Semaine du 13 au 19 septembre 2006

Economie politique

Un système rentier, cela existe-t-il ? (2° partie)

 

 
 
 Etude 

Accueil

 Economie politique (partie 2)

Un système rentier, cela existe-t-il ?

En fait, le débat sur le caractère réel d’un système économique, marqué ou non par des traits d’arriération, mais plus encore s’il l’est,  comme dans c’est précisément le cas algérien, n’est pas nouveau. Au reste, même lorsque deux pays passent pour également développés, leurs économies  n’en présentent pas moins des différences parfois importantes. Par ailleurs, une formation sociale, qu’elle soit à la pointe ou à la traîne du progrès, est toujours une réalité fort complexe, où restent pour la plupart visibles les étapes historiques par lesquelles elle est passée pour aboutir à ce qu’elle est aujourd’hui. Ce débat se posait dans des termes équivalents en Russie, il y a déjà plus d’un siècle.

A la fin du 19° siècle en effet, la social-démocratie russe avait à affronter les populistes et leurs thèses ; en conséquence : le programme politique découlant de celles-ci. Les populistes russes niaient que leur pays soit déjà devenu capitaliste pour l’essentiel, tandis que les sociaux-démocrates, toutes tendances confondues, soutenaient fermement le contraire.  Les populistes n’étaient pas dépourvus d’arguments. Ils faisaient surtout valoir les traits d’arriération que présentaient l’économie et le système politique russes de leur temps par rapport aux pays avancés de l’Europe occidentale. Les sociaux-démocrates, quant à eux,  ne niaient pas  que la Russie tsariste soit effectivement sous-développée économiquement aussi bien que politiquement, ils considéraient néanmoins que le système capitaliste prédominait d’ores et déjà dans l’industrie comme dans l’agriculture, que ses rapports de production s’étaient substitués aux rapports féodaux, même s’il persistait, notamment dans les campagnes, nombres d’aspects relevant de l’ancienne société. Le fait que la Russie, soutenaient-ils contre leurs adversaires populistes, soit en retard à bien des égards par rapport à d’autres, ne voulait absolument pas dire qu’elle appartenait à une période  historique dépassée ailleurs. Et ils rappelaient à leurs adversaires populistes que le servage avait été aboli (1871),  que ce seul fait tranchait la question, car il n’aurait pu se produire si  les rapports capitalistes ne  prédominaient pas déjà dans toutes les sphères de la production.

Mais arrêtons-nous un moment pour nous demander à quoi reconnaît-on qu’une  économie relève du capitalisme. Il ne semble pas effet que cela soit évident pour tous.

 Deux critères fondamentaux permettent de l’affirmer sans grand risque de se tromper. Nous sommes en régime capitaliste si nous constatons que la production marchande s’est généralisée et si, dans le même temps, est apparu le travailleur libre obligé pour gagner sa vie d’offrir sa force de travail en échange d’un salaire. Dans l’Algérie d’aujourd’hui, comme dans la Russie d’avant la révolution de 1917, c’est ce qu’on observe, indubitablement.

Cette question peut sembler théorique, sans conséquence pratique. Ce n’est là qu’une apparence. Soutenir qu’on est ou qu’on n’est pas en régime capitaliste est déterminant en matière de programme pour une formation politique. Cohérents avec eux-mêmes, les populistes russes repoussaient le programme social-démocrate, pour la bonne raison qu’il reposait sur une conception opposée à la leur.

Il y a pourtant une différence capitale entre eux et les gens qui aujourd’hui en Algérie, à ce propos et à nul autre, leur correspondent. Les populistes russes étaient des anticapitalistes. A ce titre,  ils voulaient éviter à leur paysannerie, qui formait l’écrasante majorité du peuple, les souffrances qui toujours accompagnent le développement du capitalisme. Ils prônaient en conséquence une voie non capitaliste de développement. Leurs homologues algériens, qui, bien sûr, ne voudraient pour rien au monde passer pour des populistes, sont des néophytes du libéralisme, d’autant plus radicaux qu’ils proviennent d’un horizon opposé. Cela fait maintenant des années qu’ils cherchent à convaincre   ceux de leur mouvance éclatée qui sont restés socialistes en dépit de tout, à se convertir au libéralisme, c’est-à-dire à se consacrer, en marxistes tout à fait  conscients qu’il ne sert à rien de brûler les étapes, à l’avènement et au développement du capitalisme, sous prétexte qu’alors seulement le socialisme serait un projet réalisable. Et ils poussent la perversion théorique, pour ainsi dire, jusqu’à les inviter franchement à se mettre au service de « l’extorsion de la plus-value », pour autant que ceux auxquels ils prêchent  tiennent encore à mériter de la grande histoire, à continuer de sacrifier à cette idole appelée le Progrès.  C’est pourquoi « les couches marginalisées », en clair les Algériens réduits à la misère par  le système actuel, ne trouvent pas grâce à leurs yeux. Il en est parmi eux qui vont jusqu’à préconiser, à mots à peine couverts, qu’on leur enlève le pain de la bouche, seule façon de les obliger à le gagner à la dure.  Car, disent-ils en substance,  la reproduction du système rentier, en somme le saupoudrage de la rente au profit de diverses couches sociales (les couches clientes), retarde la mise en place d’un procès de production capitaliste; or,  ce saupoudrage doit être arrêté pour permettre au capital d’assurer sa domination en tant que rapport social. 

A une théorie correspond une pratique. Qu’on imagine un peu ce que pourrait être le programme d’un parti supposé de gauche, s’il adoptait cette analyse, s’il faisait sienne « cette caractérisation de la phase historique ». Il se vouerait tout entier au triomphe du «  capitalisme réel », celui qui n’existe que par et pour « l’extorsion de la plus-value », où travail et salaire seraient dans un rapport rigoureux, où serait, autrement dit, aboli « tout saupoudrage de la rente ». Pour l’heure par exemple, où l’opinion gagne du terrain selon laquelle le niveau des salaires est scandaleusement bas en Algérie, que ce niveau est à peu près deux fois plus élevé chez nos voisins immédiats, et où une augmentation substantielle est à l’ordre du jour, ce parti supposé de gauche pour les besoins de la démonstration, devrait partir en campagne contre une pareille perspective, dans la mesure où il a le courage de ses idées. On peut imaginer le choc et l’émotion qu’il provoquerait s’il s’avisait de  mettre en l’occurrence sa  théorie et sa pratique en harmonie. Ce n’est pas tout, il devrait se battre non seulement pour empêcher le recours périodique au «  saupoudrage de la rente », mais pour que soient dissoutes toutes les entreprises économiquement en faillite et qui continuent malgré cela de distribuer des salaires sans la moindre contrepartie en termes de travail, à les en croire. Et si malgré tout ce parti devenait hégémonique, il ne devrait rien avoir de plus pressé à faire que de tarir les sources mêmes de la rente, solution radicale comme les aiment assurément ces néophytes, en somme d’assécher tous les puits de pétrole, soit en les brûlant jusqu’à la dernière goutte, soit ou en les comblant de sable, matière dont on dispose sur place  à profusion. De sorte qu’un parti acquis à la révolution bourgeoise sur ce mode, serait tenu, pour peu qu’il veuille être cohérent avec lui-même, d’inscrire cette tâche combien radicale et courageuse en bonne place dans son programme de gouvernement. Sans avoir à craindre par-dessus le marché de perdre son titre de parti radical, ou révolutionnaire.

Si on en est arrivé là, c’est essentiellement pour deux raisons, qui ne se situent pas sur le même plan, mais qui ne sont pas sans rapport l’une avec l’autre.

La première est d’ordre théorique. Pour ce qui est de la seconde, elle est surtout  politique, et c’est peut-être elle qu’il faut aborder en premier. C’est le divorce d’avec le socialisme. Il se peut en effet que les partisans de la rupture avant toute chose d’avec le système rentier, ou plus exactement avec ce qu’ils considèrent comme tel, aient commencé par prendre leur distance avec le projet socialiste, et que c’est ensuite seulement qu’ils aient cherché des justifications qui se veulent théoriques, d’autant qu’il fallait aussi prêcher à des non convaincus, et autres mauvais coucheurs.

Sans le dire explicitement, mais tout chez eux le démontre, ils assimilent rente foncière et rente pétrolière. On ne comprendrait pas autrement qu’ils considèrent que la formation sociale algérienne soit en transition vers le capitalisme, et qu’il n’y ait pas une réelle production dans la phase actuelle, mais seulement une distribution. Il a déjà été question  de l’absurdité qu’il y a  à ne pas asseoir une distribution sur une production préalable. Il se trouve que de leur point de vue, il ne peut  y avoir de production antérieure  à la distribution. Pour eux il y a en tout et pour tout une rente, versée par Dieu ou par les acheteurs, peu importe, et tout ce qui vient par la suite relève de la distribution, dont se charge bien entendu l’Etat rentier, qui  s’assure dans le même temps de la reproduction du système dans son ensemble. La référence semble bien être le secteur primaire, car là seulement le propriétaire de la terre et celui qui l’exploite peuvent être deux personnes différentes. Le propriétaire, c’est-à-dire le rentier, touche une certaine somme d’argent pour prix de la location de sa terre au fermier qui va en tirer un certain produit destiné au marché. Il n’a de ce fait aucune part dans le procès de production lui-même ; il récolte, disaient déjà les classiques, ce qu’il n’a pas semé. Mais ce fermier exploitant une terre qui ne lui appartient pas est, lui, un capitaliste comme un autre. C’est en effet dans le système capitaliste seulement, et encore, une fois celui-ci arrivé à maturité, que s’établit la séparation nette entre le propriétaire foncier et l’exploitant capitaliste. Mais citons Marx (le livre III du Capital) ne serait-ce que parce qu’il a eu les mots les plus expressifs pour le dire : « Un des grands résultats du mode capitaliste de production… c’est qu’il a si bien coupé tous les liens (entre exploitant et propriétaire, ndlr) que le propriétaire foncier peut passer toute sa vie à Constantinople alors que sa propriété se trouve en Ecosse. » Dès lors, l’assimilation elle-même de la rente pétrolière à la rente foncière ne permet pas de conclure que le système économique fondé sur la première relève d’un mode précapitaliste de production. Et pour cause : elle établit tout le contraire. Or il y a plus : dans le cas de l’Algérie, on ne peut distinguer  le propriétaire, auquel est dû une rente, du capitaliste, qui tire profit de son investissement. Car ils sont la même personne. Les revenus pétroliers sont constitués de la rente (la collectivité nationale étant le propriétaire foncier) et du profit (la collectivité nationale étant, par l’intermédiaire de SONATRACH ou de tout autre organisme, l’exploitant capitaliste). L’industrie pétrolière, qui exige de gros investissements, n’est donc nullement cette espèce de malédiction qui nous condamne à végéter en deçà ou  en lisière du capitalisme, pas plus qu’elle ne fait des Etats-Unis, par exemple, un pays précapitaliste dans le domaine de l’industrie extractive –à laquelle appartient l’exploitation des gisements d’hydrocarbure. Il ne faut pas non plus perdre de vue que la part des hydrocarbures ne représente que le tiers du PIB algérien.

Cependant, il existe un aspect rentier dans cette industrie ; il tient au fait que la denrée mise sur le marché n’est pas reproductible, contrairement aux  marchandises, disons ordinaires. Les hydrocarbures constituent une ressource non renouvelable ; mais on peut en dire autant des autres produits miniers. On peut à partir de là, si l’on veut, polémiquer sur la question de savoir quelle part est prépondérante dans les recettes pétrolières, de la rente et du profit. Et se souvenir peut-être que pour les classiques la rente foncière, dans l’agriculture comme ailleurs, résulte de la différence entre la production obtenue sur la  meilleure terre et celle obtenue sur la plus mauvaise, qui par définition ne produirait pas de rente. C’est ainsi que pour Ricardo il n’est de rente que différentielle, alors que pour Marx il peut exister une rente foncière absolue. Ce débat reste d’actualité, sous réserve de le transposer de l’agriculture au secteur des hydrocarbures, où l’on voit effectivement les recettes croître à mesure que le progrès économique s’étend dans le monde. La demande en hydrocarbures augmente, à un rythme supérieur à celui de l’offre, peut-être désormais jusqu’à épuisement des ressources, par le fait notamment de la forte croissance de certains pays, comme la Chine et l’Inde. Il est fatal que cette offre finisse par amorcer son déclin, la ressource en question n’étant pas renouvelable. Le processus en cours fera donc du prix des hydrocarbures un prix de monopole, et donc de rente, de façon bien plus marquée que ce n’est le cas aujourd’hui. Ce que disait Marx de la rente foncière absolue dans l’agriculture, croissante au fur et à mesure du développement économique, on est fondé à le reporter à peu près tel quel sur le domaine des hydrocarbures. La rente pétrolière n’est dès lors pas condamnée à s’amenuiser dans les années à venir; tout démontre que c’est plutôt son époque la plus faste qui commence. Or c’est juste le contraire que certains croient observer.

M. Habili

 

Haut

e-mail :contact@lesdebats.com

 

Copyright © 2001-2002 - MAHMOUDI INFO Sarl - Tous droits réservés.

Conception M.Merkouche