Semaine du 13 au 19 juillet 2005

 

Soudan

La transition en marche

Garang et Al-Bachir

Ennemis hier, partenaires aujourd’hui

L’après-génocide du Rwanda

Des milliers de Hutus fuient vers l’Ouganda et le Burundi

Interview de la Rwandaise Odette Kayrere

“Les tueries contre les survivantes sont très fréquentes”

 

 
 
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Soudan
La transition en marche

Nombreux sont les défis qui attendent les nouvelles autorités de transition qui sont entrées en fonction il y a quelques jours. En premier lieu, maintenir la fragile unité du plus vaste pays d’Afrique après une guerre qui a fait plus d’1,5 million de morts et près de 4 millions de déplacés.
A partir du 9 juillet s’ouvre une longue et délicate période de transition associant les ennemis d’hier : le gouvernement de Khartoum et les anciens rebelles sudistes du Mouvement populaire de libération du Soudan (SPLM) dirigés par John Garang.
L’accord de paix historique signé en janvier dernier à Nairobi prévoit notamment un partage du pouvoir et des richesses, ainsi qu’une période de transition de six ans au cours de laquelle le sud du pays, riche en pétrole, bénéficiera d’un statut d’autonomie. Au terme de ces six années, les populations du Sud doivent s’exprimer par référendum pour savoir s’ils veulent rester dans un Soudan uni ou obtenir leur indépendance.
Mais, pour de nombreux analystes, il ne fait guère de doute qu’après avoir joui d’une très grande autonomie pendant six ans, et au regard de ses relations tourmentées avec le nord arabo-musulman, le sud du pays, en majorité chrétien et animiste, optera pour l’indépendance.
“Les Nordistes veulent que le Sud demeure dans le Soudan, mais les Sudistes voteront pour l’indépendance s’ils croient que cela servira leurs intérêts”, explique Mortada al-Ghali, éditorialiste du quotidien soudanais indépendant Al-Ayam. Selon lui, l’accord de paix met l’accent sur l’unité du pays, mais prépare également le Sud à devenir indépendant. “Il laisse toutes les options ouvertes”, souligne ce spécialiste.
Lors de la période de transition, le Sud disposera déjà de plusieurs symboles d’un Etat indépendant, comme un gouvernement, un Parlement semi-autonome, une armée, un hymne national, un drapeau, sa propre Constitution ainsi qu’un système bancaire et judiciaire distinct.
‘Il sera un Etat dans l’Etat”, assure Mortada al-Ghali, qui souligne la nécessité d’instaurer des relations de confiance entre le Nord et le Sud, notamment en entamant rapidement la reconstruction de cette région méridionale, dévastée par la guerre et qui ne dispose quasiment pas d’infrastructures.
Pourtant, lors des 21 années de rébellion, les hommes de John Garang n’avaient jamais fait une priorité de l’indépendance de leur région. Les rebelles affirmaient combattre pour un Soudan démocratique, uni, juste et laïque dans lequel tous les citoyens seraient égaux dans leurs droits comme dans leurs devoirs. Ils ont promis de respecter le choix du peuple lors du référendum sur l’indépendance. Les autorités du Nord ont fait de même.
Mais en début d’année, l’ex-chef rebelle John Garang, qui a prêté serment samedi dernier comme premier vice-président du Soudan, a affirmé que “le défi (de l’unité) revenait aux gens du Nord”. “Vous ne pouvez pas appeler à l’unité et me demander d’être inférieur à vous” avait lancé l’ex-chef de la rébellion sudiste lors d’un voyage à Rumbek, la capitale provisoire du sud, en référence aux populations méridionales qui affirment être traitées comme des citoyens de seconde zone.
Plus de six mois après la signature de l’accord de paix historique, de nombreux Sudistes continuent de qualifier le gouvernement de Khartoum et ses soldats d’”ennemis”.
Les nouvelles autorités de transition devront aussi partager le pouvoir avec d’autres mouvements et ne pas s’appuyer uniquement sur le congrès national (le parti au pouvoir d’Al-Bachir) et la rébellion sudiste, qui disposent respectivement de 52% et 28% des postes au gouvernement et de sièges au Parlement selon l’accord de paix. Sur les 20% restant, 14% iront à des partis d’opposition du Nord et les 6% seront répartis entre divers groupes du Sud. L’Alliance nationale démocratique, le plus important bloc d’opposition, a signé, en juin, un accord de réconciliation avec Khartoum, mais les modalités de sa participation au pouvoir restent floues. Elle souhaite surtout une répartition qui lui soit davantage favorable.
Les autorités soudanaises ont clairement indiqué qu’elles n’entendaient apporter aucune modification aux quotas de participation au pouvoir durant la période transitoire. Une position que les autres mouvements ont très mal perçue.
C’est dire les défis de cette phase intérimaire qui conditionnera l’avenir politique d’un pays ravagé pendant plus de deux décennies par une guerre civile.

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Garang et Al-Bachir
Ennemis hier, partenaires aujourd’hui

Le président Omar Al-Bachir, contraint aujourd’hui à partager le pouvoir avec John Garang, chef de la rébellion sudiste, est un soldat islamiste devenu un faiseur de paix.
“Je traiterai avec lui de soldat à soldat”, avait-il dit après avoir pris le pouvoir à la suite d’un coup d’état militaire, en 1989, en parlant du président du SPLM, militaire de carrière, comme lui, entré en dissidence.
Les tractations entre les deux hommes, tantôt secrètes, tantôt publiques, émaillées d’offensives de l’armée régulière contre les places fortes des rebelles au Sud, ont mis 16 ans pour aboutir. Les deux anciens adversaires vont désormais gouverner ensemble le Soudan.
Le général Al-Bachir continuera à occuper les fonctions de président de la République et John Garang a prêté serment le 9 juillet en qualité de premier vice-président pour une période intérimaire de six années.
Depuis seize ans, le général Al-Bachir préside un pays soumis à l’état d’urgence, où les libertés publiques sont suspendues et les partis interdits ou soumis. Il n’hésite pas à envoyer en prison ses opposants en les accusant de “comploter” contre lui : l’islamiste Hassan Tourabi, qui fut son mentor en religion et en politique avant de devenir son pire ennemi, en sait quelque chose.
Al-Bachir a cependant dû se plier aux pression internationales, conclure la paix avec le Sud, promettre d’abroger l’état d’urgence, de libérer ses opposants et de régler politiquement le conflit opposant Khartoum aux rebelles du Darfour, à l’Ouest, et à ceux de la mer Rouge, à l’Est. Son nouveau partenaire John Garang aura, lui, accompli une longue marche des maquis du Sud au palais présidentiel de Khartoum.
Dans le cadre de la nouvelle Constitution transitoire, le mouvement qu’il a longtemps dirigé, le SPLM, doit se convertir en parti politique. Considéré à ses débuts dans la guérilla contre Khartoum comme “une marionnette soviétique”, John Garang a rapidement gagné en crédibilité à la tête des rebelles du Sud. Il est devenu l’interlocuteur incontournable des puissances régionales africaines et des Etats-Unis.

 

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L’après-génocide du Rwanda

Des milliers de Hutus fuient vers l’Ouganda et le Burundi

Mme Kayrere est coordinatrice de la région est du Rwanda pour l’Association des veuves du génocide Agohozo (Avega). Elle est venue en Belgique pour témoigner au procès dit de Kibungo, sur les violences sexuelles commises dans la région pendant le génocide des Tutsis au Rwanda, en 1994. Ce procès, qui se déroule en cours d’assises (avec 12 jurés et de 12 suppléants) est très long : il a commencé au début du mois de mai dernier et s’est achevé à la fin juin.

J’ai interviewé Odette Kayrere vendredi 3 juin 2005. Elle est Rwandaise, de la ville de Rwamagana. C’est une rescapée du génocide de 1994, devenue veuve (son mari a été assassiné pendant les massacres). Elle a une dizaine d’enfants, mais elle a également à sa charge de jeunes orphelins de sa famille. Actuellement, elle prépare une licence en psychologie.

Lors de notre rencontre, j’ai vu une femme très courageuse et positive, souriante quand elle parle, qui a pu transformer ce moment douloureux en un encouragement pour son travail futur. Venue témoigner sur des actes horribles, Mme Kayrere a dû se préparer toute seule, sans soutien psychologique. Et comme toute femme convaincue par ce qu’elle fait, elle était également heureuse d’être là en sa qualité de responsable d’Avega, une occasion pour elle de faire connaître, dans ce procès, le travail de son

association.

L’organisation Avega a été créée au Rwanda le 15 janvier 1995, juste après le génocide, à l’initiative d’un groupe de 50 veuves rescapées. Elle a été agréée le 30 octobre de la même année. L’ONG, implantée dans l’ensemble des provinces du pays où les activités sont décentralisées, procède à la réhabilitation psycho-socio-médicale de milliers de victimes du génocide, à celle des habitations des veuves et des orphelins, de même qu’à l’assistance sociale des nombreux groupes sociaux les plus vulnérables.

L’association s’est fixée plusieurs objectifs, dont la lutte contre l’oubli et la participation à la reconstruction du pays. Comme nous le verrons dans l’entretien qui suit, Odette Kayrere, qui croit qu’il ne peut y avoir de paix sans justice, a donc son idée sur le concept de justice. Pour elle, la reconnaissance du génocide des Tutsi, ce “premier pas”, est importante. Veut-elle dire qu’avant 1994, les massacres qui ont lieu, n’ont jamais été officiellement reconnus ni par les auteurs eux-mêmes ni par les instances officielles nationales et internationales ? Veut-elle aussi dire que pour les survivants, il est important que les auteurs reconnaissent les faits qu’ils ont commis ?

Le génocide des Tutsis au Rwanda a emporté plus d’un million de vies humaines. Ce n’est pas une lutte interethnique, mais bel et bien un génocide du même ordre que celui organisé et préparé par le régime nazi. L’holocauste a été exécuté par un gouvernement, son armée et ses idéologues, pour exterminer l’ethnie tutsie, ainsi que tous les opposants politiques et les démocrates.

Les juridictions Gacaca sont la réponse donnée par l’Etat à une situation extrêmement difficile à gérer, à savoir rendre justice, alors que la grande majorité de la population s’est impliquée dans le génocide en l’organisant, en le planifiant ou en l’exécutant. C’est cynique, mais il fallait vider les prisons de 150 000 à 200 000 individus arrêtés, qui attendaient un jugement, en raison du coût élevé de l’opération. Il fallait d’autre part trouver un moyen qui allait à la fois les libérer et les juger : le système des “juridictions Gacaca”. Ainsi, plus de mille jugements ont été prononcés, mais cela est-il vraiment représentatif de l’horreur et du mal fait ? Les vieux, les enfants, les malades, les prisonniers, qui ont accepté d’avouer leur crime, ont donc été libérés, en attendant un jugement. Ceux qui ont avoué semblent ne rien regretter. Pour les victimes du génocide, ces derniers n’ont avoué qu’une partie de ce qu’ils ont commis réellement, uniquement pour retrouver leur liberté.

Actuellement, les juridictions Gacaca sont dans la phase d’instruction et le jugement ne viendra que plus tard. Mais dès à présent, ce qui se passe inquiète beaucoup les victimes : des tueries ont été perpétrées sur des survivants, des menaces écrites (tracts) sont distribuées et des menaces orales sont proférées contre les témoins. On parle d’yeux arrachés, de langues coupées, de corps coupés en morceaux, dans les campagnes et à la capitale. Cela crée évidemment un climat de peur parmi les rescapés du génocide.

Des milliers de Hutus ont déjà fui vers l’Ouganda et le Burundi, d’autres se sont suicidés.

Par ailleurs, les survivants n’ont reçu ni indemnisation ni réparation, que ce soit de l’Etat ou des bourreaux. Excepté un fonds, le FARG, destiné à  payer la scolarité des orphelins et les frais médicaux des malades et des maisons pour les sans-logis.

En chiffres, la population globale d’avant 1994 était d’environ 9 millions ou 9,5 millions. Les Tutsis représentaient 10 à  20% de la population, soit environ 1,4 million. On dit qu’entre 800 000 et 1 million de personnes ont été massacrées. D’aucuns disent même que le génocide s’est poursuivi, en se référant à l’état de santé et au malheur des survivants. Les veuves, les orphelins et les infirmes vivent dans des conditions de dénuement total. Les femmes et jeunes filles ont pour la plupart subi des violences sexuelles. Des blessures ou des cicatrices et des maladies chroniques les poursuivent encore. Ainsi, 70% des femmes ayant échappé à la mort en 1994 sont atteintes du sida.

Enfin, pour revenir au procès pour lequel Odette est venue témoigner en Belgique, il s’agit en fait d’un procès de deux Rwandais impliqués dans des massacres commis au Rwanda. Plus de 70 témoins ont été invités à venir à Bruxelles pour apporter leurs témoignages, dont la majorité se sont déplacés du Rwanda : leur voyage et séjour ont été organisés et pris en charge l’Etat belge. Il faut peut-être signaler que la plupart de ces témoins ont d’abord été entendus par le juge d’instruction au Rwanda, lors des commissions rogatoires qui ont lieu depuis 3 ans et que certains d’entre eux, qui n’ont jamais quitté leur village – éloigné du monde moderne – ont eu le courage de venir, laissant leurs enfants et les personnes à charge sur place. Cela au risque de compromettre leur propre sécurité, notamment à leur retour dans le pays.

De Bruxelles, Martine Beckers

 

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Interview de la Rwandaise Odette Kayrere

“Les tueries contre les survivantes sont très fréquentes”

 

Martine Beckers : comment avez-vous vécu ce procès en Belgique ?

Mme Kayrere : sur le plan de l’organisation et de la gestion du procès, je n’ai pas tellement apprécié la manière dont les procédures sont appliquées. Par exemple, un des jurés a eu des propos hors contexte, qui étaient racistes et tendancieux, il a été immédiatement radié et remplacé.

Je suis présente à ce procès en tant que témoin. J’ai été appelée par le parquet pour témoigner. Comme vous voyez, je dois attendre mon tour dans la salle d’attente, qui est réservée à l’ensemble des témoins prévus pour la journée. S’il y a du retard dans le programme, nous sommes tenus de rester dans cette salle jusqu’à l’heure prévue. Si notre passage est reporté au lendemain, nous devons alors, le jour suivant, et attendre une nouvelle fois notre tour. Je trouve cela fort pénible, cette attente pendant toute une journée, sans contact extérieur et dans le même local que les témoins à décharge. Il y a des témoins qui ne se privaient pas pour me menacer en Kinyarwanda, malgré la présence des policiers…

(Lors de son témoignage, les avocats à décharge n’ont pas polémiqué et les jurés n’ont pas posé de questions.)

 

Avez-vous été préparée à ce type de procès ? Avez-vous reçu un soutien psychologique ?

Non, je n’ai reçu aucun soutien psychologique ni avant, ni pendant, ni après mon témoignage. De toutes les façons, rien n’a été prévu pour ça. Je me suis donc préparée la veille, j’ai un peu pleuré en me rappelant toute la souffrance de ces femmes, qui m’ont confié leur malheur innommable. J’ai revu comme dans un film l’histoire de ces femmes. Mais, cela m’a aidée à poursuivre mon travail sur place. Je dois dire tout de même qu’après mon témoignage au procès, des femmes du  public sont venues m’exprimer leur sympathie. Les veuves d’Avega seront sensibles au fait qu’on leur a donné l’occasion d’informer, par l’intermédiaire de mon témoignage, sur leur drame et leur condition de vie.

 

Quels sont les activités et les objectifs de l’association Avega dans la région dont vous êtes responsable ?

L’association Avega a été créée juste après le génocide de 1994, avec l’objectif de promouvoir l’épanouissement des victimes et d’améliorer les conditions de vie, la solidarité entre les membres, perpétrer la mémoire du génocide et participer à la reconstruction du pays.

Nous avons mis en place quatre programmes interdépendants : la formation sur les droits des femmes, la sensibilisation à un bon témoignage dans le cadre du génocide, un programme psycho-médical et un programme de microprojet...

 

Pourquoi une formation sur les droits des femmes ?

Les femmes sans mari ne connaissaient par leurs droits. Les gens disaient aux femmes survivantes sans mari qui restaient dans leur maison : “Qu’est ce que tu fais ici ? Tu n’as rien à faire ici.” La coutume voulait que ces femmes n’aient aucun droit de propriété ni sur le patrimoine, ni sur les biens, ni sur les terres. Les lois ont changé et leur ont permis d’avoir certains droits à l’héritage. Il fallait donc les former à revendiquer leurs droits. Avega se devait de donner de la force aux femmes, pour exiger leurs droits à l’héritage. Avant le génocide, la femme n’entrait pas directement dans ce droit, seuls ses enfants pouvaient éventuellement  hériter.

 

Et pourquoi un programme de sensibilisation à un bon témoignage… ?

Ce travail vise à apprendre, tout en respectant les normes judiciaires, à s’exprimer sans avoir peur, en structurant leur témoignage. Nous donnons aux femmes un accompagnement psychologique et moral pendant toute la procédure. Cela a permis à certaines de pouvoir parler du viol qu’elles ont subi. Ce programme permet également aux femmes de comprendre les juridictions Gacaca et l’importance de leur rôle dans cette procédure, pour les aider à y jouer un rôle actif. Beaucoup de membres d’Avega ont été formées et élues juges ou “personnes intègres” dans les juridictions Gacaca. Sur 10 personnes formées, 7 sont des membres de l’association… et ceci  malgré le dur poids du génocide et les soucis énormes. Il faut savoir que la plupart des femmes ont la charge de nombreux orphelins, en plus de leurs propres enfants, alors qu’elles n’ont plus de mari et souvent elles n’ont pas assez de force pour cultiver leurs  terres. Nous avons entraîné les femmes à participer à la prise de décision. Nous les voyons devenir des conseillères de secteur, dans les structures organisationnelles des femmes, dans les comités locaux et les districts... Nous apprenons aux femmes à oser, à prendre des décisions et à prendre les responsabilités du ménage, de l’éducation des enfants. Concrètement, nous avons un personnel qui va sur les collines pour rencontrer les femmes…

 

Qu’en est-il du programme psycho-médical ?

Il est question de soigner les plaies physiques, par exemple à l’utérus … Il y a des conseillères qui aident les femmes sur le plan psychologique par une écoute. A travers la coordination, nous essayons de résoudre leurs problèmes. Une femme peut venir voir la conseillère en disant qu’elle souffre et que les enfants ne mangent pas… La conseillère comprend que cette femme n’a pas assez de force pour travailler. Elle rencontre l’assistante sociale et toutes les deux vont essayer de trouver une solution. Nous donnons une petite assistance. Il y a aussi le cas des femmes victimes du sida. Nous pouvons maintenant leur donner les rétroviraux, car nous avons reçu un financement. C’est grâce à l’intervention de la Première dame, l’épouse du président Kagame, que nous avons obtenu ce financement.

 

Et pour le programme des microprojets…

En fait, nous avons un fonds à la Banque populaire, qui octroie un programme de crédits sans hypothèque aux femmes qui ont suffisamment de force pour travailler. Ce projet permet de résoudre leur problème de pauvreté.

 

De quelle façon aidez-vous les femmes âgées, handicapées,  invalides et malades ?

Nous utilisons les bénéfices d’un projet à Rwamagana. C’est un centre d’accueil pour l’organisation de formations, de conférences et de séminaires. Il y a l’hôtellerie et la restauration. Grâce aux bénéfices du centre, nous pouvons les aider. Il y a beaucoup de membres qui doivent être aidées pour la vie. Nous devons aider même les vieilles femmes à vivre dignement… les bailleurs de fonds n’ont pas prévu de financement pour elles.

Par ailleurs, le personnel employé dans ce centre est constitué de nos membres, veuves et orphelins. Nous ne trouvons pas hélas de bailleurs de fonds, pour construire des maisons pour ces femmes. Ce projet nous permet d’acheter les tôles et les clous.

Notre objectif ? C’est que toutes les personnes membres d’Avega aient un abri l’année prochaine.

 

Comment  intégrez-vous la justice du génocide dans vos programmes ?

Le premier pas, c’est d’avoir accepté l’idée qu’il y a eu un génocide. On le voit au niveau international : il y a la cours d’assises ici, en Belgique, et le tribunal pénal international à Arusha, même si celui-ci n’a pas répondu aux objectifs qu’il s’était fixé. Il y a quelque temps, les rescapées avaient rompu les contacts avec le tribunal et refusé de témoigner parce que les avocats et même les juges se moquaient d’elles et les torturaient verbalement pendant leur témoignage.

 

Pourriez-vous nous parler un peu des juridictions Gacaca ?

Au début, nous étions sceptiques, mais nous devons admettre à présent que ces juridictions sont bénéfiques aux survivantes, même si c’est très dur. Les femmes participent activement, cela les amène à apprendre des choses sur leur famille, qu’elles ignoraient parfois totalement. Le prisonnier ou la personne qui est jugée est aussi très active dans ce procès et dénonce les actions commises par leurs complices. Ainsi, la vérité prend peu à peu forme, elle apporte des éléments d’informations auxquels les femmes ne sont pas préparées. Ces moments sont difficiles à vivre pour les femmes, aussi nous avons formé des conseillères à l’écoute active : elles les accompagnent dans les juridictions Gacaca pour les aider à supporter ce moment douloureux. Beaucoup de femmes revivent, à cette occasion, la terrible tragédie et en souffrent. Chaque mois, nous envoyons plusieurs femmes au centre neuropsychiatrique de Ndera pour ces raisons de souffrance psychologique.

 

Un mot sur les camps de rééducation ?

A leur sortie de prison, les prisonniers ont été envoyés dans des camps de rééducation. Ce sont des camps dans lesquels ils réapprennent à vivre en société. Il faut savoir que certains ont passé 10 ans dans des lieux de détention… Ils sont sensibilisés sur la citoyenneté dans un nouveau pays, avec de nouvelles lois, sur la famille notamment, mais ils apprennent aussi comment se comporter. Ils doivent apprendre à accepter la nouvelle réalité, y compris celle de leur femme qui se trouve avec un autre compagnon… Finalement, cette nouvelle situation provient de leur comportement pendant le génocide. Ils apprennent aussi leur devoir et leur responsabilité par rapport aux voisins survivants.

Mais des tueries et des menaces contre les survivantes sont très fréquentes, même au centre de la capitale ! Alors imaginez dans les collines !

Propos recueillis

par M. Beckers

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