme des autorités algériennes à l’égard de la sauvegarde et la
conservation de La Casbah. Ne restait dès lors que la fameuse étude
comparative, réclamée à cor et à cri par le délégué canadien. Ce à
quoi les représentants algériens à Carthage avaient rétorqué à
l’unisson : «Ce n’est certainement pas la faute de l’Algérie (pour
une fois) si l’Icomos ne l’a pas initiée.»
Certains milieux avaient même fait courir le bruit que le retard en
question était intimement lié aux nouvelles dispositions prévues
pour l’année 1992 imputant, dorénavant, les frais occasionnés par
les études aux pays sollicitant l’inscription de leurs sites et
monuments sur la liste du patrimoine mondial.
Pour mémoire, c’est en 1972 que la conférence générale de l’Unesco a
adopté la convention concernant la protection du patrimoine mondial,
culturel et naturel avec pour objectif la sauvegarde des biens dont
la valeur universelle est à la fois exceptionnelle et indiscutable.
Ce n’est donc pas sans raison si la démarche de la délégation
algérienne à l’Unesco a été fortement appréciée et déterminante en
dernière analyse, les Etats signataires de la convention, parmi
lesquels notre pays, étant invités à dresser un inventaire des biens
leur paraissant méritoire de figurer sur la liste du patrimoine
culturel mondial et à proposer de les y inscrire.
Un comité intergouvernemental, le Comité du patrimoine mondial (CPM),
composé de vingt et un membres élus par l’assemblée générale de tous
les Etats signataires de la convention, étudie ces propositions. Il
s’appuie sur des études détaillées qui lui sont fournies par l’Icomos
et l’Alliance mondiale pour la nature, deux organisations non
gouvernementales qui font autorité en la matière.
L’inscription d’un bien sur la liste lui confère un prestige
indéniable. Elle engendre aussi des obligations pour l’Etat
concerné, auquel la protection de ce bien incombe au premier chef et
qui en devient responsable vis-à-vis de la communauté
internationale. Mais le CPM intervient aussi directement, selon un
rapport de la fondation Casbah, en faveur des sites protégés,
lorsque les Etats signataires lui en font, bien sûr, la demande.
Le Fonds du patrimoine mondial lui facilite amplement la tâche et
lui permet, fort de ses 2,5 millions de dollars par an, d’organiser
la coopération internationale par l’envoi d’experts et de matériel,
le lancement d’activités de formation et d’information ainsi que la
recherche de sources de financement pour les projets de restauration
de monuments ou de gestion de parcs naturels.
Dans le cadre de la coopération technique, le CPM peut, soulignent
des sources proches de la fondation Casbah, faire une mise à
disposition d’experts, de techniciens, de main-d’œuvre qualifiée
dans le cadre d’un projet de restauration, fournir des équipements
que l’Etat ne possède pas ou n’est pas en mesure d’acquérir comme
des véhicules, des radios, des instruments de mesure, des appareils
photogrammétriques. Il a aussi pour mission d’aider à obtenir des
prêts à faibles intérêts, sans intérêts ou à long terme ou, dans des
cas exceptionnels, des subventions non remboursables. Le CPM peut
accorder une assistance d’urgence pour accélérer le processus des
propositions d’inscription, élaborer un plan d’urgence pour la
sauvegarde du bien et entreprendre des mesures appropriées pour
sauvegarder celui-ci. Il apporte, par ailleurs, un appui conséquent
à la formation de personnel spécialisé à tous les niveaux dans les
domaines de l’identification, la protection, la conservation, la
mise en valeur et la réanimation du patrimoine.
Si ce détour a été emprunté, il va sans dire que c’est loin d’être
fortuit. Car à aucun moment, depuis le 13 décembre 1991, l’Algérie
n’a entrepris une quelconque démarche en direction de cette instance
internationale pour bénéficier d’un tel soutien à la fois technique,
financier et matériel. Alors que l’Icomos n’a jamais caché l’intérêt
manifeste qu’il portait à La Casbah. Du moins c’est ce qui ressort
d’un rapport adressé à l’Unesco : «Une fois la réhabilitation
terminée – malgré les destructions dues à l’époque coloniale mais
aussi à la mauvaise conservation de l’ancien tissus urbain – La
Casbah apparaîtrait comme un extraordinaire exemple de ville
historique maghrébine avec les particularités propres au site
naturel et à l’histoire de la ville. La Casbah d’Alger conserve de
très intéressantes habitations traditionnelles
arabo-méditerranéennes où le mode de vie ancestral arabe et les
habitudes musulmanes se sont harmonisés à d’autres traditions
architecturales.»
Dans La Casbah d’Alger et le site créa la ville (éditions Sindbad)
André Ravereau écrit, dans le même ordre d’idées : «On ne l’a pas
su. Elle était méconnue des historiens de l’art éblouis par
l’abondance de décor du Maghreb occidental et de l’Espagne. Elle est
le très pur fruit du génie algérien. On la disait turque, mais les
maisons de Turquie n’ont pas ses patios, ne lui ressemblent en rien.
A leur arrivée, les Turcs ont construit comme il était d’usage dans
le pays.»
A la suite de l’éclatant succès remporté par les représentants de la
société civile, de nombreux observateurs s’attendaient à un sursaut
d’orgueil à tout le moins inévitable de la part des autorités
algériennes. Il n’en a rien été, à l’exception de quelques
restaurations de palais et d’une partie de la citadelle.
Dans une contribution sur la situation
actuelle de La Casbah, Ali Mebtouche, président de la Fondation,
nous en propose un éclairage tel que souligné par son Conseil de
l’orientation.
Abdelkader Meziani
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