|
Accueil
Quelle
gouvernance ?
La crise permanente
Le régime politique
français, et plus particulièrement sous le long règne du socialiste
François Mitterrand, a souvent été décrit par les auteurs, marxistes
notamment, comme étant celui du coup d’Etat permanent. C’est-à-dire
un régime où le pouvoir se conçoit comme une lutte de tous les
instants du Président contre l’ensemble des autres institutions du
pays. Une lutte où il s’agit, pour lui, d’assurer sa suprématie sur
le Parlement notamment et, partant, sur le gouvernement, en ayant
recours à des stratagèmes puisés dans la complexe histoire politique
de la France des XVIIIe et XIXe siècles, après la chute d’une
monarchie qui enlève alors au premier magistrat du pays les pouvoirs
exorbitants que lui confère la monarchie.
Désireux de concentrer
tous les pouvoirs entre leurs mains, les Présidents, Rois et autres
empereurs qui se sont succédés de Robespierre à Napoléon, jusqu’à De
Gaulle et enfin Chirac, ont tous pratiqué avec un inégal bonheur
l’art de gouverner en rusant avec les institutions et en essayant
systématiquement de créer des situations de tension telles que le
Président devienne automatiquement le dernier et unique recours,
donc l’arbitre suprême. Ces stratégies de pouvoir ne sont pas
propres à la France, peu s’en faut. Même si c’est là où elles ont
été le mieux étudiées, notamment par François Mitterrand lui-même
qui critiquait sous cet angle la politique du général De Gaulle.
La quasi-totalité des
autres pays à régime démocratique ou pré-démocratique connaissent, à
peu de chose près, la même logique de pouvoir qui anime leurs
dirigeants. Sauf que cela est plus marqué dans les pays à longue
tradition de violence politique, dont les parcours sont jalonnés
d’une ou plusieurs révolutions et/ou de coups d’Etat.
En Algérie aussi, il est
possible d’observer ce phénomène du coup d’Etat permanent mais avec
une variante propre aux régimes autoritaires ou pré-démocratiques,
qui incite plutôt à évoquer la notion et donc la technique de la
crise politique permanente.
Une crise par
Président
C’est qu’il n’est
évidemment pas question, dans des pays tels que le nôtre, de
véritable lutte d’influence entre les institutions ou de partage de
pouvoir entre plusieurs blocs d’intérêt, même si cela commence à
être le cas depuis quelques années avec la mise en œuvre d’un
processus démocratique qui en est encore à ses balbutiements. La
problématique est évidemment bien différente dans une situation où
le pouvoir est encore fortement concentré entre les mains du
président de la République, qui représente globalement un pouvoir
plus ou moins homogène qui commence à peine à se différencier,
depuis quelques années, en se fractionnant entre deux grands groupes
économiques et politiques. Mais pour l’essentiel, il ne s’agit pas,
pour le Président, d’imposer son pouvoir aux autres institutions de
la République ou autres fractions du régime, mais plutôt d’imposer
le pouvoir d’Etat tout entier à une société qui a commencé très tôt
à manifester une sérieuse tendance à l’indocilité et que
n’intimident ni les oukases du parti unique ni les gesticulations –
du reste fort discrètes – des services de sécurité. Parti et
services qui savent certes gérer une sorte de paix civile
adroitement négociée à travers une répartition plus ou moins
équitable du revenu national, mais qui auraient vite été débordés si
n’apparaissaient cycliquement des crises providentielles destinées à
souder le front intérieur autour de la menace extérieure ou à
détourner le regard de l’opinion des vrais problèmes politiques du
moment vers des diversions de tous ordres. Cette technique a
d’ailleurs commencé à être pratiquée très tôt, à travers la
rocambolesque histoire des maquis dits séparatistes du FFS et
l’installation de problèmes frontaliers graves avec le Maroc. Dans
le premier cas nous avons donc une crise qui émane de l’intérieur,
celle de l’ennemi du même nom et, dans le second cas, nous avons
plutôt affaire à une crise venant de l’extérieur, celle de l’ennemi
de l’extérieur, comme de juste. Avec ces deux crises permanentes,
l’une au cœur du pays et l’autre à ses frontières, le régime était
alors capable de faire face à une société tenue sous deux feux
croisés à forte capacité inhibitrice. Nous nous souviendrons pour
l’exemple de l’épisode particulièrement évocateur de ce qu’il est
convenu d’appeler l’affaire de Cap Sigli, qui permit, à la fin des
années 1970, de tenir le pays, dans tous les sens du terme, en
conjuguant habilement les deux menaces, la menace séparatiste venant
de Kabylie alliée à la menace marocaine. Le complot, concocté en
réalité par les services de feu Kasdi Merbah, devant faire croire à
un largage d’armes orchestré par le roi du Maroc au large des côtes
de Kabylie et destiné à alimenter une rébellion contre le pouvoir
central en Algérie. Peu d’Algériens auront été dupes d’un scénario
aussi grossier, mais l’objectif réel escompté à travers sa mise en
œuvre n’étant évidemment pas d’être cru par qui que ce soit. Le but
réel est tout simplement de mettre en place une mécanique de la
dissuasion et éventuellement de répression qui s’appuie solidement
sur le fondement doctrinal le plus essentiel du régime : le
nationalisme. Une valeur partagée par la quasi-totalité des
Algériens, qui ne peuvent alors qu’acquiescer à toutes les mesures
qui peuvent être prises pour protéger une indépendance, une unité et
une intégrité nationales trop chèrement payées. A charge pour le
pouvoir de créer les conditions de base pour que ses scénarios aient
au moins l’apparence de la réalité. D’où un travail de
professionnels exécuté par les deux grands services de sécurité du
pays pour rendre vraisemblables des menaces, qui existent certes
dans des proportions minimes, pour en faire de vrais prétextes à un
resserrement de la mainmise politique sur le pays. Tout au long des
années, cette mécanique de la double menace, intérieure et
extérieure, sera gérée avec un doigté tout à fait remarquable par
les différents pouvoirs qui se sont succédés à la tête de l’Etat
algérien, jusqu’au moment où elle s’avérera incapable de contenir la
colère et les attentes légitimes de millions d’Algériens
insatisfaits par la mauvaise gouvernance et la gabegie des castes
dirigeantes. Il faudra alors bien évidemment passer à une nouvelle
sorte de menace.
Rien de nouveau sous
le ciel
Précisons, avant d’aller
plus loin, que cette mécanique de pouvoir, fondée sur la gestion de
crises permanentes, n’est pas propre à l’Algérie. Elle existait bien
avant que notre pays ne commence seulement à se battre pour son
indépendance. Le plus talentueux de ses artisans étant sans conteste
le génial patron du FBI américain, John Edgar Hoover, qui avait
réussi à faire de la menace communiste un véritable levier de
pouvoir entre les mains du gouvernement et qui, pour tenter de faire
taire les médias et la société civile américaine dénonçant la
progression du crime organisé, avait érigé la lutte contre le
communisme en priorité sécuritaire absolue. Cette technique de
musellement de l’opinion publique par la mise en avant d’un péril
aussi imminent qu’impossible à cerner ne survivra d’ailleurs pas à
son concepteur, mais durera tout de même trente-six longues années
au cours desquelles la crise née de la lutte contre le communisme
servira de socle en granit à la politique intérieure des Etats-Unis
d’Amérique, au mépris des règles de base de la démocratie et de la
défense des libertés et des droits de l’homme pourtant inscrits au
fronton de la Constitution américaine.
Ce n’est donc pas tout à
fait un hasard si, en recherche d’une crise et d’un ennemi de
substitution, après l’érosion attendue de la menace séparatiste et
de la menace aux frontières, le pouvoir algérien sautera sur
l’aubaine offerte par la menace islamiste alors en gestation. Tout
comme pour la création du FFS en 1963 et tout comme le fameux
“hagrouna” de Ahmed Ben Bella face à l’agression marocaine en 1963,
l’occasion était trop belle pour la laisser passer. La mobilisation
de l’opinion se fera alors non plus seulement autour de la défense
de la souveraineté, de l’unité et de l’intégrité du territoire
national, mais également autour de la défense de quelque chose de
nouveau : les libertés collectives et individuelles. La menace
intégriste, bien que réelle, n’est évidemment pas aussi importante
au début des années 1990. Il faudra tout le machiavélisme d’un
segment particulièrement cynique du pouvoir algérien pour en faire
le nouvel épouvantail avec lequel on allait gérer l’inconscient des
citoyens et les amener à rester fidèles à un régime qui ne propose
qu’un seul programme : la lutte contre l’intégrisme et, plus tard,
lorsque ce dernier deviendra totalement incontrôlable, la lutte
contre le terrorisme.
Le régime aura alors
trois flèches à son arc. La lutte contre le séparatisme en Kabylie,
la lutte contre l’expansionnisme marocain et la lutte contre
l’intégrisme et son corollaire aléatoire, le terrorisme. Trois
flèches qu’il s’agit pourtant de manipuler avec une grande
précaution tant elles peuvent s’avérer empoisonnées et dangereuses
pour qui veut les décocher dans un environnement politique intérieur
et extérieur où il devient de plus en plus difficile de faire avaler
des couleuvres aux gens et où les exigences de la population
deviennent si pressantes qu’elles sont quasiment insolubles dans les
scénarios catastrophe.
Aujourd’hui, avec le
reflux du terrorisme en Algérie, avec l’érosion de la menace
séparatiste et le peu de possibilités objectives de déclenchement
d’un conflit sérieux avec le Maroc, il était temps que l’Etat se
mette sérieusement au travail en proscrivant définitivement les
méthodes et les techniques de manipulation des masses imposées par
des responsables sans scrupules et des groupes d’intérêts mafieux.
La leçon des dix années de tueries terroristes et de la grave crise
de Kabylie de 2002 a sans doute été à l’origine de la réorientation
radicale des options du régime en faveur d’une réelle réconciliation
nationale et d’un ancrage plus sérieux dans les principes de la
bonne gouvernance. C’est-à-dire qu’au lieu de rechercher et
d’entretenir les sujets de crise, le président Bouteflika œuvre au
contraire à les faire disparaître en espérant ainsi voir émerger les
vraies préoccupations nationales au milieu d’un climat apaisé et
serein. Ce qui ne signifie évidemment pas que les autres Présidents,
avant lui, ont tous impliqués dans les politiques axées autour de la
mécanique de la crise. Pour l’essentiel et si on excepte le
président Ahmed Ben Bella qui a consciemment joué sur les faux
clivages pour masquer son incapacité à affronter les vrais problèmes
du pays, il faut préciser que ce n’est jamais à leur niveau que se
concoctent ces types de stratagèmes, mais dans les recoins les plus
obscurs du système où sont tapis les intérêts les plus illégitimes
et les groupes de pression les plus dangereux. Nous rappellerons ici
qu’au moment où a été montée l’opération de Cap Sigli, par exemple,
l’Algérie était sans Président, de même que dans les moments les
plus forts du terrorisme où un simple Haut comité de l’Etat tentait
tant bien que mal de tenir le gouvernail. Pour l’essentiel, il est
même possible d’affirmer que la gestion du dossier des crises
permanentes se faisait et se fait toujours de façon occulte, au
niveau de cénacles qui n’appartiennent pas nécessairement à l’Etat
même s’ils en contrôlent quelques démembrements.
Le fait est que
Abdelaziz Bouteflika semble s’inscrire délibérément en porte-à-faux
par rapport à cette mécanique de la crise, aussi bien au plan
interne qu’au plan externe d’ailleurs. Même si tout est fait pour
l’amener régulièrement à rompre avec cette politique en tentant de
souffler sur les braises encore chaudes des trois principaux foyers
de tension allumés de l’indépendance à nos jours. Sauf que la
persévérance dont il fait montre dans sa volonté de rétablir la
paix, quitte à songer parfois à des moyens aussi extrêmes
qu’inopportuns comme l’amnistie générale, indiquent que l’Algérie
est peut-être en train de sortir d’une douloureuse phase de sa
tragique histoire.
Abderrahmane Mahmoudi
Haut
Réconciliation nationale
Un choix stratégique
autant qu’idéologique
A la fin de l’année
dernière et au début de celle-ci, il semblait acquis que l’année
2005 ne s’achèverait pas sans que le président Bouteflika ait
réalisé au moins l’un des deux projets qui lui tiennent le plus à
cœur, à savoir l’amnistie générale et la révision constitutionnelle.
Il s’en est même trouvé
pour déclarer sur un ton péremptoire que cette année serait celle
des référendums.
C’est le cas notamment
du patron du MSP, élevé à la dignité de ministre d’Etat à la faveur
du dernier remaniement gouvernemental, à qui, il est vrai, ce
diptyque ne peut que convenir en ce qu’il garantit la survie de sa
formation. D’autres, comme Farouk Ksentini, le président de la
commission pour la défense et la promotion des droits de l’Homme,
ont mené une longue campagne médiatique sur le thème d’une amnistie
générale qui ferait l’objet d’un référendum dans les premiers mois
de l’année. Son statut d’homme indépendant des chapelles politiques,
soucieux de surcroît de conserver sa liberté de parole, en fait
assurément quelqu’un de plus crédible que le chef du MSP, dont les
propos mêlent souvent vœux pieux et faits objectifs. Un autre détail
faisait qu’on avait tendance à le croire sur parole, c’est que ses
sorties ne manquaient jamais de soulever le courroux de tous ceux
qui rejetaient le projet – pour des raisons, il est vrai, qui sont
loin d’être puisées à la même source. Il faut ajouter à son actif le
fait qu’il était d’une certaine façon l’un des faiseurs de la
mesure, puisque cette dernière est conditionnée à la mission dont
l’avait chargé le président de la République, et qui est d’élaborer,
avant de le lui remettre, le dossier relatif aux disparitions
forcées. On sait maintenant que tout le travail accompli par le
comité ad hoc a consisté à reprendre à son compte la liste des
disparus dressée par les soins de la Gendarmerie depuis quelque
temps déjà. De sorte que la mission dont il était investi se
ramenait en fait à livrer, avec tout l’apparat souhaitable, entre
les mains du président de la République, un dossier confectionné
sans qu’il y soit pour quelque chose – ce que F. Ksentini reconnaît
implicitement en déclarant qu’il n’était pas du ressort de sa
structure de faire des investigations sur les cas qui lui étaient
soumis.
Ce dossier ne renfermant
que les disparitions attribuées aux forces de l’ordre, sa prise en
compte confortait tout naturellement les opposants dans l’idée que
le but recherché était d’accorder l’impunité à ces dernières, même
s’il avait également pour effet de les charger d’une culpabilité
plus lourde en ce sens qu’il les présentait comme les seuls
responsables du crime en question. L’amnistie envisagée,
ajoutent-ils immanquablement, est en fait une autoamnistie.
Ce n’est pas le moindre
des paradoxes de cette politique que d’amnistier en apparence toutes
les parties du conflit tout en désignant une seule comme étant le
véritable coupable, en l’occurrence les forces engagées contre le
terrorisme. Cet aspect pernicieux, pervers serait peut-être le terme
juste, non souhaité peut-être par les concepteurs du projet, tient à
la nature profonde du conflit d’où procède la violence. Dès le
commencement de celle-ci en effet, les islamistes ont cherché à
l’imputer aux forces de l’ordre et, plus tard, également aux groupes
d’autodéfense. Il ne s’agissait pas pour eux uniquement de mener une
lutte implacable dans le but de renverser le régime, mais de faire
porter sur l’adversaire la responsabilité de la violence, de toute
la violence. C’est ainsi qu’au début, les groupes armés n’ont pas
plus tôt abattu lâchement un policier, par exemple, qu’ils
actionnaient déjà leur propagande de proximité, niant qu’ils soient
les coupables. En ce temps-là, il faut dire que beaucoup d’Algériens
les croyaient, la terreur qui alors montait en puissance les amenant
à humilier leur raison. Les islamistes de tous bords ainsi que leurs
alliés de circonstance relaient bientôt cette propagande, qui
culmine dans la fameuse double interrogation : qui tue qui ?
En fait, s’interroger
sur l’identité du criminel quand celui-ci est un militant politique
qui s’affirme comme tel, donnant ainsi à penser qu’il n’est pas le
vrai coupable, participe d’une ligne de conduite consciencieusement
arrêtée d’abord, déclinée ensuite sur plusieurs modes selon la
qualité de l’intervenant. Pour peu que l’on se place à ce point de
vue, considérant donc que la crise politique qui a généré la
violence n’est pas encore entièrement surmontée, dût-on concéder
qu’effectivement, le terrorisme a perdu militairement, l’adoption
d’une mesure d’amnistie, bien loin de réconcilier ou d’œuvrer à la
réconciliation, aura pour premier effet de trancher une question,
celle ayant trait à l’identité du vrai coupable en faisant porter la
plus grande part de responsabilité, au point de vue moral,
c’est-à-dire politique, sur le camp qui a pris l’initiative de la
décréter, étant entendu que l’autre camp, les islamistes radicaux ne
sont pas demandeurs de la mesure, du moins dans la forme où elle est
proposée. S’ils avaient la conviction que le meilleur moyen de
parvenir à leurs fins est le retour à la paix, ils seraient sans
doute aujourd’hui mieux disposés à l’égard du projet. Mais alors,
cela suppose qu’ils ont obtenu l’assurance de recouvrer, eux-mêmes
en tant que personnes aussi bien que leur mouvance, tous leurs
droits politiques.
Il suffit de poser le
problème dans ses tenants, mais surtout dans ses aboutissants, pour
se rendre compte qu’il n’est pas près de trouver une solution.
La méthode de
gouvernement développée par le président Bouteflika, la patience à
toute épreuve qu’il met à mener à leur terme ses projets cruciaux,
on dispose aujourd’hui assez d’éléments pour être en mesure de la
définir, c’est le tâtonnement, l’obstination et l’approche par la
bande. Il se montre persévérant, mais on ne comprend cela qu’à la
longue car il lui plaît de donner le sentiment parfois d’être revenu
sur ses objectifs initiaux. C’est le propre de quelqu’un qui ne
prend vraiment la mesure des difficultés qui se posent à lui que
lorsqu’il arrive à leur contact, mais qui dans tous les cas
maintient le cap. C’est ainsi qu’il a bien fini par admettre que
l’amnistie telle qu’il l’avait conçue n’était pas possible. Cela
pour une raison simple : l’une des parties en conflit n’est pas
intéressée par le projet, qui présuppose le retour à la paix. Le
fait est que les groupes qui sont toujours sur la brèche, en premier
lieu le GSPC, ne retourneront pas dans la société légale contre
l’abandon des poursuites judiciaires. Les autorités se sont trompées
en croyant que les quelques centaines de terroristes qui continuent
de battre la campagne (pour reprendre l’estimation officielle)
n’auraient d’autre choix que de saisir la perche qui leur est ainsi
tendue.
Cette appréciation de
l’adversaire est d’autant moins compréhensible qu’il ne se passe
presque pas de jour sans que le terrorisme frappe à un endroit ou à
une autre du pays. Et ce ne sont pas toujours les civils qui en sont
les victimes. Quand on parle de terrorisme résiduel, ou de
terrorisme en voix d’extinction, selon la terminologie récemment
employée par Ali Tounsi, le patron de la police, il faut toujours
s’aviser de relativiser le propos ; ces termes ne sont en fait
significatifs que par rapport au déchaînement de violence
caractéristique des années précédentes. Dans l’absolu, le terrorisme
se maintient à un niveau qui est loin d’être négligeable. Sa
déferlante s’est brisée certes, mais son reflux ne l’a pas pour
autant effacé du paysage, il s’en faut de beaucoup. Il continue de
représenter un grand problème de sécurité, même s’il se montre pour
le moment incapable de retrouver la vigueur et la nuisance qui
étaient les siennes au milieu des années 1990.
Mais, pour autant que
l’on se place au point de vue des gens exerçant le pouvoir et que
l’on estime qu’il ne reste plus qu’une poignée de terroristes, qui
de surcroît seraient tentés de se rendre, on serait encore plus en
peine de comprendre l’intérêt qu’il y aurait dans ces conditions à
mettre en œuvre une politique dont le couronnement serait la
réconciliation de quelque 32 millions d’Algériens avec des
hors-la-loi particulièrement sanguinaires, en quête de plus d’une
issue honorable ? Pour parler de réconciliation nationale, comme on
le fait maintenant au plus haut niveau de l’Etat, encore faut-il que
le pays soit plongé dans la guerre civile et que l’on soit sûr qu’il
n’existe pas d’autre moyen d’y mettre fin que par une offre de paix
susceptible de convenir aux forces en présence. Est-ce le cas ? Le
Président parle de réconciliation comme si une partie des Algériens
faisait la guerre à une autre partie et que lui-même se situe en
dehors du conflit. Ce qui d’ailleurs ne l’empêche pas, à d’autres
occasions, de déclarer une guerre sans merci à l’un des camps, celui
du terrorisme.
Le Président vient de
faire connaître son intention d’organiser un référendum sur la
question de la réconciliation nationale. Bien entendu, l’autre camp
ne votera pas, se trouvant tout entier hors de la légalité, dans les
maquis précisément. L’absurdité du projet éclate aux yeux pour peu
qu’on se laisse prendre au piège des mots. En fait, Bouteflika veut
obtenir du peuple un blanc-seing dont il fera par la suite ce qu’il
voudra. Il pense qu’en faisant plébisciter le projet, il aura les
coudées franches pour prendre les initiatives qu’il jugera les
meilleures aux fins de restaurer la sécurité sur l’ensemble du
territoire national, usant de la sorte de la même méthode qu’il a
employée précédemment, lors de la concorde civile : organiser dans
un premier temps un référendum sur une question d’ordre général, qui
fait consensus, du moins dans le principe, et qui présente cet
avantage de lui laisser une marge appréciable pour la suite des
événements, ensuite interpréter à sa convenance, c’est-à-dire
monnayer en mesures concrètes l’assentiment populaire précédemment
obtenu, quitte ce faisant à tordre le cou à la légalité prise
stricto sensu..
Une décision comme la
grâce amnistiante n’aurait pas été prise si auparavant le peuple,
consulté directement sur un sujet connexe, n’avait pas donné en
quelque sorte mandat au Président pour agir comme il l’entendait,
jusqu’à sortir de la légalité s’il le fallait, eu égard à
l’importance du but recherché.
Il est évident que le
Président songe sérieusement à rééditer la démarche qui lui avait si
bien réussi auparavant. Il compte demander aux Algériens d’approuver
le projet de réconciliation, avant de faire voter à l’Assemblée
cette même loi d’amnistie générale qu’il voulait soumettre
directement à référendum. Il est bien évident, en effet,
qu’organiser une consultation sur la question de la réconciliation
n’a de sens que si on a l’intention de passer à l’acte, c’est-à-dire
de prendre une loi d’amnistie en la faisant passer pour la
traduction concrète de la volonté populaire exprimée à travers le
référendum. C’est justement ce qui s’appelle demander un blanc-seing
avec la quasi-certitude de l’obtenir car on imagine mal les
Algériens répondre par la négative à la question qu’on veut leur
poser. Ils feront d’autant moins ce choix qu’ils vivent déjà en paix
avec eux-mêmes, n’étant pas divisés à propos de la violence qu’ils
sont unanimes à rejeter. Les terroristes leur font la guerre sans
doute, mais ils ne peuvent absolument pas être tenus pour une
composante significative de leur masse pour qu’il faille tout tenter
en vue de les réinsérer parmi eux.
Le GSPC, le groupe
terroriste aujourd’hui le plus important, a fait allégeance à
Al-Qaîda, et celle-ci est engagée dans une guerre de dimension
mondiale. Un référendum comme un gage de bonne volonté destiné à
amener à composition un groupe terroriste appartenant à une mouvance
internationale, on ne peut rien imaginer de plus opposé aux thèses
inlassablement défendues par la diplomatie algérienne suivant
lesquelles le terrorisme est un phénomène qui ignore les frontières
et qui, de ce fait, doit être combattu à une échelle internationale.
Et c’est elle qui voudrait se désolidariser de cette lutte en
nourrissant l’intention de se réconcilier avec les terroristes
apatrides opérant à l’intérieur de ses frontières ?
Cette attitude plus que
contradictoire, pour ne pas dire schizophrénique, cesse toutefois
d’être un non-sens complet si on veut bien admettre que sa
justification est ailleurs, que celle-ci se situe en dernier ressort
dans le domaine de la stratégie, et donc dans celui de l’idéologie.
Ses tenants, au premier chef le président de la République, la
présentent constamment dans un habillage sécuritaire, comme un
élément d’appoint dans le traitement réservé au terrorisme dont il
faut prioritairement viser l’éradication. Elle serait utile en ce
qu’elle offre une voie de sortie aux terroristes désireux de revenir
dans le champ de la légalité, ce qui a pour effet d’affaiblir la
mouvance terroriste. Il se trouve que cette politique est à l’œuvre
depuis de longues années, les portes de la rahma n’ayant jamais été
complètement fermées. De sorte qu’il suffisait aux autorités, pour
être sûres d’avoir déployé une action complète à l’encontre du
terrorisme, de rappeler périodiquement qu’elles seraient
favorablement disposées à l’égard de ceux qui se rendent. C’est ce
qu’elles faisaient jusque-là. On peut penser que si elles négligent
désormais de faire cet appel à la raison, c’est parce qu’elles
savent que les terroristes restants sont des irréductibles sur
lesquels ce genre de discours est sans aucun effet. Il n’en est que
plus troublant de les voir, sous l’impulsion du président de la
République, prôner la réconciliation de tous avec tous, tout en
promettant l’élimination pure et simple à ceux des terroristes qui
ne veulent pas entendre raison. En réalité, la réconciliation dont
il s’agit ne s’adresse pas aux terroristes eux-mêmes, mais au
courant politique dont ils proviennent, aux porteurs de l’idéologie
dans leur totalité et leur diversité.
Le mot d’ordre de
réconciliation nationale cesse d’être une absurdité si l’on s’avise
qu’elle est une offre de paix, sans doute la dernière, adressée, non
au GSPC et aux débris du GIA, mais à l’islamisme radical en tant que
mouvance et idéologie, en d’autres termes à l’ex-FIS. Les
circonstances plaident pour cette interprétation. En effet, nous
sommes dans la phase finale de l’affrontement opposant les
islamistes aux nationalistes. Le conflit s’est soldé par la victoire
de ceux-ci sur ceux-là. La réconciliation nationale, c’est justement
la proposition du camp vainqueur au camp vaincu, l’engageant à
réintégrer la maison commune et accepter sa défaite.
M. Habili
Haut
e-mail :contact@lesdebats.com |