Semaine du 15 au 21 décembre 2004

 

L'édito: Par Abderrahmane Mahmoudi

Amnistie sans maquignons

 

 

 
 
 Editorial

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Amnistie sans maquignons

S’il est vrai qu’il faudra bien tourner la page un jour si nous voulons sortir du cauchemar qui a coûté la vie à près de cent mille d’entre nous, il est aussi vrai qu’il faudra le faire avec beaucoup de doigté et une immense prudence. Il serait tout à fait suicidaire de se lancer dans une pareille entreprise avec quelques bonnes intentions comme viatique et une dizaine de meetings tenus par des  gens qui risquent de dire plus de bêtises que de développer des arguments sérieux,  convaincants et justes.

Ce qui va sans dire va souvent mieux en le disant. Une maxime que n’affectionnent pas particulièrement  les  gouvernants,  qui pensent souvent, au contraire,  que moins on en dit, moins on risque de se faire prendre en faute par la suite. Prompts à  s’épancher longuement pour justifier le bien-fondé de leurs  options, de leurs choix et de leurs décisions, ils prennent rarement la peine d’en expliquer les motivations exactes ; celles qui font qu’on ne peut guère faire autrement. Comme cette question de l’amnistie générale évoquée par Abdelaziz Bouteflika, et qu’essayent de nous  vendre des hommes politiques qui n’en savent en fait pas plus que le commun des mortels, mais qui font leur boulot de détaillants comme ils le feraient  pour n’importe quelle autre denrée politique proposée par le pouvoir sur le marché de la consommation courante. Sauf que là, il ne s’agit pas de vendre un candidat ou un programme. La chose  est autrement plus sérieuse et les enjeux plus décisifs en un domaine où personne ne peut prévoir ou évaluer les réactions d’une société violemment agressée par un terrorisme qui a visé rien moins que l’anéantissement de l’Algérie tout entière.

S’il est vrai qu’il faudra bien tourner la page un jour si nous voulons sortir du cauchemar qui a coûté la vie à près de cent mille d’entre nous, il est aussi vrai qu’il faudra le faire avec beaucoup de doigté et une immense prudence. Il serait tout à fait suicidaire de se lancer dans une pareille entreprise avec quelques bonnes intentions comme viatique et une dizaine de meetings tenus par des gens qui risquent de dire plus de bêtises que de développer des arguments sérieux, convaincants et justes. En l’occurrence, la seule personne qui puisse amener les Algériens à accepter un choix aussi douloureux que celui qui consiste à effacer légalement les douze plus terribles années de leur vie par l’amnistie, ne peut être que le président de la République lui-même. Et pas n’importe quel Président d’ailleurs, mais Abdelaziz  Bouteflika en sa qualité de premier magistrat, de moudjahid et d’homme pétri d’honnêteté et de sagesse, seul à même aujourd’hui de peser moralement dans un dossier essentiellement moral. Sa responsabilité en la matière est d’autant plus grande qu’il doit expliquer pourquoi nous ne pouvons pas faire comme  l’Afrique du Sud, où la réconciliation nationale et l’amnistie qui l’a accompagnée ont été le fruit d’un profond travail de maturation sociale effectué dans le cadre de la commission justice et vérité. Il ne faut pas craindre de le reconnaître, l’Algérie n’est pas l’Afrique du Sud. Nous ne possédons ni les partis démocratiques capables d’encadrer des débats nécessairement violents, ni les leaders susceptibles de jouer le rôle de médiation qui doit atténuer les confrontations entre des parties séparées par un fleuve de sang, ni les médias lourds suffisamment crédibles pour influer positivement sur une issue pacifique de ces confrontations. Nous manquons cruellement des amortisseurs sociaux et politiques qui peuvent laisser s’installer un débat très vif sans que cela ne provoque de nouveaux  bains de sang. La seule institution qui, aujourd’hui comme hier, au lendemain des événements d’octobre, est capable de faire passer l’idée d’une amnistie générale reste la Présidence  de la République représentée par un Président bénéficiant de la confiance de la majorité des Algériens. Seulement, ce Président doit parler à ces millions  d’Algériens qui ne demandent qu’une seule chose, qu’on ne les trompe pas sur la marchandise. Il doit  leur expliquer franchement, clairement, dans un langage accessible à tous, pourquoi la seule issue qui nous reste pour faire redémarrer ce pays est celle qui consiste à éponger les larmes et le sang avec un texte de loi qui doit aussi servir de pacte pour l’avenir, à défaut d’être un remède pour le passé. Qu’il ne s’agit nullement de pardonner aux assassins ou d’effacer les crimes des tortionnaires, mais tout juste de nous donner les chances suffisantes pour les amener à renoncer à leur logique criminelle. Mais surtout, il faudra expliquer que cette amnistie n’est ni un artifice ni un luxe, mais le prix à payer pour neutraliser des adversaires qui, s’ils ne nous ont pas anéantis, sont encore dotés d’une capacité de nuisance trop grande pour être ignorée et pour que nous prenions le risque insensé de leur laisser encore un prétexte pour déferler à nouveau dans nos vies.

Soyons assurés cependant que Abdelaziz Bouteflika saura mieux parler de cela à un peuple qui n’aime rien tant que la justice et la vérité.

A. M.

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