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Soudan
La transition en marche
Nombreux sont les défis qui attendent les nouvelles autorités de
transition qui sont entrées en fonction il y a quelques jours. En
premier lieu, maintenir la fragile unité du plus vaste pays
d’Afrique après une guerre qui a fait plus d’1,5 million de morts et
près de 4 millions de déplacés.
A partir du 9 juillet s’ouvre une longue et délicate période de
transition associant les ennemis d’hier : le gouvernement de
Khartoum et les anciens rebelles sudistes du Mouvement populaire de
libération du Soudan (SPLM) dirigés par John Garang.
L’accord de paix historique signé en janvier dernier à Nairobi
prévoit notamment un partage du pouvoir et des richesses, ainsi
qu’une période de transition de six ans au cours de laquelle le sud
du pays, riche en pétrole, bénéficiera d’un statut d’autonomie. Au
terme de ces six années, les populations du Sud doivent s’exprimer
par référendum pour savoir s’ils veulent rester dans un Soudan uni
ou obtenir leur indépendance.
Mais, pour de nombreux analystes, il ne fait guère de doute qu’après
avoir joui d’une très grande autonomie pendant six ans, et au regard
de ses relations tourmentées avec le nord arabo-musulman, le sud du
pays, en majorité chrétien et animiste, optera pour l’indépendance.
“Les Nordistes veulent que le Sud demeure dans le Soudan, mais les
Sudistes voteront pour l’indépendance s’ils croient que cela servira
leurs intérêts”, explique Mortada al-Ghali, éditorialiste du
quotidien soudanais indépendant Al-Ayam. Selon lui, l’accord de paix
met l’accent sur l’unité du pays, mais prépare également le Sud à
devenir indépendant. “Il laisse toutes les options ouvertes”,
souligne ce spécialiste.
Lors de la période de transition, le Sud disposera déjà de plusieurs
symboles d’un Etat indépendant, comme un gouvernement, un Parlement
semi-autonome, une armée, un hymne national, un drapeau, sa propre
Constitution ainsi qu’un système bancaire et judiciaire distinct.
‘Il sera un Etat dans l’Etat”, assure Mortada al-Ghali, qui souligne
la nécessité d’instaurer des relations de confiance entre le Nord et
le Sud, notamment en entamant rapidement la reconstruction de cette
région méridionale, dévastée par la guerre et qui ne dispose
quasiment pas d’infrastructures.
Pourtant, lors des 21 années de rébellion, les hommes de John Garang
n’avaient jamais fait une priorité de l’indépendance de leur région.
Les rebelles affirmaient combattre pour un Soudan démocratique, uni,
juste et laïque dans lequel tous les citoyens seraient égaux dans
leurs droits comme dans leurs devoirs. Ils ont promis de respecter
le choix du peuple lors du référendum sur l’indépendance. Les
autorités du Nord ont fait de même.
Mais en début d’année, l’ex-chef rebelle John Garang, qui a prêté
serment samedi dernier comme premier vice-président du Soudan, a
affirmé que “le défi (de l’unité) revenait aux gens du Nord”. “Vous
ne pouvez pas appeler à l’unité et me demander d’être inférieur à
vous” avait lancé l’ex-chef de la rébellion sudiste lors d’un voyage
à Rumbek, la capitale provisoire du sud, en référence aux
populations méridionales qui affirment être traitées comme des
citoyens de seconde zone.
Plus de six mois après la signature de l’accord de paix historique,
de nombreux Sudistes continuent de qualifier le gouvernement de
Khartoum et ses soldats d’”ennemis”.
Les nouvelles autorités de transition devront aussi partager le
pouvoir avec d’autres mouvements et ne pas s’appuyer uniquement sur
le congrès national (le parti au pouvoir d’Al-Bachir) et la
rébellion sudiste, qui disposent respectivement de 52% et 28% des
postes au gouvernement et de sièges au Parlement selon l’accord de
paix. Sur les 20% restant, 14% iront à des partis d’opposition du
Nord et les 6% seront répartis entre divers groupes du Sud.
L’Alliance nationale démocratique, le plus important bloc
d’opposition, a signé, en juin, un accord de réconciliation avec
Khartoum, mais les modalités de sa participation au pouvoir restent
floues. Elle souhaite surtout une répartition qui lui soit davantage
favorable.
Les autorités soudanaises ont clairement indiqué qu’elles
n’entendaient apporter aucune modification aux quotas de
participation au pouvoir durant la période transitoire. Une position
que les autres mouvements ont très mal perçue.
C’est dire les défis de cette phase intérimaire qui conditionnera
l’avenir politique d’un pays ravagé pendant plus de deux décennies
par une guerre civile.
Haut
Garang et
Al-Bachir
Ennemis hier, partenaires aujourd’hui
Le président Omar Al-Bachir, contraint aujourd’hui à partager le
pouvoir avec John Garang, chef de la rébellion sudiste, est un
soldat islamiste devenu un faiseur de paix.
“Je traiterai avec lui de soldat à soldat”, avait-il dit après avoir
pris le pouvoir à la suite d’un coup d’état militaire, en 1989, en
parlant du président du SPLM, militaire de carrière, comme lui,
entré en dissidence.
Les tractations entre les deux hommes, tantôt secrètes, tantôt
publiques, émaillées d’offensives de l’armée régulière contre les
places fortes des rebelles au Sud, ont mis 16 ans pour aboutir. Les
deux anciens adversaires vont désormais gouverner ensemble le
Soudan.
Le général Al-Bachir continuera à occuper les fonctions de président
de la République et John Garang a prêté serment le 9 juillet en
qualité de premier vice-président pour une période intérimaire de
six années.
Depuis seize ans, le général Al-Bachir préside un pays soumis à
l’état d’urgence, où les libertés publiques sont suspendues et les
partis interdits ou soumis. Il n’hésite pas à envoyer en prison ses
opposants en les accusant de “comploter” contre lui : l’islamiste
Hassan Tourabi, qui fut son mentor en religion et en politique avant
de devenir son pire ennemi, en sait quelque chose.
Al-Bachir a cependant dû se plier aux pression internationales,
conclure la paix avec le Sud, promettre d’abroger l’état d’urgence,
de libérer ses opposants et de régler politiquement le conflit
opposant Khartoum aux rebelles du Darfour, à l’Ouest, et à ceux de
la mer Rouge, à l’Est. Son nouveau partenaire John Garang aura, lui,
accompli une longue marche des maquis du Sud au palais présidentiel
de Khartoum.
Dans le cadre de la nouvelle Constitution transitoire, le mouvement
qu’il a longtemps dirigé, le SPLM, doit se convertir en parti
politique. Considéré à ses débuts dans la guérilla contre Khartoum
comme “une marionnette soviétique”, John Garang a rapidement gagné
en crédibilité à la tête des rebelles du Sud. Il est devenu
l’interlocuteur incontournable des puissances régionales africaines
et des Etats-Unis.
Haut
L’après-génocide du
Rwanda
Des milliers de Hutus
fuient vers l’Ouganda et le Burundi
Mme Kayrere est
coordinatrice de la région est du Rwanda pour l’Association des
veuves du génocide Agohozo (Avega). Elle est venue en Belgique pour
témoigner au procès dit de Kibungo, sur les violences sexuelles
commises dans la région pendant le génocide des Tutsis au Rwanda, en
1994. Ce procès, qui se déroule en cours d’assises (avec 12 jurés et
de 12 suppléants) est très long : il a commencé au début du mois de
mai dernier et s’est achevé à la fin juin.
J’ai interviewé Odette
Kayrere vendredi 3 juin 2005. Elle est Rwandaise, de la ville de
Rwamagana. C’est une rescapée du génocide de 1994, devenue veuve
(son mari a été assassiné pendant les massacres). Elle a une dizaine
d’enfants, mais elle a également à sa charge de jeunes orphelins de
sa famille. Actuellement, elle prépare une licence en psychologie.
Lors de notre rencontre,
j’ai vu une femme très courageuse et positive, souriante quand elle
parle, qui a pu transformer ce moment douloureux en un encouragement
pour son travail futur. Venue témoigner sur des actes horribles, Mme
Kayrere a dû se préparer toute seule, sans soutien psychologique. Et
comme toute femme convaincue par ce qu’elle fait, elle était
également heureuse d’être là en sa qualité de responsable d’Avega,
une occasion pour elle de faire connaître, dans ce procès, le
travail de son
association.
L’organisation Avega a
été créée au Rwanda le 15 janvier 1995, juste après le génocide, à
l’initiative d’un groupe de 50 veuves rescapées. Elle a été agréée
le 30 octobre de la même année. L’ONG, implantée dans l’ensemble des
provinces du pays où les activités sont décentralisées, procède à la
réhabilitation psycho-socio-médicale de milliers de victimes du
génocide, à celle des habitations des veuves et des orphelins, de
même qu’à l’assistance sociale des nombreux groupes sociaux les plus
vulnérables.
L’association s’est
fixée plusieurs objectifs, dont la lutte contre l’oubli et la
participation à la reconstruction du pays. Comme nous le verrons
dans l’entretien qui suit, Odette Kayrere, qui croit qu’il ne peut y
avoir de paix sans justice, a donc son idée sur le concept de
justice. Pour elle, la reconnaissance du génocide des Tutsi, ce
“premier pas”, est importante. Veut-elle dire qu’avant 1994, les
massacres qui ont lieu, n’ont jamais été officiellement reconnus ni
par les auteurs eux-mêmes ni par les instances officielles
nationales et internationales ? Veut-elle aussi dire que pour les
survivants, il est important que les auteurs reconnaissent les faits
qu’ils ont commis ?
Le génocide des Tutsis
au Rwanda a emporté plus d’un million de vies humaines. Ce n’est pas
une lutte interethnique, mais bel et bien un génocide du même ordre
que celui organisé et préparé par le régime nazi. L’holocauste a été
exécuté par un gouvernement, son armée et ses idéologues, pour
exterminer l’ethnie tutsie, ainsi que tous les opposants politiques
et les démocrates.
Les juridictions Gacaca
sont la réponse donnée par l’Etat à une situation extrêmement
difficile à gérer, à savoir rendre justice, alors que la grande
majorité de la population s’est impliquée dans le génocide en
l’organisant, en le planifiant ou en l’exécutant. C’est cynique,
mais il fallait vider les prisons de 150 000 à 200 000 individus
arrêtés, qui attendaient un jugement, en raison du coût élevé de
l’opération. Il fallait d’autre part trouver un moyen qui allait à
la fois les libérer et les juger : le système des “juridictions
Gacaca”. Ainsi, plus de mille jugements ont été prononcés, mais cela
est-il vraiment représentatif de l’horreur et du mal fait ? Les
vieux, les enfants, les malades, les prisonniers, qui ont accepté
d’avouer leur crime, ont donc été libérés, en attendant un jugement.
Ceux qui ont avoué semblent ne rien regretter. Pour les victimes du
génocide, ces derniers n’ont avoué qu’une partie de ce qu’ils ont
commis réellement, uniquement pour retrouver leur liberté.
Actuellement, les
juridictions Gacaca sont dans la phase d’instruction et le jugement
ne viendra que plus tard. Mais dès à présent, ce qui se passe
inquiète beaucoup les victimes : des tueries ont été perpétrées sur
des survivants, des menaces écrites (tracts) sont distribuées et des
menaces orales sont proférées contre les témoins. On parle d’yeux
arrachés, de langues coupées, de corps coupés en morceaux, dans les
campagnes et à la capitale. Cela crée évidemment un climat de peur
parmi les rescapés du génocide.
Des milliers de Hutus
ont déjà fui vers l’Ouganda et le Burundi, d’autres se sont
suicidés.
Par ailleurs, les
survivants n’ont reçu ni indemnisation ni réparation, que ce soit de
l’Etat ou des bourreaux. Excepté un fonds, le FARG, destiné à payer
la scolarité des orphelins et les frais médicaux des malades et des
maisons pour les sans-logis.
En chiffres, la
population globale d’avant 1994 était d’environ 9 millions ou 9,5
millions. Les Tutsis représentaient 10 à 20% de la population, soit
environ 1,4 million. On dit qu’entre 800 000 et 1 million de
personnes ont été massacrées. D’aucuns disent même que le génocide
s’est poursuivi, en se référant à l’état de santé et au malheur des
survivants. Les veuves, les orphelins et les infirmes vivent dans
des conditions de dénuement total. Les femmes et jeunes filles ont
pour la plupart subi des violences sexuelles. Des blessures ou des
cicatrices et des maladies chroniques les poursuivent encore. Ainsi,
70% des femmes ayant échappé à la mort en 1994 sont atteintes du
sida.
Enfin, pour revenir au
procès pour lequel Odette est venue témoigner en Belgique, il s’agit
en fait d’un procès de deux Rwandais impliqués dans des massacres
commis au Rwanda. Plus de 70 témoins ont été invités à venir à
Bruxelles pour apporter leurs témoignages, dont la majorité se sont
déplacés du Rwanda : leur voyage et séjour ont été organisés et pris
en charge l’Etat belge. Il faut peut-être signaler que la plupart de
ces témoins ont d’abord été entendus par le juge d’instruction au
Rwanda, lors des commissions rogatoires qui ont lieu depuis 3 ans et
que certains d’entre eux, qui n’ont jamais quitté leur village –
éloigné du monde moderne – ont eu le courage de venir, laissant
leurs enfants et les personnes à charge sur place. Cela au risque de
compromettre leur propre sécurité, notamment à leur retour dans le
pays.
De Bruxelles, Martine
Beckers
Haut
Interview de la
Rwandaise Odette Kayrere
“Les tueries contre
les survivantes sont très fréquentes”
Martine Beckers :
comment avez-vous vécu ce procès en Belgique ?
Mme Kayrere : sur
le plan de l’organisation et de la gestion du procès, je n’ai pas
tellement apprécié la manière dont les procédures sont appliquées.
Par exemple, un des jurés a eu des propos hors contexte, qui étaient
racistes et tendancieux, il a été immédiatement radié et remplacé.
Je suis présente à ce
procès en tant que témoin. J’ai été appelée par le parquet pour
témoigner. Comme vous voyez, je dois attendre mon tour dans la salle
d’attente, qui est réservée à l’ensemble des témoins prévus pour la
journée. S’il y a du retard dans le programme, nous sommes tenus de
rester dans cette salle jusqu’à l’heure prévue. Si notre passage est
reporté au lendemain, nous devons alors, le jour suivant, et
attendre une nouvelle fois notre tour. Je trouve cela fort pénible,
cette attente pendant toute une journée, sans contact extérieur et
dans le même local que les témoins à décharge. Il y a des témoins
qui ne se privaient pas pour me menacer en Kinyarwanda, malgré la
présence des policiers…
(Lors de son témoignage,
les avocats à décharge n’ont pas polémiqué et les jurés n’ont pas
posé de questions.)
Avez-vous été
préparée à ce type de procès ? Avez-vous reçu un soutien
psychologique ?
Non, je n’ai reçu aucun
soutien psychologique ni avant, ni pendant, ni après mon témoignage.
De toutes les façons, rien n’a été prévu pour ça. Je me suis donc
préparée la veille, j’ai un peu pleuré en me rappelant toute la
souffrance de ces femmes, qui m’ont confié leur malheur innommable.
J’ai revu comme dans un film l’histoire de ces femmes. Mais, cela
m’a aidée à poursuivre mon travail sur place. Je dois dire tout de
même qu’après mon témoignage au procès, des femmes du public sont
venues m’exprimer leur sympathie. Les veuves d’Avega seront
sensibles au fait qu’on leur a donné l’occasion d’informer, par
l’intermédiaire de mon témoignage, sur leur drame et leur condition
de vie.
Quels sont les
activités et les objectifs de l’association Avega dans la région
dont vous êtes responsable ?
L’association Avega a
été créée juste après le génocide de 1994, avec l’objectif de
promouvoir l’épanouissement des victimes et d’améliorer les
conditions de vie, la solidarité entre les membres, perpétrer la
mémoire du génocide et participer à la reconstruction du pays.
Nous avons mis en place
quatre programmes interdépendants : la formation sur les droits des
femmes, la sensibilisation à un bon témoignage dans le cadre du
génocide, un programme psycho-médical et un programme de
microprojet...
Pourquoi une
formation sur les droits des femmes ?
Les femmes sans mari ne
connaissaient par leurs droits. Les gens disaient aux femmes
survivantes sans mari qui restaient dans leur maison : “Qu’est ce
que tu fais ici ? Tu n’as rien à faire ici.” La coutume voulait que
ces femmes n’aient aucun droit de propriété ni sur le patrimoine, ni
sur les biens, ni sur les terres. Les lois ont changé et leur ont
permis d’avoir certains droits à l’héritage. Il fallait donc les
former à revendiquer leurs droits. Avega se devait de donner de la
force aux femmes, pour exiger leurs droits à l’héritage. Avant le
génocide, la femme n’entrait pas directement dans ce droit, seuls
ses enfants pouvaient éventuellement hériter.
Et pourquoi un
programme de sensibilisation à un bon témoignage… ?
Ce travail vise à
apprendre, tout en respectant les normes judiciaires, à s’exprimer
sans avoir peur, en structurant leur témoignage. Nous donnons aux
femmes un accompagnement psychologique et moral pendant toute la
procédure. Cela a permis à certaines de pouvoir parler du viol
qu’elles ont subi. Ce programme permet également aux femmes de
comprendre les juridictions Gacaca et l’importance de leur rôle dans
cette procédure, pour les aider à y jouer un rôle actif. Beaucoup de
membres d’Avega ont été formées et élues juges ou “personnes
intègres” dans les juridictions Gacaca. Sur 10 personnes formées, 7
sont des membres de l’association… et ceci malgré le dur poids du
génocide et les soucis énormes. Il faut savoir que la plupart des
femmes ont la charge de nombreux orphelins, en plus de leurs propres
enfants, alors qu’elles n’ont plus de mari et souvent elles n’ont
pas assez de force pour cultiver leurs terres. Nous avons entraîné
les femmes à participer à la prise de décision. Nous les voyons
devenir des conseillères de secteur, dans les structures
organisationnelles des femmes, dans les comités locaux et les
districts... Nous apprenons aux femmes à oser, à prendre des
décisions et à prendre les responsabilités du ménage, de l’éducation
des enfants. Concrètement, nous avons un personnel qui va sur les
collines pour rencontrer les femmes…
Qu’en est-il du
programme psycho-médical ?
Il est question de
soigner les plaies physiques, par exemple à l’utérus … Il y a des
conseillères qui aident les femmes sur le plan psychologique par une
écoute. A travers la coordination, nous essayons de résoudre leurs
problèmes. Une femme peut venir voir la conseillère en disant
qu’elle souffre et que les enfants ne mangent pas… La conseillère
comprend que cette femme n’a pas assez de force pour travailler.
Elle rencontre l’assistante sociale et toutes les deux vont essayer
de trouver une solution. Nous donnons une petite assistance. Il y a
aussi le cas des femmes victimes du sida. Nous pouvons maintenant
leur donner les rétroviraux, car nous avons reçu un financement.
C’est grâce à l’intervention de la Première dame, l’épouse du
président Kagame, que nous avons obtenu ce financement.
Et pour le programme
des microprojets…
En fait, nous avons un
fonds à la Banque populaire, qui octroie un programme de crédits
sans hypothèque aux femmes qui ont suffisamment de force pour
travailler. Ce projet permet de résoudre leur problème de pauvreté.
De quelle façon
aidez-vous les femmes âgées, handicapées, invalides et malades ?
Nous utilisons les
bénéfices d’un projet à Rwamagana. C’est un centre d’accueil pour
l’organisation de formations, de conférences et de séminaires. Il y
a l’hôtellerie et la restauration. Grâce aux bénéfices du centre,
nous pouvons les aider. Il y a beaucoup de membres qui doivent être
aidées pour la vie. Nous devons aider même les vieilles femmes à
vivre dignement… les bailleurs de fonds n’ont pas prévu de
financement pour elles.
Par ailleurs, le
personnel employé dans ce centre est constitué de nos membres,
veuves et orphelins. Nous ne trouvons pas hélas de bailleurs de
fonds, pour construire des maisons pour ces femmes. Ce projet nous
permet d’acheter les tôles et les clous.
Notre objectif ? C’est
que toutes les personnes membres d’Avega aient un abri l’année
prochaine.
Comment
intégrez-vous la justice du génocide dans vos programmes ?
Le premier pas, c’est
d’avoir accepté l’idée qu’il y a eu un génocide. On le voit au
niveau international : il y a la cours d’assises ici, en Belgique,
et le tribunal pénal international à Arusha, même si celui-ci n’a
pas répondu aux objectifs qu’il s’était fixé. Il y a quelque temps,
les rescapées avaient rompu les contacts avec le tribunal et refusé
de témoigner parce que les avocats et même les juges se moquaient
d’elles et les torturaient verbalement pendant leur témoignage.
Pourriez-vous nous
parler un peu des juridictions Gacaca ?
Au début, nous étions
sceptiques, mais nous devons admettre à présent que ces juridictions
sont bénéfiques aux survivantes, même si c’est très dur. Les femmes
participent activement, cela les amène à apprendre des choses sur
leur famille, qu’elles ignoraient parfois totalement. Le prisonnier
ou la personne qui est jugée est aussi très active dans ce procès et
dénonce les actions commises par leurs complices. Ainsi, la vérité
prend peu à peu forme, elle apporte des éléments d’informations
auxquels les femmes ne sont pas préparées. Ces moments sont
difficiles à vivre pour les femmes, aussi nous avons formé des
conseillères à l’écoute active : elles les accompagnent dans les
juridictions Gacaca pour les aider à supporter ce moment douloureux.
Beaucoup de femmes revivent, à cette occasion, la terrible tragédie
et en souffrent. Chaque mois, nous envoyons plusieurs femmes au
centre neuropsychiatrique de Ndera pour ces raisons de souffrance
psychologique.
Un mot sur les camps
de rééducation ?
A leur sortie de prison,
les prisonniers ont été envoyés dans des camps de rééducation. Ce
sont des camps dans lesquels ils réapprennent à vivre en société. Il
faut savoir que certains ont passé 10 ans dans des lieux de
détention… Ils sont sensibilisés sur la citoyenneté dans un nouveau
pays, avec de nouvelles lois, sur la famille notamment, mais ils
apprennent aussi comment se comporter. Ils doivent apprendre à
accepter la nouvelle réalité, y compris celle de leur femme qui se
trouve avec un autre compagnon… Finalement, cette nouvelle situation
provient de leur comportement pendant le génocide. Ils apprennent
aussi leur devoir et leur responsabilité par rapport aux voisins
survivants.
Mais des tueries et des
menaces contre les survivantes sont très fréquentes, même au centre
de la capitale ! Alors imaginez dans les collines !
Propos recueillis
par M. Beckers
Haut
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