Semaine du 13 au 19 juillet  2005

 

Quelle gouvernance ?

La crise permanente

Réconciliation nationale

Un choix stratégique autant qu’idéologique

 

 
 
 Etude 

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 Quelle gouvernance ?

La crise permanente

Le régime politique français, et plus particulièrement sous le long règne du socialiste François Mitterrand, a souvent été décrit par les auteurs, marxistes notamment, comme étant celui du coup d’Etat permanent. C’est-à-dire un régime où le pouvoir se conçoit comme une lutte de tous les instants du Président contre l’ensemble des autres institutions du pays. Une lutte où il s’agit, pour lui, d’assurer sa suprématie sur le Parlement notamment et, partant, sur le gouvernement, en ayant recours à des stratagèmes puisés dans la complexe histoire politique de la France des XVIIIe et XIXe siècles, après la chute d’une monarchie qui enlève alors au premier magistrat du pays les pouvoirs exorbitants que lui confère la monarchie.

Désireux de concentrer tous les pouvoirs entre leurs mains, les Présidents, Rois et autres empereurs qui se sont succédés de Robespierre à Napoléon, jusqu’à De Gaulle et enfin Chirac, ont tous pratiqué avec un inégal bonheur l’art de gouverner en rusant avec les institutions et en essayant systématiquement de créer des situations de tension telles que le Président devienne automatiquement le dernier et unique recours, donc l’arbitre suprême. Ces stratégies de pouvoir ne sont pas propres à la France, peu s’en faut. Même si c’est là où elles ont été le mieux étudiées, notamment par François Mitterrand lui-même qui critiquait sous cet angle la politique du général De Gaulle.

La quasi-totalité des autres pays à régime démocratique ou pré-démocratique connaissent, à peu de chose près, la même logique de pouvoir qui anime leurs dirigeants. Sauf que cela est plus marqué dans les pays à longue tradition de violence politique, dont les parcours sont jalonnés d’une ou plusieurs révolutions et/ou de coups d’Etat.

En Algérie aussi, il est possible d’observer ce phénomène du coup d’Etat permanent mais avec une variante propre aux régimes autoritaires ou pré-démocratiques, qui incite plutôt à évoquer la notion et donc la technique de la crise politique permanente.

Une crise par Président

C’est qu’il n’est évidemment pas question, dans des pays tels que le nôtre, de véritable lutte d’influence entre les institutions ou de partage de pouvoir entre plusieurs blocs d’intérêt, même si cela commence à être le cas depuis quelques années avec la mise en œuvre d’un processus démocratique qui en est encore à ses balbutiements. La problématique est évidemment bien différente dans une situation où le pouvoir est encore fortement concentré entre les mains du président de la République, qui représente globalement un pouvoir plus ou moins homogène qui commence à peine à se différencier, depuis quelques années, en se fractionnant entre deux grands groupes économiques et politiques. Mais pour l’essentiel, il ne s’agit pas, pour le Président, d’imposer son pouvoir aux autres institutions de la République ou autres fractions du régime, mais plutôt d’imposer le pouvoir d’Etat tout entier à une société qui a commencé très tôt à manifester une sérieuse tendance à l’indocilité et que n’intimident ni les oukases du parti unique ni les gesticulations – du reste fort discrètes – des services de sécurité. Parti et services qui savent certes gérer une sorte de paix civile adroitement négociée à travers une répartition plus ou moins équitable du revenu national, mais qui auraient vite été débordés si n’apparaissaient cycliquement des crises providentielles destinées à souder le front intérieur autour de la menace extérieure ou à détourner le regard de l’opinion des vrais problèmes politiques du moment vers des diversions de tous ordres. Cette technique a d’ailleurs commencé à être pratiquée très tôt, à travers la rocambolesque histoire des maquis dits séparatistes du FFS et l’installation de problèmes frontaliers graves avec le Maroc. Dans le premier cas nous avons donc une crise qui émane de l’intérieur, celle de l’ennemi du même nom et, dans le second cas, nous avons plutôt affaire à une crise venant de l’extérieur, celle de l’ennemi de l’extérieur, comme de juste. Avec ces deux crises permanentes, l’une au cœur du pays et l’autre à ses frontières, le régime était alors capable de faire face à une société tenue sous deux feux croisés à forte capacité inhibitrice. Nous nous souviendrons pour l’exemple de l’épisode particulièrement évocateur de ce qu’il est convenu d’appeler l’affaire de Cap Sigli, qui permit, à la fin des années 1970, de tenir le pays, dans tous les sens du terme, en conjuguant habilement les deux menaces, la menace séparatiste venant de Kabylie alliée à la menace marocaine. Le complot, concocté en réalité par les services de feu Kasdi Merbah, devant faire croire à un largage d’armes orchestré par le roi du Maroc au large des côtes de Kabylie et destiné à alimenter une rébellion contre le pouvoir central en Algérie. Peu d’Algériens auront été dupes d’un scénario aussi grossier, mais l’objectif réel escompté à travers sa mise en œuvre n’étant évidemment pas d’être cru par qui que ce soit. Le but réel est tout simplement de mettre en place une mécanique de la dissuasion et éventuellement de répression qui s’appuie solidement sur le fondement doctrinal le plus essentiel du régime : le nationalisme. Une valeur partagée par la quasi-totalité des Algériens, qui ne peuvent alors qu’acquiescer à toutes les mesures qui peuvent être prises pour protéger une indépendance, une unité et une intégrité nationales trop chèrement payées. A charge pour le pouvoir de créer les conditions de base pour que ses scénarios aient au moins l’apparence de la réalité. D’où un travail de professionnels exécuté par les deux grands services de sécurité du pays pour rendre vraisemblables des menaces, qui existent certes dans des proportions minimes, pour en faire de vrais prétextes à un resserrement de la mainmise politique sur le pays. Tout au long des années, cette mécanique de la double menace, intérieure et extérieure, sera gérée avec un doigté tout à fait remarquable par les différents pouvoirs qui se sont succédés à la tête de l’Etat algérien, jusqu’au moment où elle s’avérera incapable de contenir la colère et les attentes légitimes de millions d’Algériens insatisfaits par la mauvaise gouvernance et la gabegie des castes dirigeantes. Il faudra alors bien évidemment passer à une nouvelle sorte de menace.

Rien de nouveau sous le ciel

Précisons, avant d’aller plus loin, que cette mécanique de pouvoir, fondée sur la gestion de crises permanentes, n’est pas propre à l’Algérie. Elle existait bien avant que notre pays ne commence seulement à se battre pour son indépendance. Le plus talentueux de ses artisans étant sans conteste le génial patron du FBI américain, John Edgar Hoover, qui avait réussi à faire de la menace communiste un véritable levier de pouvoir entre les mains du gouvernement et qui, pour tenter de faire taire les médias et la société civile américaine dénonçant la progression du crime organisé, avait érigé la lutte contre le communisme en priorité sécuritaire absolue. Cette technique de musellement de l’opinion publique par la mise en avant d’un péril aussi imminent qu’impossible à cerner ne survivra d’ailleurs pas à son concepteur, mais durera tout de même trente-six longues années au cours desquelles la crise née de la lutte contre le communisme servira de socle en granit à la politique intérieure des Etats-Unis d’Amérique, au mépris des règles de base de la démocratie et de la défense des libertés et des droits de l’homme pourtant inscrits au fronton de la Constitution américaine.

Ce n’est donc pas tout à fait un hasard si, en recherche d’une crise et d’un ennemi de substitution, après l’érosion attendue de la menace séparatiste et de la menace aux frontières, le pouvoir algérien sautera sur l’aubaine offerte par la menace islamiste alors en gestation. Tout comme pour la création du FFS en 1963 et tout comme le fameux “hagrouna” de Ahmed Ben Bella face à l’agression marocaine en 1963, l’occasion était trop belle pour la laisser passer. La mobilisation de l’opinion se fera alors non plus seulement autour de la défense de la souveraineté, de l’unité et de l’intégrité du territoire national, mais également autour de la défense de quelque chose de nouveau : les libertés collectives et individuelles. La menace intégriste, bien que réelle, n’est évidemment pas aussi importante au début des années 1990. Il faudra tout le machiavélisme d’un segment particulièrement cynique du pouvoir algérien pour en faire le nouvel épouvantail avec lequel on allait gérer l’inconscient des citoyens et les amener à rester fidèles à un régime qui ne propose qu’un seul programme : la lutte contre l’intégrisme et, plus tard, lorsque ce dernier deviendra totalement incontrôlable, la lutte contre le terrorisme.

Le régime aura alors trois flèches à son arc. La lutte contre le séparatisme en Kabylie, la lutte contre l’expansionnisme marocain et la lutte contre l’intégrisme et son corollaire aléatoire, le terrorisme. Trois flèches qu’il s’agit pourtant de manipuler avec une grande précaution tant elles peuvent s’avérer empoisonnées et dangereuses pour qui veut les décocher dans un environnement politique intérieur et extérieur où il devient de plus en plus difficile de faire avaler des couleuvres aux gens et où les exigences de la population deviennent si pressantes qu’elles sont quasiment insolubles dans les scénarios catastrophe.

Aujourd’hui, avec le reflux du terrorisme en Algérie, avec l’érosion de la menace séparatiste et le peu de possibilités objectives de déclenchement d’un conflit sérieux avec le Maroc, il était temps que l’Etat se mette sérieusement au travail en proscrivant définitivement les méthodes et les techniques de manipulation des masses imposées par des responsables sans scrupules et des groupes d’intérêts mafieux. La leçon des dix années de tueries terroristes et de la grave crise de Kabylie de 2002 a sans doute été à l’origine de la réorientation radicale des options du régime en faveur d’une réelle réconciliation nationale et d’un ancrage plus sérieux dans les principes de la bonne gouvernance. C’est-à-dire qu’au lieu de rechercher et d’entretenir les sujets de crise, le président Bouteflika œuvre au contraire à les faire disparaître en espérant ainsi voir émerger les vraies préoccupations nationales au milieu d’un climat apaisé et serein. Ce qui ne signifie évidemment pas que les autres Présidents, avant lui, ont tous impliqués dans les politiques axées autour de la mécanique de la crise. Pour l’essentiel et si on excepte le président Ahmed Ben Bella qui a consciemment joué sur les faux clivages pour masquer son incapacité à affronter les vrais problèmes du pays, il faut préciser que ce n’est jamais à leur niveau que se concoctent ces types de stratagèmes, mais dans les recoins les plus obscurs du système où sont tapis les intérêts les plus illégitimes et les groupes de pression les plus dangereux. Nous rappellerons ici qu’au moment où a été montée l’opération de Cap Sigli, par exemple, l’Algérie était sans Président, de même que dans les moments les plus forts du terrorisme où un simple Haut comité de l’Etat tentait tant bien que mal de tenir le gouvernail. Pour l’essentiel, il est même possible d’affirmer que la gestion du dossier des crises permanentes se faisait et se fait toujours de façon occulte, au niveau de cénacles qui n’appartiennent pas nécessairement à l’Etat même s’ils en contrôlent quelques démembrements.

Le fait est que Abdelaziz Bouteflika semble s’inscrire délibérément en porte-à-faux par rapport à cette mécanique de la crise, aussi bien au plan interne qu’au plan externe d’ailleurs. Même si tout est fait pour l’amener régulièrement à rompre avec cette politique en tentant de souffler sur les braises encore chaudes des trois principaux foyers de tension allumés de l’indépendance à nos jours. Sauf que la persévérance dont il fait montre dans sa volonté de rétablir la paix, quitte à songer parfois à des moyens aussi extrêmes qu’inopportuns comme l’amnistie générale, indiquent que l’Algérie est peut-être en train de sortir d’une douloureuse phase de sa tragique histoire.

Abderrahmane Mahmoudi

 

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Réconciliation nationale

Un choix stratégique autant qu’idéologique

A la fin de l’année dernière et au début de celle-ci, il semblait acquis que l’année 2005 ne s’achèverait pas sans que le président Bouteflika ait réalisé au moins l’un des  deux projets qui lui tiennent le plus à cœur, à savoir l’amnistie générale et la révision constitutionnelle.

Il s’en est même trouvé pour déclarer sur un ton  péremptoire que cette année serait celle des référendums.

C’est le cas notamment du patron du MSP, élevé à la dignité de ministre d’Etat à la faveur du dernier remaniement gouvernemental, à qui, il est vrai, ce diptyque ne peut que convenir en ce qu’il garantit la survie de sa formation. D’autres, comme Farouk Ksentini, le président de la commission pour la défense et la promotion des droits de l’Homme, ont mené une longue campagne médiatique sur le thème d’une amnistie générale qui ferait l’objet d’un référendum dans les premiers mois de l’année. Son statut d’homme indépendant des chapelles politiques, soucieux de surcroît de conserver sa liberté de parole, en fait assurément quelqu’un de plus crédible que le chef du MSP, dont les propos mêlent souvent vœux pieux et faits objectifs. Un autre détail faisait qu’on avait tendance à le croire sur parole, c’est que ses sorties ne manquaient jamais de soulever le courroux de tous ceux qui rejetaient le projet – pour des raisons, il est vrai, qui sont loin d’être puisées à la même source. Il faut ajouter à son actif le fait qu’il était d’une certaine façon l’un des faiseurs de la mesure, puisque cette dernière est conditionnée à la mission dont l’avait chargé le président de la République, et qui est d’élaborer, avant de le lui remettre, le dossier relatif aux disparitions forcées. On sait maintenant que tout le travail accompli par le comité ad hoc a consisté à reprendre à son compte la liste des disparus dressée par les soins de la Gendarmerie depuis quelque temps déjà. De sorte que la mission dont il était investi se ramenait en fait à livrer, avec tout l’apparat souhaitable, entre les mains du président de la République, un dossier confectionné sans qu’il y soit pour quelque chose – ce que F. Ksentini reconnaît implicitement en déclarant qu’il n’était pas du ressort de sa structure de faire des investigations sur les cas qui lui étaient soumis.

Ce dossier ne renfermant que les disparitions attribuées aux forces de l’ordre, sa prise en compte confortait tout naturellement les opposants dans l’idée que le but recherché était d’accorder l’impunité à ces dernières, même s’il avait également pour effet de les charger d’une culpabilité plus lourde en ce sens qu’il les présentait comme les seuls responsables du crime en question. L’amnistie envisagée, ajoutent-ils immanquablement, est en fait une autoamnistie.

Ce n’est pas le moindre des paradoxes de cette politique que d’amnistier en apparence toutes les parties du conflit tout en désignant une seule comme étant le véritable coupable, en l’occurrence les forces engagées contre le terrorisme. Cet aspect pernicieux, pervers serait peut-être le terme juste, non souhaité peut-être par les concepteurs du projet, tient à la nature profonde du conflit d’où procède la violence. Dès le commencement de celle-ci en effet, les islamistes ont cherché à l’imputer aux forces de l’ordre et, plus tard, également aux groupes d’autodéfense. Il ne s’agissait pas pour eux uniquement de mener une lutte implacable dans le but de renverser le régime, mais de faire porter sur l’adversaire la responsabilité de la violence, de toute la violence. C’est ainsi qu’au début, les groupes armés n’ont pas plus tôt abattu lâchement un policier, par exemple, qu’ils actionnaient déjà leur propagande de proximité, niant qu’ils soient les coupables. En ce temps-là, il faut dire que beaucoup d’Algériens les croyaient, la terreur qui alors montait en puissance les amenant à humilier leur raison. Les islamistes de tous bords ainsi que leurs alliés de circonstance relaient bientôt cette propagande, qui culmine dans la fameuse double interrogation : qui tue qui ?

En fait, s’interroger sur l’identité du criminel quand celui-ci est un militant politique qui s’affirme comme tel, donnant ainsi à penser qu’il n’est pas le vrai coupable, participe d’une ligne de conduite consciencieusement arrêtée d’abord, déclinée ensuite sur plusieurs modes selon la qualité de l’intervenant. Pour peu que l’on se place à ce point de vue, considérant donc que la crise politique qui a généré la violence n’est pas encore entièrement surmontée, dût-on concéder qu’effectivement, le terrorisme a perdu militairement, l’adoption d’une mesure d’amnistie, bien loin de réconcilier ou d’œuvrer à la réconciliation, aura pour premier effet de trancher une question, celle ayant trait à l’identité du vrai coupable en faisant porter la plus grande part de responsabilité, au point de vue moral, c’est-à-dire politique, sur le camp qui a pris l’initiative de la décréter, étant entendu que l’autre camp, les islamistes radicaux ne sont pas demandeurs de la mesure, du moins dans la forme où elle est proposée. S’ils avaient la conviction que le meilleur moyen de parvenir à leurs fins est le retour à la paix, ils seraient sans doute aujourd’hui mieux disposés à l’égard du projet. Mais alors, cela suppose qu’ils ont obtenu l’assurance de recouvrer, eux-mêmes en tant que personnes aussi bien que leur mouvance, tous leurs droits politiques.

Il suffit de poser le problème dans ses tenants, mais surtout dans ses aboutissants, pour se rendre compte qu’il n’est pas près de trouver une solution.

La méthode de gouvernement développée par le président Bouteflika, la patience à toute épreuve qu’il met à mener à leur terme ses projets cruciaux, on dispose aujourd’hui assez d’éléments pour être en mesure de la définir, c’est le tâtonnement, l’obstination et l’approche par la bande. Il se montre persévérant, mais on ne comprend cela qu’à la longue car il lui plaît de donner le sentiment parfois d’être revenu sur ses objectifs initiaux. C’est le propre de quelqu’un qui ne prend vraiment la mesure des difficultés qui se posent à lui que lorsqu’il arrive à leur contact, mais qui dans tous les cas maintient le cap. C’est ainsi qu’il a bien fini par admettre que l’amnistie telle qu’il l’avait conçue n’était pas possible. Cela pour une raison simple : l’une des parties en conflit n’est pas intéressée par le projet, qui présuppose le retour à la paix. Le fait est que les groupes qui sont toujours sur la brèche, en premier lieu le GSPC, ne retourneront pas dans la société légale contre l’abandon des poursuites judiciaires. Les autorités se sont trompées en croyant que les quelques centaines de terroristes qui continuent de battre la campagne (pour reprendre l’estimation officielle) n’auraient d’autre choix que de saisir la perche qui leur est ainsi tendue.

Cette appréciation de l’adversaire est d’autant moins compréhensible qu’il ne se passe presque pas de jour sans que le terrorisme frappe à un endroit ou à une autre du pays. Et ce ne sont pas toujours les civils qui en sont les victimes. Quand on parle de terrorisme résiduel, ou de terrorisme en voix d’extinction, selon la terminologie récemment employée par Ali Tounsi, le patron de la police, il faut toujours s’aviser de relativiser le propos ; ces termes ne sont en fait significatifs que par rapport au déchaînement de violence caractéristique des années précédentes. Dans l’absolu, le terrorisme se maintient à un niveau qui est loin d’être négligeable. Sa déferlante s’est brisée certes, mais son reflux ne l’a pas pour autant effacé du paysage, il s’en faut de beaucoup. Il continue de représenter un grand problème de sécurité, même s’il se montre pour le moment incapable de retrouver la vigueur et la nuisance qui étaient les siennes au milieu des années 1990.

Mais, pour autant que l’on se place au point de vue des gens exerçant le pouvoir et que l’on estime qu’il ne reste plus qu’une poignée de terroristes, qui de surcroît seraient tentés de se rendre, on serait encore plus en peine de comprendre l’intérêt qu’il y aurait dans ces conditions à mettre en œuvre une politique dont le couronnement serait la réconciliation de quelque 32 millions d’Algériens avec des hors-la-loi particulièrement sanguinaires, en quête de plus d’une issue honorable ? Pour parler de réconciliation nationale, comme on le fait maintenant au plus haut niveau de l’Etat, encore faut-il que le pays soit plongé dans la guerre civile et que l’on soit sûr qu’il n’existe pas d’autre moyen d’y mettre fin que par une offre de paix susceptible de convenir aux forces en présence. Est-ce le cas ? Le Président parle de réconciliation comme si une partie des Algériens faisait la guerre à une autre partie et que lui-même se situe en dehors du conflit. Ce qui d’ailleurs ne l’empêche pas, à d’autres occasions, de déclarer une guerre sans merci à l’un des camps, celui du terrorisme.

Le Président vient de faire connaître son intention d’organiser un référendum sur la question de la réconciliation nationale. Bien entendu, l’autre camp ne votera pas, se trouvant tout entier hors de la légalité, dans les maquis précisément. L’absurdité du projet éclate aux yeux pour peu qu’on se laisse prendre au piège des mots. En fait, Bouteflika veut obtenir du peuple un blanc-seing dont il fera par la suite ce qu’il voudra. Il pense qu’en faisant plébisciter le projet, il aura les coudées franches pour prendre les initiatives qu’il jugera les meilleures aux fins de restaurer la sécurité sur l’ensemble du territoire national, usant de la sorte de la même méthode qu’il a employée précédemment, lors de la concorde civile : organiser dans un premier temps un référendum sur une question d’ordre général, qui fait consensus, du moins dans le principe, et qui présente cet avantage de lui laisser une marge appréciable pour la suite des événements, ensuite interpréter à sa convenance, c’est-à-dire monnayer en mesures concrètes l’assentiment populaire précédemment obtenu, quitte ce faisant à tordre le cou à la légalité prise stricto sensu..

Une décision comme la grâce amnistiante n’aurait pas été prise si auparavant le peuple, consulté directement sur un sujet connexe, n’avait pas donné en quelque sorte mandat au Président pour agir comme il l’entendait, jusqu’à sortir de la légalité s’il le fallait, eu égard à l’importance du but recherché.

Il est évident que le Président songe sérieusement à rééditer la démarche qui lui avait si bien réussi auparavant. Il compte demander aux Algériens d’approuver le projet de réconciliation, avant de faire voter à l’Assemblée cette même loi d’amnistie générale qu’il voulait soumettre directement à référendum. Il est bien évident, en effet, qu’organiser une consultation sur la question de la réconciliation n’a de sens que si on a l’intention de passer à l’acte, c’est-à-dire de prendre une loi d’amnistie en la faisant passer pour la traduction concrète de la volonté populaire exprimée à travers le référendum. C’est justement ce qui s’appelle demander un blanc-seing avec la quasi-certitude de l’obtenir car on imagine mal les Algériens répondre par la négative à la question qu’on veut leur poser. Ils feront d’autant moins ce choix qu’ils vivent déjà en paix avec eux-mêmes, n’étant pas divisés à propos de la violence qu’ils sont unanimes à rejeter. Les terroristes leur font la guerre sans doute, mais ils ne peuvent absolument pas être tenus pour une composante significative de leur masse pour qu’il faille tout tenter en vue de les réinsérer parmi eux.

Le GSPC, le groupe terroriste aujourd’hui le plus important, a fait allégeance à Al-Qaîda, et celle-ci est engagée dans une guerre de dimension mondiale. Un référendum comme un gage de bonne volonté destiné à amener à composition un groupe terroriste appartenant à une mouvance internationale, on ne peut rien imaginer de plus opposé aux thèses inlassablement défendues par la diplomatie algérienne suivant lesquelles le terrorisme est un phénomène qui ignore les frontières et qui, de ce fait, doit être combattu à une échelle internationale. Et c’est elle qui voudrait se désolidariser de cette lutte en nourrissant l’intention de se réconcilier avec les terroristes apatrides opérant à l’intérieur de ses frontières ?

Cette attitude plus que contradictoire, pour ne pas dire schizophrénique, cesse toutefois d’être un non-sens complet si on veut bien admettre que sa justification est ailleurs, que celle-ci se situe en dernier ressort dans le domaine de la stratégie, et donc dans celui de l’idéologie. Ses tenants, au premier chef le président de la République, la présentent constamment dans un habillage sécuritaire, comme un élément d’appoint dans le traitement réservé au terrorisme dont il faut prioritairement viser l’éradication. Elle serait utile en ce qu’elle offre une voie de sortie aux terroristes désireux de revenir dans le champ de la légalité, ce qui a pour effet d’affaiblir la mouvance terroriste. Il se trouve que cette politique est à l’œuvre depuis de longues années, les portes de la rahma n’ayant jamais été complètement fermées. De sorte qu’il suffisait aux autorités, pour être sûres d’avoir déployé une action complète à l’encontre du terrorisme, de rappeler périodiquement qu’elles seraient favorablement disposées à l’égard de ceux qui se rendent. C’est ce qu’elles faisaient jusque-là. On peut penser que si elles négligent désormais de faire cet appel à la raison, c’est parce qu’elles savent que les terroristes restants sont des irréductibles sur lesquels ce genre de discours est sans aucun effet. Il n’en est que plus troublant de les voir, sous l’impulsion du président de la République, prôner la réconciliation de tous avec tous, tout en promettant l’élimination pure et simple à ceux des terroristes qui ne veulent pas entendre raison. En réalité, la réconciliation dont il s’agit ne s’adresse pas aux terroristes eux-mêmes, mais au courant politique dont ils proviennent, aux porteurs de l’idéologie dans leur totalité et leur diversité.

Le mot d’ordre de réconciliation nationale cesse d’être une absurdité si l’on s’avise qu’elle est une offre de paix, sans doute la dernière, adressée, non au GSPC et aux débris du GIA, mais à l’islamisme radical en tant que mouvance et idéologie, en d’autres termes à l’ex-FIS. Les circonstances plaident pour cette interprétation. En effet, nous sommes dans la phase finale de l’affrontement opposant les islamistes aux nationalistes. Le conflit s’est soldé par la victoire de ceux-ci sur ceux-là. La réconciliation nationale, c’est justement la proposition du camp vainqueur au camp vaincu, l’engageant à réintégrer la maison commune et accepter sa défaite.

M. Habili

 

 

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