Semaine du 14 au 20 septembre 2005

 

Référendum du 29 septembre

La réconciliation par les chiffres

 

 
 
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 Référendum du 29 septembre

La réconciliation par les chiffres

Le rejet de principe par certains, notamment de la part des anciens signataires et défenseurs du contrat  de Rome, du projet de réconciliation tel qu’il se présente dans la charte pour la paix et la réconciliation, soumise à l’approbation des Algériens le 29 septembre prochain, s’accompagne de l’idée que la démarche  est condamnée à l’échec parce qu’elle ne prendrait en compte que la dimension sécuritaire d’une crise dont tout le monde sait qu’elle est avant tout  politique. Une solution qui voudrait remédier aux effets sans s’attaquer aux causes n’aurait aucune chance, selon cette frange de l’opposition, de résoudre une crise qui n’aurait rien perdu de sa gravité, et qui serait appelée à durer encore aussi longtemps que les tenants du pouvoir se refuseraient à la prendre pour ce qu’elle est.

Mais il faut noter que tous les anciens signataires du contrat de Rome ne sont pas de cet avis. Ainsi le PT se reconnaît dans la solution proposée par le président Bouteflika ; il défend la charte sur un ton de conviction et avec un zèle qui ne demandent  de toute évidence qu’à se donner libre cours, mais qui néanmoins ne décident pas les initiateurs du projet à l’associer à la campagne de sensibilisation officielle,  réservée quant à elle aux seuls partis de la coalition gouvernementale. El-islah lui aussi soutient la charte, même s’il ne parcourt pas le pays pour chanter ses mérites, encore qu’il la note plutôt généreusement puisqu’il considère qu’elle répond à 80% des revendications des partisans de la réconciliation ici et maintenant, et en particulier des siennes, laissant par là entendre que les 20% de celles qu’elle ne satisfait pas ne manqueront pas de l’être dans un avenir sûrement pas très lointain étant donné que la plus grande partie du chemin a déjà été parcourue. L’optimisme dont fait preuve Djaballah n’est même pas atténué par le fait que ces 20% qui manquent à son bonheur représentent néanmoins le  traitement politique que doit comporter toute solution définitive à la crise. Pour lui aussi par conséquent les dispositions de la charte  s’inscrivent dans le cadre de la solution sécuritaire. Dans son cas plus particulièrement, cependant, il n’est pas aisé de faire la part de la conviction et celle de l’incompréhension, ou plutôt celle des doutes qu’il trahit au moment même où il  se félicite du tour que prennent les événements dans un contexte qui lui avait semblé à tout point de vue défavorable à la cause. On peut se demander dès lors s’il n’a pas été aussi large dans sa notation que parce qu’il nourrissait les plus grandes craintes sur l’avenir avant que la charte, cette divine surprise, ne vienne  les dissiper en quelque sorte miraculeusement. Peut-être que si le FFS avait à livrer sa propre appréciation chiffrée, il inverserait les proportions données par A. Djaballah, et dirait que la charte ne renferme que les 20% de la solution globale, ces 20% revenant justement à la dimension sécuritaire de la crise, et que ce sont les 80% manquant qui déterminent le cours de celle-ci. Et comme de juste, il appellerait au boycott du référendum du 29 septembre.

Du point de vue du président Bouteflika  et des forces qui soutiennent son action, la bonne solution  c’est celle qui finira par rétablir la sécurité, toute la sécurité, sur l’ensemble du territoire national. Et peu importe si elle est au bout du compte plus sécuritaire que politique, ou plus politique que sécuritaire, ou si elle totalement ceci ou cela. La charte sera de toute façon jugée à l’aune de la sécurité, même si son véritable contenu est, à l’analyse, politique, et rien  que politique. Bien entendu, comme elle constitue une étape supérieure par rapport à la concorde civile dans la voie vers la paix et la réconciliation, il faut que la part de sécurité par quoi elle se traduira  à l’heure du bilan soit sensiblement plus grande que celle qui a été portée à l’actif de l’initiative précédente. De même d’ailleurs que la concorde civile, fait-on remarquer, a obtenu un résultat supérieur à celui enregistré par la loi sur la rahma. Et c’est là où le langage des chiffres redevient incontournable. Le chef du gouvernement, en tout cas, en use dans la campagne actuelle sur un ton qui ferait illusion si la réalité quotidienne n’était pas là pour faire douter grandement de la véracité de ceux qu’il avance comme des faits avérés. La rahma, dit-il dans les meetings qu’il anime au centre du pays, a permis que soient retirées 4000 armes de la circulation, et la concorde civile 6000,  que c’est là autant d’armes en moins pouvant servir à tuer des Algériens, qu’il est impossible par conséquent de nier la justesse de la politique à laquelle on doit ces résultats. Sûrement, ajoute-t-il, la prochaine étape, c’est-à-dire la réconciliation dans la forme qu’elle revêt dans la charte, entraînera la récupération de plus d’armes encore, ce qui se traduira inéluctablement, mieux encore mathématiquement, par une sécurité accrue. Si le chef du gouvernement ne va pas jusqu’à avancer ses pronostics exacts en la matière, il laisse néanmoins clairement entendre que du moment que la réconciliation vient après la concorde, son bilan en termes d’armes déposées ne peut être que nettement supérieur à celui de cette dernière, c’est-à-dire supérieur à 6000 pièces.

Pour être probante, la méthode n’en pose pas moins un sérieux problème. Qui est le suivant : comme à une arme correspond théoriquement un terroriste, plus de 6000 pièces à inscrire par avance à l’actif de la charte pour la paix et la réconciliation, c’est plus que suffisant, c’est même nettement plus qu’il n’en faut, dans la mesure où les dernières estimations donnent moins d’un millier de terroristes encore en activité. Mais voilà qu’intervient fort à propos un autre manieur de chiffres qui lève la difficulté où l’on se trouve d’avoir fait valoir des résultats par définition croissants, en termes d’armes récupérables, alors que leurs possesseurs doivent eux  aller décroissant, ce n’est personne d’autre que Madani Merzag, un bon connaisseur de ce dont il s’agit. Et lui, comme par hasard, détient les mêmes chiffres que le chef d’El-islah : la charte convaincra 80% des terroristes à abandonner le terrorisme, et donc ne sera d’aucun effet sur les 20% d’entre eux. Madani Merzag, à notre grande déception, n’approfondira pas, du moins devant le grand public, cette quantification d’un domaine qu’il connaît bien jusqu’à préciser à quels valeurs absolues se rapportent  les proportions qu’il donne. Il faudra nous contenter de ces données, nous faire notre propre idée sur le rythme de reflux du terrorisme, par la vertu supposée de la politique de réconciliation , qui débute avec la loi de la rahma, s’affirme avec la loi de la concorde civile, et culmine sans toutefois culminer, puisqu’elle n’est elle-même qu’une étape, avec la charte pour la paix et la réconciliation, dont on sait, de l’aveu même de son initiateur, qu’elle ne se traduira dans l’immédiat ni par la paix ni par la réconciliation. Nous voilà sur ce point au moins parfaitement édifiés.

Les chiffres étant en fait aussi peu fiables les uns que les autres, force est de s’en remettre à nouveau au bon sens, et à des faits difficilement contestables. La question relative au bilan de la concorde civile, que se posent des opposants à la démarche du président Bouteflika, et à laquelle répondent en assénant des chiffres fantaisistes tous ceux qui se reconnaissent dans cette dernière, ne présente en vérité aucune difficulté, pour la bonne raison que si l’initiative de 1999 a atteint les objectifs pour lesquels elle avait été conçue, c’est-à-dire le rétablissement de la paix sur chaque pouce du territoire national comme on nous l’assurait, il n’y aurait eu aucune raison aujourd’hui de faire une deuxième offre de paix, reposant de plus sur l’amnistie de tous les terroristes, quelle que soit leur situation particulière, qu’ils soient  dans le pays ou hors du pays, quel que soit le ou les crimes qu’ils ont commis, et sans limite dans le temps qui les presserait de se rendre, étant bien entendu qu’il est impossible d’imputer à un terroriste plutôt qu’à  un autre un de ces  forfaits non amnistiables. Ce qui montre que la concorde civile a été un échec, c’est tout simplement le fait qu’on en vienne à la charte, qu’on prend d’ailleurs la précaution, aveu supplémentaire de l’échec par quoi s’est soldé jusque-là tout  le processus, de présenter comme une étape parmi d’autres qui suivront, et dont rien ne dit à l’avance que les offres qu’elles représenteront seront mieux accueillies par les gens auxquelles elles seront destinées. Pourquoi veut-on qu’un terroriste se rende, serait ce pour se voir aussitôt relâché, s’il sait dès maintenant que la dernière offre en date ne sera pas la dernière dans l’absolu, qu’il y en aura d’autres dans les mois ou les années qui viennent, et que de toute façon il pourra le faire quand bon lui semblera sans même attendre qu’une nouvelle étape dans le long de processus de réconciliation ne soit aménagée. Et encore le terroriste dont il s’agit se présente sous les traits d’un égaré guettant le moment le plus opportun pour réintégrer la société. C’est en quelque sorte le portait-robot du client auquel peut prétendre la politique de la main  éternellement tendue. Quant à l’irréductible, c’est-à-dire en réalité le soldat type des groupes existants, il ne fait même pas partie du domaine de définition tel qu’il se délimite dans la charte, et notamment dans son préambule. Lui est définitivement perdu pour la société ; rien ne le ramènera à elle. Mais, dira Madani Mezrag, à moins que ce ne soit quelqu’un d’autre d’aussi compétent en la matière, la cible du produit portant le label charte, c’est le portait- robot, et c’est 80% du marché, tandis que le fanatique répugnant à l’offre présente, c’est seulement 20%, et il n’est pas dit qu’il n’y a pas moyen d’avoir raison de sa résistance plus tard, une fois qu’il se sentira plus isolé  qu’il ne l’est aujourd’hui, une fois donc qu’il aura été abandonné par les 80% prenables dès après le 29 septembre. L’assurance dont font preuve les Madani Mezrag  (réhabilités de fait  politiquement puisqu’on les fait parler dans les meetings de campagne en faveur de la charte, alors même que celle-ci leur interdit formellement de refaire de la politique) laisse penser qu’ils ont mis aux voix le document présidentiel dans les maquis, et que le dépouillement  s’est soldé précisément  par les 80% de oui et les 20% de non. Le référendums du 29 septembre donnerait à peu près les mêmes chiffres que ça ne serait pas autrement étonnant, tant il est vrai que les Algériens, terroristes et non terroristes, sont tous frères et pensent finalement de la même façon.

A la question posée tout à l’heure de savoir si la solution à la crise prônée par le président Bouteflika à travers la charte pour la paix et la réconciliation est plus sécuritaire que politique, ou bien si, à l’inverse, elle est plus politique que sécuritaire, on peut maintenant répondre sans grand risque de se tromper. Elle est à la fois  l’un et l’autre, mais son contenu  politique est incomparablement plus important, pour autant qu’il est possible d’ailleurs de la rapporter à deux et seulement à deux volets. Elle peut très bien, et c’est sûrement le cas comporter d’autres aspects, en particulier elle fait une place peut-être aussi importante aux deux aspects de facture nationale, qui est le contexte international dans lequel elle intervient. Sa dimension sécuritaire,  à quoi veulent, ou affectent de la réduire quelques-uns de ses opposants,  et même certains de ceux qui la soutiennent, y compris parmi ceux qui font campagne en sa faveur, se réduit à presque rien quand on sort de l’illusion dans laquelle on tente de nous enfermer depuis la concorde civile. En effet, s’il y a eu reflux du terrorisme depuis 1999, rien ne permet de l’attribuer à cette politique, d’autant que la lutte antiterroriste se poursuit avec le même dispositif, le même engagement de forces, sinon plus important qu’avant, le pays disposant peut-être aujourd’hui de moyens plus efficaces, mais surtout n’étant plus seul à subir l’agression d’un terrorisme dont le combat est à l’échelle mondiale. Il n’est même pas évident qu’il y ait eu amélioration sécuritaire durant cette période. De toute façon, pour que le président Bouteflika puisse soutenir, comme il le fait maintenant à chacun des meetings de la campagne pour le référendum du 29 septembre, que le pays doit à sa politique de concorde civile de vivre dans une plus grande sûreté qu’avant son arrivée au pouvoir, il faut non seulement qu’il y ait eu levée l’état d’urgence, décision qu’il a toujours écartée comme prématurée , mais que de plus qu’il y ait eu allègement du dispositif sécuritaire, sans que cela ait eu pour conséquence un regain de terrorisme. Tant que la mobilisation contre le terrorisme implique les mêmes forces, sinon plus, qu’avant 1999, il n’est pas fondé à s’attribuer un mérite qui, d’une part ne va pas de soi, de l’autre peut très être exclusivement dû à la lutte antiterroriste et à la vigilance populaire.

M. Habili 

 

 

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