Semaine du 12 au 18  juillet 2006

 

Patrimoine
La Casbah, ma raison

 

 
 
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La Casbah, ma raison

Elle est unique. Elle n’a pas sa pareille. Aucune autre cité n’a, à la fois, cette orientation, cette position, ce climat, cette précise architecture, souligne, émerveillé, André Ravereau. Pour Hassan Ibn Mohammed al-Wazzan, appelé plus communément Léon l’Africain, elle était grande et faisait dans les 4 000 feux : «Ses murailles sont splendides et extrêmement fortes, alors qu’elle possède de belles maisons et des marchés bien ordonnés dans lesquelles chaque profession a son emplacement particulier.»

Lorsque le 13 décembre, à l’issue de la 15session du Comité du patrimoine mondial tenue sous l’égide de l’Unesco à Carthage, il a été décidé d’inscrire La Casbah d’Alger sur la liste du patrimoine universel, l’Algérie venait, on s’en doute, de remporter une éclatante victoire sur l’acculturation et l’indifférence des clercs. Ceux-là mêmes qui ont vite fait d’oublier qu’œuvrer pour le sauvetage d’une cité plusieurs fois millénaire, c’est aussi s’impliquer irréversiblement pour la pérennité de Bab El-Djied à Tlemcen, de Sidi El-Houari à Oran, des médinas de Dellys, Cherchell, Mostaganem, Constantine, Béni Izguen à Ghardaïa, des ksour de Timimoun sans oublier Médéa et Miliana ou la place d’Armes de Annaba. Mais que de recul enregistré depuis cette date historique à l’endroit de la culture de l’oubli et de la haine de la citadinité ! Le choix des mots est loin d’être fortuit tant le tissu de nos mémoires et celui de nos villes ont subi des mutilations atroces. Que d’indifférence à l’égard d’un haut fait civilisationnel et culturel réduit à sa plus simple expression par la bêtise des uns et la barbarie des autres !
C’est assurément sur la base de cette négation qu’immédiatement après la colonisation, soutient le sociologue Rachid Sidi Boumediène, on taille, on perce, on coupe sans souci dans un tissu qui n’est devenu qu’obstacle physique à un projet de société qui s’impose et impose ses règles. Alors que les difficultés qui, jusqu’ici, se sont opposées à un démarrage réel de cette opération demeurent – et il ne faut ni les surestimer ni les mépriser souligne la même source – l’imbrication des statuts des habitants, la complexité des problèmes techniques demandent un traitement fin, mais ne posent aucun problème insurmontable. En séparant artificiellement les différents aspects, tels que la «rentabilité» économique, le financement, les problèmes juridiques, le relogement d’une partie des habitants, la préservation ou la reconstitution des structures originales, on en arrive à les opposer en éléments antinomiques et contradictoires, martèle la même source : « Pourtant a-t-on jamais analysé notre politique sanitaire en terme de rentabilité ? A-t-on jamais reculé devant le défi du désert ou de la Transaharienne sous ce critère, ou bien, ou bien n’en avons-nous pas bien fini avec l’idée inconsciente que La Casbah est un îlot hors de notre temps, hors de notre espace et que ceux qui l’habitent sont d’étranges étrangers ?»
Pourtant, l’inscription de La Casbah sur la liste du patrimoine universel fut loin d’être aisé, de tout repos. Il aura fallu tout le brio, et toute la combativité de la délégation algérienne pour faire voler en éclats les réserves du Conseil international des monuments et sites (Icomos) de l’avis même de Mlle Houria Bouhired, présidente de l’association des Amis d’Alger et de MM. Ahmed Flili et Mohamed Lazizi, respectivement vice-président chargé des questions techniques et de l’urbanisme et membre de la fondation Casbah d’Alger.
Ce fut loin d’être une partie de plaisir pour les deux associations algéroises ainsi que pour MM. Khelifa, Boumédiène, Hadj Taïbi, Bouhired et Bouïche, alors respectivement directeur de l’Agence d’archéologie, sous-directeur des monuments historiques au ministère de la Culture, directeur de l’Office d’intervention et de régularisation d’opérations d’aménagement sur La Casbah d’Alger (Ofirac), conseiller au Premier ministère et membres de l’association des Amis d’Alger, qui entreprirent avec leurs pairs de la fondation Casbah un forcing sans précédent et un travail de coulisses fort payant. Un travail exaltant pour tous les membres de la délégation, sans exception aucune, soulignera le premier responsable de l’Ofirac, une incroyable générosité dans les efforts déployés qui aura été substituée à un manque criard d’informations (du fait d’une préparation marquée par l’approximation) et à l’hostilité du délégué canadien de l’Icomos.
Point de prospectus, encore moins de photos sur La Casbah certes, mais la détermination des uns et des autres ont su triompher des idées reçues pour rallier autour du sauvetage de l’un des plus beaux joyaux de l’histoire médiévale les délégations étrangères présentes, certainement impressionnées et séduites par la passion fougueuse avec laquelle les représentants de la société civile algérienne ont crânement et merveilleusement défendu le haut fait civilisationnel et culturel cher à la ville de Sidi Abderrahmane al-Thaâlibi. Cette manifestation de la dimension humaine a fondamentalement bouleversé les sacro-saintes habitudes de la respectable assemblée avait estimé, de son vivant, Mme Aïcha Boukli-Hacène directrice du musée du Bardo. Les délégués tunisien, français et espagnol firent le reste en neutralisant les velléités de leur collègue canadien, notamment sa recommandation de différer à une autre session l’inscription de la candidature algérienne à l’effet de permettre une étude comparative des médinas se trouvant dans cette zone culturelle.
Tout en étant convaincu de la valeur civilisationnelle universelle de La Casbah d’Alger, l’Icomos a néanmoins pensé, dans son évaluation initiale, qu’il y avait lieu de confirmer l’engagement des autorités s’agissant du site en question.

En juin 1991, le bureau du patrimoine mondial a soutenu cette motion et demandé à l’organisme en question de mener une étude sur les médinas de la région afin de constituer une base solide de comparaison pour leur évaluation. Si cette étude n’a pas été menée à son terme, cela n’a pas empêché pour autant la délégation permanente algérienne à l’Unesco de réagir par lettre du 24 octobre 1991 dont la teneur ne faisait qu’exprimer l’engagement ferme des autorités algériennes à l’égard de la sauvegarde et la conservation de La Casbah. Ne restait dès lors que la fameuse étude comparative, réclamée à cor et à cri par le délégué canadien. Ce à quoi les représentants algériens à Carthage avaient rétorqué à l’unisson : «Ce n’est certainement pas la faute de l’Algérie (pour une fois) si l’Icomos ne l’a pas initiée.»
Certains milieux avaient même fait courir le bruit que le retard en question était intimement lié aux nouvelles dispositions prévues pour l’année 1992 imputant, dorénavant, les frais occasionnés par les études aux pays sollicitant l’inscription de leurs sites et monuments sur la liste du patrimoine mondial.
Pour mémoire, c’est en 1972 que la conférence générale de l’Unesco a adopté la convention concernant la protection du patrimoine mondial, culturel et naturel avec pour objectif la sauvegarde des biens dont la valeur universelle est à la fois exceptionnelle et indiscutable. Ce n’est donc pas sans raison si la démarche de la délégation algérienne à l’Unesco a été fortement appréciée et déterminante en dernière analyse, les Etats signataires de la convention, parmi lesquels notre pays, étant invités à dresser un inventaire des biens leur paraissant méritoire de figurer sur la liste du patrimoine culturel mondial et à proposer de les y inscrire.
Un comité intergouvernemental, le Comité du patrimoine mondial (CPM), composé de vingt et un membres élus par l’assemblée générale de tous les Etats signataires de la convention, étudie ces propositions. Il s’appuie sur des études détaillées qui lui sont fournies par l’Icomos et l’Alliance mondiale pour la nature, deux organisations non gouvernementales qui font autorité en la matière.
L’inscription d’un bien sur la liste lui confère un prestige indéniable. Elle engendre aussi des obligations pour l’Etat concerné, auquel la protection de ce bien incombe au premier chef et qui en devient responsable vis-à-vis de la communauté internationale. Mais le CPM intervient aussi directement, selon un rapport de la fondation Casbah, en faveur des sites protégés, lorsque les Etats signataires lui en font, bien sûr, la demande.
Le Fonds du patrimoine mondial lui facilite amplement la tâche et lui permet, fort de ses 2,5 millions de dollars par an, d’organiser la coopération internationale par l’envoi d’experts et de matériel, le lancement d’activités de formation et d’information ainsi que la recherche de sources de financement pour les projets de restauration de monuments ou de gestion de parcs naturels.
Dans le cadre de la coopération technique, le CPM peut, soulignent des sources proches de la fondation Casbah, faire une mise à disposition d’experts, de techniciens, de main-d’œuvre qualifiée dans le cadre d’un projet de restauration, fournir des équipements que l’Etat ne possède pas ou n’est pas en mesure d’acquérir comme des véhicules, des radios, des instruments de mesure, des appareils photogrammétriques. Il a aussi pour mission d’aider à obtenir des prêts à faibles intérêts, sans intérêts ou à long terme ou, dans des cas exceptionnels, des subventions non remboursables. Le CPM peut accorder une assistance d’urgence pour accélérer le processus des propositions d’inscription, élaborer un plan d’urgence pour la sauvegarde du bien et entreprendre des mesures appropriées pour sauvegarder celui-ci. Il apporte, par ailleurs, un appui conséquent à la formation de personnel spécialisé à tous les niveaux dans les domaines de l’identification, la protection, la conservation, la mise en valeur et la réanimation du patrimoine.
Si ce détour a été emprunté, il va sans dire que c’est loin d’être fortuit. Car à aucun moment, depuis le 13 décembre 1991, l’Algérie n’a entrepris une quelconque démarche en direction de cette instance internationale pour bénéficier d’un tel soutien à la fois technique, financier et matériel. Alors que l’Icomos n’a jamais caché l’intérêt manifeste qu’il portait à La Casbah. Du moins c’est ce qui ressort d’un rapport adressé à l’Unesco : «Une fois la réhabilitation terminée – malgré les destructions dues à l’époque coloniale mais aussi à la mauvaise conservation de l’ancien tissus urbain – La Casbah apparaîtrait comme un extraordinaire exemple de ville historique maghrébine avec les particularités propres au site naturel et à l’histoire de la ville. La Casbah d’Alger conserve de très intéressantes habitations traditionnelles arabo-méditerranéennes où le mode de vie ancestral arabe et les habitudes musulmanes se sont harmonisés à d’autres traditions architecturales.»
Dans La Casbah d’Alger et le site créa la ville (éditions Sindbad) André Ravereau écrit, dans le même ordre d’idées : «On ne l’a pas su. Elle était méconnue des historiens de l’art  éblouis par l’abondance de décor du Maghreb occidental et de l’Espagne. Elle est le très pur fruit du génie algérien. On la disait turque, mais les maisons de Turquie n’ont pas ses patios, ne lui ressemblent en rien. A leur arrivée, les Turcs ont construit comme il était d’usage dans le pays.»
A la suite de l’éclatant succès remporté par les représentants de la société civile, de nombreux observateurs s’attendaient à un sursaut d’orgueil à tout le moins inévitable de la part des autorités algériennes. Il n’en a rien été, à l’exception de quelques restaurations de palais et d’une partie de la citadelle.

Dans une contribution sur la situation actuelle de La Casbah, Ali Mebtouche, président de la Fondation, nous en propose un éclairage tel que souligné par son Conseil de l’orientation.

Abdelkader Meziani

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