Semaine du 12 au 18  juillet 2006

 

Projet de révision constitutionnelle

L’enjeu nodal des choix économiques

Retour sur les amendements à la loi sur les hydrocarbures
 La somme de toutes nos peurs ?

Bipartite

Les salaires enfin augmentés

Après quatre ans passés au Canada, un Algérien raconte…

«Le bonheur, c’est relatif»

 

 
 
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Projet de révision constitutionnelle

L’enjeu nodal des choix économiques      

Ce qui n’était que spéculation est devenu réalité. Le président de la République a choisi la date commémorative de l’indépendance nationale pour confirmer la révision de la Constitution. Près de six mois après son «contrôle post-opératoire» à l’hôpital parisien, le jeu se précise avec l’entrée en scène de nouveaux éléments du puzzle : le premier magistrat du pays était derrière le départ forcé de l’ex-chef du gouvernement, Ahmed Ouyahia. Et son empressement à modifier le rapport de force au sommet de l’Etat et du pouvoir passe, selon lui, par la réforme constitutionnelle.

Toute la campagne menée par la formation d’Abdelaziz Belkhadem, et soutenue d’une certaine façon par le MSP pour affaiblir Ouyahia et imposer l’idée de la révision constitutionnelle, était finalement planifiée ou du moins avait l’aval du président Bouteflika. Le «candidat du consensus», qui s’était révolté d’être un «trois-quarts» de Président et qui est parvenu à décrocher, en 2004, un second mandat, semble décidé aujourd’hui à faire le ménage autour de lui en se démarquant de ces encombrants «patriotes modernistes» du RND.

Osons poser la question que tout le monde se pose à voix basse : l’Algérie a-t-elle vraiment besoin d’une quatrième Constitution ?

Après la rahma (clémence) et la concorde civile, la réconciliation nationale a été présentée comme une étape déterminante dans la construction d’un Etat terriblement ébranlé pendant la décennie passée, alors qu’il se trouve maintenant face à d’importants défis nationaux, régionaux et internationaux. On comprend par là qu’il s’agit du début d’un long processus, destiné principalement à régler le conflit interne pour la génération présente et anticiper sur l’avenir. Mais de quelle manière ?

De la concorde à la réconciliation nationale, le président de la République a déjà appelé, à trois reprises, le peuple algérien à se déterminer par voie référendaire sur sa démarche. Le premier référendum relatif à la concorde civile s’est déroulé le 16 septembre 1999. Il a accueilli, selon les chiffres officiels, 98% de «oui». Considérée par le Chef de l’Etat lui-même comme «un vaccin pour retrouver la paix», la concorde nationale a réclamé «un rappel» cinq ans plus tard, à travers le projet de la réconciliation nationale. Le corps électoral a été convoqué, pour la seconde fois, le 14 août 2005, afin de se prononcer sur le projet controversé de la charte pour la paix et la réconciliation nationale. Le premier magistrat du pays et l’ensemble des institutions de l’Etat se sont mobilisés autour de cette opération, bénéficiant des largesses du Trésor public et des médias lourds. Toutes les voix contradictoires, citoyennes ou partisanes, y compris celles des victimes du terrorisme, ont été superbement marginalisées. Lors de la campagne référendaire pour le «oui», à laquelle des ex-chefs terroristes ont pris part, d’aucuns ont brandi la carte de la culpabilisation et de la menace, allant jusqu’à déclarer que celui ou celle qui voterait «non» est l’ennemi de la paix. Aucune voix au sein de la coalition ne s’est élevée pour dénoncer le refus de la contradiction ni cette façon de faire aux allures sectaires et autoritaires qui présageait déjà un règne de type nouveau. Abdelaziz Belkhadem, en sa qualité de représentant personnel du président Bouteflika, s’était même trahi en affirmant que la campagne visait surtout à conjurer l’abstention.

A la veille de la fête de l’indépendance de l’Algérie, Bouteflika, une fois la besogne accomplie par ce même Belkhadem, convie les Algériens à un troisième référendum, pour amender cette fois la loi fondamentale du pays.

Présenté par le Chef de l’Etat comme «une œuvre de grande haleine», le processus de réconciliation est imprégné aujourd’hui du sceau de la précipitation et les échéances électorales qui pointent à l’horizon y sont pour quelque chose. Faut-il y voir une quête de légitimation politique, une opportunité pour poursuivre les pressions sur une société encore meurtrie et acculée ou encore une occasion inespérée pour asseoir définitivement un régime mis subtilement en place depuis 1999 ?

C’est dire donc que la récente générosité de la présidence de la République a de quoi susciter méfiance et interrogations à la veille d’une tripartite gouvernement-patronat-UGTA. Plus encore, à la veille d’un rendez-vous référendaire (Constitution) qui, lui, pourrait provoquer la décision d’organiser des élections présidentielles anticipées avant l’année 2009.

Vu sous cet angle, le chef de l’Etat ne pourrait être qu’impatient de voir son «ordre» établi et une Constitution amendée selon sa vision et celle des forces qui l’ont porté au pouvoir.

Avec une charte pour la paix et la réconciliation nationale excluant les voix contradictoires qui régit «les règles idéologiques» et un pacte économique et social qui a déjà marginalisé la base syndicale de l’UGTA mais qui risque d’écarter les syndicats autonomes du pouvoir et les autres segments de la société, quel pourrait être alors le contenu de la nouvelle loi fondamentale ?

Et c’est là qu’intervient l’actuelle Constitution qui, dans ses articles 53, 54, 55, 57 et 59, situe la responsabilité de l’Etat dans le soutien des franges de la population, protège les droits des citoyens, le droit syndical et de grève. Par ailleurs, l’article 17 précise que la propriété publique est «un bien de la collectivité nationale», citant explicitement les domaines concernés : le sous-sol, les mines et les carrières, les sources naturelles d’énergie, les richesses minérales, les eaux et les forêts, etc.

Le président Bouteflika a exprimé, le 4 juillet dernier, son souhait de voir l'organisation d'un référendum sur la révision de la Constitution se tenir avant la fin de l'année 2006. Dans une allocution prononcée au siège du ministère de la Défense, le chef de l’Etat a révélé que la Constitution de 1996 avait été élaborée «sous la pression», dans une conjoncture autre que celle de la «phase déterminante» actuelle. Aussi justifie-t-il la révision constitutionnelle comme «une revendication d'une grande partie des forces politiques». «L'amendement de la Constitution que nous voulons traduira les préoccupations et les orientations de la nouvelle étape en harmonie avec l'évolution de l'Etat algérien que nous souhaitons stable, fort et efficace», a-t-il souligné. Faut-il comprendre par là que le temps presse et que certaines «forces politiques» exigent la réorientation des choix économiques nationaux ?

Sans préjuger du contenu des textes en préparation, reconnaissons au moins que l’Algérie a certes besoin d’une véritable Constitution qui survive aux hommes. Une loi fondamentale qui reflèterait la vision et la stratégie lointaine, c’est-à-dire le maintien ou le changement des choix nationaux d’ici à plusieurs décennies, à la lumière de la nouvelle donne mondiale.

Une telle Constitution ne peut se construire dans la précipitation, au lendemain d’un conflit meurtrier dont les conséquences sont encore tangibles. Ni à la veille d’une échéance électorale (législatives de 2007) où le poids de la surenchère, de la démagogie et des générosités soudaines est réel.

Z. Chérief

 

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Retour sur les amendements à la loi sur les hydrocarbures
La somme de toutes nos peurs ?
Les derniers amendements apportés à la loi sur les hydrocarbures ont remis l'entreprise publique Sonatrach en scène comme protectrice des ressources naturelles du pays. Une décision qui en a surpris plus d'un, alors que l'on donnait pour acquis ce libéralisme à outrance décidé en Algérie, alors que l'on sacrifie encore chaque année au rituel des festivités du 24 février, date anniversaire de la création de l'UGTA et de la nationalisation historique des hydrocarbures.
En résumé, les amendements limitent l'ouverture du marché aux compagnies étrangères qui seront obligées de s'associer avec Sonatrach pour exploiter le gaz et le pétrole algériens. On peut digresser longtemps sur les raisons qui ont prévalu à ce qui s'apparente à un revirement, mais il ne fait aucun doute qu'au-delà de la décision de redonner à Sonatrach un rôle de garant de la mainmise de l'Etat sur les ressources naturelles du pays, ce sont des causes simples et complexes à la fois qui ont été à l'origine de cette décision. On évoque une volonté de vouloir garder le contrôle sur les ressources gazières et pétrolières alors que le système mis en place par la nouvelle loi ne le permettait pas par le biais d'une agence apparemment peu outillée pour le faire. Dans le même temps, Sonatrach, qui se retrouvait en concurrence sur son propre terrain face aux géants du gaz et du pétrole, n'a apparemment pas encore les moyens d’affronter les compagnies étrangères, comme évoqué par notre confrère La Tribune après l'annonce des amendements à la loi.
On ne peut non plus éluder les risques inhérents à une ouverture apparemment trop rapide d'un secteur stratégique.
A la fin de l'année 2005, l'agence APS, citant l'administration fiscale, révélait que certaines compagnies pétrolières étrangères avaient triché. Selon la source de l'APS, la fraude était liée à la disposition instituant l'affranchissement de la TVA par le détournement de matériels vers des activités autres que celles pour lesquelles l'exonération avait été accordée. Dans le même temps, Mohamed Souag, sous-directeur de la fiscalité pétrolière auprès de la toute nouvelle Direction des grandes entreprises (DGE), soulignait dans la même dépêche que «les obligations comptables et fiscales incombant aux associés étrangers dans le cadre de la loi de 1986 demeurent inchangées et continueront ainsi à bénéficier du même traitement fiscal que celui prévu par la législation antérieure», rappelant que les contrats dans le domaine de hydrocarbures sont des engagements à long terme exigeant de garantir aux opérateurs étrangers la pérennité du système fiscal qui a été un des critères de la prise de décision d'investissements. Quand on sait toute l'importance de la fiscalité pétrolière dans un pays comme le nôtre.

Ouverture risquée
Cette même ouverture devait donner lieu à un accès quasi total du secteur pétrolier aux entreprises qui entreraient alors en concurrence féroce et qui ne manqueraient pas d'user de moyens peu avouables, alors que l'Algérie est toujours classée au plus bas du tableau en matière de lutte contre la corruption. S'acheter des soutiens serait certainement un des critères pour s'affranchir des difficultés notamment.

Si on ne peut donc se départir d'une tendance au protectionnisme à travers ces amendements, faut-il pour autant croire que nous sommes seuls à revenir à cette tendance que l'on croyait éculée ? En fait, qu'apprenons-nous à la lecture de la presse spécialisée ? En Russie, début 2005, l'Etat avait repris le contrôle de la compagnie Youkos, propriété du milliardaire emprisonné Mikhaïl Khodorovsky. Parallèlement, afin de se prémunir de toute surprise en provenance de l'étranger, le président russe Vladimir Poutine avait fait adopter par la Douma une nouvelle loi qui interdisait toute participation majoritaire étrangère dans toute entreprise russe du domaine de l'énergie.
Mais qu'on ne s'y trompe pas, le protectionnisme n'est pas l'apanage des seuls ex-pays socialistes. En mars 2005, la compagnie chinoise CNOOC faisait une OPA sur la compagnie américaine Union Oil of California (Unocal). Les Chinois proposaient 18,5 milliards de dollars, dépassant de loin la proposition de 16,5 milliards de dollars de Texaco-Chevron. Dès lors, à quoi a-t-on assisté ? Une véritable hystérie politique s'était emparée du Congrès et de la Maison-Blanche, tandis que l'institution de surveillance des opérations boursières américaine, la SEC, paniquait. La Chambre des représentants US adoptait, le 30 juin 2005, une résolution déclarant l'OPA chinoise «danger pour la sécurité nationale» et demandait à l'administration Bush de bloquer la cession de Unocal. On rajouta à la hâte une disposition à la loi sur l'énergie, instaurant un moratoire de 4 mois supplémentaires pour étudier la politique énergétique de la Chine, ce qui a permis de bloquer temporairement l'offre d'achat de la CNOOC. L'offre de Texaco-Chevron a finalement été retenue bien qu’en deçà de 1 milliard de dollars par rapport à l'offre de la CNOOC, qui renonça finalement à l'achat.

Renationalisation ?
On peut ajouter à cela tout le mouvement qui s'est emparé de l'Amérique du Sud alors qu'en Bolivie, après un week-end passé à la Havane entre Fidel Catsro et Hugo Chavez, le président bolivien Evo Morales est rentré au pays et annonçait la nationalisation des hydrocarbures de son pays comme au bon vieux temps. Dans un discours télévisé, il a déclaré : «Nous demandons aux forces armées ainsi qu'à des bataillons d'ingénieurs d'occuper dès maintenant tous les gisements.» Il a donné ainsi cinq mois aux 26 compagnies étrangères installées en Bolivie pour négocier de nouveaux contrats plus en faveur des intérêts boliviens.
Certes il ne s'agit pas de la même chose en Algérie, mais on comprend que la tendance mondiale est à la protection des intérêts énergétiques du pays et l'Algérie n'a pas à être plus royaliste que le roi dans ce domaine. Une tendance qui semble avoir échappé aux politiques (élus, syndicalistes et chefs de partis). En terme de politique interne, il y a effectivement des copies à revoir.

Si on salue encore une fois de plus la suite dans les idées et la ténacité de Louisa Hanoune – elle n'a pas dérogé d'un iota par rapport à sa position initiale rejetant dans le fond et dans la forme la loi sur les hydrocarbures –, on peut s'interroger sur les tergiversations de l'UGTA qui a tourné en rond longtemps, allant jusqu'à déclencher une grève nationale de 48 heures avant d'accorder un blanc-seing à la loi adoptée en 2005. Pourtant, entre 2002 et 2005, aucun changement notable n'avait été apporté à la mouture du texte, si ce n'est que l'on estimait que le moment était venu pour faire adopter cette loi. L'explication fournie par l'UGTA, à l'époque, tenait en les garanties du chef du gouvernement que la loi était bonne pour le pays. Aujourd'hui, c'est le Président lui-même qui apporte les changements. Quelle sera la position de l'actuelle direction de l'UGTA ?

Amine Esseghir

 

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Bipartite

Les salaires enfin augmentés

Réclamées à cor et à cri par les travailleurs, refusées par l’ex-chef du gouvernement Ahmed Ouyahia, les augmentations des salaires ont, très souvent, été à l’origine du mécontentement des travailleurs, tous secteurs confondus. La bipartite, attendue depuis plusieurs mois pour clore une fois pour toutes le dossier des salaires, s’est enfin réunie. Résultat : 1.511.659 fonctionnaires et agents de l’administration publique verront leurs salaires augmenter dès cet été. Ce n’est pas tout. Quelque 900.000 retraités bénéficieront d’une augmentation de leurs pensions.

Le dossier des salaires a, pendant longtemps, maintenu la discorde et entretenu la tension entre les travailleurs qui exigeaient une revalorisation de leurs salaires et le gouvernement qui n’y voyait aucune justification pour accorder. Car, disait l’ex-chef du gouvernement, toute augmentation doit être liée à la productivité. C’était donc l’impasse, car aucune partie n’avait l’intention de céder.

La position du président de la République sur la question des salaires n’était pas très éloignée de celle de Ahmed Ouyaia, avec une différence tout de même. Le Président n’était pas tout à fait fermé à une issue positive. Pour preuve, lors du 50e anniversaire de l’Union générale des travailleurs algériens, il avait invité le gouvernement, la Centrale et le patronat à se réunir en une tripartite pour trouver enfin une solution à ce dossier qui n’avait que trop traîné. Tout le monde avait applaudi, car cela supposait qu’une issue favorable n’était pas à écarter. Mais la date de la réunion de la tripartite n’étant pas fixée, sa tenue était plutôt incertaine et les espoirs des travailleurs de se voir attribuer des revalorisations s’effilochaient de jour en jour.

Donc la bipartite tant espérée s’est enfin réunie en ce début du mois de juillet et a décidé de l’augmentation des salaires de la Fonction publique et des pensions de retraite et d’invalidité.

Abdelaziz Belkhadem, chef du gouvernement, a indiqué que ces mesures coûteront au Trésor public 112 milliards de dinars, dont 13,5 milliards de dinars touchent l’indemnité complémentaire au profit des 900.000 retraités et invalides.

Le groupe bipartite a donc proposé la revalorisation de l’Indemnité complémentaire de revenu (IRC), car cette option est justifiée par sa facilité d’application, son impact direct sur l’ensemble des catégories socioprofessionnelles, mais aussi et surtout en l’absence d’effets sur les réformes.

Une répartition de cinq niveaux sera appliquée, et qui va de 2.500 DA à 8.500 DA bruts.

Pour cela, une enveloppe de 98 milliards de dinars est allouée. Mais une question tout de même : ces argumentations ne risquent-elles pas de provoquer un déséquilibre sur notre économie ou une poussée inflationniste ?

Pour beaucoup de spécialistes, ces augmentations n’auront aucun effet négatif.

Mourad Medelci, ministre des Finances, explique que «l’économie algérienne était certes marquée par un manque de productivité, ce qui est source d’inflation des prix, mais elle reste caractérisée par une fluidité commerciale totale avec une large ouverture sur les importations et une disponibilité de produits qui rend les évolutions inflationnistes moins importants que dans une économie fermée et un marché rigide.»

Mustapha Mekidèche, vice-président du CNES, abonde dans le même sens et affirme que ces augmentations auront des indices marginaux « puisqu’il y a eu des restrictions budgétaires et ce, en basant les lois de finances sur un prix de référence du baril de pétrole à 19 dollars, alors qu’il dépasse les 60 dollars depuis longtemps. De plus, la monnaie qui sera utilisée pour ces augmentations existe déjà et ne sera pas à créer».

Pour le vice-président du CNES, il ne faut pas uniquement voir ces augmentations sous un angle strictement économique. «Il y a nécessité de faire des rattrapages pour les couches laminées par les périodes précédentes», dira-t-il. Et il est vrai que les choses ne se sont pas très bien passées ces dernières années et les couches défavorisées se sont trouvées encore plus appauvries. Vues sous cet angle, les récentes augmentations sont les bienvenues, surtout pour les familles qui ont du mal à équilibrer les multiples dépenses auxquelles elles doivent faire face. Mais vu la valse des prix qui touche tous les produits, surtout ceux de large consommation, il serait judicieux de se demander quel effet auront ces augmentations sur le pouvoir d’achat. Les salariés vivront-ils mieux ? Pourront-ils se permettre des vacances ? Mieux encore, arriveront-ils à honorer les factures qui se font un malin plaisir d’arriver toutes en même temps, au moment où le budget est sérieusement entamé ? Surtout quand on sait que des augmentations ne manquent jamais au rendez-vous.

En effet, le citoyen s’attend toujours à ce qu’on lui annonce une quelconque augmentation du loyer, des factures d’électricité et de téléphone, des prix du lait, du pain, de la viande… enfin tout ce dont il a besoin pour survivre. Ces catégories de salariés seront certainement soulagées par ces augmentations de salaires dans la mesure où ils arriveront, peut-être, à boucler les fins de mois sans trop de dégâts. Mais ils ne pourront certes pas se permettre des loisirs que supposent les vacances, à savoir plage et piscine pour leurs enfants. Car cela reste toujours un luxe pour beaucoup. Sauf pour les plus chanceux, c’est-à-dire ceux qui habitent à proximité d’une plage ou d’une piscine et qui peuvent se permettre des vacances aux frais de la princesse.

L’autre catégorie des salariés, ceux dont la fiche de paie est déjà mieux lotie que les autres, sentiront-ils les bienfaits de ces augmentations, car leurs salaires gonfleront un peu plus ? Ce qui leur permettra d’être plus à l’aise dans les dépenses quotidiennes, mais aussi et surtout de se permettre quelques extras.

Ceci signifie que ces augmentations arrangent ceux qui étaient déjà à l’aise car la fourchette de cette augmentation est plus importante ; les autres, ceux dont les salaires suffisent à peine aux dépenses nécessaires, seront certes soulagés de voir leur fiche de paie mieux garnie, mais se débattront toujours dans les difficultés car les augmentations des prix sont, chez nous, monnaie courante et nous rendent la vie chaque jour plus difficile.

De plus, l’économie de marché et l’introduction de la parabole ont créé des besoins nouveaux chez les Algériens, ce qui implique des dépenses et des soucis supplémentaires aux pères et mères de famille.

Khadidja Mohamed Bouziane

 

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Après quatre ans passés au Canada, un Algérien raconte…

«Le bonheur, c’est relatif»

Il était cadre dans le secteur bancaire. L’idée de partir lui est venue comme à tant d’autres Algériens qui ont quitté le pays à la recherche d’un sol plus accueillant. D’une atmosphère plus respirable. C’est que la décennie rouge a laissé des traces indélébiles.

Marwan El-Andaloussy émigre avec sa petite famille au Canada, à Montréal. Quatre ans après son départ, il revient au pays à l’occasion des vacances d’été, pour se ressourcer en famille, revoir sa maman en particulier, ses amis, dans son quartier natal, Meissonnier.

Dans ce long entretien, que nous publierons en deux parties, Marwan El-Andaloussy nous raconte ses impressions d’Algérien qui redécouvre son pays, sa ville natale Alger, après des années d’absence. Il nous raconte aussi sa nouvelle vie au Canada, ce qu’il apprécie et ce qu’il n’est pas prêt d’adopter comme mode de vie même s’il devait vivre  tout le reste de sa vie au Canada.

Malgré toutes les critiques qu’il porte à l’endroit de la société canadienne, notre interlocuteur trouve que l’essentiel est que c’est un pays de droit et d’organisation. Ce sont, d’ailleurs, les principales différences qu’il voit entre l’Algérie et son pays d’accueil. Pour le reste, il trouve que «le bonheur est relatif» et qu’on peut aussi bien le trouver ici ou ailleurs.

 

Les Débats : Dis-moi, quelles sont tes impressions après plusieurs années loin du pays ?

Marwan El-Andaloussy : Les choses évoluent d’une manière logique. Il n’y a pas de surprise. Ce qui m’impressionne le plus, c’est la capacité de survie des Algériens. Très sincèrement, je considère les gens dans leur majorité comme étant des héros. Même si je sais que quand on vit en Algérie on a tendance à critiquer, à dramatiser et à voir le mauvais côté des choses. Nous avons cette culture de la critique très sévère. Mais quand tu vois la situation économique de la majorité des Algériens et le fait qu’ils puissent survivre en se débrouillant, par n’importe quels moyens, c’est impressionnant.

Lorsqu’on compare avec ce qui se passe dans les pays dits développés, je ne pense pas que ces sociétés puissent survivre à une guerre terrible qui a fait pas moins de 200 000 morts et a été d’une rare violence, et essayer de mener une vie digne.

Je vois les jeunes des quartiers populaires comme Meissonnier, Belcourt ou ailleurs. Comment se sont-ils imposés en commerçants faute de trouver du travail ou d’avoir une formation ? Ils sont là 12 heures par jour, qu’il pleuve ou qu’il fasse chaud, ils essayent de survivre et de gagner leur vie. Cela, c’est génial. C’est vrai que ça dérange les gens de ne pas pouvoir marcher sur les trottoirs, mais on doit tirer chapeau à ces jeunes qui arrivent à gagner leur vie.

Par contre, ce que je considère comme un grand problème, c’est la banalisation de la violence qui est très présente.

 

Plus qu’avant ton départ pour le Canada ?

Oui, beaucoup plus. On voit qu’il y a un extraordinaire potentiel de violence qui est là et qui n’attend que l’occasion d’exploser. Bien sûr, cette violence s’explique par les années de terrorisme et de répression que nous avons vécu durant 10 années. On a l’impression que la guerre a déverrouillé les derniers scrupules. Les égorgements d’enfants, les massacres de populations étaient devenus choses banales, et de là tout est permis. On assiste à des agressions avec arme blanche pour un téléphone portable, des bagarres qui peuvent entraîner la mort de personnes parmi les supporters de deux équipes de football… Ça c’est très dangereux parce que je ne peux pas m’empêcher de penser à ce qui ce passe dans des pays comme la Colombie et le Brésil où le kidnapping et les assassinats sont devenus de véritables industries.

 

Le kidnapping a fait son apparition ici…

Je sais, c’est très inquiétant.

 

Autres aspects découverts après quatre ans d’absence ?

La saleté et la circulation automobile en ville. Ça a empiré, ya kho ! C’est l’expression d’une incompétence grave des gestionnaires de la ville, de l’environnement et de l’hygiène. Je ne comprends pas comment on puisse être aussi défaillants dans ces domaines.

 

C’est ton long séjour à Montréal qui te fait dire cela…

Justement, la possibilité qui m’est offerte de vivre ailleurs me permet de comparer et de constater qu’il est possible de bien gérer les déchets urbains. C’est juste une question de volonté et d’organisation de la part des gestionnaires, mais aussi (il faut le dire franchement) de civisme de la part des citoyens.

Idem pour l’organisation de la circulation des voitures et du stationnement. Quoique en matière de stationnement, la débrouille des jeunes a créé une véritable activité de gardiens de trottoirs (qu’ils se sont appropriés) qui permet aux automobilistes de garer leurs voitures, parfois pendant toute une journée, pour 20 DA, avec l’assurance que leurs véhicules sont en sécurité.

 

Crois-moi, ça ne plaît pas à tout le monde.

Je sais que les gens se sentent arnaqués, mais sachez que dans toutes les villes du monde les parkings sont payants, et beaucoup plus cher. Ici on donne 20 DA à un jeune, et dans les pays développés on met des pièces de monnaie dans un parcmètre. Je pense que quand on a un véhicule de 100 ou 120 bâtons, il est dérisoire de payer 800 DA par mois pour sa sécurité, de jour comme de nuit. Je reste impressionné devant cette capacité des Algériens, et des jeunes en particulier, à trouver une solution pour survivre à partir de rien.

 

Peut-on dire la même chose des Algériens qui ont émigré au Canada ?

Tout à fait. Il faut signaler que partir au Canada pour y vivre, ce n’est pas une mince affaire. C’est une très grosse épreuve pour les candidats à l’émigration. Un déchirement qu’on vit mal, surtout au début. On fait plus de 5 000 km pour aller dans un pays dont ne connaît presque rien. Ni les mœurs, ni le mode de vie, ni les lois… Malgré ça, les Algériens arrivent à se débrouiller, à se frayer un chemin, à travailler, à faire vivre leurs familles, certains se sont même lancés dans les affaires, alors que ce n’est vraiment pas évident.

J’ai l’impression que l’épreuve aide les Algériens, ceux d’ici et ceux d’ailleurs, à trouver les solutions pour vivre.

 

Tu n’as pas regretté d’être parti ?

Non. De toutes les façons, on ne peut pas parler en terme de regrets. D’abord parce qu’on ne part jamais de gaieté de cœur. C’est souvent par désespoir, pour pouvoir réaliser ses rêves ici qu’on fait le choix de partir à des milliers de kilomètres dans un pays où il neige 6 mois par an.

C’est une déchirure et ça le restera toute la vie. Un malaise constant. Parce qu’on est partagé par ce qu’on laisse (nos mamans surtout) et ce qu’on trouve là-bas comme confort de vie. Je préfère donc parler de déchirure plutôt que de regret. Quand je passe par des moments difficiles, je me dis souvent que ça aurait été différent si j’étais chez moi.

Objectivement, la vie est difficile partout. Sauf que la fameuse ghorba, le fait de se retrouver seul, de ne pas avoir la grande famille (heureusement qu’il y a la petite !), les amis, le quartier...

Mais, franchement, je ne regrette pas. C’est une expérience très intéressante dans le sens où vivre ailleurs, rencontrer d’autres sociétés, valeurs et mœurs, ça te permet de relativiser le jugement sur la nature humaine. Il y a beaucoup de mythes qui s’effondrent et de préjugés qui s’évaporent.

 

Par exemple ?

Ici, on dit toujours que les Occidentaux sont honnêtes. Je peux attester que ce n’est pas vrai. D’abord c’est stupide de généraliser en pensant que les Canadiens, les Américains, les Français ou autres «sont honnêtes». La malhonnêteté existe partout. Elle n’est pas un trait de caractère spécifique à une société X ou Y.

On pense aussi que les Occidentaux sont plus intelligents que nous. Non, définitivement non. Ce n’est pas une question d’intelligence. La différence entre nos pays c’est juste le droit. Le Canada est un Etat de droit où tout est bien organisé et où la loi s’applique à tout le monde. C’est la grosse différence.

 

C’est ce qui explique que la vie soit «plus facile» qu’ici ?

On entend souvent, ici, qu’à l’étranger «les choses sont toujours disponibles». Oui, les choses sont disponibles mais elles coûtent de l’argent. Ce n’est pas gratuit. D’ailleurs, tout leur système est basé sur la consommation que je considère, pour ma part, comme un gros problème.

A cause du matraquage publicitaire pour les produits en tout genre et les services (bancaires, surtout), les gens sont noyés dans les dettes. C’est incroyable, ils achètent tout à crédit : la voiture, la maison, les vêtements, la nourriture… La carte de crédit est utilisée à tout va.

Ces mythes, on ne peut les constater que lorsqu’on vit à l’étranger et non pas à l’occasion d’un court séjour ou à travers la télévision. On se rend compte que la vie est difficile partout.

Mais je tiens à le répéter, au Canada la loi est applicable pour tout le monde. Un automobiliste qui commet une infraction est arrêté et on lui inflige la sanction qu’il mérite. Il n’y a aucune discussion possible avec le policier ou le gendarme, ni aucun «piston» qu’on peut faire fonctionner. Le seul recours possible, c’est devant la justice. C’est à cette dernière de trancher et de réhabiliter l’automobiliste s’il y a eu abus de la part du policier. Voilà ce que je trouve merveilleux dans leur système. D’ailleurs, je pense que c’est pour cela qu’il n’y a pas beaucoup de circulation.

 

Finalement, c’est quoi le «way of life» canadien ?

C’est très nord-américain. La suprême priorité est accordée au travail. Rien ne passe avant le boulot : ni la famille ni la santé. Ce n’est pas une question de motivation pour construire une société et participer au développement, mais c’est surtout parce qu’ils gagnent de l’argent. Il est rare de rencontrer des gens qui travaillent pour l’amour du métier ou pour réaliser un rêve. C’est simple, les gens quittent leur travail pour un salaire meilleur qu’on leur offre ailleurs, même s’il n’a rien à voir avec son métier.

Le boulot permet d’acheter une maison, qui est la deuxième priorité, avec le plus de confort possible (piscine, gazon et autres), ensuite la voiture. Et éventuellement la famille.

 

Avec tout ce confort, et ils ne font pas beaucoup d’enfants !

Très peu. D’ailleurs, le Canada a le taux de natalité le plus bas du monde. Et ça pose un grand problème. De plus en plus de gens partent en retraite et il faut bien qu’il y ait une relève pour payer les pensions mais, surtout, pour relancer la consommation. C’est très important économiquement. Il n’y a pas assez de main-d’œuvre dans certains secteurs. C’est pour cela que l’émigration est très utile et nécessaire pour la pérennité du Canada.

 

 

Par contre, ils adoptent beaucoup d’animaux…

Je pense que c’est une particularité occidentale. Ils ont un rapport aux animaux qui est très surprenant, en tout cas pour moi qui viens d’une société très différente où l’être humain est plus important que l’animal.

Le rapport qu’ils ont aux animaux est intriguant, voire mystérieux. Personnellement, je ne comprends pourquoi on s’occupe d’un animal comme si on s’occupait d’un enfant (excuse la comparaison !) en lui assurant une nourriture et des soins de qualité. Ils l’emmènent se promener, etc. Il ne manque que l’école à cet animal (rires). Alors pourquoi ne pas faire des enfants ?

A suivre

Abdelkader Djalil

 

 

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