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Amnistie sans maquignons
S’il est vrai
qu’il faudra bien tourner la page un jour si nous voulons sortir du
cauchemar qui a coûté la vie à près de cent mille d’entre nous, il
est aussi vrai qu’il faudra le faire avec beaucoup de doigté et une
immense prudence. Il serait tout à fait suicidaire de se lancer dans
une pareille entreprise avec quelques bonnes intentions comme
viatique et une dizaine de meetings tenus par des gens qui risquent
de dire plus de bêtises que de développer des arguments sérieux,
convaincants et justes.
Ce qui va sans
dire va souvent mieux en le disant. Une maxime que n’affectionnent
pas particulièrement les gouvernants, qui pensent souvent, au
contraire, que moins on en dit, moins on risque de se faire prendre
en faute par la suite. Prompts à s’épancher longuement pour
justifier le bien-fondé de leurs options, de leurs choix et de
leurs décisions, ils prennent rarement la peine d’en expliquer les
motivations exactes ; celles qui font qu’on ne peut guère faire
autrement. Comme cette question de l’amnistie générale évoquée par
Abdelaziz Bouteflika, et qu’essayent de nous vendre des hommes
politiques qui n’en savent en fait pas plus que le commun des
mortels, mais qui font leur boulot de détaillants comme ils le
feraient pour n’importe quelle autre denrée politique proposée par
le pouvoir sur le marché de la consommation courante. Sauf que là,
il ne s’agit pas de vendre un candidat ou un programme. La chose
est autrement plus sérieuse et les enjeux plus décisifs en un
domaine où personne ne peut prévoir ou évaluer les réactions d’une
société violemment agressée par un terrorisme qui a visé rien moins
que l’anéantissement de l’Algérie tout entière.
S’il est vrai
qu’il faudra bien tourner la page un jour si nous voulons sortir du
cauchemar qui a coûté la vie à près de cent mille d’entre nous, il
est aussi vrai qu’il faudra le faire avec beaucoup de doigté et une
immense prudence. Il serait tout à fait suicidaire de se lancer dans
une pareille entreprise avec quelques bonnes intentions comme
viatique et une dizaine de meetings tenus par des gens qui risquent
de dire plus de bêtises que de développer des arguments sérieux,
convaincants et justes. En l’occurrence, la seule personne qui
puisse amener les Algériens à accepter un choix aussi douloureux que
celui qui consiste à effacer légalement les douze plus terribles
années de leur vie par l’amnistie, ne peut être que le président de
la République lui-même. Et pas n’importe quel Président d’ailleurs,
mais Abdelaziz Bouteflika en sa qualité de premier magistrat, de
moudjahid et d’homme pétri d’honnêteté et de sagesse, seul à même
aujourd’hui de peser moralement dans un dossier essentiellement
moral. Sa responsabilité en la matière est d’autant plus grande
qu’il doit expliquer pourquoi nous ne pouvons pas faire comme
l’Afrique du Sud, où la réconciliation nationale et l’amnistie qui
l’a accompagnée ont été le fruit d’un profond travail de maturation
sociale effectué dans le cadre de la commission justice et vérité.
Il ne faut pas craindre de le reconnaître, l’Algérie n’est pas
l’Afrique du Sud. Nous ne possédons ni les partis démocratiques
capables d’encadrer des débats nécessairement violents, ni les
leaders susceptibles de jouer le rôle de médiation qui doit atténuer
les confrontations entre des parties séparées par un fleuve de sang,
ni les médias lourds suffisamment crédibles pour influer
positivement sur une issue pacifique de ces confrontations. Nous
manquons cruellement des amortisseurs sociaux et politiques qui
peuvent laisser s’installer un débat très vif sans que cela ne
provoque de nouveaux bains de sang. La seule institution qui,
aujourd’hui comme hier, au lendemain des événements d’octobre, est
capable de faire passer l’idée d’une amnistie générale reste la
Présidence de la République représentée par un Président
bénéficiant de la confiance de la majorité des Algériens. Seulement,
ce Président doit parler à ces millions d’Algériens qui ne
demandent qu’une seule chose, qu’on ne les trompe pas sur la
marchandise. Il doit leur expliquer franchement, clairement, dans
un langage accessible à tous, pourquoi la seule issue qui nous reste
pour faire redémarrer ce pays est celle qui consiste à éponger les
larmes et le sang avec un texte de loi qui doit aussi servir de
pacte pour l’avenir, à défaut d’être un remède pour le passé. Qu’il
ne s’agit nullement de pardonner aux assassins ou d’effacer les
crimes des tortionnaires, mais tout juste de nous donner les chances
suffisantes pour les amener à renoncer à leur logique criminelle.
Mais surtout, il faudra expliquer que cette amnistie n’est ni un
artifice ni un luxe, mais le prix à payer pour neutraliser des
adversaires qui, s’ils ne nous ont pas anéantis, sont encore dotés
d’une capacité de nuisance trop grande pour être ignorée et pour que
nous prenions le risque insensé de leur laisser encore un prétexte
pour déferler à nouveau dans nos vies.
Soyons assurés
cependant que Abdelaziz Bouteflika saura mieux parler de cela à un
peuple qui n’aime rien tant que la justice et la vérité.
A. M.
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