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politique
Bilan et
perspectives (Partie 6)
La crise
algérienne, avons-nous déjà dit, est marquée du sceau de la lutte de
classe. C’est l’abandon du socialisme (mais plus peut-être que
celui-ci, la façon dont il s’est opéré) qui en constitue la cause
principale. Mais quels en sont les protagonistes ? Si elle avait
pris la forme d’un affrontement entre classes démunies et classes
nanties pour le contrôle de la richesse nationale, le pays se serait
trouvé en proie à une révolution sociale— susceptible ou non
d’aboutir, cela est autre question. Mais ce n’est sans doute pas
ainsi qu’on peut la schématiser. A cela une bonne raison, un conflit
de classes autour de questions socio-économiques essentielles
suppose un mouvement revendicatif mené par les travailleurs, qui
soit massif et passé à l’offensif depuis quelque temps déjà, que
rien de surcroît ne parvient à faire retomber. En réalité, c’est
tout le contraire qui se passait : les travailleurs étaient sur la
défensive dans un contexte caractérisé par une offensive libérale
qui instrumentalisait les difficultés de l’économie consécutives au
contre-choc pétrolier de 1986, dont la crise de l’endettement, qui
lui offrait l’occasion non seulement de faire des coupes claires
dans les dépenses sociales, mais encore de licencier par centaines
de milliers. Toutefois, si une révolution libérale, comme celle qui
se développait avant et pendant la crise, relève de la révolution
sociale, alors, oui, c’en était une que celle qui s’évertuait à
bouleverser le mode de répartition prévalant quasiment depuis
l’indépendance du pays. Seulement, cette libéralisation en résonance
évidemment avec celle qui se déroulait dans le monde, ne se menait
pas toutes bannières déployées, comme cela avait été le cas, par
exemple, avec le thatchérisme en Angleterre, ou le reaganisme aux
Etats-Unis. Et pour cause, la classe qui devait la mener, la
bourgeoisie, ne pouvait pas, de par sa faiblesse structurelle,
assumer cette tâche historique, qui lui revenait en principe mais
qui outrepassait ses forces réelles.
Nous voilà donc en
présence des deux conditions présidant au procès de fascisation en
général, quel que soit le pays capitaliste : des travailleurs sur la
défensive car déjà vaincus, et une bourgeoisie libérale incapable
par elle-même de conduire jusqu’à son terme la nouvelle économie
politique, qu’elle avait revendiquée pourtant à cor et à cris. Cette
double impuissance affectant les deux camps principaux, socialistes
et libéraux, expressions politiques d’un conflit central (faisons
pour le moment abstraction des formes partisanes réelles), celui-là
même qui oppose possédants et non possédants à propos du partage du
revenu national dans une société capitaliste moderne, comme l’est
sans conteste l’Algérie malgré son sous-développement, ouvre un
grand boulevard devant l’islamisme, la forme spécifique du fascisme
dans cette phase historique du pays, qui y déferle de toute sa
masse, qui va dès lors croissant. Sans la crise engendrée par
l’abandon du socialisme, ou ce qui revient au même, sans
l’impuissance de la nouvelle direction politique du pays à faire
aboutir les réformes initiées par elle, l’islamisme n’aurait pas de
beaucoup dépassé la situation qui a toujours été la sienne, de
minorité d’extrémistes obscurantistes, de courant marginal aspirant
à la violence, malgré la progression des courants similaires dans
le monde musulman, à la suite de la révolution islamique iranienne
et de la guerre en Afghanistan. Pourquoi cette certitude ? Parce que
malgré la crise politique interne d’une transition bloquée et malgré
le contexte international qui lui était pour le moins favorable,
l’islamisme a échoué à s’emparer du pouvoir. Par conséquent, si la
crise interne n’avait pas provoqué autant de divisions dans l’Etat
et dans la société, l’islamisme n’aurait pas trouvé devant lui
l’espace libre où se développer avec une telle rapidité, même dans
l’hypothèse où l’autre condition ayant joué à son avantage, à savoir
l’étape finale du conflit est/ouest, où il a servi d’instrument à
l’Occident, notamment aux Américains, qui l’ont porté à bout de bras
tout au long de cette époque en récompense de son anticommunisme et
de son antisocialisme plus que virulents, incommensurables, ne
varierait pas quant à elle. Or, s’il n’a pas pu obtenir gain de
cause malgré tout ce qu’il avait engrangé de forces, et la
bestialité sans précèdent de ses méthodes de guerre, c’est que la
résistance de la société a été tout compte fait bien plus grande que
ne le laissait supposer sa fulgurante montée en puissance.
Avant l’arrêt des
élections législatives en janvier 1992, deux faits auraient pu lui
servir d’avertissement. A qui, en revanche, en a tenu compte, c’est
plutôt l’ampleur et la durée du terrorisme qui pouvaient poser
problème par la suite, tant il pouvait être enclin à conclure dès ce
moment à l’échec politique de l’ex-Fis. Le premier fait, c’est
l’appel à la grève générale, en mars 1991 si je ne m’abuse, lancé
par l’UGTA, contre lequel le FIS s’élève. L’appel est largement
suivi. Ce qui prouve bien que cette formation, qui se proclamait en
harmonie avec tout le peuple, ou presque, n’était pas représentée
significativement parmi les travailleurs, qu’elle n’était pas de
force à faire échouer une action à laquelle elle s’opposait, pas
même à contrebalancer un tant soit peu en l’occurrence l’influence
de la centrale syndicale. Le deuxième fait, c’est lorsque le FIS
décide en quelque sorte de laver cet affront en appelant à son tour
à une grève générale. Le piège alors se referme sur lui. La grève,
qui prend des allures de grève insurrectionnelle, est peu suivie,
aucun secteur clé n’est paralysé, exactement comme le laissait
supposer l’échec de sa tentative précédente. Il devenait clair dès
ce moment que le soi-disant parti de tous les Algériens, titre qu’il
se donnait conformément à la tradition des fascismes, ne contrôlait
pas les secteurs qui comptent, qu’il n’était pas implanté, ou si
peu, au sein des forces vives. D’une certaine façon, son sort est à
l’issue de ces deux épreuves de facture purement politique, scellé.
A ces deux coups de semonce, il faut d’ailleurs ajouter un
troisième, mais qui survient alors que les événements avaient déjà
viré à la violence et à l’irréparable, c’est son recul électoral
marqué dans les élections législatives de décembre 1991, remportées
cependant par lui, puisque des 4 millions de voix obtenues aux
élections communales de 1990, il passe à trois millions ; en quelque
mois seulement, son score aura diminué d’un quart. Or, il y a tout
lieu de penser que ce recul est en réalité plus important encore ;
gérant la plupart des communes, où il avait d’ailleurs effacé la
devise de l’Etat inscrite au fronton des mairies pour la remplacer
par celle qui lui convenait, baladia islamia, il dispose en effet de
quasiment tous les leviers, face à une administration démobilisée et
largement noyautée, pour contrôler le scrutin et forcer l’urne à
accoucher de résultats à peu près tel qu’il les voulait.
Le déclin de
l’islamisme radical avait donc commencé avant même qu’il ne se lance
dans la lutte armée. Mais cette involution, qui n’échappait en fait
qu’à ceux qui étaient sans recours possible sous l’empire des
démagogues intégristes, n’éloignait de lui que les indécis parmi les
sympathisants et les électeurs, elle n’entamait pas encore, ou si
peu, sa véritable substance ; mais le processus était engagé, qui
aurait pu se poursuivre s’il était possible à la fois de retarder
les élections et d’appliquer des remèdes sociaux aux antipodes de
celles que l’on s’apprêtait, pour l’essentiel sous l’aiguillon de la
crise de l’endettement, à mettre en œuvre. Les islamistes eux-mêmes,
ou plutôt leurs dirigeants, qui n’étaient pas nécessairement les
têtes d’affiche, savaient eux que le temps ne travaillait pas pour
eux. S’ils avaient décidé de faire occuper les rues et les places
publiques au cours de leur grève générale en juin 1991, c’était
parce qu’ils avaient compris le message que comportait la grève
réussie à l’appel de la centrale syndicale, et qu’ils avaient senti
le besoin de lui apporter le démenti. Ils étaient déjà condamnés à
faire de la surenchère, croyant par là enrayer le processus de
reflux qui gagnait sur les troupes et les disloquait à mesure de sa
remontée.
La nébuleuse
intégriste, en dépit des divergences que cela lui suscitait, ne
pouvait pas dans l’ensemble laisser passer une occasion comme celle
que représentait l’arrêt des élections en janvier 1992 pour
redresser son cours, qui ne pouvait que se détériorer dans
l’immobilité et le statu quo, et pour lancer l’assaut final auquel
la portait irrésistiblement sa nature de mouvement essentiellement
offensif —autre trait caractéristique des fascismes. Il était fatal
qu’elle choisisse l’épreuve de force, quel qu’en soit le prix.
Ces remarques
historiques, on l’aura sans doute compris, se proposent d’éclairer
moins le passé que le présent. Elles constituent pour ainsi dire
autant de pièces à verser au dossier pendant de l’ex-Fis,
l’objectif étant de donner une réponse la plus circonstanciée
possible à la question de savoir ce que l’islamisme radical, le
salafisme autrement dit, représente comme force politique
aujourd’hui, c’est-à-dire après une quinzaine d’années d’une
violence terroriste extrême, qu’il a déclenchée et qu’il continue
d’exercer tant sur l’Etat que sur la société. En fait, elle se pose
d’autant plus que la politique de réconciliation nationale renferme
l’éventualité de sa réhabilitation à terme, sous une appellation
autre sans doute (dans le cas où elle a vocation à y aboutir dans
l’esprit de ses initiateurs, au premier chef le président de la
République, ce qui n’est pas encore évident.) C’est qu’elle repose
sur une contradiction, dont du reste les islamistes visés par elle
sont parfaitement conscients : elle prononce leur amnistie dans les
crimes perpétrés à l’endroit de la nation, Etat et société, mais
leur interdit de revenir sur la scène politique légale —pour ce qui
est de l’autre, ou plutôt des deux autres, les médias doublés du
champ de l’illégalité, ils n’ont bien sûr besoin de l’autorisation
de personne pour y évoluer tout à leur aise, et d’où ils débordent
sur la première, comme s’ils rongeaient leur frein, chaque fois que
l’occasion leur en est donnée. A ne s’en tenir qu’aux considérations
purement politiques, il serait pour le moins extraordinaire qu’un
mouvement qui a perdu sur le terrain de la lutte armée, qu’il avait
engagée dans la croyance qu’il avait l’écrasante majorité du peuple
de son côté, gagne néanmoins sur le plan politique en remportant de
nouveau les élections dès lors qu’il est autorisé à y participer.
La défaite militaire, ou plus exactement, un ou plusieurs revers
militaires subis par un mouvement massif et de longue haleine,
auxquels fait suite une victoire politique, est certes un cas bien
connu, mais uniquement dans les guerres populaires contre une
occupation étrangère, dans les guerres de libération nationale ; il
n’est pas envisageable s’agissant d’un mouvement terroriste
d’essence antidémocratique, contre lequel des pans entiers de la
société se sont exprimés, y compris en s’armant contre lui, d’un
mouvement détaché de la société, qu’il combat et qu’elle combat. On
peut illustrer cette différence entre un mouvement populaire et un
mouvement terroriste par le reflux des groupes armés algériens du
centre des villes vers leur périphérie, pour établir ensuite leurs
camps au plus profond de la montagne, là où ils sont le plus
difficilement accessibles et où leurs contacts avec la population
sont réduites, mais d’où ils lancent des incursions dans les
villages situés dans les environs, que leurs habitants finissent par
déserter. On est très loin en l’occurrence du combattant évoluant au
sein du peuple avec l’aisance du poisson nageant dans l’eau.
Mais que
l’islamisme radical et violent ait perdu la partie ne veut pas dire
qu’il a cessé d’être une force qui compte et qu’il est condamné à
disparaître dans un horizon plus ou moins rapproché; pas plus qu’on
est fondé à en déduire que l’islamisme en général n’a pas d’avenir,
en premier lieu pour les crimes qu’une de ses fractions, la plus
importante au point de vue numérique, du moins au départ de la
crise, a perpétré contre le peuple.
M. Habili
Haut
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