Semaine du  14 au 20 juin 2006

CINEMA

Mahmoud Zemmouri, un beur, blanc, rouge

 

 
 
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Mahmoud Zemmouri, un beur, blanc, rouge

Il était celui par qui le scandale arriva. Lorsqu’il traita avec humour des sujets aussi délicats que le retour au pays des émigrés – Prends 10.000 balles et casse-toi – ou de la période de la lutte de Libération nationale qu’il aborda avec une inhabituelle liberté de ton dans Les Folles années du twist. Plus têtu que jamais, il récidiva avec 100% Arabica, un film sur la banlieue et les milieux beurs, sans passer par les clichés habituels. Caricaturiste hors pair et pourfendeur de la médiocrité totalitariste, il nous revient plus hilarant que jamais, après quelques années de vaches maigres convient-il de souligner, avec Beur, Blanc, Rouge, son tout dernier né. Lui c’est bien sûr, vous l’aviez deviné, Mahmoud Zemmouri dont le nouveau long métrage est sorti dans les salles obscures de la capitale. A la grande satisfaction de nombreux Algérois qui découvrent ou redécouvrent, c’est selon, un farceur des grands jours. Un cinéaste qui ne se prend pas au sérieux tant ses films restent  intimement liés aux dissonances à l’honneur dans la société lui tenant à cœur. Des dissonances dont il se joue d’ailleurs avec une truculence à tout le moins caustique. Non sans malice et tendresse…

Mahmoud Zemmouri aime se moquer pour interroger l’actualité. Dès sa première fiction, Prends dix mille balles et tire-toi (1981), il adoptait le comique pour dénoncer les conséquences de la politique du gouvernement français qui offrait 10 000 F aux émigrés désirant retourner dans leur pays.

Sélectionné en 1983 au Festival de Montréal et à la Mostra de Venise, Les  Folles années du twist mettent en scène l’armée française, la population, les jeunes et le FLN, dans un film irrévérencieux : Boualem, un jeune artiste, veut chanter à la télévision contre la volonté du FLN tout en ne parvenant pas à s’expliquer les raisons d’un tel refus. En faisant dérouler l’action de son film dans une petite ville d’Algérie, au cours des années 1960-1962, Mahmoud Zemmouri soutient qu’il n’avait nullement la prétention de proposer un récit sur la guerre. Il s’agissait pour lui, bien au contraire, de jeter un regard qui se voulait bienveillant, souriant, sur les faits et gestes d’une population tiraillée entre deux forces contraires, imposant chacune une conception de l’ordre en relation étroite avec des projets de société diamétralement opposés.  Et c’est l’amalgame qui semble déranger dans un tel signifié au demeurant voué aux gémonies par une corporation lourdement politisée et quelque peu mise à mal par un cinéaste bougrement non conformiste. Non pas parce qu’il traite sur le mode de la comédie la Guerre de Libération nationale, précédé qu’il est par Mohamed-Lakhdar Hamina (Hassan Terro), Mohamed Zinet (Tahia ya didou),  Mustapha Badie (L’évasion de Hassan Terro) sans oublier Moussa Haddad qui a réalisé pour la télévision algérienne Hassan Terro au maquis.

Les folles années du twist (1983) dépeignait la Guerre de Libération de l’Algérie comme une farce bruyante. Il va beaucoup loin dans la satire. A une mémoire iconographique il substitue, écrira à son propos le critique français Christian Bosséno, une vision plus iconoclaste du temps : "Brossant la chronique de la vie ordinaire des petits commerçants et des jeunes d’une petite ville de la Mitidja, Boufarik, le film montre comment la vie continue et comment la guerre est vécue par certains musulmans comme un phénomène marginal, une gêne à vivre tranquille. Pour concilier chaque partie il était alors plus expédient, tout en gardant d’excellentes relations avec les Européens, de verser son écot au FLN… pour ‘ la suite du monde’ et au cas où. " Avec ce film, feront remarquer bruyamment, tracts à l’appui, de nombreux professionnels du monde du cinéma, l’image fondatrice, légitimante et monolithique d’un peuple unanime luttant pour son indépendance accuse quelques rides. Surtout lorsque Mahmoud Zemmouri met en scène deux hâbleurs autant traficoteurs que dragueurs dont les aspirations interviennent à contre-courant de celles de tout un peuple soucieux de se préserver pour mieux jeter les bases de sa libération plurielle.

Chemise nouée sur le nombril et peigne à l’affût

C’est en cela que le film diffère de la série Hassan Terro largement inspirée de l’œuvre éponyme du comédien et dramaturge Rouiched. Sans pour autant s’en démarquer : "Alors que la société glisse vers l’irrésistible indépendance, l’un des deux copains (férus de twist et de surprises-parties, de chemise nouée sur le nombril et de peigne à l’affût) trouve le chemin imprévu de l’héroïsme. Légèrement blessé au pouce dans une manifestation anti-française où il se trouvait malgré lui, il saura en tirer avantage, au mépris d’une amitié qui paraissait indéfectible. " C’est moche, minable, s’indigne la même source, mais cela fait partie de la vie et toutes les révolutions connaissent leurs résistants de la vingt-cinquième heure et leurs profiteurs à l’image de ceux du 19 mars… et des embusqués.

Pour divertissante qu’elle soit, la comédie est loin d’être une caricature dans De Hollywood à Tamanrasset (1991) tant elle reflète la réalité d’une Algérie dont les toits sont hérissés d’antennes paraboliques et les esprits résolument tournés vers les séries américaines auxquelles, semble-t-il,  ils s’identifient pleinement. Epopée burlesque s’il en est, ce film, de l’avis même de son réalisateur, met en scène "une bande d’agités du bocal, de fêlés de la calebasse cérébrale", d’hommes et de femmes complètement coupés du réel, à la recherche de leur identité perdue. Accueilli très favorablement à Paris où il a enregistré en dix-sept semaines d’exploitation cinématographique pas moins de 21 000 entrées, de Hollywood à Tamanrasset a permis à Mahmoud Zemmouri – c’est le quotidien français Libération qui le souligne – "de devenir le plus grand et peut-être le seul  réalisateur de comédies populaires de son pays".

Après la sortie de ce troisième long métrage, l’enfant terrible de Boufarik –c’est dans cette ville qu’il est né – reprend un projet qui lui tient à cœur depuis longtemps : Nos ancêtres les Gaulois, ou comment devenir français en neuf leçons et demie. Un beau sujet sur le code de la nationalité, toujours d’actualité, mais difficile à monter, reconnaîtra-t-il la mort dans l’âme : "Ce n’est, paraît-il, jamais le bon moment. Le hasard a voulu que durant cette période de flottement entre deux films, je rencontre Rachid Mimouni. C’était le jour où L’Honneur de la tribu sortait de l’imprimerie. Il me l’a offert et je l’ai lu immédiatement. C’est un scénario qui me paraissait déjà tout fait, avec une vraie fraîcheur de sujet, de dialogues et, chose importante, en relation étroite avec la réalité, avec mes préoccupations. J’ai pris une option pour le roman, acheté les droits et commencé l’adaptation. "

L’honneur perdu de la tribu

Le principe d’une coproduction avec le Centre algérien pour l’art et l’industrie cinématographiques (CAAIC) est vite scellé. Ce, pendant que quelques cinéastes du cru qualifient le scénario d’anti-révolutionnaire, crient au scandale et prennent l’initiative de faire circuler des pétitions. Ce qui était expressément reproché à l’adaptation à l’écran, c’est la mise en cause par l’image de trois décennies d’incurie. Aidé en cela par la crise qui s’installait déjà (le film date de 1993) Mahmoud Zemmouri tournera vite le dos à l’œuvre romanesque pour coller à la nouvelle réalité. Ainsi le jeune avocat, pourtant porteur d’espoir, va être transformé par la seule volonté du scénario en intégriste militant : "J’ai été confronté au problème de la fin, une fin laissée ouverte par l’auteur du roman. A chaque fois que je pensais avoir trouvé une solution définitive, l’Histoire s’accélérait. C’est pour cette raison que j’ai décrit dans cette fable le lent processus qui allait aboutir à l’explosion d’Octobre qui a vu l’émergence brutale de la société civile sur la scène politique. Depuis, nous sommes dans une impasse. Les succédanés du système en place ne veulent pas lâcher le pouvoir alors que les intégristes du FIS le veulent pour eux seuls. Avec cette précision de taille que s’ils parvenaient à le prendre, d’une façon ou d’une autre, par les urnes ou par la force, ils ne le rendraient jamais. "

En traitant des événements dramatiques sur le ton de la fable et de la comédie, Mahmoud Zemmouri pense avoir fait là un choix irréfragable car, de son point de vue, le cinéma ne peut avoir de statut que dans la contestation et la satire : "Le public algérien a envie qu’on lui parle des problèmes d’aujourd’hui, et il a besoin de rire. Ce qu’il fait de moins en moins. Je traite de problèmes graves tout en essayant de faire rire. Sauf que ce rire ne doit jamais être méprisant. C’est jamais de la comédie pour de la comédie. Mes films ne sont jamais grossiers. Je trouve que c’est un moyen d’élargir mon public car le rire n’a pas de frontières. J’aime traiter les sujets qui me tiennent à cœur avec cette distance ironique. C’est aussi un moyen de faire passer plus facilement des messages." Contre toute forme de misérabilisme à l’écran, il s’insurge contre ce qu’il qualifie de racisme cinéphilique, une attitude qui veut que les œuvres du Tiers monde ne soient montrées dans les festivals internationaux que lorsqu’il s’agit de drames lyriques bien noirs, bien désespérants.  Plus têtu que jamais, le "twisteur" des années folles qu’il est récidive en 1997 avec 100% Arabica, un film sur la banlieue et les milieux beurs, sans passer par les clichés habituels. Avec Khaled et Mami à l’affiche, le film ne pouvait pas prendre une tournure misérabiliste. C’est une banlieue singulièrement rayonnante et resplendissante qui s’offre au plaisir des yeux captivés de ceux-là mêmes qui se laissent le plus souvent transportés par des morceaux de raï et de rap d’anthologie. En choisissant délibérément le ton de la comédie, non seulement il retrouve ses marques quelque peu dispersées par l’adaptation de L’Honneur de la tribu,  mieux encore, il s’attaque merveilleusement bien à l’idéologie totalitariste d’une bande pseudo-intégriste qui voulait s’implanter dans un quartier.

Une identité blessée par une société discriminatoire

A l’écoute de tout ce qui se dit et sensible à tout ce qui bouge, il ne pouvait rester indifférent au séisme d’octobre 2001. Celui du Stade de France, convient-il de préciser, et la débandade qui s’en est suivie à la suite de la déroute de l’Equipe nationale face aux Tricolores : "En voyant cela, je suis resté interloqué. Pourquoi ont-ils envahi le terrain ? Pourquoi sont-ils contre la France et pourquoi se reconnaissent-ils davantage dans leur pays d’origine que dans le pays qui les a vu naître ? " Des questionnements qui se transforment vite en scénario, en une rupture avec des années de disette surtout. Véritable sismographe de notre quotidien, écrira à son propos un confrère, Zemmouri réalise avec Beur, Blanc, Rouge, un film riche en diatribes sociétales : "Derrière ces visages d’illuminés se profile la réalité d’une identité blessée par une société discriminatoire. " Au-delà du désordre intervenu au stade de France  en octobre 2001, le réalisateur semble vouloir régler des comptes et venger l’honneur de la tribu, la véritable, celle qui se trouve confrontée au refus de la France de reconnaître son passé colonial, l’acte génocidaire qu’elle a imposé à tout un peuple :  "Dire que la colonisation a eu des aspects positifs, c’est négliger la mise à l’écart des populations locales lors de la présence coloniale et le traitement inégal des populations. Les lois sur l’immigration, en cours de discussion à l’Assemblée nationale actuellement, peuvent aussi être sujets à malaise. Toutes ces erreurs sont autant d’occasions de mettre de l’huile sur le feu. On voit beaucoup de jeunes issus de l’immigration plus attachés à leurs origines qu’au pays qui les a vus naître. Ils tiennent souvent un discours qu’on aurait pu entendre de la bouche de leurs parents ou de leurs grands-parents. C’est le résultat d’un échec des responsables politiques. La Marseillaise sifflée lors du match France-Algérie et, plus récemment, les émeutes de novembre dernier ne sont que l’expression de cette crise identitaire. "

Initialement intitulé Beur et margarine, le film Beur, Blanc Rouge jouit d’un casting performant à bien des égards. Et c’est loin d’être surprenant pour qui connaît bien la filmographie de ce truculent et non moins farceur réalisateur qui a toujours su profiter du métier et du talent de ses comédiens. A l’image dans cette nouvelle production, rendue possible grâce au concours de la Télévision algérienne, Yasmine Belmadi, Abdallah Bouzida et Fatima Helilou, sans oublier l’incontournable Chafia Boudraâ que les cinéastes d’origine algérienne installés en France chérissent grandement et Saïd Hilmi particulièrement grincheux dans sa nouvelle composition, le rôle d’un épicier autant attachant qu’acariâtre.

Abdelhakim  Meziani

 

POUR MEMOIRE

L’ambivalence vue par le Woody Allen de la "beuritude"

Une comédie légère et grave. Des éclats de rires, nombreux parce que visant juste sur les difficultés d’adaptation à la modernité plus difficiles pour les jeunes que pour leurs parents, croqués avec justesse et tendresse. Des images chocs comme la dernière scène du film qui rappelle d’autres souvenirs. Une image réaliste des Algériens d’Algérie pendant que leurs cousins français se débattent encore dans des affres d’un autre temps. Même si les émotions sont téléphonées, le jeu des acteurs et actrices de ce film tourné en partie en Algérie, apportent une fraîcheur un peu grinçante qui n’évite aucune des problématiques liées aux beurs. Bravo Mahmoud "Woody" Zemmouri pour cette autodérision qui vise juste et bien. Et merci pour cette représentation de la sublime étudiante en philosophie, image de ces filles à l’aise dans la modernité et actrices des changements en cours pour éviter le "gachis pur beur".

Respect Mahmoud

 

Paroles de réalisateur

"J’ai souhaité faire une analyse sur ces jeunes, pourquoi ils ont envahi le terrain, pourquoi ils sont contre la France, pourquoi ils se reconnaissent plus dans leur pays d’origine que dans le pays qui les a vu naître. Les politiques et certains médias se sont arrêtés aux sifflements de La Marseillaise et ont condamné l’envahissement sans voir ce qu’il y avait derrière. Cela n’a rien à voir avec du hooliganisme. C’est l’expression d’un problème identitaire, de jeunes qui ne savent pas où se situer. D’ailleurs les Corses et les Bretons ont eux aussi sifflé la Marseillaise lors de la finale de la coupe de France. "

Mahmoud Zemmouri

 

La France black-blanc-beur n'a jamais existé

C’est drôle, cette floraison de films "ethniques" (juifs, arabes etc.). On y voit quelquefois des Français de souche des villages (j’adore ce mot !) gentiment brocardés sous la forme de crétins des Alpes à la limite de l’insulte raciale, mais bon, c’est normal après tout on a été méchant avec tous le monde… Non ? (Je pense à ce film sorti l’année dernière avec Roschdy Zem qui se passait dans un village où les Français moyens avaient l’identité des mecs de la bande des Deschiens)...

On est toujours sacrément embarrassé devant le brocardage des croyances ou des tics culturels étrangers (petit malaise sur le film de Théo VanGogh qui insultait une religion et que personne n’a vu ici, ou celui de Laeticia Masson – je crois – qui parlait très peu politiquement correctement des rapports homme/femme dans la France des banlieues )... Je me souviens de ce pauvre Pierre Péchin (un sketch sur la cigale et la fourmi avait fait scandale parce qu’il imitait l’accent arabe en disant la fable). La polémique sur le racisme comme cadre de pensée qui allait borner notre réflexion pour les trente années à venir était posé... Plus jamais on n’allait user de stéréotypes raciaux dans les films hexagonaux… Puis soudain arrive toute une génération qui a envie de régler des comptes avec son pays d’adoption et qui siffle La Marseillaise (mais bon hein, les Bretons aussi d’abord, hein ? Et puis les Corses aussi ! Alors pourquoi on se priverait ?) Et qu’il filme sa France qui l’arrange : celle qui sent pas bien bon finalement... Tout ça pour dire quoi... Ah oui ! La France black-blanc-beur n’a jamais existé. C’était un rêve.

Philippe Lyon

 

Pourquoi le match Algérie-France ?

"Ce n’est pas un film sur le football, c’est une comédie sur l’identité. Mais si j’ai choisi ce match comme fil conducteur, c’est que le football exacerbe les sentiments nationaux. Pour traiter de l’ambivalence identitaire des jeunes issus de l’immigration, je ne pouvais trouver mieux. C’était la première fois depuis l’Indépendance de l’Algérie que se rencontraient sur un terrain deux pays avec une histoire commune si lourde. C’est normal que ça ait tourné au vinaigre. "

Mahmoud Zemmouri

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