|
Accueil
La trame du mercredi
Vice de forme
La
charte pour la paix et la réconciliation décrète-t-elle l’amnistie
générale, quoi qu’on dise le président Bouteflika, qui nie
publiquement qu’on puisse tirer pareille conclusion de son texte ?
Il
est vrai qu’il n’en est nulle part question dans la charte. Et le
président Bouteflika a bien spécifié dans ses discours de campagne,
se sachant en butte à ce reproche, que la notion d’amnistie générale
suppose toutes sortes de préalables qui manquent dans ce cas
d’espèce. Pourtant, c’est bien à une amnistie de tous les crimes, et
autres abominations en principe imprescriptibles, qu’on aboutira.
Pour la bonne raison qu’il sera impossible dans la pratique de
distinguer les terroristes éligibles à l’amnistie de ceux qui ne
peuvent pas l’être aux termes de la charte, qui aura force de loi
une fois approuvée par le peuple. On peut difficilement imaginer, en
effet, un terroriste se rendant de sa propre initiative, précisément
pour bénéficier de l’amnistie, devenue un droit dont il pourra se
réclamer, qui se charge de ces mêmes forfaits qui ne sont pas
amnistiables. Quant aux juges, tenus théoriquement de faire le tri,
ils n’auront d’autre choix en réalité que d’amnistier à tour de
bras. D’autant que c’est justement ce qui sera attendu d’eux. Ils
voudraient d’ailleurs se montrer autrement pointilleux qu’ils
encourraient les foudres du pouvoir politique, qui peut invoquer
contre eux le choix populaire exprimé de manière franche et massive
lors de la consultation référendaire. Il est donc possible
d’affirmer dès maintenant, sans le moindre risque de se tromper, que
tous les terroristes qui déposeront les armes (pour autant que venir
déposer une arme, peut-être en piètre état, c’est se rendre, c’est
renoncer à toute activité terroriste) après le 29 septembre ne
tarderont pas à se retrouver libres. C’est-à-dire, pour certains
d’entre eux du moins, de nouveau dans la nature.
Mais
que les juges se rassurent, cette sombre perspective n’adviendra
pas. Si une reddition massive se profilait, qui les obligerait en
effet à se préparer à délivrer à une cadence industrielle des
brevets d’innocence à des coupables de crimes contre l’humanité
(quel est celui d’entre eux qui n’a pas au moins abusé d’une fille
du peuple ? S’il en existe, malgré les fetwas rendant licite
le viol, qu’on nous le montre, qu’il soit non seulement amnistié,
mais décoré ce saint homme), ça se saurait. Ils auront sans doute à
blanchir quelques « égarés » qui, par chance, n’auront commis aucun
de ces forfaits que même la charte se refuse de pardonner, et puis
c’est tout, il leur sera épargné d’avoir à trancher dans le sens
voulu, sans y regarder de plus près, ou même en s’efforçant de
porter le regard ailleurs, des cas groupés sur lesquels il leur
serait en fait facile de se prononcer s’ils n’avaient à obéir qu’au
droit et seulement au droit.
L’initiative par laquelle le président Bouteflika tente d’assurer
son maintien au pouvoir au-delà de 2009 vient si prématurément,
tellement à contretemps, qu’il n’y a pas que les juges qui soient
dans l’inconfort moralement, mais qui s’en sortiront pratiquement à
moindres frais, il y a aussi les forces de l’ordre qui peuvent se
féliciter dès maintenant d’avoir échappé à cette accusation
qu’aurait constitué pour eux le fait de compter parmi les
bénéficiaires de l’amnistie générale. Ce vice à peine caché du
processus de réconciliation enclenché par la charte absout en fait
si peu qu’il désigne comme coupable le bord qu’il se propose de
réhabiliter. Il jette en pâture à l’opinion nationale et
internationale tous ceux qui, à quelque camp qu’ils appartiennent,
se laissent entraîner dans cette galère. Et de fait, la
réconciliation et l’amnistie ne sont d’un effet bénéfique qu’une
fois la crise terminée, de préférence des années après que la paix
soit revenue. S’en servir soi-disant pour éteindre le feu, c’est en
fait prendre le risque d’attiser celui-ci.
Les
terroristes ne voudront pas de l’offre qui leur est faite, parce
qu’accepter d’être amnistié, c’est reconnaître sa culpabilité. Et
donc sa défaite. Or, ni eux ni l’islamisme en général ne considèrent
que les jeux soient faits, que la guerre soit perdue, que la
daoula islamia ne soit pas encore réalisable.
M.
Habili
e-mail :contact@lesdebats.com |