Semaine du 15 au 21 novembre 2006

MUSIQUE

La passion andalouse selon Sid Ahmed Seri

 

 
 
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La passion andalouse selon Sid Ahmed Seri

La célébration du quatre-vingtième anniversaire de sa naissance a été un événement. Une salle Ibn Zeydoun des grands jours, pleine à craquer, alors que de nombreuses familles s’en retournèrent bredouilles. De grands moments musicaux, des émotions à peine contenues, un majestueux public qui ne ménagea point ses efforts pour donner à la manifestation une dimension magique. Le grand maître méritait grandement autant d’égards. Emu autant que touché par une telle sollicitude, il entra vite dans le vif du sujet, à la grande satisfaction d’une assistance entièrement acquise à la muse chère à Mohamed Sfindja et au projet de société qu’il porte. Et qu’il a toujours défendu, avec obstination et détermination. Lui, vous l’aviez deviné, c’est Ahmed Seri. C’est de ce grand maître qu’il s’agit, adulé comme chanteur et vénéré comme pédagogue par de nombreux élèves qu’il forma des années durant au sein de l’association El-Djazaïria El-Mossilia .

Elevé dès son jeune âge dans un milieu religieux et fréquentant, alors qu’il n’avait que quatre ans, une vieille école coranique de La Casbah d'Alger où, en sus des versets du Livre sacré, l’élève était initié au chant religieux dérivé de la musique classique algérienne, il était clair dès lors que le penchant de Ahmed Seri pour le patrimoine musical classique algérien devenait inévitable. Surtout lorsque l'on sait que le chant religieux algérois était une adaptation, souvent, des airs des noubas aux paroles des cantiques que les  moudjaouidine aux puissantes et jolies voix, psalmodiaient dans les mosquées. Des traditions bien établies que nous devons à un muphti algérois du XVIIe siècle qui, devant la menace de disparition qui planait sur la musique classique algérienne, lança le mot d'ordre consistant à mobiliser tous les lecteurs de Coran au service de la sauvegarde d'un patrimoine ancestral devant de plus en plus la chasse gardée de la communauté israélite, rapporte Mahieddine Bachtarzi.

L'option d’Ahmed Seri devenait irréversible surtout à un moment où le ténor du Vieil-Alger subjuguait les plus irascibles et contribuait à faire voler en éclats les quelques réticences savamment entretenues par une société algéroise traditionaliste à souhait qui voyait d'un mauvais œil un de ses protégés s'intéresser à une muse, profondément vénérée certes, mais dont la pratique était franchement décriée, pour ne pas dire vouée aux gémonies.

Ahmed Seri ne regrette rien. La musique classique algérienne a été sa passion de jeunesse et il apprend à mieux l'apprécier maintenant qu'il en connaît davantage la valeur. Etant donné sa situation actuelle, elle constitue l'une de ses préoccupations majeures et son but est d'inculquer sa passion au plus grand nombre de jeunes. Fidèle en cela à son professeur Abderrezak Fakhardji et à l'un des dignes héritiers de Mohamed Sfindja, le maître Mohamed Benteffahi (1870-1944), premier président d' El-Djazaïria.

Pour  Ahmed Seri, de tous les genres musicaux que notre pays recèle, la musique d'origine arabo-andalouse est la plus élaborée et possède des structures et des caractéristiques qui, en dépit du temps et des aléas de l'Histoire, affirment encore l'influence d'une culture qui eut ses heures de gloire. Il se plaît à faire remarquer que la musique classique algérienne que nous pratiquons a été conçue au firmament de la civilisation, au moment où l'Europe vivait encore dans une semi-obscurité. L'Alhambra n'a jamais eu son pareil et notre musique est demeurée inégalée.

Ahmed Seri passe pour être le défenseur le plus convaincu et le plus acharné du patrimoine musical classique traditionnel. Ce qui est singulier, surtout dans un secteur de la vie culturelle où le niveau relativement limité des uns et des autres fait que l'apport du musicien intervient sans aucune ingéniosité, momifié qu'il est par les inévitables et énigmatiques circonlocutions. C’est pour cette raison qu’il considère que l'entreprise de conservation apparaît effectivement comme une mission sacrée, car, aussi paradoxal que cela puisse paraître, la musique classique est aujourd’hui la plus menacée, sinon de disparition du moins d'une sérieuse et dramatique amputation. Cette situation est le résultat d'un certain nombre de considérations et de faits qu'il faut franchement examiner.

Ce patrimoine a été transmis, à travers des siècles, de génération à génération, par la tradition orale. Ahmed Seri est surpris par le fait que, malgré les connaissances scientifiques acquises alors par les Arabes, aucun témoignage écrit des œuvres musicales, à l'exception des poèmes, ne nous est parvenu. Livrée à la seule mémoire des hommes, cette musique n'a cessé de voir son répertoire se réduire au fil des années, principalement avec la disparition des détenteurs de ce patrimoine, parmi lesquels le chantre algérois se plaît à citer Abderrezak Fakhardji dont il fut un des plus brillants disciples.

 Il affiche clairement sa différence et sa détermination

S’agissant de la rénovation, Les efforts ne seraient fructueux que si un patrimoine était conservé dans ses structures originelles. Sitôt les condition réunies, il y a lieu, selon Sid Ahmed Seri, de sensibiliser la grande masse – et principalement les jeunes – à notre musique et d'enseigner dans les instituts, conservatoires et écoles, les techniques selon la méthode universelle, en utilisant pour les premières années des manuels comportant des œuvres de notre répertoire. Cela ne veut pas dire pour autant qu'il faudra rompre avec la méthode traditionnelle de transmission. Ce serait une erreur monumentale, estime la même source, que certains pays ont commise, confrontés qu'ils sont, à l’heure qu'il est, à des difficultés pour restituer à leur musique toute sa valeur et sa pureté d'antan.

Un mal ronge notre patrimoine ancestral et le définir n'est pas encore chose aisée, concède-t-il : «L'un de ses aspects principaux réside dans le fait que chacun se retranche derrière ses propres convictions. Lorsqu'on interroge ceux qui sont concernés par le présent et le devenir de la musique, on a l'impression que chacun est animé de la meilleure volonté et ce, dans l’intérêt de l'art. Il suffit, aussi, d'évoquer l'une des raisons du mal pour heurter des susceptibilités. Et pourtant, il faudra qu'un jour on se décide résolument à engager le dialogue et à aborder le problème par tous les aspects, dussent nos susceptibilités en souffrir.»

Et il sait de quoi il parle, lui qui est à chaque fois voué aux gémonies pour peu qu’il affiche sa différence et sa détermination à défendre par des écrits le patrimoine lui tenant à cœur. Certes, il n’est pas facile alors que d’aucuns poussent l’outrecuidance, c’est lui qui souligne, jusqu’à lui trouver un caractère exécrable. Ahmed Seri sait certainement à quoi s'en tenir, lui dont les premiers pas remontent à l'année 1945, date à laquelle il adhère successivement à El-Andaloussia et à la société musicale El-Hayat qui avait élu domicile au cercle du Mouloudia Club d'Alger, doyen des clubs algériens. Mais le véritable départ de ses études et de sa carrière musicales, il le connaîtra une  année   plus  tard,  le  5  juillet  plus   exactement,  au sein  d'El-Djazaïria et de la classe supérieure dirigée par Abderrezak Fakhardji. Doué d'une mémoire prodigieuse,  il avait profité pleinement de l'enseignement du maître, s'avérant être l'un de ses meilleurs élèves. Avec la soif d'apprendre qui le caractérisait, il s'inscrivit, en 1946-47 au Conservatoire municipal d'Alger pour y suivre les cours de Mohamed Fakhardji. Mais en vain, l'administration de cet établissement n'ayant pas trouvé de mieux à faire que de l'orienter vers la classe de Sassi, un professeur de confection israélite où il ne retiendra pas grand-chose, les frères Fakhardji étant les dépositaires du patrimoine musical classique. Entre 1946 et 1948, il se produira à la radio  avec El-Djazaïria, dans le cadre d'une émission hebdomadaire réservée aux associations du genre, alors que son premier tour de chant en qualité de soliste de l'orchestre de la station radiophonique d’Alger, placé sous la direction de Mohamed Fakhardji, remonte au 26 décembre 1948.

Abderrezak Fakhardji, intégré au corps enseignant du Conservatoire municipal d'Alger, était chargé de l'encadrement de la classe supérieure de la société musicale  El-Djazïria El-Mossilia, El-Djazaïria ayant fusionné avec El-Mossilia le 15 octobre 1951.

Mahmoud Mesekdji, Mamed Benchaouch comme Mohamed Mazouni, ses camarades de classe et amis, sont unanimes à dire que cette promotion est loin d'être usurpée. Abderrezak Fakhardji, le maître, avait pesé de tout son poids pour que les aspirations les plus légitimes en matière d’enrichissement du répertoire de son disciple soient concrétisées. La reconnaissance de l’élève n'en fut que plus grande, surtout lorsque l'on sait que son professeur en avait fait un privilégié, à tel point que lors d'une émission télévisée consacrée par Kamel Bendisari au maître disparu, Mohamed Mazouni devait souligner : «Le cours était modulé en fonction des capacités réceptives de Sid Ahmed. Les autres élèves devaient prendre le train en marche. Il faut reconnaître que notre ami assimilait très vite une nouba. Ce n'était pas notre cas.»

El-Djazaïria El-Mossilia continuera à dispenser un enseignement de qualité jusqu’à la grève du 5 juillet1956 qui verra, du reste, la suspension de toutes les activités des associations sportives et culturelles musulmanes de l'époque. 

L’indéfectible attachement à l’œuvre de Abderrezak Fakhardji

Si durant l'occupation coloniale et, partant, dans les dernières années de lutte de libération, nous a confié Ahmed Seri, la musique algérienne n'avait cessé, à l’intérieur comme à l'extérieur du pays, par les ondes et partout où elle remplissait le rôle d'ambassadrice de notre peuple, d'affirmer l'existence d'une identité nationale dont elle constituait l’une des expressions les plus vivantes, elle sera appelée, à l’avènement de l’Indépendance, à connaître – ce qui lui avait été refusé pendant plus d’un siècle – un développement à la mesure de nos ambition et ce, compte tenu des sacrifices consentis pour recouvrer notre personnalité.

Ahmed Seri avait prit part, en février 1964 au Caire, à la demande de la direction de la culture relevant alors du ministère de l’Education nationale, aux travaux de la commission préparatoire du Congrès de la musique arabe. Ces assises ont convenu, dans une série de recommandations, à ce que chaque pays arabe consacre, quotidiennement, une tranche de ses émissions radiophoniques, à raison d’une heure au moins, à une musique d’un autre pays frère. Il s’en souvient : «Il serait curieux de connaître, aujourd’hui encore, les pays qui ont pris en compte (à l’exception de l’Algérie et à un degré moindre, de la Tunisie) ces recommandations pour ce qui concerne la musique algérienne.» Selon lui, la solution ne réside pas seulement dans le fait qu’il faille appliquer chez nous des mesures de réciprocité, mais de prendre sérieusement conscience que nous avons, selon les vœux combien de fois réitérés du chef de l’Etat, une culture et un patrimoine à défendre et à valoriser coûte que coûte. Il y va de notre dignité, souligne-t-il avec insistance. Ce qui fait le plus mal au cœur, c’est qu’une telle situation engendre la mise à l’écart des détenteurs de notre patrimoine le plus précieux, regrette notre interlocuteur : «A cet égard, je ne pouvais concevoir une participation à quelque concert que ce soit sans que notre musique ne reprenne ses droits et sans que la direction de l’orchestre de musique classique algérienne ne soit confiée au seul chef valable et incontestable de l’école d’Alger, le maître Abderrezak Fakhardji. N’a-t-on pas, depuis, laissé partir nos vieux maître sans que l’on n’ait songé, quand ils étaient là, à faire appel à leur concours, à recueillir les œuvres en leur possession et à leur éviter, à tout le moins, de connaître, à la fin de leur vie, une misère morale plus pernicieuse que la misère matérielle ?»

Pressé par ses proches et amis, parmi lesquels H’mida Kateb, Ahmed Seri reprend, sitôt l’Indépendance acquise, le chemin de La Casbah qui l’a vu naître et multiple les concerts au siège d’El-Djazairia El-Mossilia, rue Médée, jusqu’en 1964 date à laquelle la doyenne des associations musicales algériennes élit domicile rue Harriched (ex-Mogador), derrière les Galeries algériennes. Plus spacieux que le précédent, le nouveau siège permet d’élargir la base de mélomanes et à l’association d’entrevoir sérieusement la création de classes d’initiation musicale.

Le disciple de Abderrezak Fakhadji met à profit le fait qu’il ne fasse plus partie du corps enseignant de la société musicale pour participer à plusieurs rencontres et séminaires destinés à proposer les voies et moyens susceptibles de permettre à la musique classique algérienne de sortir de l’impasse dans laquelle elle a été confinée. Les premiers résultats se traduisent par l’organisation de festivals et de semaine culturelles, la création de l’Institut national  de musique (INM) et de l’Office national des droits d’auteur (ONDA). Les solutions proposées valent ce que valent les hommes chargés de les appliquer. S’agissant des premiers festivals et semaines culturelles, il estime sincèrement qu’ils ont été des réussites, même s’il regrette non sans amertume d’ailleurs, que la tenue des festivals nationaux de musique classique se soit espacée d’abord et qu’il n’y en ait  plus eu depuis 1972 ensuite. Car, souligne-t-il, c’est en effet grâce à ces manifestations que les associations musicales se sont multipliées et constituées dans des régions où l’on avait peine à croire que ce genre musical avait des adeptes.

Un monstre sacré du patrimoine musical classique algérois

Les premier et troisième festivals nationaux de musique classique algérienne lui donnent l’occasion de renouer avec le large public et, fidèle en cela à ses principes intangibles, il se produit avec le grand ensemble de l’école d’Alger placé sous la direction de Abderrezak Fakhardji. Un éclatant succès, mais point de grisaille tant la position du chantre demeure inchangée. Cependant qu’il reprend la direction de l’enseignement musical en qualité de professeur de la classe supérieure de la société El-Djazairia El-Mossilia, poste précédemment détenu par un autre disciple de Fakhardji, feu Hamidou Djaidir qui eut le mérite singulier, quant à lui, de fructifier le travail initiateur de Abdelkrim Mehamsadji, Zoubir Karkachi, Mohamed Bensemane et de bien d’autres animateurs de l’association et de faire éclater au grand jour des dispositions transcendantes d’une pépinière de jeunes musiciens et musiciennes. Ainsi, l’obtention du premier prix du troisième festival national de musique classique algérienne est-il l’aboutissement heureux et logique d’un travail en profondeur savamment relevé et mis en valeur par la compétence et le savoir-faire de Ahmed Seri et quotidiennement affermi par cet organisateur né qu’est Sid Ali Benmerabet qui a su transformer cette société musicale en une véritable école avec pas moins de 300 élèves.

La disparition du festival national de musique classique algérienne ne donnera plus l’occasion au large public d’apprécier Ahmed Seri et il faudra attendre les hommages consacrés par l’Association musicale El-Fakhardjia à son maître Abderrezak Fakhardji (en 1982 au TNA) et à son ami et non moins prestigieux détenteur du patrimoine musical traditionnel tlemcénien, le professeur Mohamed Bouali de la Société littéraire artistique musicale (en 1983 à la salle Atlas) pour avoir l’honneur et le plaisir de l’écouter. Des soirées inoubliables mais qui n’en posent pas moins l’épineux problème de savoir jusqu’à quand cette valeur sûre restera-t-elle éloignée des feux de la rampe ?

Mais s’il est permis de paraphraser Kamel Malti, un de nos plus grands mélomanes et fins intellectuels, Ahmed Seri est plus qu’un chanteur. C’est un monstre sacré, le digne successeur de Abderrezak Fakhardji, même si, à un moment donné, il a eu l’heureuse idée d’enrichir son répertoire auprès de Sonigo et Omar Bensemane. Le disciple est en effet détenteur d’un répertoire dont la valeur va au-delà de toute estimation. Un répertoire qu’il a enregistré à ses frais, sans aucune aide des appareils idéologiques d’Etat. La mémoire musicale d’Alger se trouve à son niveau alors qu’aucune négociation avec le chantre n’a été engagée à ce jour, les commis de l’idéologie dominante préférant les raccourcis et la compagnie de quelques musiciens dont les connaissances en la matière contribuent chaque jour davantage à pervertir un patrimoine pourtant engendré par une somptueuse civilisation et à jeter de la poudre aux yeux.

Ce genre de situation, à tout le moins inextricable semble-t-il, a déjà fait l’objet d’une attention particulière surtout lorsque le gouvernement a créé, en 1968, l’INM dont le but principal consiste à entreprendre le plus rapidement possible toutes les actions nécessaires à la sauvegarde de notre patrimoine musical. Depuis, force est de constater que les maîtres continuent de disparaître ou vivent à l’écart sans que l’on recueille les œuvres en leur possession et sans donner, à ceux qui subsistent, la possibilité d’exercer honorablement leur art et de vivre dignement.

En défenseur acharné et infatigable du terroir, Ahmed Seri déplore que certaines traditions séculaires dans le monde du culte (psalmodie du Coran, appel à la prière et chants religieux exécutés dans un style propre à notre pays), si laborieusement conservées en dépit d’une culture et d’une spiritualité fortement implantées par la colonisation, soient sacrifiées et reléguées aux oubliettes.

C’est certainement pour ces raisons et bien d’autres qu’il contribuera au lancement de l’Association pour la promotion et la sauvegarde de la musique classique algérienne d’abord, avant de jeter, cette année à Tipaza, les bases structurelles de la Fédération nationale des associations de musique classique algérienne. Si la première association ne survivra pas à l’indifférence des clercs et à l’absence d’un espace en mesure de lui permettre d’élaborer une esthétique de l’urgence, la seconde, dont il est le président, risque de connaître le même sort. A fortiori dans un pays qui ne semble pas comprendre que la force d’une Nation réside dans les capacités de mobilisation de sa société civile.

Abdelhakim Meziani

 

 

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