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Economie
politique (partie 2)
Un système
rentier, cela existe-t-il ?
En fait, le débat
sur le caractère réel d’un système économique, marqué ou non par des
traits d’arriération, mais plus encore s’il l’est, comme dans c’est
précisément le cas algérien, n’est pas nouveau. Au reste, même
lorsque deux pays passent pour également développés, leurs
économies n’en présentent pas moins des différences parfois
importantes. Par ailleurs, une formation sociale, qu’elle soit à la
pointe ou à la traîne du progrès, est toujours une réalité fort
complexe, où restent pour la plupart visibles les étapes historiques
par lesquelles elle est passée pour aboutir à ce qu’elle est
aujourd’hui. Ce débat se posait dans des termes équivalents en
Russie, il y a déjà plus d’un siècle.
A la fin du 19°
siècle en effet, la social-démocratie russe avait à affronter les
populistes et leurs thèses ; en conséquence : le programme politique
découlant de celles-ci. Les populistes russes niaient que leur pays
soit déjà devenu capitaliste pour l’essentiel, tandis que les
sociaux-démocrates, toutes tendances confondues, soutenaient
fermement le contraire. Les populistes n’étaient pas dépourvus
d’arguments. Ils faisaient surtout valoir les traits d’arriération
que présentaient l’économie et le système politique russes de leur
temps par rapport aux pays avancés de l’Europe occidentale. Les
sociaux-démocrates, quant à eux, ne niaient pas que la Russie
tsariste soit effectivement sous-développée économiquement aussi
bien que politiquement, ils considéraient néanmoins que le système
capitaliste prédominait d’ores et déjà dans l’industrie comme dans
l’agriculture, que ses rapports de production s’étaient substitués
aux rapports féodaux, même s’il persistait, notamment dans les
campagnes, nombres d’aspects relevant de l’ancienne société. Le fait
que la Russie, soutenaient-ils contre leurs adversaires populistes,
soit en retard à bien des égards par rapport à d’autres, ne voulait
absolument pas dire qu’elle appartenait à une période historique
dépassée ailleurs. Et ils rappelaient à leurs adversaires populistes
que le servage avait été aboli (1871), que ce seul fait tranchait
la question, car il n’aurait pu se produire si les rapports
capitalistes ne prédominaient pas déjà dans toutes les sphères de
la production.
Mais arrêtons-nous
un moment pour nous demander à quoi reconnaît-on qu’une économie
relève du capitalisme. Il ne semble pas effet que cela soit évident
pour tous.
Deux critères
fondamentaux permettent de l’affirmer sans grand risque de se
tromper. Nous sommes en régime capitaliste si nous constatons que la
production marchande s’est généralisée et si, dans le même temps,
est apparu le travailleur libre obligé pour gagner sa vie d’offrir
sa force de travail en échange d’un salaire. Dans l’Algérie
d’aujourd’hui, comme dans la Russie d’avant la révolution de 1917,
c’est ce qu’on observe, indubitablement.
Cette question
peut sembler théorique, sans conséquence pratique. Ce n’est là
qu’une apparence. Soutenir qu’on est ou qu’on n’est pas en régime
capitaliste est déterminant en matière de programme pour une
formation politique. Cohérents avec eux-mêmes, les populistes russes
repoussaient le programme social-démocrate, pour la bonne raison
qu’il reposait sur une conception opposée à la leur.
Il y a pourtant
une différence capitale entre eux et les gens qui aujourd’hui en
Algérie, à ce propos et à nul autre, leur correspondent. Les
populistes russes étaient des anticapitalistes. A ce titre, ils
voulaient éviter à leur paysannerie, qui formait l’écrasante
majorité du peuple, les souffrances qui toujours accompagnent le
développement du capitalisme. Ils prônaient en conséquence une voie
non capitaliste de développement. Leurs homologues algériens, qui,
bien sûr, ne voudraient pour rien au monde passer pour des
populistes, sont des néophytes du libéralisme, d’autant plus
radicaux qu’ils proviennent d’un horizon opposé. Cela fait
maintenant des années qu’ils cherchent à convaincre ceux de leur
mouvance éclatée qui sont restés socialistes en dépit de tout, à se
convertir au libéralisme, c’est-à-dire à se consacrer, en marxistes
tout à fait conscients qu’il ne sert à rien de brûler les étapes, à
l’avènement et au développement du capitalisme, sous prétexte
qu’alors seulement le socialisme serait un projet réalisable. Et ils
poussent la perversion théorique, pour ainsi dire, jusqu’à les
inviter franchement à se mettre au service de « l’extorsion de la
plus-value », pour autant que ceux auxquels ils prêchent tiennent
encore à mériter de la grande histoire, à continuer de sacrifier à
cette idole appelée le Progrès. C’est pourquoi « les couches
marginalisées », en clair les Algériens réduits à la misère par le
système actuel, ne trouvent pas grâce à leurs yeux. Il en est parmi
eux qui vont jusqu’à préconiser, à mots à peine couverts, qu’on leur
enlève le pain de la bouche, seule façon de les obliger à le gagner
à la dure. Car, disent-ils en substance, la reproduction du
système rentier, en somme le saupoudrage de la rente au profit de
diverses couches sociales (les couches clientes), retarde la mise en
place d’un procès de production capitaliste; or, ce saupoudrage
doit être arrêté pour permettre au capital d’assurer sa domination
en tant que rapport social.
A une théorie
correspond une pratique. Qu’on imagine un peu ce que pourrait être
le programme d’un parti supposé de gauche, s’il adoptait cette
analyse, s’il faisait sienne « cette caractérisation de la phase
historique ». Il se vouerait tout entier au triomphe du «
capitalisme réel », celui qui n’existe que par et pour « l’extorsion
de la plus-value », où travail et salaire seraient dans un rapport
rigoureux, où serait, autrement dit, aboli « tout saupoudrage de la
rente ». Pour l’heure par exemple, où l’opinion gagne du terrain
selon laquelle le niveau des salaires est scandaleusement bas en
Algérie, que ce niveau est à peu près deux fois plus élevé chez nos
voisins immédiats, et où une augmentation substantielle est à
l’ordre du jour, ce parti supposé de gauche pour les besoins de la
démonstration, devrait partir en campagne contre une pareille
perspective, dans la mesure où il a le courage de ses idées. On peut
imaginer le choc et l’émotion qu’il provoquerait s’il s’avisait de
mettre en l’occurrence sa théorie et sa pratique en harmonie. Ce
n’est pas tout, il devrait se battre non seulement pour empêcher le
recours périodique au « saupoudrage de la rente », mais pour que
soient dissoutes toutes les entreprises économiquement en faillite
et qui continuent malgré cela de distribuer des salaires sans la
moindre contrepartie en termes de travail, à les en croire. Et si
malgré tout ce parti devenait hégémonique, il ne devrait rien avoir
de plus pressé à faire que de tarir les sources mêmes de la rente,
solution radicale comme les aiment assurément ces néophytes, en
somme d’assécher tous les puits de pétrole, soit en les brûlant
jusqu’à la dernière goutte, soit ou en les comblant de sable,
matière dont on dispose sur place à profusion. De sorte qu’un parti
acquis à la révolution bourgeoise sur ce mode, serait tenu, pour peu
qu’il veuille être cohérent avec lui-même, d’inscrire cette tâche
combien radicale et courageuse en bonne place dans son programme de
gouvernement. Sans avoir à craindre par-dessus le marché de perdre
son titre de parti radical, ou révolutionnaire.
Si on en est
arrivé là, c’est essentiellement pour deux raisons, qui ne se
situent pas sur le même plan, mais qui ne sont pas sans rapport
l’une avec l’autre.
La première est
d’ordre théorique. Pour ce qui est de la seconde, elle est surtout
politique, et c’est peut-être elle qu’il faut aborder en premier.
C’est le divorce d’avec le socialisme. Il se peut en effet que les
partisans de la rupture avant toute chose d’avec le système rentier,
ou plus exactement avec ce qu’ils considèrent comme tel, aient
commencé par prendre leur distance avec le projet socialiste, et que
c’est ensuite seulement qu’ils aient cherché des justifications qui
se veulent théoriques, d’autant qu’il fallait aussi prêcher à des
non convaincus, et autres mauvais coucheurs.
Sans le dire
explicitement, mais tout chez eux le démontre, ils assimilent rente
foncière et rente pétrolière. On ne comprendrait pas autrement
qu’ils considèrent que la formation sociale algérienne soit en
transition vers le capitalisme, et qu’il n’y ait pas une réelle
production dans la phase actuelle, mais seulement une distribution.
Il a déjà été question de l’absurdité qu’il y a à ne pas asseoir
une distribution sur une production préalable. Il se trouve que de
leur point de vue, il ne peut y avoir de production antérieure à
la distribution. Pour eux il y a en tout et pour tout une rente,
versée par Dieu ou par les acheteurs, peu importe, et tout ce qui
vient par la suite relève de la distribution, dont se charge bien
entendu l’Etat rentier, qui s’assure dans le même temps de la
reproduction du système dans son ensemble. La référence semble bien
être le secteur primaire, car là seulement le propriétaire de la
terre et celui qui l’exploite peuvent être deux personnes
différentes. Le propriétaire, c’est-à-dire le rentier, touche une
certaine somme d’argent pour prix de la location de sa terre au
fermier qui va en tirer un certain produit destiné au marché. Il n’a
de ce fait aucune part dans le procès de production lui-même ; il
récolte, disaient déjà les classiques, ce qu’il n’a pas semé. Mais
ce fermier exploitant une terre qui ne lui appartient pas est, lui,
un capitaliste comme un autre. C’est en effet dans le système
capitaliste seulement, et encore, une fois celui-ci arrivé à
maturité, que s’établit la séparation nette entre le propriétaire
foncier et l’exploitant capitaliste. Mais citons Marx (le livre III
du Capital) ne serait-ce que parce qu’il a eu les mots les plus
expressifs pour le dire : « Un des grands résultats du mode
capitaliste de production… c’est qu’il a si bien coupé tous les
liens (entre exploitant et propriétaire, ndlr) que le propriétaire
foncier peut passer toute sa vie à Constantinople alors que sa
propriété se trouve en Ecosse. » Dès lors, l’assimilation elle-même
de la rente pétrolière à la rente foncière ne permet pas de conclure
que le système économique fondé sur la première relève d’un mode
précapitaliste de production. Et pour cause : elle établit tout le
contraire. Or il y a plus : dans le cas de l’Algérie, on ne peut
distinguer le propriétaire, auquel est dû une rente, du
capitaliste, qui tire profit de son investissement. Car ils sont la
même personne. Les revenus pétroliers sont constitués de la rente
(la collectivité nationale étant le propriétaire foncier) et du
profit (la collectivité nationale étant, par l’intermédiaire de
SONATRACH ou de tout autre organisme, l’exploitant capitaliste).
L’industrie pétrolière, qui exige de gros investissements, n’est
donc nullement cette espèce de malédiction qui nous condamne à
végéter en deçà ou en lisière du capitalisme, pas plus qu’elle ne
fait des Etats-Unis, par exemple, un pays précapitaliste dans le
domaine de l’industrie extractive –à laquelle appartient
l’exploitation des gisements d’hydrocarbure. Il ne faut pas non plus
perdre de vue que la part des hydrocarbures ne représente que le
tiers du PIB algérien.
Cependant, il
existe un aspect rentier dans cette industrie ; il tient au fait que
la denrée mise sur le marché n’est pas reproductible, contrairement
aux marchandises, disons ordinaires. Les hydrocarbures constituent
une ressource non renouvelable ; mais on peut en dire autant des
autres produits miniers. On peut à partir de là, si l’on veut,
polémiquer sur la question de savoir quelle part est prépondérante
dans les recettes pétrolières, de la rente et du profit. Et se
souvenir peut-être que pour les classiques la rente foncière, dans
l’agriculture comme ailleurs, résulte de la différence entre la
production obtenue sur la meilleure terre et celle obtenue sur la
plus mauvaise, qui par définition ne produirait pas de rente. C’est
ainsi que pour Ricardo il n’est de rente que différentielle, alors
que pour Marx il peut exister une rente foncière absolue. Ce débat
reste d’actualité, sous réserve de le transposer de l’agriculture au
secteur des hydrocarbures, où l’on voit effectivement les recettes
croître à mesure que le progrès économique s’étend dans le monde. La
demande en hydrocarbures augmente, à un rythme supérieur à celui de
l’offre, peut-être désormais jusqu’à épuisement des ressources, par
le fait notamment de la forte croissance de certains pays, comme la
Chine et l’Inde. Il est fatal que cette offre finisse par amorcer
son déclin, la ressource en question n’étant pas renouvelable. Le
processus en cours fera donc du prix des hydrocarbures un prix de
monopole, et donc de rente, de façon bien plus marquée que ce n’est
le cas aujourd’hui. Ce que disait Marx de la rente foncière absolue
dans l’agriculture, croissante au fur et à mesure du développement
économique, on est fondé à le reporter à peu près tel quel sur le
domaine des hydrocarbures. La rente pétrolière n’est dès lors pas
condamnée à s’amenuiser dans les années à venir; tout démontre que
c’est plutôt son époque la plus faste qui commence. Or c’est juste
le contraire que certains croient observer.
M. Habili
Haut
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