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Société civile
Le verrouillage,
jusqu’à quand ?
S’il fallait schématiser
le discours du gouvernement dans sa gestion de la société, il se
résume à dire constamment aux Algériens que toute tentative
d’ouverture dans quelque domaine que ce soit est synonyme
d’insécurité. Il s’emploie avec la même constance à maintenir
durable leur relation avec l’Etat sous le rapport protecteur-protégé
face aux grands dangers qui guettent la nation.
Les exemples de
fermeture du champ politique et social sont légion. Ils sont tous
hérités de la gestion du parti unique, tous renforcés et reproduits
autrement à l’ombre de la lutte antiterroriste. Mais ce qui était
vrai dans les années 1990 l’est-il encore ? Cette fermeture, dont la
traduction formelle n’est autre que l’état d’urgence, ne faisait
aucun l’objet d’aucun débat parmi ceux convaincus de la priorité de
la lutte contre le terrorisme et ses soutiens. Mais, elle semble se
présenter d’une manière tout autre depuis quelques années, avec
l’irruption de nouveaux éléments. Le premier a trait à l’échec de
l’entreprise terroriste, réduite effectivement à la phase
résiduelle, bien que le terrorisme représente encore un phénomène
endémique. Il reste que la phase politique générée par les effets de
la concorde civile et l’érosion de la capacité de nuisance des
groupes armés a inversé l’ordre des priorités au niveau de la
société. Le chef de l’Etat n’a pas manqué de relever cet état de
fait lors de son discours d’investiture pour un second mandat,
estimant que les Algériens aspirent en premier chef au développement
économique et social.
Cette réalité est encore
plus éprouvée lorsqu’on s’arrête sur les enjeux actuels qui
mobilisent les forces sociales, l’actualité étant dominée par les
retombées négatives de la situation sociale du pays qui, bien que
niée par le gouvernement, présente moins tous les symptômes de la
paupérisation et ses tristes corollaires.
Résultat de cette
évolution : de nouvelles revendications sociales ne pouvaient
qu’émerger, portées par de nouvelles formes d’organisations, autres
que celles qui ont été à l’avant-garde du combat contre le
terrorisme. L’on retrouve l’illustration la plus juste dans le cas
de l’UGTA qui, du glorieux Comité national de sauvegarde de
l’Algérie (CNSA) en est aujourd’hui à soutenir tout ce que le
gouvernement entame de bon ou de mauvais – de mauvais surtout. C’est
ce positionnement, qui ne tient pas compte de la nouvelle donne et
qui s’inscrit à contre-courant des aspirations de la société, qui a
favorisé et nourri l’émergence des syndicats autonomes, plus
agressifs sur le terrain des droits des travailleurs et de la
liberté d’action tout court.
Le rapport de force
entre les deux camps du champ syndical aurait été clair si le
gouvernement n’y apportait pas son grain de sel en favorisant
celle-ci par rapport à ceux-là. En gelant les agréments des
syndicats autonomes et en refusant à ceux qui existent le droit de
s’organiser en Centrale, le gouvernement bloque les canaux de
l’expression syndicale et se prémunit de l’obligation d’un dialogue
social crédible dans le cadre duquel il serait tenu de convaincre,
de rendre des comptes, voire de reculer sur plus d’une décision.
C’est prévenir une
situation aussi inconfortable que vise aujourd’hui la conclusion du
pacte économique et social. Ce fameux projet, dont le gouvernement
était le dernier à avoir besoin, est ressuscité et remis au goût du
jour, après que le gros des réformes et des orientations ont été
mises en œuvre. Demain, quel que soit le contenu du pacte social, il
sera l’unique référence du gouvernement pour tout ce qui se rapporte
aux questions sociales. Il sera cyniquement opposé aux
autres”partenaires” sociaux comme s’il s’agissait du Coran, sacré et
intouchable. Sinon, ce serait déjà menacer les engagements
internationaux de l’Algérie, jouer avec l’avenir des générations
futures pour lesquelles cette œuvre a été accomplie. La grève, ce
recours ultime, n’est-elle pas présentée aujourd’hui comme un acte
irresponsable et antinational ? Le premier réflexe des ministres
n’est-il pas de traduire les grévistes en justice, de ne les écouter
que s’ils sont trop forts sur le
terrain ?
Ce dispositif qui pèse
de tout son poids est plus perceptible sur la scène politique. A
l’ombre d’un état d’urgence dont il n’est nul besoin aujourd’hui,
les agréments des partis politiques sont quasi-bloqués. L’exemple du
FIS est le premier argument sorti dans un pays ou, d’ailleurs, “il y
a déjà trop de partis”, trop de fitna. Le pouvoir de
l’administration de permettre ou de refuser les autorisations de se
rassembler est sans voie de recours, à moins d’avoir du temps,
beaucoup, à consacrer aux interminables procédures judiciaires. Les
obligations et les critères établis, pour jouir du droit
d’association, un droit reconnu par la Constitution, sont tels que
tout est remis entre les mains de l’administration. Quant aux
marches, c’est aussi le triste souvenir de la marche du 14 juin 2001
des aârouch qui est rappelé à tous. Qui peut aujourd’hui être sûr
d’organiser une marche pacifique ? Personne ?
Que dire du champ
médiatique. L’esprit du contrôle a priori marquant la loi sur
l’information en cours aidant, l’on arbore la noria de titres
existants, mais personne ne connaît le nombre de demandes d’agrément
sans réponse aucune.
Quant à l’ouverture de
champ audiovisuel, nul ne se fait d’illusion, sachant pertinemment
que le précédent de Khalifa TV sera brandi, des fois qu’on
s’aviserait de revendiquer la liberté des ondes.
Servons nous aussi de
l’actualité, de “cette crise de procédures” en Kabylie. Depuis des
années, il est sans cesse revendiqué l’amendement des codes communal
et de wilaya. Pour une fois qu’on y touche, ce n’est surtout pas
pour offrir des institutions meilleures aux Algériens,
décentraliser et en finir avec le pouvoir suprême accordé localement
aux walis et aux chefs de daïra, mais pour révoquer des élus dont le
tort est d’exercer un libre choix politique, celui d’aller au bout
de leur mandat en l’occurrence. Quelle que soit l’issue de cette
crise, l’amendement de la loi fera qu’en conséquence, les Algériens
auront droit non pas à des assemblées locales plus représentatives,
mais encore plus dépendantes du pouvoir politique central.
Mais il n’y a pas que là
où le pouls de la société bat le plus fort que le verrouillage
s’affirme. Prenons cette histoire rocambolesque des cybercafés ainsi
que tous les lieux de spectacles et de divertissement qui doivent
fermer à minuit, décision prise “sur rapport du ministère de
l’Intérieur”. Est-il concevable, aujourd’hui, d’imposer à nos
jeunes, tels que nous en connaissons le caractère, un couvre-feu
d’un nouveau genre, pour des raisons de sécurité qui n’ont
absolument rien d’évident ? Peut-être que leur tort est de ne pas
consacrer suffisamment de temps à la politique ? Peut-être sont-ils
trop tournés vers cette mondialisation à laquelle, en vérité, ils
sont reliés uniquement par Internet et la parabole ?
Osons une autre
question : pourquoi, au moment où s’opèrent tous ces tours de vis
supplémentaires sur une société qui a payé le prix fort au côté de
l’Etat pour sauver la République, est poursuivie la levée tous
azimuts des dernières de barrières aux produits bas de gamme venant
de tous les horizons ?
L’impression se renforce
de jour en jour que, quelque part, beaucoup d’efforts sont perdus
juste pour contenir et retarder un mouvement social de plus en plus
exigeant, non seulement parce que les dirigeants n’arrivent pas à
lui fournir des réponses, mais précisément parce que son évolution
tend vers la constitution d’une alternative. Et si insécurité il y
a, elle n’est donc pas là où on veut bien nous le faire accroire.
Nabil Benali
Réalités sociales
La pauvreté gagne du
terrain
Absence de programmes de
développement, enclavement, chômage, manque de loisirs, pauvreté…
sont autant de points qui reviennent à chaque fois que des citoyens
d’une localité du pays décident d’attirer l’attention sur leur
misère et espèrent, par la même, bénéficier des budgets de relance
économique qui sont distribués çà et là.
Mascara, Médéa, M’sila,
Tiaret… la pauvreté ne connaît désormais plus de limites. Elle est
présente partout. Favorisée par des années de terrorisme qui ont
obligé des familles entières à quitter leurs villages
précipitamment, y laissant tous leurs biens. Maintenant que la
situation est plus ou moins stable, la misère est plus apparente.
Ici et là, des manifestations que rapportent les quotidiens éclatent
au grand jour et traduisent le ras-le-bol des citoyens qui ne
demandent qu’une chose : qu’on améliore un tant soit peu leurs
conditions de vie.
A Ksar Chellala, dans la
wilaya de Tiaret, les citoyens sont sortis dans la rue dire aux
autorités locales la misère qu’ils vivent. Sous un soleil de plomb,
ils ont revendiqué des choses toutes simples : qu’on leur assure la
sécurité car les vols et les agressions en plein jour sont devenus
monnaie courante ; qu’on mette fin à l’état d’isolement dans lequel
se trouve leur localité. Les citoyens de Ksar Chellala rêvent aussi
d’avoir l’éclairage public et une unité pour les urgences médicales
de nuit.
Beaucoup de questions
aussi. Des questions toutes simples. Pourquoi leur localité
n’a-t-elle pas bénéficié d’un programme de relance économique ?
Pourquoi le programme de développement agricole a-t-il été gelé ? Ce
programme, doté d’une enveloppe financière de plus de 64 millions de
dinars, aurait pu assurer des emplois à plus de 4 000 chômeurs.
Pourquoi les projets prometteurs restent-ils noir sur blanc, tel
celui de Oued Touil qui, d’après les dires des citoyens, aurait
apporté un développement réel à l’agriculture et absorbé de
nombreux de chômeurs.
A Ounougha, dans la
wilaya de M’sila, la situation n’est pas différente. Plusieurs
associations de quartier demandent à ce qu’une commission neutre
enquête sur la mauvaise gestion du président de l’APC. Une gestion
qui fait que la pauvreté et l’exclusion sont le lot quotidien des
citoyens, qui voient les projets destinés au développement de leur
commune détournés au profit d’autres APC.
A Médéa, la situation
est des plus catastrophiques. Après la décennie noire, le réveil a
été dur. Avant de panser ses blessures, la wilaya se doit d’abord
d’énumérer les dégâts de la folie meurtrière qui a frappé de plein
fouet cette région. Résultat : en 1996, Médéa compte 20 ponts
détruits, 90 salles de soins, 137 écoles et 45 agences des P & T en
ruines, les sièges de 48 APC saccagés… Plus de 40 000 familles ont
fui leurs douars pour s’installer dans des endroits plus sécurisés.
Cet exode, estimé à près de 72%, a appauvri 59 communes, dont les
ressources fiscales et foncières sont estimées à moins de 1 000 DA
l’an. Les autorités locales ont promis de réaliser 992 projets pour
désenclaver ces régions et encourager les familles à réintégrer
leurs villages. Mais cette promesse n’aura un résultat tangible que
si les autorités prennent en charge le côté sécuritaire.
Après des années de
terrorisme, beaucoup de tares sont apparues : la mauvaise gestion
des ressources du programme national pour le développement agricole,
les problèmes du foncier agricole, justifiés par le vide juridique
en la matière.
Toute cette pauvreté
fait que des familles se nourrissent très mal. Des chiffres publiés
par un quotidien sont on ne peut plus éloquents. En effet, une
famille consomme moins de 2,7 kilos de viande par an, 4 kilos de
céréales par jour, 485 grammes de pommes de terre et 425 grammes de
fruits par jour et par famille. Plutôt maigre comme menu, qui permet
aux familles de survivre, mais ne les met pas à l’abri des maladies
qui découlent des carences alimentaires.
2 430 bidonvilles sont
recensés à Médéa, ce qui donne une idée des conditions de vie de
toutes ces familles, dont les enfants, pour la plupart, ne sont pas
scolarisés. L’école devient un luxe quand on a du mal à joindre les
deux bouts et les enfants sont souvent contraints d’aider leurs
parents.
Rien de mieux que
l’enquête réalisée par l’Observatoire des droits de l’enfant pour
connaître la situation de ces chérubins obligés de sacrifier leurs
jeux et loisirs. Cette enquête, qui touche huit wilayas (Alger,
Blida, Tizi Ouzou, Tipaza, Aïn-Defla, Béjaïa, Boumerdès, Bouira) met
à nu une vérité cruelle. 3 000 enfants travaillent dans ces
wilayas ; 6% d’entre eux ont moins de 10 ans et 63% sont âgés de 13
à 17 ans. L’enquête fait ressortir que certains enfants fréquentent
encore l’école, ils sont 3%, tandis que 37,5% ont été exclus du
système scolaire. Certains de ces enfants ont quitté l’école
d’eux-mêmes, car ils ne pouvaient concilier un travail qui prend
tout leur temps et l’école où il faut sans cesse étudier, réviser,
faire ses devoirs.
Le travail des enfants
varie selon la région qu’ils habitent et l’activité qui y est
développée. Ainsi, dans les wilayas de Tizi Ouzou, Aïn Defla et
Tipasa, on retrouve 57 enfants qui travaillent dans le domaine
agricole, 197 sont bergers, tandis que 48 se retrouvent dans
l’élevage. Dans les villes côtières, ces enfants se transforment en
pêcheurs. D’autres secteurs sont investis, à savoir la maçonnerie,
les travaux de mécanique ainsi que le ramassage des ordures dans les
décharges publiques.
Ceux qu’on retrouve dans
la décharge de Oued Semmar, sales, dépenaillés, agressifs, n’ont
plus rien de commun avec les enfants. L’amertume qui suinte à
travers les propos qu’ils tiennent n’a de commune mesure que la
misère qu’ils vivent et qui fait d’eux des êtres marginaux. 396 de
ces gamins sont des revendeurs de cigarettes qu’ils sont nombreux à
fumer.
Les enfants investissent
tous les secteurs, sans distinction. Ainsi, on en retrouve trois,
dans la wilaya de Blida, impliqués dans un trafic de drogue et huit
à Béjaïa, compromis dans un réseau de prostitution.
Les enfants travaillent
souvent dans des conditions pénibles. L’enquête fait ressortir que
28% d’entre eux exercent des activités qui se trouvent loin de leur
lieu d’habitation, comme ces jeunes Blidéens qui parcourent 25
kilomètres pour vendre leurs poteries.
Qu’ils se trouvent à
Alger, à Tipaza, à Bejaïa ou dans n’importe quelle autre ville du
pays, un point commun relie ces enfants : ils sont contraints de
travailler pour aider aux dépenses familiales.
En effet, ils sont 53% à
travailler à cause de la pauvreté de leurs parents et 75% affirment
qu’ils remettent l’argent qu’ils gagnent à leurs familles.
Autre vérité encore plus
amère : 47% de ces enfants ne sont pas satisfaits du sort que la vie
leur a réservé. Se peut-il que de telles situations de pauvreté et
d’exclusion perdurent dans un pays dont les réserves de change ont
atteint, fin mai 2005, 46 milliards de dollars ?
Khadidja Mohamed
Bouziane
Critiqué par le chef
du gouvernement
Un “Os” nommé CNES
Décidément, Ouyahia ne
rate pas une occasion pour exprimer ouvertement son animosité envers
le Conseil national économique et social (CNES). L’attitude du chef
de l’Exécutif exprime clairement un agacement envers toute
opposition et, plus particulièrement, tout son de cloche qui déroge
à la règle apparemment souhaitée par Ahmed Ouyahia qui est celle de
dire que le gouvernement fait tout ce qui est dans ses possibilités
pour faire démarrer l’économie nationale et que tout les indicateurs
évoluent pour le mieux.
Si les rapports du CNES
ne sont pas des livres sacrés, il reste qu’ils constituent, pour le
moment, les seuls repères pour une lecture critique de l’économie
nationale. Si le CNES n’existait pas, il aurait fallu le créer. Et
ce n’est pas le départ de Mohamed-Salah Mentouri qui fera changer
les choses. Son successeur, Mohamed-Seghir Babès, semble animé du
même désir de doter cette institution de l’indépendance et du
sérieux dont elle se prévaut depuis une décennie déjà.
“Vos rapports sont
pleins de contradictions”, déclarait la semaine dernière le chef du
gouvernement devant les membres du CNES, lors de la 26e session
plénière du Conseil. S’il affirme ne pas craindre la critique qui
“est nécessaire et constructive”, ajoute-t-il, il ne montre pas
moins un mécontentement à l’encontre des observations de ce Conseil
dont, il faut le dire, une bonne partie des membres sont nommés par
le gouvernement.
Les travaux du CNES
agacent parce qu’ils apportent une lecture contradictoire du
discours officiel. La capacité d’analyse et la volonté de faire
émerger l’apprentissage de la critique constructive comme approche
de cette institution fait que le CNES se fixe comme objectifs non
seulement de lire dans les chiffres et les déclarations des
différents secteurs de l’Exécutif, mais également de les opposer à
la réalité constatée. C’est ce qui a, d’ailleurs, caractérisé les
travaux du CNES depuis sa création, et en particulier depuis qu’il
élabore des rapports thématiques sur des questions cruciales qui
intéressent l’Algérie. Et ce n’est pas parce qu’il force sur
certains détails que le CNES veut forcément nuire au gouvernement ou
qu’il tente de “noircir l’image de l’Algérie” comme l’a soutenu
Ouyahia.
Lorsque le CNES déclare
gentiment que la tripartite est “un cadre étroit et non
représentatif”, c’est parce que c’est malheureusement le cas. Le
Conseil n’est pas le premier à faire cette remarque. Bien des
organisations patronales et des syndicats autonomes ont déjà exprimé
le même sentiment devant l’exclusion manifeste dont fait preuve le
chef de l’Exécutif à leur encontre.
L’un des passages du
rapport de la conjoncture du 2e semestre de l’année 2004 qui ont le
plus offusqué le chef du gouvernement est certainement celui où le
CNES parle de “réformes économiques mal préparées et mal conduites”
et “d’absence d’un projet clair de reconfiguration des structures
productives et sociales”. L’ultime offense pour Ouyahia serait-il
donc de constater un flou dans la conduite des affaires économiques.
Un flou non pas dans les objectifs déclarés dans le programme du
gouvernement (inspiré de celui du président de la République), mais
dans les résultats des étapes intermédiaires. Le nombre de réformes
lancées depuis quelques années est innombrable, mais force est de
constater que les résultats sont très peu visibles. L’une des plus
importantes est, bien sûr, celle du système bancaire et financier
qui tarde à voir le jour plus de cinq ans après son lancement. Ce
n’est sans doute pas la faute au CNES de l’avoir constaté. D’autant
que d’autres réformes économiques sont très liées à celle de
l’évolution tant attendue des banques algériennes. Il est évident
qu’on ne peut pas parler de lutte contre l’argent sale ou contre le
secteur informel tant que l’usage du cash se trouve justifié par les
délais bancaires exorbitants.
C’est justement pour
cela que le Conseil estime, à juste titre, que “l’économie de
marché, dont la construction tant espérée au niveau des pratiques et
des mécanismes, reste encore absente...”.
En outre, les critiques
réalistes du CNES à propos de la Banque d’Algérie et du manque de
transparence de ses activités n’ont d’ailleurs pas été commentées
par Ouyahia, qui s’est contenté de dire que “le nouveau système de
paiement bancaire sera totalement opérationnel au début 2006”.
“L’économie nationale
consomme des services sans être capable d’en produire et les
prolongements des activités productives au niveau des prestations de
services sont faibles”, constate également le CNES, qui en veut pour
preuve la forte croissance des importations, dont celle des produits
alimentaires, durant l’exercice 2004. Ce qui veut dire que la
production nationale est loin d’être suffisante pour les besoins
internes. Encore une fois, en quoi est-ce que cette remarque
est-elle déplacée, ou erronée, pour susciter une réaction de rejet
de la part du chef de l’Exécutif ?
Le CNES ne remet pas en
cause les données globales de l’économie nationale “qui font
apparaître une évolution positive des indicateurs sociaux”, mais
fait remarquer qu’il existe des “écarts” entre ces données et “les
données régionales et catégorielles qui témoignent du cumul de
nombreux retards en matière de développement humain”.
Sur la question du
chômage, à propos de laquelle Ouyahia croit avoir décelé une
“contradiction” dans le rapport de conjoncture du 2e semestre 2004
élaboré par le CNES, il n’y pas véritablement de contradiction. Tout
en reprenant à son compte le taux de 17% de chômage annoncé par l’ONS,
le Conseil constate aussi que malgré les taux de croissance
affichés, “l’économie nationale ne crée pas suffisamment
d’emplois”. “Les dispositifs d’emploi, explique le CNES,
maintiennent artificiellement, exigent une quantité importante de
ressources sans contrepartie et pourraient s’effondrer dès lors que
les capacité de l’Etat (à financer des commandes publiques, ndlr)
viendraient à se réduire.” Le CNES ne considère pas que l’Etat “doit
ramener le taux de chômage à zéro”, comme le suggérait Ouyahia dans
ses commentaires, mais explique rationnellement qu’une croissance
artificielle basée sur une bonne conjoncture pétrolière ne va pas
durer éternellement. C’est d’ailleurs un des éléments-clés du
discours d’Ouyahia devant les députés de l’APN, en juin dernier.
Autre sujet de discorde
pour le chef du gouvernement, et non des moindres puisqu’il concerne
sa protégée, l’UGTA, c’est la partie du rapport où le CNES suggère
l’élargissement de la concertation l’ensemble des partenaires
économiques et sociaux afin de “rassembler leurs énergies et leur
permettre d’exprimer sans dogmatisme et de manière consensuelle
leurs visions et ambitions pour l’avenir du pays”. Pour le Conseil,
la tripartite est “un cadre étroit” car elle rassemble en son sein
“les seuls partenaires économiques et sociaux traditionnels qui
sont, au demeurant, insuffisamment représentatifs de la sphère
économique et sociale”. Personne ne peut nier que la
“représentativité” du monde du travail en Algérie ne se limite pas à
celle de l’UGTA, considérée par le chef du gouvernement, comme par
ses prédécesseurs, comme l’unique interlocuteur. La remarque vaut
également pour les organisations patronales invitées à la
tripartite. A ce titre, l’élargissement du débat à d’autres
syndicats et organisations patronales ne peut être que bénéfique. Le
“pacte social” souhaité par les autorités ne sera pas viable avec
seulement une partie des acteurs économiques et sociaux. A moins de
vouloir la politique du fait accompli qui, à terme, ne peut être que
vouée à l’échec.
Plus de débats
contradictoires ne peut être que bénéfique. Le CNES et ses rapports
sont les bienvenus dans la très petite sphère du débat économique et
social. Ils ont l’avantage de casser avec la monotonie du “tout va
bien” livrée jusqu’à l’overdose par le discours officiel. Et tant
mieux pour les Algériens si le CNES “compte aller au-delà de la note
de conjoncture”, comme l’a annoncé son président, M. Babès, pour une
meilleure lecture de la situation économique et sociale du pays.
Abdelkader Djalil
Les élections
partielles agitent la scène politique
La Kabylie
chamboule-t-elle les cartes ?
Quelle nouvelle
configuration politique en Algérie ? La tenue d’une élection locale
partielle en Kabylie vient confirmer que si rien n’a bougé depuis
l’élection présidentielle de 2004, c’était faute d’un enjeu
politique évident et aux effets immédiats.
Cette fois, les
événements semblent se précipiter.
La Kabylie, terrain
d’émeutes durant les années 2001 et 2002, est devenu le champ de
bataille politique par excellence alors que les partis sensés être
les plus représentatifs de cette région ont été dépassés par les
événements et complètement disqualifiés.
Le FFS et le RCD non
seulement n’ont plus eu dès lors la possibilité d’influer sur le
cours des événements, mais n’ont pu que les suivre avec des fortunes
diverses selon le contexte et la situation qui s’imposaient à eux,
s’adaptant au risque de menacer leur propre ligne politique. Le
choix du FFS de participer tout de même aux élections locales était
dicté par la nécessité de la reprise en main du terrain d’où il
avait été éjecté, alors que le RCD a préféré surfer sur une vague
(houleuse il faut le reconnaître) qui allait tout emporter.
Si on indique que les
aârouch sont devenus la véritable force politique présente en
Kabylie (reconnue clairement par le pouvoir puisque devenue partie
des négociations) il reste que cela n’a pas été confirmé alors que
l’on s’apprête à voter pour de nouvelles assemblée locales.
Le mouvement des aârouch
n’a pas opéré sa mue politique. Ce n’est toujours ni un parti ni une
association et encore moins une liste électorale indépendante.
Mais la conséquence
immédiate des événements est bien cette nouvelle configuration
politique de la Kabylie qui, sans le FFS et le RCD, devient le
terrain de bataille réouvert, même s’il est perdu pour les deux
vieux partis kabyles. Le RCD, qui avait opté pour aller aux
élections locales si elles devaient avoir lieu, peine maintenant à
réunir son conseil national.
Faut-il d’ailleurs
éviter d’inscrire la démarche de l’UDR dans ce sens c’est-à-dire
récupérer les déçus et occuper la place laissée presque vacante par
les deux grands partis kabyles ?
L’UDR en outsider
Ce qui est très
probable. Mais on ne doit certainement pas négliger le fait que le
pouvoir, par le biais de ses relais politiques (FLN RND, et dans
une moindre mesure le HMS) voudra aussi prendre possession des
lieux ou, du moins, ne pas être exclu du partage, voire s’attribuer
la plus grosse part. Certes on indiquera que le FLN est déjà
largement en place, mais si on se réfère aux taux de participation
et aux conditions dans lesquelles se sont déroulées les dernières
élections locales en 2002, il va sans dire que cette représentation
est loin d’être effective même si le fait d’avoir été au pouvoir
dans les APC et les APW en Kabylie aura certainement permis au FLN
d’asseoir un minimum de pouvoir en convainquant quelques
irréductibles qui voient en ce parti l’expression administrative
d’un pouvoir honni, en Kabylie particulièrement (celui d’avant
l’ouverture
démocratique).
Il reste aussi que le
FLN fait partie de la fameuse alliance présidentielle et, dans ce
cas, il devrait en principe y avoir un minimum de coordination entre
les trois partis pour justement achever de prendre le pouvoir
démocratiquement en Kabylie. Or il n’en est rien. FLN et RND ne
semblaient pas d’accord sur la dissolution des APC. Par ailleurs,
apparaît un nouveau parti sur la scène, l’UDR de Amara Benyounes. Ce
transfuge du RCD a créé un parti qui impose une nouvelle analyse de
la scène politique, notamment en Kabylie, où il a toutes ses
chances. Benyounes demande aussi des élections générales pour
justement donner corps aux changements dans la situation politique
et dans les rapports de force. Sera-t-il entendu ? Certainement pas,
ou du moins il est clair que ces élections auront lieu à échéance
(sauf volte-face très improbable des députés). Des élection
générales aujourd’hui auront pour effet certes de revoir la présence
de partis comme le RCD, mais il va sans dire que le FLN risque aussi
de perdre des plumes alors qu’il est encore convalescent après la
crise de l’élection présidentielle.
La création de l’UDR
obéit à des impératifs politiques de changement imposés autant par
la venue sur scène des aârouch et la disqualification des anciens
partis kabyles que la reprise de pouvoir – démocratiquement cela
s’entend – du président Bouteflika. L’élection de 2004 a remis à
plat tout ce que l’on savait de la politique en Algérie. L’UDR et
son principal animateur sont porteur d’une part importante du
programme du Président et soutiennent sa démarche. Verra-t-on alors
l’UDR rejoindre l’alliance ? Cela reste probable, mais on se demande
alors pourquoi ladite alliance n’a pu exister dans les faits que le
temps d’une élection présidentielle. Plus tard, des dissensions et
des divergences se sont fait jour et les incompatibilités
structurelles entre les trois partis qui la composent ont achevé de
confirmer que l’alliance est un mort-né politique.
Par ailleurs, s’il
s’agit de soutenir la démarche présidentielle de réconciliation
nationale et d’amendement de la Constitution, il ne fait aucun doute
que le Président jouit, une année et quelques mois après son
élection, d’encore assez de sympathie auprès des Algériens pour
mener seul sa campagne pour ces deux grands chantiers. L’élection
présidentielle a prouvé l’inanité des partis politiques lorsqu’un
homme politique fait pratiquement l’unanimité.
De plus, la Kabylie vote
peu, c’est un fait politique et social avéré ; il suffit pour s’en
convaincre de revoir les taux de participation aux consultations
électorales qui se sont succédé depuis 1990 (*). La mise en avant
des élections locales et législatives de2002 comme un baromètre à
même de mesurer l’audience et la capacité de mobilisation des partis
politiques s’est avéré un calcul coûteux et aléatoire. L’analyse
généralement admise était que celui qui tenait le FLN avait le
pouvoir. La réalité de 2004 a remis en question cette donnée.
Si tant est que le taux
de participation est important, il apparaît que le plus important
demeure la tenue d’élection dans la sérénité. Avec des aârouch
déchaînés et une population qui voulait en découdre avec le système
et tout ce qui peut le représenter, il est clair que cette même
sérénité demeure hypothétique, augurant d’une mauvaise élection à
l’image de celle de 1999 qui aura eu pour unique raison d’être de
cultiver le doute.
La Kabylie apaisée ?
Les changements qui
s’opèrent en Kabylie sont aussi très importants. La plateforme d’El-Kseur,
scellée non négociable, a trouvé un chemin pour sa concrétisation et
on ne peut que relever l’œuvre efficace de Ahmed Ouyahia, chef du
gouvernement et homme politique patient. La situation de blocage
n’est plus et le travail accompli aura même permis de remettre la
gendarmerie là d’où elle a été vidée.
Si on évoque les enjeux
politiques et électoraux, il y a aussi la preuve de la cohérence de
l’Etat qui applique la même loi partout malgré les vicissitudes et
les obstacles. Dans le même temps, il s’agit de capitaliser les
succès et de faire surtout que le doute ne soit plus permis
concernant cette région sensible.
Cela dit, on peut
légitimement se poser la question de l’utilité d’une alliance
présidentielle et d’un parti de transfuges. Que peuvent-ils
réellement offrir ? La pleine représentation de la Kabylie sur
l’échiquier politique national. Mais cela n’est pas encore joué et
la Kabylie peut encore surprendre.
Amine Esseghir
*Bastion du FFS et du
RCD, avec un avantage certain au FFS, ce dernier a emporté la
majorité absolue dans la circonscription de Béjaïa avec 50,88% des
suffrages, et avait obtenu la première place dans celle de Tizi
Ouzou avec 37,21% en 1997. 24 des 25 députés des circonscriptions de
Béjaïa et de Tizi Ouzou sont allés au FFS (14 sièges) ou du RCD (10
sièges). Le 25e siège de Kabylie a été attribué, à Béjaïa, à Hamas.
Ni le RND ni le FLN
n’ont pu alors décrocher de siège en Kabylie.
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