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La démocratie et la rue
L’Algérie offre depuis quelques semaines au monde,
aux chercheurs et aux analystes, une plate-forme d’observation des rapports de
force politiques tout à fait originale. C’est en effet l’un des rares pays où le
pouvoir tarde encore à se réunifier durablement autour d’une seule force
politique dominante et où les luttes entre plusieurs factions distinctes
prennent des formes souvent inattendues. Quelquefois, trop souvent d’ailleurs,
ces factions tentent de faire bouger la rue pour tenter d’améliorer leurs
positions dans un échiquier politique où rien n’est jamais acquis et où personne
n’a encore la légitimité qui fonde tout Etat démocratique véritable. Cela
produit alors des situations parfois ubuesques où des mouvements politiques
surgissent de nulle part, s’imposent au mépris de toute légalité et font avancer
des positions dont il faut parfois chercher longtemps la source avant de
découvrir qu’elles sont l’expression de segments particuliers du pouvoir.
Les récentes péripéties de la commission nationale
pour l’amnistie générale viennent illustrer, une fois encore, cette tendance
maladive de certains hommes politiques à ne pas se suffire des rapports de force
officiels pour tenter l’aventure souvent dangereuse de la pression par la rue.
Le principe consistant à alimenter par des voies détournées des mouvements
appelés à peser sur la décision politique et cela, en flagrante contradiction
avec les dispositions de la loi et au risque de provoquer des événements qui
s’avèrent parfois incontrôlables.
De nombreux précédents
Il faut cependant préciser que si ces manœuvres
occultes pouvaient se justifier dans des situations de non-droit et dans des
périodes politiques non démocratiques, il est par contre tout à fait
inconcevable qu’elles puissent avoir encore cours dans un pays où la démocratie
est officiellement proclamée et où le droit de créer partis et organisations
diverses est reconnu à tout groupe de citoyens bénéficiant de la jouissance de
leurs droits civiques et politiques. Aussi faut-il analyser avec une grande
attention la persistance de pareilles pratiques qui indiquent clairement que le
fonctionnement du pouvoir algérien n’est pas encore conforme à l’exercice
démocratique formellement autorisé et que les mêmes réflexes de clandestinité
qui avaient cours durant le règne du parti unique restent vivaces. Une
clandestinité bien difficile à comprendre lorsque nous savons que bien souvent
les organisations clandestines n’ont jamais subi, en Algérie, de véritable
répression au sens strict du terme.
Sans remonter jusqu’aux fameux Bureaux de sûreté
urbaine (BSU) ni jusqu’aux milices populaires créées de toutes pièces et au
mépris de toute légalité par Ahmed Ben Bella, et sur lesquels très peu de
témoignages précis existent, il est possible de dater l’émergence des premières
organisations para-pouvoir au début des années soixante avec la création des
premiers cercles de réflexion islamistes encouragés en sous main par le premier
président de la République qui, tout en affichant des options socialisantes
mâtinées de gauchisme trotskiste, n’hésitait pas à laisser se mettre en place
des mouvements franchement islamistes tout en tolérant l’existence du Parti
communiste algérien et son journal, Alger Républicain. Cette façon de faire, qui
n’est pas propre au pouvoir algérien, peu s’en faut, illustre de façon frappante
la manière dont un dirigeant politique essaye de renforcer sa position au sein
d’un pouvoir de type non démocratique en faisant bouger des segments bien
particuliers de la société. Dans le cas de Ahmed Ben Bella, il s’agissait là
aussi, évidemment, de se ménager des alliances en dehors du pouvoir quitte à ce
que ces alliés se recrutent dans la totalité du spectre politique disponible.
Trotskistes, communistes, islamistes, baâthistes, tout était bon à prendre
pourvu que ces divers mouvements lui prêtent allégeance à lui en tant que
Président même si cela devait se faire au mépris des lois du pays. Il suffit
d’ailleurs d’observer les réactions de l’ensemble de ces courants idéologiques,
pourtant contradictoires, au lendemain du coup d’Etat du 19 juin 1965 pour se
rendre compte à quel point le stratagème était judicieux
Mais comme nous l’écrivions plus haut, Ben Bella
n’a rien inventé en matière de prise et de contrôle du pouvoir. L’Histoire
regorge de cas où des rois, des empereurs ou des dictateurs se sont appuyés qui
sur des sectes, qui sur la pègre, qui sur des milices paramilitaires pour
prendre ou garder le pouvoir en agissant généralement de façon clandestine et en
n’avouant jamais leurs liens secrets avec eux, même si ces liens sont de
notoriété publique. De Néron à Napoléon III en passant par Talleyrand, Hitler ou
Pétain, tous ont plus ou moins frayé avec des organisations fort peu
recommandables et en tout cas illégales dans le seul but de consolider leur
pouvoir, y compris l’ancien président Anouar Essadate qui, pour avoir joué avec
les frères musulmans égyptiens, n’en a pas moins fini assassiné par eux.
Plus près de nous au début des années soixante-dix,
Houari Boumediene lui aussi ne pourra guère s’empêcher de succomber à la
tentation de se tisser des alliances en dehors du pouvoir et acceptera avec
empressement l’offre de service que lui font alors les communistes algériens du
Parti de l’avant-garde socialiste (PAGS) qui avaient investi depuis quelques
années déjà de larges secteurs du monde du travail et de l’université. Pour
faire avancer ses fameuses tâches d’édification nationale et plus
particulièrement la révolution agraire, il favorisera, par le biais de la
sécurité militaire, l’émergence d’un puissant mouvement de volontariat dont tout
le monde savait pourtant qu’il était totalement contrôlé par le PAGS. Ce qui est
remarquable dans l’affaire, c’est que cette alliance se soit tissée contre le
principal opposant à ces dites tâches d’édification qu’était le FLN, le… parti
unique au pouvoir.
Boumediene était sans conteste un socialiste dans
l’âme et c’est à ce titre qu’il a développé ce type de liens dangereux avec une
organisation communiste clandestine, en allant jusqu’à prendre le risque de
mettre sur le marché politique un mouvement de volontariat sans autre existence
légale, jusqu’en juillet 1975, qu’un simple arrêté du ministre de l’Enseignement
supérieur de l’époque, Mohamed Seddik Benyahia, fixant les modalités et les
seuils d’attribution du pécule de 400 dinars alloué à chaque étudiant
volontaire. Ce qui n’a pas empêché ledit ministre d’attribuer au mouvement de
volontariat de l’époque des locaux et des moyens de transport conséquents.
En réaction, ou peut-être parallèlement à ces
manœuvres, la faction opposée aux tâches d’édification nationale a mis sur
orbite plusieurs organisation para-légales, telles que Sout el-taârib, dont le
cheval de bataille était une arabisation immédiate et totale de l’ensemble des
systèmes administratifs, culturels et éducatifs du pays et les frères musulmans
d’obédience éponyme. Eux aussi bénéficieront de moyens importants et seront
plutôt aidés en sous main par la DGSN et par certains ministères, dont celui de
l’Education nationale aux mains de Ahmed Taleb.
A la mort de Boumediene, les rapports de force
changeront du tout au tout et un vaste et féroce travail de démantèlement des
organisations naguère alliées du Président défunt sera mis en œuvre sous l’ère
Chadli. Un travail dont il faut reconnaître qu’il n’a pas tant été l’œuvre du
Président lui-même que d’un FLN revanchard et hégémonique qui essaya lui aussi
d’occuper la totalité du terrain politique en éliminant toute faction
susceptible de mettre en danger le système rentier et bureaucratique alors en
pleine expansion. Une situation qui ne convenait absolument pas à Chadli
Bendjedid qui, face au quadrillage morbide du FLN, se lança à corps perdu dans
une dangereuse entreprise de régénération du courant islamiste en appelant à la
rescousse tous les théologiens de combat qui acceptaient de propager l’islamisme
en Algérie dans la perspective d’abattre ainsi les résistances étatistes qui se
dressaient sur son parcours de libéral convaincu. C’est ainsi qu’il organisa
consciemment le développement d’organisations islamistes qu’il espérait
canaliser et instrumentaliser dans le cadre de l’affirmation d’un libéralisme
aux couleurs islamistes. L’un des porte-voix de cette ambitieuse entreprise
n’étant autre que Nourredine Boukrouh, qui commença très tôt à creuser le sillon
intellectuel et idéologique de cette tentative de libéralisation par la
religion. Le tout en dehors de toute légalité, évidemment, puisque la loi et la
Constitution étaient suffisamment clairs pour ne tolérer que l’existence du
parti unique, de ses organisations de masse et du syndicat unique. Il est
d’ailleurs utile de relever ici la capacité des dirigeants algériens à user du
double langage pour affirmer une chose et pratiquer son exact contraire et ce,
depuis la création de l’Etat algérien jusqu’aux balbutiements de la démocratie
et peut-être même un peu plus.
Seul Mohamed Boudiaf a toujours eu le courage de
ses opinions et n’a jamais cherché à ruser avec ses partenaires ou ses opposants
au sein du pouvoir. Sa démarche ayant toujours été on ne peu plus claire en
affirmant à plusieurs reprises que le pouvoir ne se partage pas. Et c’est
d’ailleurs là que réside le problème dans la mesure où la plupart de nos
dirigeants ont une conception de la politique assez bizarre qui leur fait
accepter des postes de pouvoir alors qu’ils savent parfaitement qu’ils ne seront
jamais en mesure de les assumer complètement et que leur pouvoir sera formel et
en tout cas partagé avec d’autres. Ce qui les amène inévitablement à ruser et à
emprunter des voies de traverse pour tenter de compenser leur déficit de
légitimité par des soutiens politiques hors pouvoir.
Après l’ouverture démocratique
Seulement, il faut bien admettre que si les
conditions propres au parti unique peuvent imposer le recours à des pratiques
aussi dangereuses et qui ont d’ailleurs failli conduire notre pays à la
catastrophe à travers l’encouragement d’un mouvement islamiste devenu
complètement incontrôlable, il est tout à fait évident que ces pratiques
deviennent incompréhensibles dans un système prétendument démocratique où les
dirigeants ne sont en principe ni cooptés ni imposés par des factions. A moins
que la proclamation de la démocratie et la tenue d’élections démocratiques
n’aient pas été suffisantes pour régler sérieusement la question du pouvoir et
éviter aux dirigeants élus d’avoir encore recours à des méthodes héritées des
pouvoirs à parti unique pour consolider leurs positions personnelles ou pour
faire aboutir des projets politiques importants. Cela semble en tout cas être le
cas en Algérie, même après une élection présidentielle où le Président a
pourtant été élu à la confortable majorité de 85% des voix exprimées.
Le fait est qu’en à peine une année, deux
tentatives de lancement de mouvements politiques importants, considérés comme
totalement alignés sur les positions politiques les plus sensibles du président
de la République, ont avorté du fait de résistances avérées au sein du pouvoir.
La première étant la tentative, passée presque inaperçue, de créer un parti
politique sur la base du vaste réseau de zaouïas et qui a capoté à la dernière
minute du fait de la défection, inexpliquée à ce jour, du président de
l’Association des zaouïas algériennes. La seconde quant à elle est encore plus
significative puisqu’elle est non seulement encore très récente, mais parce
qu’elle a quasiment été projetée au devant de la scène par une formidable
ingénierie politique dont il est peu probable qu’elle soit du seul fait d’un
obscur chef de parti sans charisme, sans moyens et sans crédit politique
d’aucune sorte. Il est bien malheureux d’en convenir, mais l’histoire de la
Commission nationale de l’amnistie générale de Smaïl Abderrazak et surtout son
non-aboutissement indiquent sans l’ombre d’un doute que la démocratie n’est
encore qu’un leurre dans notre pays dans la mesure où un ou plusieurs dirigeants
élus se sentent toujours obligés d’avoir recours à la rue pour faire avancer
leurs plans et qu’ils ne réussissent même pas dans leur entreprise, ce qui est
encore plus inquiétant.
Abderrahmane Mahmoudi
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