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CINEMA
Mahmoud
Zemmouri, un beur, blanc, rouge
Il était celui par
qui le scandale arriva. Lorsqu’il traita avec humour des sujets
aussi délicats que le retour au pays des émigrés – Prends 10.000
balles et casse-toi – ou de la période de la lutte de Libération
nationale qu’il aborda avec une inhabituelle liberté de ton dans Les
Folles années du twist. Plus têtu que jamais, il récidiva avec 100%
Arabica, un film sur la banlieue et les milieux beurs, sans passer
par les clichés habituels. Caricaturiste hors pair et pourfendeur de
la médiocrité totalitariste, il nous revient plus hilarant que
jamais, après quelques années de vaches maigres convient-il de
souligner, avec Beur, Blanc, Rouge, son tout dernier né. Lui c’est
bien sûr, vous l’aviez deviné, Mahmoud Zemmouri dont le nouveau long
métrage est sorti dans les salles obscures de la capitale. A la
grande satisfaction de nombreux Algérois qui découvrent ou
redécouvrent, c’est selon, un farceur des grands jours. Un cinéaste
qui ne se prend pas au sérieux tant ses films restent intimement
liés aux dissonances à l’honneur dans la société lui tenant à cœur.
Des dissonances dont il se joue d’ailleurs avec une truculence à
tout le moins caustique. Non sans malice et tendresse…
Mahmoud Zemmouri
aime se moquer pour interroger l’actualité. Dès sa première fiction,
Prends dix mille balles et tire-toi (1981), il adoptait le comique
pour dénoncer les conséquences de la politique du gouvernement
français qui offrait 10 000 F aux émigrés désirant retourner dans
leur pays.
Sélectionné en
1983 au Festival de Montréal et à la Mostra de Venise, Les Folles
années du twist mettent en scène l’armée française, la population,
les jeunes et le FLN, dans un film irrévérencieux : Boualem, un
jeune artiste, veut chanter à la télévision contre la volonté du FLN
tout en ne parvenant pas à s’expliquer les raisons d’un tel refus.
En faisant dérouler l’action de son film dans une petite ville
d’Algérie, au cours des années 1960-1962, Mahmoud Zemmouri soutient
qu’il n’avait nullement la prétention de proposer un récit sur la
guerre. Il s’agissait pour lui, bien au contraire, de jeter un
regard qui se voulait bienveillant, souriant, sur les faits et
gestes d’une population tiraillée entre deux forces contraires,
imposant chacune une conception de l’ordre en relation étroite avec
des projets de société diamétralement opposés. Et c’est l’amalgame
qui semble déranger dans un tel signifié au demeurant voué aux
gémonies par une corporation lourdement politisée et quelque peu
mise à mal par un cinéaste bougrement non conformiste. Non pas parce
qu’il traite sur le mode de la comédie la Guerre de Libération
nationale, précédé qu’il est par Mohamed-Lakhdar Hamina (Hassan
Terro), Mohamed Zinet (Tahia ya didou), Mustapha Badie (L’évasion
de Hassan Terro) sans oublier Moussa Haddad qui a réalisé pour la
télévision algérienne Hassan Terro au maquis.
Les folles années
du twist (1983) dépeignait la Guerre de Libération de l’Algérie
comme une farce bruyante. Il va beaucoup loin dans la satire. A une
mémoire iconographique il substitue, écrira à son propos le critique
français Christian Bosséno, une vision plus iconoclaste du temps :
"Brossant la chronique de la vie ordinaire des petits commerçants et
des jeunes d’une petite ville de la Mitidja, Boufarik, le film
montre comment la vie continue et comment la guerre est vécue par
certains musulmans comme un phénomène marginal, une gêne à vivre
tranquille. Pour concilier chaque partie il était alors plus
expédient, tout en gardant d’excellentes relations avec les
Européens, de verser son écot au FLN… pour ‘ la suite du monde’ et
au cas où. " Avec ce film, feront remarquer bruyamment, tracts à
l’appui, de nombreux professionnels du monde du cinéma, l’image
fondatrice, légitimante et monolithique d’un peuple unanime luttant
pour son indépendance accuse quelques rides. Surtout lorsque Mahmoud
Zemmouri met en scène deux hâbleurs autant traficoteurs que
dragueurs dont les aspirations interviennent à contre-courant de
celles de tout un peuple soucieux de se préserver pour mieux jeter
les bases de sa libération plurielle.
Chemise nouée
sur le nombril et peigne à l’affût
C’est en cela que
le film diffère de la série Hassan Terro largement inspirée de
l’œuvre éponyme du comédien et dramaturge Rouiched. Sans pour autant
s’en démarquer : "Alors que la société glisse vers l’irrésistible
indépendance, l’un des deux copains (férus de twist et de
surprises-parties, de chemise nouée sur le nombril et de peigne à
l’affût) trouve le chemin imprévu de l’héroïsme. Légèrement blessé
au pouce dans une manifestation anti-française où il se trouvait
malgré lui, il saura en tirer avantage, au mépris d’une amitié qui
paraissait indéfectible. " C’est moche, minable, s’indigne la même
source, mais cela fait partie de la vie et toutes les révolutions
connaissent leurs résistants de la vingt-cinquième heure et leurs
profiteurs à l’image de ceux du 19 mars… et des embusqués.
Pour divertissante
qu’elle soit, la comédie est loin d’être une caricature dans De
Hollywood à Tamanrasset (1991) tant elle reflète la réalité d’une
Algérie dont les toits sont hérissés d’antennes paraboliques et les
esprits résolument tournés vers les séries américaines auxquelles,
semble-t-il, ils s’identifient pleinement. Epopée burlesque s’il en
est, ce film, de l’avis même de son réalisateur, met en scène "une
bande d’agités du bocal, de fêlés de la calebasse cérébrale",
d’hommes et de femmes complètement coupés du réel, à la recherche de
leur identité perdue. Accueilli très favorablement à Paris où il a
enregistré en dix-sept semaines d’exploitation cinématographique pas
moins de 21 000 entrées, de Hollywood à Tamanrasset a permis à
Mahmoud Zemmouri – c’est le quotidien français Libération qui le
souligne – "de devenir le plus grand et peut-être le seul
réalisateur de comédies populaires de son pays".
Après la sortie de
ce troisième long métrage, l’enfant terrible de Boufarik –c’est dans
cette ville qu’il est né – reprend un projet qui lui tient à cœur
depuis longtemps : Nos ancêtres les Gaulois, ou comment devenir
français en neuf leçons et demie. Un beau sujet sur le code de la
nationalité, toujours d’actualité, mais difficile à monter,
reconnaîtra-t-il la mort dans l’âme : "Ce n’est, paraît-il, jamais
le bon moment. Le hasard a voulu que durant cette période de
flottement entre deux films, je rencontre Rachid Mimouni. C’était le
jour où L’Honneur de la tribu sortait de l’imprimerie. Il me l’a
offert et je l’ai lu immédiatement. C’est un scénario qui me
paraissait déjà tout fait, avec une vraie fraîcheur de sujet, de
dialogues et, chose importante, en relation étroite avec la réalité,
avec mes préoccupations. J’ai pris une option pour le roman, acheté
les droits et commencé l’adaptation. "
L’honneur perdu
de la tribu
Le principe d’une
coproduction avec le Centre algérien pour l’art et l’industrie
cinématographiques (CAAIC) est vite scellé. Ce, pendant que quelques
cinéastes du cru qualifient le scénario d’anti-révolutionnaire,
crient au scandale et prennent l’initiative de faire circuler des
pétitions. Ce qui était expressément reproché à l’adaptation à
l’écran, c’est la mise en cause par l’image de trois décennies
d’incurie. Aidé en cela par la crise qui s’installait déjà (le film
date de 1993) Mahmoud Zemmouri tournera vite le dos à l’œuvre
romanesque pour coller à la nouvelle réalité. Ainsi le jeune avocat,
pourtant porteur d’espoir, va être transformé par la seule volonté
du scénario en intégriste militant : "J’ai été confronté au problème
de la fin, une fin laissée ouverte par l’auteur du roman. A chaque
fois que je pensais avoir trouvé une solution définitive, l’Histoire
s’accélérait. C’est pour cette raison que j’ai décrit dans cette
fable le lent processus qui allait aboutir à l’explosion d’Octobre
qui a vu l’émergence brutale de la société civile sur la scène
politique. Depuis, nous sommes dans une impasse. Les succédanés du
système en place ne veulent pas lâcher le pouvoir alors que les
intégristes du FIS le veulent pour eux seuls. Avec cette précision
de taille que s’ils parvenaient à le prendre, d’une façon ou d’une
autre, par les urnes ou par la force, ils ne le rendraient jamais. "
En traitant des
événements dramatiques sur le ton de la fable et de la comédie,
Mahmoud Zemmouri pense avoir fait là un choix irréfragable car, de
son point de vue, le cinéma ne peut avoir de statut que dans la
contestation et la satire : "Le public algérien a envie qu’on lui
parle des problèmes d’aujourd’hui, et il a besoin de rire. Ce qu’il
fait de moins en moins. Je traite de problèmes graves tout en
essayant de faire rire. Sauf que ce rire ne doit jamais être
méprisant. C’est jamais de la comédie pour de la comédie. Mes films
ne sont jamais grossiers. Je trouve que c’est un moyen d’élargir mon
public car le rire n’a pas de frontières. J’aime traiter les sujets
qui me tiennent à cœur avec cette distance ironique. C’est aussi un
moyen de faire passer plus facilement des messages." Contre toute
forme de misérabilisme à l’écran, il s’insurge contre ce qu’il
qualifie de racisme cinéphilique, une attitude qui veut que les
œuvres du Tiers monde ne soient montrées dans les festivals
internationaux que lorsqu’il s’agit de drames lyriques bien noirs,
bien désespérants. Plus têtu que jamais, le "twisteur" des années
folles qu’il est récidive en 1997 avec 100% Arabica, un film sur la
banlieue et les milieux beurs, sans passer par les clichés
habituels. Avec Khaled et Mami à l’affiche, le film ne pouvait pas
prendre une tournure misérabiliste. C’est une banlieue
singulièrement rayonnante et resplendissante qui s’offre au plaisir
des yeux captivés de ceux-là mêmes qui se laissent le plus souvent
transportés par des morceaux de raï et de rap d’anthologie. En
choisissant délibérément le ton de la comédie, non seulement il
retrouve ses marques quelque peu dispersées par l’adaptation de L’Honneur
de la tribu, mieux encore, il s’attaque merveilleusement bien à
l’idéologie totalitariste d’une bande pseudo-intégriste qui voulait
s’implanter dans un quartier.
Une identité
blessée par une société discriminatoire
A l’écoute de tout
ce qui se dit et sensible à tout ce qui bouge, il ne pouvait rester
indifférent au séisme d’octobre 2001. Celui du Stade de France,
convient-il de préciser, et la débandade qui s’en est suivie à la
suite de la déroute de l’Equipe nationale face aux Tricolores : "En
voyant cela, je suis resté interloqué. Pourquoi ont-ils envahi le
terrain ? Pourquoi sont-ils contre la France et pourquoi se
reconnaissent-ils davantage dans leur pays d’origine que dans le
pays qui les a vu naître ? " Des questionnements qui se transforment
vite en scénario, en une rupture avec des années de disette surtout.
Véritable sismographe de notre quotidien, écrira à son propos un
confrère, Zemmouri réalise avec Beur, Blanc, Rouge, un film riche en
diatribes sociétales : "Derrière ces visages d’illuminés se profile
la réalité d’une identité blessée par une société discriminatoire. "
Au-delà du désordre intervenu au stade de France en octobre 2001,
le réalisateur semble vouloir régler des comptes et venger l’honneur
de la tribu, la véritable, celle qui se trouve confrontée au refus
de la France de reconnaître son passé colonial, l’acte génocidaire
qu’elle a imposé à tout un peuple : "Dire que la colonisation a eu
des aspects positifs, c’est négliger la mise à l’écart des
populations locales lors de la présence coloniale et le traitement
inégal des populations. Les lois sur l’immigration, en cours de
discussion à l’Assemblée nationale actuellement, peuvent aussi être
sujets à malaise. Toutes ces erreurs sont autant d’occasions de
mettre de l’huile sur le feu. On voit beaucoup de jeunes issus de
l’immigration plus attachés à leurs origines qu’au pays qui les a
vus naître. Ils tiennent souvent un discours qu’on aurait pu
entendre de la bouche de leurs parents ou de leurs grands-parents.
C’est le résultat d’un échec des responsables politiques. La
Marseillaise sifflée lors du match France-Algérie et, plus
récemment, les émeutes de novembre dernier ne sont que l’expression
de cette crise identitaire. "
Initialement
intitulé Beur et margarine, le film Beur, Blanc Rouge jouit d’un
casting performant à bien des égards. Et c’est loin d’être
surprenant pour qui connaît bien la filmographie de ce truculent et
non moins farceur réalisateur qui a toujours su profiter du métier
et du talent de ses comédiens. A l’image dans cette nouvelle
production, rendue possible grâce au concours de la Télévision
algérienne, Yasmine Belmadi, Abdallah Bouzida et Fatima Helilou,
sans oublier l’incontournable Chafia Boudraâ que les cinéastes
d’origine algérienne installés en France chérissent grandement et
Saïd Hilmi particulièrement grincheux dans sa nouvelle composition,
le rôle d’un épicier autant attachant qu’acariâtre.
Abdelhakim
Meziani
POUR MEMOIRE
L’ambivalence
vue par le Woody Allen de la "beuritude"
Une comédie légère
et grave. Des éclats de rires, nombreux parce que visant juste sur
les difficultés d’adaptation à la modernité plus difficiles pour les
jeunes que pour leurs parents, croqués avec justesse et tendresse.
Des images chocs comme la dernière scène du film qui rappelle
d’autres souvenirs. Une image réaliste des Algériens d’Algérie
pendant que leurs cousins français se débattent encore dans des
affres d’un autre temps. Même si les émotions sont téléphonées, le
jeu des acteurs et actrices de ce film tourné en partie en Algérie,
apportent une fraîcheur un peu grinçante qui n’évite aucune des
problématiques liées aux beurs. Bravo Mahmoud "Woody" Zemmouri pour
cette autodérision qui vise juste et bien. Et merci pour cette
représentation de la sublime étudiante en philosophie, image de ces
filles à l’aise dans la modernité et actrices des changements en
cours pour éviter le "gachis pur beur".
Respect Mahmoud
Paroles de
réalisateur
"J’ai souhaité
faire une analyse sur ces jeunes, pourquoi ils ont envahi le
terrain, pourquoi ils sont contre la France, pourquoi ils se
reconnaissent plus dans leur pays d’origine que dans le pays qui les
a vu naître. Les politiques et certains médias se sont arrêtés aux
sifflements de La Marseillaise et ont condamné l’envahissement sans
voir ce qu’il y avait derrière. Cela n’a rien à voir avec du
hooliganisme. C’est l’expression d’un problème identitaire, de
jeunes qui ne savent pas où se situer. D’ailleurs les Corses et les
Bretons ont eux aussi sifflé la Marseillaise lors de la finale de la
coupe de France. "
Mahmoud
Zemmouri
La France
black-blanc-beur n'a jamais existé
C’est drôle, cette
floraison de films "ethniques" (juifs, arabes etc.). On y voit
quelquefois des Français de souche des villages (j’adore ce mot !)
gentiment brocardés sous la forme de crétins des Alpes à la limite
de l’insulte raciale, mais bon, c’est normal après tout on a été
méchant avec tous le monde… Non ? (Je pense à ce film sorti l’année
dernière avec Roschdy Zem qui se passait dans un village où les
Français moyens avaient l’identité des mecs de la bande des
Deschiens)...
On est toujours
sacrément embarrassé devant le brocardage des croyances ou des tics
culturels étrangers (petit malaise sur le film de Théo VanGogh qui
insultait une religion et que personne n’a vu ici, ou celui de
Laeticia Masson – je crois – qui parlait très peu politiquement
correctement des rapports homme/femme dans la France des banlieues
)... Je me souviens de ce pauvre Pierre Péchin (un sketch sur la
cigale et la fourmi avait fait scandale parce qu’il imitait l’accent
arabe en disant la fable). La polémique sur le racisme comme cadre
de pensée qui allait borner notre réflexion pour les trente années à
venir était posé... Plus jamais on n’allait user de stéréotypes
raciaux dans les films hexagonaux… Puis soudain arrive toute une
génération qui a envie de régler des comptes avec son pays
d’adoption et qui siffle La Marseillaise (mais bon hein, les Bretons
aussi d’abord, hein ? Et puis les Corses aussi ! Alors pourquoi on
se priverait ?) Et qu’il filme sa France qui l’arrange : celle qui
sent pas bien bon finalement... Tout ça pour dire quoi... Ah oui !
La France black-blanc-beur n’a jamais existé. C’était un rêve.
Philippe Lyon
Pourquoi le
match Algérie-France ?
"Ce n’est pas un
film sur le football, c’est une comédie sur l’identité. Mais si j’ai
choisi ce match comme fil conducteur, c’est que le football exacerbe
les sentiments nationaux. Pour traiter de l’ambivalence identitaire
des jeunes issus de l’immigration, je ne pouvais trouver mieux.
C’était la première fois depuis l’Indépendance de l’Algérie que se
rencontraient sur un terrain deux pays avec une histoire commune si
lourde. C’est normal que ça ait tourné au vinaigre. "
Mahmoud
Zemmouri
Haut
e-mail :contact@lesdebats.com |