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L’accouchement de l’Auréssienne avant 1962
Depuis 1962, le service de santé a pénétré au plus
profond du massif auréssien : un hôpital moderne de 150 lits à Arris, des
polycliniques au niveau de chaque commune, des centres de santé dans les dechras
les plus reculées et les plus enclavées en sont la preuve irréfutable. Certes,
ce n’est pas parfait, loin s’en faut, mais il est incontestable que les
populations auréssiennes jouissent d’une couverture sanitaire qui est loin
d’être négligeable.
La vaccination des enfants est presque totale ; des
accoucheuses rurales, formées par l’école paramédicale de Batna, assistent les
femmes dans les maternités ; des PMI (centres de protection maternelle
infantile) fonctionnement dans les chefs-lieux de daïras, réduisant sensiblement
la mortalité des enfants.
Pendant “la longue nuit coloniale”, les Auréssiens
étaient littéralement abandonnés, sans aucune prestation sanitaire. Il y avait,
en 1954, un seul médecin de la “colonisation” pour toute la commune mixte
d’Arris, qui englobait une grande partie du massif auréssien géohistorique.
C’est dire le dénuement moral et physique dans lequel vivait la population
autochtone.
L’Auréssienne qui devait accoucher n’avait que la
matrone de la dechra ; c’était le drame, dans toute son horreur, l’injustice
flagrante imposée par le pouvoir étranger. Les accidents étaient courants et des
milliers de femmes mouraient en couches faute de soins élémentaires.
Dans le massif auréssien, vouloir créer une
famille, avoir des enfants, ne se manifeste pas chez l’homme et chez la femme de
la même façon ; les motivations n’étant pas les mêmes. L’Auréssien aspire
toujours à être père, pour perpétuer son nom, agrandir la famille et préserver
ainsi le patrimoine, un sentiment parfaitement légitime et très répandu dans
cette société orographique et conservatrice.
L’Auréssienne également éprouve le besoin d’être
mère, d’abord et avant tout pour s’attacher l’affection de son mari, car dans
les Aurès beaucoup plus qu’ailleurs, une femme stérile est systématiquement
répudiée. Par contre, la maternité précoce consolide le mariage et donne à la
jeune femme un statut privilégié.
Tout au long de sa grossesse, la femme continue à
vivre, à se comporter, à travailler comme auparavant, se livrant aux tâches les
plus pénibles de son quotidien ; la maternité ne fait que s’y superposer, comme
une contrainte complémentaire, naturelle et nécessaire.
Quand arrive le terme de la grossesse, on fait
appel aux services de la matrone de la dechra. Les positions respectives que
doivent tenir l’accoucheuse et la parturiente pendant l’opération sont
caractéristiques et nécessaires car elles facilitent grandement l’événement. La
matrone s’assied à même le sol, sur une natte, les jambes allongées et serrées
l’une contre l’autre ; la patiente se met à genoux, en face d’elle, de sorte que
ses jambes soient placées de chaque côté, en dehors de celles de l’accoucheuse
sur les pieds de laquelle elle s’assied. Dans cette position, la matrone masse
délicatement les flancs de la jeune femme qui se cramponne à une corde attachée
à cet effet à une poutre du plafond, tout en invoquant la puissance divine et sa
protection : “Dieu, délivre-moi.”
Dès que le nouveau-né apparaît, la parturiente
lâche la corde et retombe sur la matrone en lui entourant le cou de ses bras.
L’évacuation du placenta est, elle aussi, grâce à
diverses techniques, pour le moins originales : l’accouchée mord son bras en
soufflant fortement dessus, ou souffle à pleins poumons dans une bouteille
vide ; la matrone la fait éternuer en lui mettant du vinaigre ou du piment pilé
dans une narine tout en obstruant l’autre.
L’accoucheuse attache le cordon ombilical en
faisant trois ligatures à l’aide d’un fil ; la première doit être à quatre
doigts de l’ombilic. Elle procède à la section, en prononçant la formule
consacrée : “Au nom de Dieu Clément et Miséricordieux.”
Dès que le placenta est évacué, la mère se met
debout ; l’accoucheuse lui enveloppe le ventre avec un bandage de laine, qu’elle
gardera pendant les sept premiers jours ; elle s’allonge alors sur le côté. Dans
cette position, la matrone lui masse lentement les flancs pendant un long moment
pour la détendre. L’opération terminée, elle se remet sur le dos.
L’accoucheuse fait bouillir dans de l’huile d’olive
de l’armoise et de l’oignon pilé, ou de l’armoise et de la résine, ou mieux
encore, de l’alun ; lorsque cette préparation médicinale est suffisamment
épaisse, elle la verse sur un tampon de laine, qu’elle introduit dans les
parties intimes de l’accouchée pour éviter une éventuelle hémorragie. Cela fait,
elle soulève délicatement les cuisses de la femme avec des coussins pour
faciliter la circulation sanguine et les lui maintient serrées l’une contre
l’autre en les liant à l’aide d’un morceau d’étoffe.
La tradition impose à la famille du nouveau-né
d’offrir à la matrone un cadeau, le plus souvent une mesure de blé si c’est un
garçon, une mesure d’orge si c’est une fille. Ce don est répété chaque année à
la même date, pendant plus ou moins longtemps, suivant la générosité et les
moyens de chaque famille.
Si aucune cérémonie ou réjouissance n’entourent la
jeune mère à la naissance d’une fille, il n’en est pas de même à la venue d’un
garçon, événement heureux non seulement pour la cellule familiale, mais pour
toute la tribu.
Pendant sept jours, alliés et amis arrivent de tous
les côtés pour féliciter le père. Les visiteurs expriment leur joie en apportant
des cadeaux : les hommes donnent de l’argent ; les femmes offrent des fruits et
surtout l’aqdih, que le père salue généralement à coups de fusil. Tous les
cadeaux sont destinés à la nouvelle accouchée, qui peut en disposer à sa guise.
Ses proches parentes, qui seules peuvent l’approcher pendant les sept premiers
jours, sont chargées de les lui remettre.
L’aqdih est le cadeau traditionnel, symbolique,
offert à la naissance d’un garçon, et dans certaines régions du massif, pour la
circoncision : il se compose, dans l’Oued Abdi, d’un grand tarboût rempli de blé
sur lequel sont arrangés avec soin des œufs, du maïs, des piments rouges, des
oignons, des dattes, des noix, des raisins secs, des fleurs de grenadier, des
morceaux de sucre et des bonbons.
Les femmes vident les récipients, à l’exception de
celui qui contient le meilleur aqdih ; après y avoir mis une poignée de dattes,
elles les restituent aux donateurs. Les dattes, symbole de douceur et
d’opulence, sont offertes en remerciement de la “baraka” du blé, symbole de la
vie.
Non seulement l’aqdih donne à l’accouchée la force
sacrée dont le blé est le vecteur, mais il lui offre la blancheur des œufs, les
bons augures des noix, des fleurs de grenadier, et enfin la force salvatrice
émanant des oignons et des piments rouges.
Le septième jour, l’accouchée se lève et s’habille
entièrement de neuf. Son repos ne dure pas davantage.
Jusqu’au quarantième jour, il n’est pas permis à la
femme d’entrer dans une autre maison que la sienne. Durant la période
d’allaitement, l’Auréssienne prend une alimentation copieuse et variée, selon
les moyens de la famille. La mère, dont le seul souci est d’allaiter son
nouveau-né, utilise divers moyens : elle prépare et boit une tisane de racines
de figuier mâle (dhoukar). Si elle souffre de douleurs aux seins (crevasses,
abcès, etc.), elle utilise des plantes médicinales appliquées en cataplasmes.
Lorsqu’une Auréssienne allaite un enfant qui n’est
pas le sien, le lien de parenté indissoluble qui se crée fait de ce dernier,
même s’il ne prend son sein qu’une fois, le propre enfant de sa nourrice et de
son époux.
Cet allaitement entraîne les mêmes empêchements au
mariage en vigueur en islam. Néanmoins, aucun droit successoral n’est donné à
l’enfant allaité ; il ne devient héritier de la femme qui lui a donné le sein et
de son mari que par une clause testamentaire en sa faveur.
Chenouf Ahmed Boudi
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