Semaine du 13 au 19 juillet  2005

 

 

Quelle gouvernance ?

Société civile

Le verrouillage, jusqu’à quand ?

Réalités sociales

La pauvreté gagne du terrain

Critiqué par le chef du gouvernement

Un “Os” nommé CNES

Les élections partielles agitent la scène politique

La Kabylie chamboule-t-elle les cartes ?

 

 
 
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  Société civile

Le verrouillage, jusqu’à quand ?

S’il fallait schématiser le discours du gouvernement dans sa gestion de la société, il se résume à dire constamment aux Algériens que toute tentative d’ouverture dans quelque domaine que ce soit est synonyme d’insécurité. Il s’emploie avec la même constance à maintenir durable leur relation avec l’Etat sous le rapport protecteur-protégé face aux grands dangers qui guettent la nation.

Les exemples de fermeture du champ politique et social sont légion. Ils sont tous hérités de la gestion du parti unique, tous renforcés et reproduits autrement à l’ombre de la lutte antiterroriste. Mais ce qui était vrai dans les années 1990 l’est-il encore ? Cette fermeture, dont la traduction formelle n’est autre que l’état d’urgence, ne faisait aucun l’objet d’aucun débat parmi ceux convaincus de la priorité de la lutte contre le terrorisme et ses soutiens. Mais, elle semble se présenter d’une manière tout autre depuis quelques années, avec l’irruption de nouveaux éléments. Le premier a trait à l’échec de l’entreprise terroriste, réduite effectivement à la phase résiduelle, bien que le terrorisme représente encore un phénomène endémique. Il reste que la phase politique générée par les effets de la concorde civile et l’érosion de la capacité de nuisance des groupes armés a inversé l’ordre des priorités au niveau de la société. Le chef de l’Etat n’a pas manqué de relever cet état de fait lors de son discours d’investiture pour un second mandat, estimant que les Algériens aspirent en premier chef au développement économique et social.

Cette réalité est encore plus éprouvée lorsqu’on s’arrête sur les enjeux actuels qui mobilisent les forces sociales, l’actualité étant dominée par les retombées négatives de la situation sociale du pays qui, bien que niée par le gouvernement, présente moins tous les symptômes de la paupérisation et ses tristes corollaires.

Résultat de cette évolution : de nouvelles revendications sociales ne pouvaient qu’émerger, portées par de nouvelles formes d’organisations, autres que celles qui ont été à l’avant-garde du combat contre le terrorisme. L’on retrouve l’illustration la plus juste dans le cas de l’UGTA qui, du glorieux Comité national de sauvegarde de l’Algérie (CNSA) en est aujourd’hui à soutenir tout ce que le gouvernement entame de bon ou de mauvais – de mauvais surtout. C’est ce positionnement, qui ne tient pas compte de la nouvelle donne et qui s’inscrit à contre-courant des aspirations de la société, qui a favorisé et nourri l’émergence des syndicats autonomes, plus agressifs sur le terrain des droits des travailleurs et de la liberté d’action tout court.

Le rapport de force entre les deux camps du champ syndical aurait été clair si le gouvernement n’y apportait pas son grain de sel en favorisant celle-ci par rapport à ceux-là. En gelant les agréments des syndicats autonomes et en refusant à ceux qui existent le droit de s’organiser en Centrale, le gouvernement bloque les canaux de l’expression syndicale et se prémunit de l’obligation d’un dialogue social crédible dans le cadre duquel il serait tenu de convaincre, de rendre des comptes, voire de reculer sur plus d’une décision.

C’est prévenir une situation aussi inconfortable que vise aujourd’hui la conclusion du pacte économique et social. Ce fameux projet, dont le gouvernement était le dernier à avoir besoin, est ressuscité et remis au goût du jour, après que le gros des réformes et des orientations ont été mises en œuvre. Demain, quel que soit le contenu du pacte social, il sera l’unique référence du gouvernement pour tout ce qui se rapporte aux questions sociales. Il sera cyniquement opposé aux autres”partenaires” sociaux comme s’il s’agissait du Coran, sacré et intouchable. Sinon, ce serait déjà menacer les engagements internationaux de l’Algérie, jouer avec l’avenir des générations futures pour lesquelles cette œuvre a été accomplie. La grève, ce recours ultime, n’est-elle pas présentée aujourd’hui comme un acte irresponsable et antinational ? Le premier réflexe des ministres n’est-il pas de traduire les grévistes en justice, de ne les écouter que s’ils sont trop forts sur le

terrain ?

Ce dispositif qui pèse de tout son poids est plus perceptible sur la scène politique. A l’ombre d’un état d’urgence dont il n’est nul besoin aujourd’hui, les agréments des partis politiques sont quasi-bloqués. L’exemple du FIS est le premier argument sorti dans un pays ou, d’ailleurs, “il y a déjà trop de partis”, trop de fitna. Le pouvoir de l’administration de permettre ou de refuser les autorisations de se rassembler est sans voie de recours, à moins d’avoir du temps, beaucoup, à consacrer aux interminables procédures judiciaires. Les obligations et les critères établis, pour jouir du droit d’association, un droit reconnu par la Constitution, sont tels que tout est remis entre les mains de l’administration. Quant aux marches, c’est aussi le triste souvenir de la marche du 14 juin 2001 des aârouch qui est rappelé à tous. Qui peut aujourd’hui être sûr d’organiser une marche pacifique ? Personne ?

Que dire du champ médiatique. L’esprit du contrôle a priori marquant la loi sur l’information en cours aidant, l’on arbore la noria de titres existants, mais personne ne connaît le nombre de demandes d’agrément sans réponse aucune.

Quant à l’ouverture de champ audiovisuel, nul ne se fait d’illusion, sachant pertinemment que le précédent de Khalifa TV sera brandi, des fois qu’on s’aviserait de revendiquer la liberté des ondes.

Servons nous aussi de l’actualité, de “cette crise de procédures” en Kabylie. Depuis des années, il est sans cesse revendiqué l’amendement des codes communal et de wilaya. Pour une fois qu’on y touche, ce n’est surtout pas pour offrir des institutions meilleures aux Algériens,  décentraliser et en finir avec le pouvoir suprême accordé localement aux walis et aux chefs de daïra, mais pour révoquer des élus dont le tort est d’exercer un libre choix politique, celui d’aller au bout de leur mandat en l’occurrence. Quelle que soit l’issue de cette crise, l’amendement de la loi fera qu’en conséquence, les Algériens auront droit non pas à des assemblées locales plus représentatives, mais encore plus dépendantes du pouvoir politique central.

Mais il n’y a pas que là où le pouls de la société bat le plus fort que le verrouillage s’affirme. Prenons cette histoire rocambolesque des cybercafés ainsi que tous les lieux de spectacles et de divertissement qui doivent fermer à minuit, décision prise “sur rapport du ministère de l’Intérieur”. Est-il concevable, aujourd’hui, d’imposer à nos jeunes, tels que nous en connaissons le caractère, un couvre-feu d’un nouveau genre, pour des raisons de sécurité qui n’ont absolument rien d’évident ? Peut-être que leur tort est de ne pas consacrer suffisamment de temps à la politique ? Peut-être sont-ils trop tournés vers cette mondialisation à laquelle, en vérité, ils sont reliés uniquement par Internet et la parabole ?

Osons une autre question : pourquoi, au moment où s’opèrent tous ces tours de vis supplémentaires sur une société qui a payé le prix fort au côté de l’Etat pour sauver la République, est poursuivie la levée tous azimuts des dernières de barrières aux produits bas de gamme venant de tous les horizons ?

L’impression se renforce de jour en jour que, quelque part, beaucoup d’efforts sont perdus juste pour contenir et retarder un mouvement social de plus en plus exigeant, non seulement parce que les dirigeants n’arrivent pas à lui fournir des réponses, mais précisément parce que son évolution tend vers la constitution d’une alternative. Et si insécurité il y a, elle n’est donc pas là où on veut bien nous le faire accroire.

Nabil Benali

 

Réalités sociales

La pauvreté gagne du terrain

Absence de programmes de développement, enclavement, chômage, manque de loisirs, pauvreté… sont autant de points qui reviennent à chaque fois que des citoyens d’une localité du pays décident d’attirer l’attention sur leur misère et espèrent, par la même, bénéficier des budgets de relance économique qui sont distribués çà et là.

Mascara, Médéa, M’sila, Tiaret… la pauvreté ne connaît désormais plus de limites. Elle est présente partout. Favorisée par des années de terrorisme qui ont obligé des familles entières à quitter leurs villages précipitamment, y laissant tous leurs biens. Maintenant que la situation est plus ou moins stable, la misère est plus apparente. Ici et là, des manifestations que rapportent les quotidiens éclatent au grand jour et traduisent le ras-le-bol des citoyens qui ne demandent qu’une chose : qu’on améliore un tant soit peu leurs conditions de vie.

A Ksar Chellala, dans la wilaya de Tiaret, les citoyens sont sortis dans la rue dire aux autorités locales la misère qu’ils vivent. Sous un soleil de plomb, ils ont revendiqué des choses toutes simples : qu’on leur assure la sécurité car les vols et les agressions en plein jour sont devenus monnaie courante ; qu’on mette fin à l’état d’isolement dans lequel se trouve leur localité. Les citoyens de Ksar Chellala rêvent aussi d’avoir l’éclairage public et une unité pour les urgences médicales de nuit.

Beaucoup de questions aussi. Des questions toutes simples. Pourquoi leur localité n’a-t-elle pas bénéficié d’un  programme de relance économique ? Pourquoi le programme de développement agricole a-t-il été gelé ? Ce programme, doté d’une enveloppe financière de plus de 64 millions de dinars, aurait pu assurer des emplois à plus de 4 000 chômeurs. Pourquoi les projets prometteurs restent-ils noir sur blanc, tel celui de Oued Touil qui, d’après les dires des citoyens, aurait apporté un développement réel à l’agriculture et absorbé  de nombreux de chômeurs.

A Ounougha, dans la wilaya de M’sila, la situation n’est pas différente. Plusieurs associations de quartier demandent à ce qu’une commission neutre enquête sur la mauvaise gestion du président de l’APC. Une gestion qui fait que la pauvreté et l’exclusion sont le lot quotidien des citoyens, qui voient les projets destinés au développement de leur commune détournés au profit d’autres APC.

A Médéa, la situation est des plus catastrophiques. Après la décennie noire, le réveil a été dur. Avant de panser ses blessures, la wilaya se doit d’abord d’énumérer les dégâts de la folie meurtrière qui a frappé de plein fouet cette région. Résultat : en 1996, Médéa compte 20 ponts détruits, 90 salles de soins, 137 écoles et 45 agences des P & T en ruines, les sièges de 48 APC saccagés… Plus de 40 000 familles ont fui leurs douars pour s’installer dans des endroits plus sécurisés. Cet exode, estimé à près de 72%, a appauvri 59 communes, dont les ressources fiscales et foncières sont estimées à moins de 1 000 DA l’an. Les autorités locales ont promis de réaliser 992 projets pour désenclaver ces régions et encourager les familles à réintégrer leurs villages. Mais cette promesse n’aura un résultat tangible que si les autorités prennent en charge le côté sécuritaire.

Après des années de terrorisme, beaucoup de tares sont apparues : la mauvaise gestion des ressources du programme national pour le développement agricole, les problèmes du foncier agricole, justifiés par le vide juridique en la matière.

Toute cette pauvreté fait que des familles se nourrissent très mal. Des chiffres publiés par un quotidien sont on ne peut plus éloquents. En effet, une famille consomme moins de 2,7 kilos de viande par an, 4 kilos de céréales par jour, 485 grammes de pommes de terre et 425 grammes de fruits par jour et par famille. Plutôt maigre comme menu, qui permet aux familles de survivre, mais ne les met pas à l’abri des maladies qui découlent des carences alimentaires.

2 430 bidonvilles sont recensés à Médéa, ce qui donne une idée des conditions de vie de toutes ces familles, dont les enfants, pour la plupart, ne sont pas scolarisés. L’école devient un luxe quand on a du mal à joindre les deux bouts et les enfants sont souvent contraints d’aider leurs parents.

Rien de mieux que l’enquête réalisée par l’Observatoire des droits de l’enfant pour connaître la situation de ces chérubins obligés de sacrifier leurs jeux et loisirs. Cette enquête, qui touche huit wilayas (Alger, Blida, Tizi Ouzou, Tipaza, Aïn-Defla, Béjaïa, Boumerdès, Bouira) met à nu une vérité cruelle. 3 000 enfants travaillent dans ces wilayas ; 6% d’entre eux ont moins de 10 ans et 63% sont âgés de 13 à 17 ans. L’enquête fait ressortir que certains enfants fréquentent encore l’école, ils sont 3%, tandis que 37,5% ont été exclus du système scolaire. Certains de ces enfants ont quitté l’école d’eux-mêmes, car ils ne pouvaient concilier un travail qui prend tout leur temps et l’école où il faut sans cesse étudier, réviser, faire ses devoirs.

Le travail des enfants varie selon la région qu’ils habitent et l’activité qui y est développée. Ainsi, dans les wilayas de Tizi Ouzou, Aïn Defla et Tipasa, on retrouve 57 enfants qui travaillent dans le domaine agricole, 197 sont bergers, tandis que 48 se retrouvent dans l’élevage. Dans les villes côtières, ces enfants se transforment en pêcheurs. D’autres secteurs sont investis, à savoir la maçonnerie, les travaux de mécanique ainsi que le ramassage des ordures dans les décharges publiques.

Ceux qu’on retrouve dans la décharge de Oued Semmar, sales, dépenaillés, agressifs, n’ont plus rien de commun avec les enfants. L’amertume qui suinte à travers les propos qu’ils tiennent n’a de commune mesure que la misère qu’ils vivent et qui fait d’eux des êtres marginaux. 396 de ces gamins sont des revendeurs de cigarettes qu’ils sont nombreux  à fumer.

Les enfants investissent tous les secteurs, sans distinction. Ainsi, on en retrouve trois, dans la wilaya de Blida, impliqués dans un trafic de drogue et huit à Béjaïa, compromis dans un réseau de prostitution.

Les enfants travaillent souvent dans des conditions pénibles. L’enquête fait ressortir que 28% d’entre eux exercent des activités qui se trouvent loin de leur lieu d’habitation, comme ces jeunes Blidéens qui parcourent 25 kilomètres pour vendre leurs poteries.

Qu’ils se trouvent à Alger, à Tipaza, à Bejaïa ou dans n’importe quelle autre ville du pays, un point commun relie ces enfants : ils sont contraints de travailler pour aider aux dépenses familiales.

En effet, ils sont 53% à travailler à cause de la pauvreté de leurs parents et 75% affirment qu’ils remettent l’argent qu’ils gagnent à leurs familles.

Autre vérité encore plus amère : 47% de ces enfants ne sont pas satisfaits du sort que la vie leur a réservé. Se peut-il que de telles situations de pauvreté et d’exclusion perdurent dans un pays dont les réserves de change ont atteint, fin mai 2005, 46 milliards de dollars ?

Khadidja Mohamed Bouziane

 

Critiqué par le chef du gouvernement

Un “Os” nommé CNES

Décidément, Ouyahia ne rate pas une occasion pour exprimer ouvertement son animosité envers le Conseil national économique et social (CNES). L’attitude du chef de l’Exécutif exprime clairement un agacement envers toute opposition et, plus particulièrement, tout son de cloche qui déroge à la règle apparemment souhaitée par Ahmed Ouyahia qui est celle de dire que le gouvernement fait tout ce qui est dans ses possibilités pour faire démarrer l’économie nationale et que tout les indicateurs évoluent pour le mieux.

Si les rapports du CNES ne sont pas des livres sacrés, il reste qu’ils constituent, pour le moment, les seuls repères pour une lecture critique de l’économie nationale. Si le CNES n’existait pas, il aurait fallu le créer. Et ce n’est pas le départ de Mohamed-Salah Mentouri qui fera changer les choses. Son successeur, Mohamed-Seghir Babès, semble animé du même désir de doter cette institution de l’indépendance et du sérieux dont elle se prévaut depuis une décennie déjà.

“Vos rapports sont pleins de contradictions”, déclarait la semaine dernière le chef du gouvernement devant les membres du CNES, lors de la 26e session plénière du Conseil. S’il affirme ne pas craindre la critique qui “est nécessaire et constructive”, ajoute-t-il, il ne montre pas moins un mécontentement à l’encontre des observations de ce Conseil dont, il faut le dire, une bonne partie des membres sont nommés par le gouvernement.

Les travaux du CNES agacent parce qu’ils apportent une lecture contradictoire du discours officiel. La capacité d’analyse et la volonté de faire émerger l’apprentissage de la critique constructive comme approche de cette institution fait que le CNES se fixe comme objectifs non seulement de lire dans les chiffres et les déclarations des différents secteurs de l’Exécutif, mais également de les opposer à la réalité constatée. C’est ce qui a, d’ailleurs, caractérisé les travaux du CNES depuis sa création, et en particulier depuis qu’il élabore des rapports thématiques sur des questions cruciales qui intéressent l’Algérie. Et ce n’est pas parce qu’il force sur certains détails que le CNES veut forcément nuire au gouvernement ou qu’il tente de “noircir l’image de l’Algérie” comme l’a soutenu Ouyahia.

Lorsque le CNES déclare gentiment que la tripartite est “un cadre étroit et non représentatif”, c’est parce que c’est malheureusement le cas. Le Conseil n’est pas le premier à faire cette remarque. Bien des organisations patronales et des syndicats autonomes ont déjà exprimé le même sentiment devant l’exclusion manifeste dont fait preuve le chef de l’Exécutif à leur encontre.

L’un des passages du rapport de la conjoncture du 2e semestre de l’année 2004 qui ont le plus offusqué le chef du gouvernement est certainement celui où le CNES parle de “réformes économiques mal préparées et mal conduites” et “d’absence d’un projet clair de reconfiguration des structures productives et sociales”. L’ultime offense pour Ouyahia serait-il donc de constater un flou dans la conduite des affaires économiques. Un flou non pas dans les objectifs déclarés dans le programme du gouvernement (inspiré de celui du président de la République), mais dans les résultats des étapes intermédiaires. Le nombre de réformes lancées depuis quelques années est innombrable, mais force est de constater que les résultats sont très peu visibles. L’une des plus importantes est, bien sûr, celle du système bancaire et financier qui tarde à voir le jour plus de cinq ans après son lancement. Ce n’est sans doute pas la faute au CNES de l’avoir constaté. D’autant que d’autres réformes économiques sont très liées à celle de l’évolution tant attendue des banques algériennes. Il est évident qu’on ne peut pas parler de lutte contre l’argent sale ou contre le secteur informel tant que l’usage du cash se trouve justifié par les délais bancaires exorbitants.

C’est justement pour cela que le Conseil estime, à juste titre, que “l’économie de marché, dont la construction tant espérée au niveau des pratiques et des mécanismes, reste encore absente...”.

En outre, les critiques réalistes du CNES à propos de la Banque d’Algérie et du manque de transparence de ses activités n’ont d’ailleurs pas été commentées par Ouyahia, qui s’est contenté de dire que “le nouveau système de paiement bancaire sera totalement opérationnel au début 2006”.

“L’économie nationale consomme des services sans être capable d’en produire et les prolongements des activités productives au niveau des prestations de services sont faibles”, constate également le CNES, qui en veut pour preuve la forte croissance des importations, dont celle des produits alimentaires, durant l’exercice 2004. Ce qui veut dire que la production nationale est loin d’être suffisante pour les besoins internes. Encore une fois, en quoi est-ce que cette remarque est-elle déplacée, ou erronée, pour susciter une réaction de rejet de la part du chef de l’Exécutif ?

Le CNES ne remet pas en cause les données globales de l’économie nationale “qui font apparaître une évolution positive des indicateurs sociaux”, mais fait remarquer qu’il existe des “écarts” entre ces données et “les données régionales et catégorielles qui témoignent du cumul de nombreux retards en matière de développement humain”.

Sur la question du chômage, à propos de laquelle Ouyahia croit avoir décelé une “contradiction” dans le rapport de conjoncture du 2e semestre 2004 élaboré par le CNES, il n’y pas véritablement de contradiction. Tout en reprenant à son compte le taux de 17% de chômage annoncé par l’ONS, le Conseil constate aussi que malgré les taux de croissance affichés, “l’économie nationale ne crée pas suffisamment d’emplois”. “Les dispositifs d’emploi, explique le CNES, maintiennent artificiellement, exigent une quantité importante de ressources sans contrepartie et pourraient s’effondrer dès lors que les capacité de l’Etat (à financer des commandes publiques, ndlr) viendraient à se réduire.” Le CNES ne considère pas que l’Etat “doit ramener le taux de chômage à zéro”, comme le suggérait Ouyahia dans ses commentaires, mais explique rationnellement qu’une croissance artificielle basée sur une bonne conjoncture pétrolière ne va pas durer éternellement. C’est d’ailleurs un des éléments-clés du discours d’Ouyahia devant les députés de l’APN, en juin dernier.

Autre sujet de discorde pour le chef du gouvernement, et non des moindres puisqu’il concerne sa protégée, l’UGTA, c’est la partie du rapport où le CNES suggère l’élargissement de la concertation l’ensemble des partenaires économiques et sociaux afin de “rassembler leurs énergies et leur permettre d’exprimer sans dogmatisme et de manière consensuelle leurs visions et ambitions pour l’avenir du pays”. Pour le Conseil, la tripartite est “un cadre étroit” car elle rassemble en son sein “les seuls partenaires économiques et sociaux traditionnels qui sont, au demeurant, insuffisamment représentatifs de la sphère économique et sociale”. Personne ne peut nier que la “représentativité” du monde du travail en Algérie ne se limite pas à celle de l’UGTA, considérée par le chef du gouvernement, comme par ses prédécesseurs, comme l’unique interlocuteur. La remarque vaut également pour les organisations patronales invitées à la tripartite. A ce titre, l’élargissement du débat à d’autres syndicats et organisations patronales ne peut être que bénéfique. Le “pacte social” souhaité par les autorités ne sera pas viable avec seulement une partie des acteurs économiques et sociaux. A moins de vouloir la politique du fait accompli qui, à terme, ne peut être que vouée à l’échec.

Plus de débats contradictoires ne peut être que bénéfique. Le CNES et ses rapports sont les bienvenus dans la très petite sphère du débat économique et social. Ils ont l’avantage de casser avec la monotonie du “tout va bien” livrée jusqu’à l’overdose par le discours officiel. Et tant mieux pour les Algériens si le CNES “compte aller au-delà de la note de conjoncture”, comme l’a annoncé son président, M. Babès, pour une meilleure lecture de la situation économique et sociale du pays.

Abdelkader Djalil

 

Les élections partielles agitent la scène politique

La Kabylie chamboule-t-elle les cartes ?

Quelle nouvelle configuration politique en Algérie ? La tenue d’une élection locale partielle en Kabylie vient confirmer que si rien n’a bougé depuis l’élection présidentielle de 2004, c’était faute d’un enjeu politique évident et aux effets immédiats.

Cette fois, les événements semblent se précipiter.

La Kabylie, terrain d’émeutes durant les années 2001 et 2002, est devenu le champ de bataille politique par excellence alors que les partis sensés être les plus représentatifs de cette région ont été dépassés par les événements et complètement disqualifiés.

Le FFS et le RCD non seulement n’ont plus eu dès lors la possibilité d’influer sur le cours des événements, mais n’ont pu que les suivre avec des fortunes diverses selon le contexte et la situation qui s’imposaient à eux, s’adaptant au risque de menacer leur propre ligne politique. Le choix du FFS de participer tout de même aux élections locales était dicté par la nécessité de la reprise en main du terrain d’où il avait été éjecté, alors que le RCD a préféré surfer sur une vague (houleuse il faut le reconnaître) qui allait tout emporter.

Si on indique que les aârouch sont devenus la véritable force politique présente en Kabylie (reconnue clairement par le pouvoir puisque devenue partie des négociations) il reste que cela n’a pas été confirmé alors que l’on s’apprête à voter pour de nouvelles assemblée locales.

Le mouvement des aârouch n’a pas opéré sa mue politique. Ce n’est toujours ni un parti ni une association et encore moins une liste électorale indépendante.

Mais la conséquence immédiate des événements est bien cette nouvelle configuration politique de la Kabylie qui, sans le FFS et le RCD, devient le terrain de bataille réouvert, même s’il est perdu pour les deux vieux partis kabyles. Le RCD, qui avait opté pour aller aux élections locales si elles devaient avoir lieu, peine maintenant à réunir son conseil national.

Faut-il d’ailleurs éviter d’inscrire la démarche de l’UDR dans ce sens c’est-à-dire récupérer les déçus et occuper la place laissée presque vacante par les deux grands partis kabyles ?

L’UDR en outsider

Ce qui est très probable. Mais on ne doit certainement pas négliger le fait que le pouvoir, par le biais de ses relais politiques (FLN  RND, et dans une moindre mesure le HMS) voudra  aussi prendre possession des lieux ou, du moins, ne pas être exclu du partage, voire s’attribuer la plus grosse part. Certes on indiquera que le FLN est déjà largement en place, mais si on se réfère aux taux de participation et aux conditions dans lesquelles se sont déroulées les dernières élections locales en 2002, il  va sans dire que cette représentation est loin d’être effective même si le fait d’avoir été au pouvoir dans les APC et les APW en Kabylie aura certainement permis au FLN d’asseoir un minimum de pouvoir en convainquant quelques irréductibles qui voient en ce parti l’expression administrative d’un pouvoir honni, en Kabylie particulièrement (celui d’avant l’ouverture

démocratique).

Il reste aussi que le FLN fait partie de la fameuse alliance présidentielle et, dans ce cas, il devrait en principe y avoir un minimum de coordination entre les trois partis pour justement achever de prendre le pouvoir démocratiquement en Kabylie. Or il n’en est rien. FLN et RND ne semblaient pas  d’accord sur la dissolution des APC. Par ailleurs, apparaît un nouveau parti sur la scène, l’UDR de Amara Benyounes. Ce transfuge du RCD a créé un parti qui impose une nouvelle analyse de la scène politique, notamment en Kabylie, où il a toutes ses chances. Benyounes demande aussi des élections générales pour justement donner corps aux changements dans la situation politique et dans les rapports de force. Sera-t-il entendu ? Certainement pas, ou du moins il est clair que ces élections auront lieu à échéance (sauf volte-face très improbable des députés). Des élection générales aujourd’hui auront pour effet certes de revoir la présence de partis comme le RCD, mais il va sans dire que le FLN risque aussi de perdre des plumes alors qu’il est encore convalescent après la crise de l’élection présidentielle.

La création de l’UDR obéit à des impératifs politiques de changement imposés autant par la venue sur scène des aârouch et la disqualification des anciens partis kabyles que la reprise de pouvoir  – démocratiquement cela s’entend – du président Bouteflika. L’élection de 2004 a remis à plat tout ce que l’on savait de la politique en Algérie. L’UDR et son principal animateur sont porteur d’une part importante du programme du Président et soutiennent sa démarche. Verra-t-on alors l’UDR rejoindre l’alliance ? Cela reste probable, mais on se demande alors pourquoi  ladite alliance n’a pu exister dans les faits que le temps d’une élection présidentielle. Plus tard, des dissensions et des divergences se sont fait jour et les incompatibilités structurelles entre les trois partis qui la composent ont achevé de confirmer que l’alliance est un mort-né politique.

Par ailleurs, s’il s’agit de soutenir la démarche présidentielle de réconciliation nationale et d’amendement de la Constitution, il ne fait aucun doute que le Président jouit, une année et quelques mois après son élection, d’encore assez de sympathie auprès des Algériens pour mener seul sa campagne pour ces deux grands chantiers. L’élection présidentielle a prouvé l’inanité des partis politiques lorsqu’un homme politique fait pratiquement l’unanimité.

De plus, la Kabylie vote peu, c’est un fait politique et social avéré ; il suffit pour s’en  convaincre de revoir les taux de participation aux consultations électorales qui se sont succédé depuis 1990 (*). La mise en avant des élections locales et législatives de2002 comme un baromètre à même de mesurer l’audience et la capacité de mobilisation des partis politiques s’est avéré un calcul coûteux et aléatoire. L’analyse généralement admise était que celui qui tenait le FLN avait le pouvoir. La réalité de 2004 a remis en question cette donnée.

Si tant est que le taux de participation est important, il apparaît que le plus important demeure la tenue d’élection dans la sérénité. Avec des aârouch déchaînés et une population qui voulait en découdre avec  le système et tout ce qui peut le représenter, il est clair que cette même sérénité demeure hypothétique, augurant d’une mauvaise élection à l’image de celle de 1999 qui aura eu pour unique raison d’être de cultiver le doute.

La Kabylie apaisée ?

Les changements qui s’opèrent en Kabylie sont aussi très importants. La plateforme d’El-Kseur, scellée non négociable, a trouvé un chemin pour sa concrétisation et on ne peut que relever l’œuvre efficace de Ahmed Ouyahia, chef du gouvernement et homme politique patient. La situation de blocage n’est plus et le travail accompli aura même permis de remettre la gendarmerie là d’où elle a été vidée.

Si on évoque les enjeux politiques et électoraux, il y a aussi la preuve de la cohérence de l’Etat qui applique la même loi partout malgré les vicissitudes et les obstacles. Dans le même temps, il s’agit de capitaliser les succès et de faire surtout que le doute ne soit plus permis concernant cette région sensible.

Cela dit, on peut légitimement se poser la question de l’utilité d’une alliance présidentielle et d’un parti de transfuges. Que peuvent-ils réellement offrir ? La pleine représentation de la Kabylie sur l’échiquier politique national. Mais cela n’est pas encore joué et la Kabylie peut encore surprendre.

Amine Esseghir

 

*Bastion du FFS et du RCD, avec un avantage certain au FFS, ce dernier a emporté la majorité absolue dans la circonscription de Béjaïa avec 50,88% des suffrages, et avait obtenu la première place dans celle de Tizi Ouzou avec 37,21% en 1997. 24 des 25 députés des circonscriptions de Béjaïa et de Tizi Ouzou sont allés au FFS (14 sièges) ou du RCD (10 sièges). Le 25e siège de Kabylie a été  attribué, à Béjaïa, à Hamas.

Ni le RND ni le FLN n’ont pu alors  décrocher de siège en Kabylie.

 

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