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Mahmoud Darwich
"Arabes et musulmans ont le sentiment d'être poussés hors de
l'Histoire"
Le Monde : La
poussée du Hamas en Palestine s'inscrit-elle dans un environnement
général qui voit les islamistes progresser dans l'espace
arabo-musulman ?
Mahmoud Darwich : C'est une évidence : la Palestine ne peut être une
île dans un océan de progression de l'islam politique. S'il y avait
des élections libres dans le monde arabo-musulman, les islamistes
l'emporteraient partout, c'est aussi simple que cela ! C'est un
monde qui vit profondément dans le sentiment de l'injustice, dont il
rend responsable l'Occident. Lequel répond par une forme
d'"intégrisme" impérial qui renforce le sentiment d'injustice. Dans
cet espace, on a affaire à des identités blessées.
Quelle est la nature de cette blessure ?
Arabes et musulmans, confrontés à un "despotisme universel"
américain et à des despotes locaux, ne savent plus où ils se
situent. De plus, la richesse s'étale sur tous les écrans, qu'ils
comparent à leur misère. Ils ont le sentiment d'être poussés hors de
l'Histoire. Résultat : ils se rétractent sur leurs constantes
historiques – une attitude par définition passéiste. Ces blessures
se gangrènent. Or les repères sont perdus. Nationalisme et
tiers-mondisme, socialisme et communisme ont tous failli. Il ne
reste pas même la prééminence du droit, puisque dans leur zone le
droit international n'a pas cours. Israël s'y soustrait depuis si
longtemps sans que rien ne se passe.
Ils pourraient choisir la démocratie...
Je n'ai pas de
réponse évidente à ce déficit. Les gens ont peut-être besoin de
solutions simples à leur désarroi, que la religion apporte. Or la
démocratie n'est pas simple, elle induit le pluralisme, la
complexité. Je crois que, malheureusement, aucun pays arabe
n'échappera à l'expérience islamiste. Le monde arabe n'est plus
celui des années 1950-1960. L'Amérique non plus. Là-bas aussi, de
plus en plus de gens se tournent vers les réponses inadéquates de la
religion. Le manichéisme de la pensée s'accompagne d'une
islamophobie qui suscite des réactions très violentes dans le monde
musulman.
A
ce sujet, que pensez-vous de l'affaire des caricatures du prophète
Mohammed ?
C'est une folie qui m'emplit d'affliction. D'abord, la caricature de
Mohammed avec une bombe à la place du turban est insultante. La
liberté de la presse doit être défendue, mais pas le droit à
l'insulte. On ne peut impunément offenser les croyances des autres.
En France, la presse est libre. Mais vous avez des lois qui
punissent l'expression publique du racisme. Dans l'atmosphère
internationale étouffante où nous vivons, il faut respecter le refus
des musulmans de voir représenter l'image du Prophète. En même
temps, le problème est que l'opinion arabe et musulmane ne fait
aucune différence entre les peuples, leur diversité et les
gouvernements. Elle considère tout "en bloc". Arguer d'un dessin
pour brûler des ambassades est une folie. De part et d'autre, des
forces concourent à exacerber le choc des identités. Un jour, cela
passera. C'est une période transitoire. En attendant, ces forces
dominent.
On en a pour longtemps ?
Qui sait ? La moitié de l'humanité a cru au socialisme. Qui aurait
imaginé que cet "avenir radieux" s'effondre en un jour après
soixante-dix ans ? Le monde arabo-musulman, aujourd'hui, est en
pleine expansion islamiste et le prix qu'il aura à payer pour cette
phase historique sera très cher. Partout, déception et colère
dominent, les gens régressent. Les islamistes radicaux deviennent de
plus en plus dominants. En même temps, je suis effaré de l'ignorance
générale en Occident vis-à-vis de l'islam politique. Il y a toutes
sortes d'islamistes. Les salafistes et le Hamas, pour prendre un
exemple, sont très différents. Le Hamas est d'abord un mouvement
nationaliste fondé sur une vision religieuse. Mais l'Occident, lui
aussi, tend à ne voir l'islam politique qu'"en bloc".
Maintenant, vous, le poète de la diversité et de la convivialité,
vous vous retrouvez avec le Hamas au pouvoir...
D'abord, reconnaissons qu'un changement de régime a très
démocratiquement eu lieu. Pour les mœurs politiques de la société
palestinienne, c'est positif. Cela étant, Israël porte une
responsabilité majeure. Il a installé un climat de délégitimation de
l'Autorité palestinienne qui a pavé la voie au Hamas. Ajoutée à sa
politique, qui rend le quotidien palestinien invivable, l'incurie de
l'Autorité a contribué à créer une ambiance délétère. Cela a poussé
beaucoup de gens à penser : "Pourquoi ne pas essayer une autre
voie ? Ça ne pourra pas être pire." Le vote Hamas a été plus
protestataire qu'uniquement religieux. Maintenant, nous allons
devoir vivre avec cette expérience. Mais je ne peux cacher mes
inquiétudes. Des dirigeants du Hamas ont déclaré vouloir
"remodeler la société sur une base islamique". Quand on défend
une Palestine plurielle et laïque, on ne peut que craindre pour les
droits des femmes, pour les jeunes et les libertés individuelles.
Sans oublier la composante chrétienne. J'espère que le Hamas
composera et respectera la base qui l'a mené au pouvoir, dont, je le
répète, les motivations étaient essentiellement protestataires.
Comment analysez-vous le regard des gouvernants israéliens sur le
Hamas ?
Le problème essentiel de l'histoire du sionisme est qu'il a essayé
d'éluder la réalité du terrain. Dès le départ, il savait que son
slogan "une terre sans peuple pour un peuple sans terre"
était erroné. Il y avait un peuple sur cette terre. Alors il a fait
comme s'il n'existait pas ou ne comptait pas. Et ça continue. Des
décennies, les Israéliens ont nié l'existence d'un mouvement
national palestinien. Ils disaient que l'OLP n'était qu'une
"organisation terroriste". Un jour, ils ont dû la reconnaître.
Aujourd'hui, ils disent : "Pas question de négocier avec le
Hamas." Ils finiront par le faire, comme ils l'ont fait avec
l'OLP.
Qu'est-ce qui pourrait les amener à négocier ?
La réalité ! Le soleil, dit-on, est plus puissant que les ailes des
corbeaux qui couvrent l'horizon. Récuser le Hamas, c'est nier le
résultat d'une élection libre. Cela ne sert à rien. A la fin, la
réalité est toujours plus forte que le déni. Quand l'intifadha a
éclaté, les Israéliens ont décrété qu'ils n'avaient "pas de
partenaire". Or seul Yasser Arafat pouvait faire admettre au peuple
des concessions. Mais ils n'ont eu de cesse de le réduire à rien.
Quand Mahmoud Abbas lui a succédé, eux et les Américains lui ont
fait des mamours. Mais politiquement, ils n'ont rien négocié. Ainsi,
ils l'ont discrédité à son tour aux yeux de sa population. Ils
croient toujours pouvoir mener une politique unilatérale. Résultat :
ils ont le Hamas en face d'eux. Dans un premier temps, cela servira
de justification à leur unilatéralisme. Mais s'ils cherchent à
garder leurs blocs de colonies et à nous accorder "généreusement"
quelques bantoustans, cela veut dire qu'ils ne veulent pas la paix.
Et cela ne marchera pas. Jusqu'à ce que la réalité s'impose à eux :
la seule voie, c'est d'en finir complètement avec l'occupation.
Vous croyez que les Israéliens ne veulent pas la paix ?
Le problème
est qu'ils ne veulent ni d'un Etat binational, ni d'une Palestine
indépendante. Quand tous les Etats de la Ligue arabe, en 2002, ont
proposé un retrait aux frontières de 1967 en contrepartie d'une
reconnaissance générale d'Israël, ils ont fait comme si cette
proposition n'existait pas. Aujourd'hui, sur le territoire de la
Palestine mandataire, il y a deux réalités : l'une juive
israélienne, l'autre arabe palestinienne. Aucune ne peut éradiquer
l'autre. La seule solution est que les deux parties reconnaissent
cette double réalité. Ensuite, que chacun écrive son histoire comme
il l'entend ! L'histoire n'intéresse que les historiens ou les
romanciers. Moi, c'est le présent qui m'intéresse. Or il se noie
dans la tragédie.
La société israélienne n'a pas suffisamment pris la mesure de la
concession historique que lui ont faite les Palestiniens, les
spoliés. Ni pris conscience de l'importance, pour la victime, de
voir son agresseur reconnaître sa part. Les Israéliens ont
l'habitude de dire que les Palestiniens "ne ratent jamais
l'occasion de rater une occasion". La réalité est inverse. Après
Oslo, ils avaient une occasion exceptionnelle. L'OLP et tout le
monde arabe auraient mis fin au conflit s'ils avaient compris que
les Palestiniens n'ont rien d'autre à "concéder" que leur
reconnaissance, et qu'eux doivent, en contrepartie, se retirer des
territoires conquis sans barguigner et admettre l'émergence d'un
Etat palestinien. Maintenant, il sera bien moins facile à Israël
d'aboutir avec le Hamas. Un riche qui se complaît de la misère de
son voisin est un idiot, car il ne se sentira jamais en sécurité. La
seule sécurité d'Israël, c'est que son voisin vive décemment et dans
la dignité.
Vous avez accepté le jeu d'une interview politique. Pourtant, on
vous sent réticent à aborder ces questions.
Parce que je
vis dans la perplexité. Je ne refuse pas de parler de politique,
mais je refuse toutes les certitudes dans un présent si agité. Je ne
suis pas certain de ma propre vision. La complexité, je l'intègre à
mon travail de poète. Tout poète ou même tout écrivain du
tiers-monde qui dirait "la société ou la politique ne
m'intéressent pas" serait un salaud. Je ne suis pas salaud à ce
point. Pour un Palestinien, la politique est existentielle. Mais la
poésie est plus rusée, elle permet de circuler entre plusieurs
probabilités. Elle est fondée sur la métaphore, la cadence et le
souci de voir derrière les apparences. Mais les poètes ne conduisent
pas le monde. Et c'est heureux : le désordre qu'ils y introduisent
pourrait être pire que celui des politiciens.
Qu'y a-t-il derrière les apparences ?
La vie, donc
les rêves et les illusions. Qui peut vivre sans espoir que le monde
ira vers le meilleur, vers le beau ? La poésie ne peut exister sans
l'illusion du changement possible. Elle humanise une histoire et un
langage commun à tous les humains. Elle transgresse les frontières.
Au fond, son seul véritable ennemi, c'est la haine.
Dans votre récent ouvrage paru en français, Ne t'excuse pas,
vous écrivez : "Je suis ce que je serai demain." Un vers
étonnant venant d'un poète qui récuse l'immuabilité.
Au contraire. Le présent nous étouffe et déchire les identités.
C'est pourquoi je ne trouverai mon moi véritable que demain, lorsque
je pourrai dire et écrire autre chose. L'identité n'est pas un
héritage, mais une création. Elle nous crée et nous la créons
constamment. Et nous ne la connaîtrons que demain. Mon identité est
plurielle, diverse. Aujourd'hui je suis absent, demain je serai
présent. J'essaie d'élever l'espoir comme on élève un enfant. Pour
être ce que je veux et non ce que l'on veut que je sois.
Propos recueillis par Sylvain Cypel,
Le Monde du 12 février 2006
Mahmoud Darwich, 63 ans, est né près de Saint-Jean-d'Acre. Il vit
aujourd'hui entre Ramallah et Amman. Figure de la poésie
palestinienne, il a notamment publié Au dernier soir sur cette
terre, Une mémoire pour l'oubli, Murale et, au mois de janvier,
Ne t'excuse pas, tous chez Actes Sud.
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