Semaine du 15  au 21 novembre 2006

Paysage politique

Bilan et perspectives (Partie 6)

 

 
 
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Bilan et perspectives (Partie 6)

La crise algérienne, avons-nous déjà dit, est marquée du sceau de la lutte de classe. C’est l’abandon du socialisme (mais plus peut-être que celui-ci, la façon dont il s’est opéré) qui en constitue la cause principale. Mais quels en sont les protagonistes ? Si elle avait pris la forme d’un affrontement entre classes démunies et classes nanties pour le contrôle de la richesse nationale, le pays se serait trouvé en proie à une révolution sociale— susceptible ou non d’aboutir, cela est autre question. Mais ce n’est sans doute pas ainsi qu’on peut la schématiser. A cela une bonne raison, un conflit de classes autour de questions socio-économiques essentielles suppose  un mouvement revendicatif mené par les travailleurs, qui soit massif et passé à l’offensif depuis quelque temps déjà, que rien de surcroît ne parvient à faire retomber. En réalité, c’est tout le contraire qui se passait : les travailleurs étaient sur la  défensive dans un contexte caractérisé par une offensive libérale qui instrumentalisait les difficultés de l’économie consécutives  au contre-choc pétrolier de  1986, dont la crise de l’endettement, qui lui offrait l’occasion non seulement de faire des coupes claires dans les dépenses sociales, mais encore de licencier par centaines de milliers. Toutefois, si une révolution libérale, comme celle qui se développait avant et pendant la crise, relève de la révolution sociale, alors, oui, c’en était une que celle qui s’évertuait à bouleverser le mode de répartition prévalant quasiment depuis l’indépendance du pays. Seulement, cette libéralisation en résonance évidemment avec celle qui se déroulait dans le monde, ne se menait pas toutes bannières déployées, comme cela avait été le cas, par exemple, avec le thatchérisme en Angleterre, ou le reaganisme aux Etats-Unis. Et pour cause, la classe qui devait la mener, la bourgeoisie, ne pouvait pas, de par sa faiblesse structurelle, assumer cette tâche historique, qui lui revenait en principe mais qui outrepassait ses forces réelles.

Nous voilà donc en présence des deux conditions présidant au procès de fascisation en général, quel que soit le pays capitaliste : des travailleurs sur la défensive car déjà vaincus, et une bourgeoisie libérale incapable par elle-même de conduire jusqu’à son terme la nouvelle économie politique, qu’elle avait revendiquée pourtant à cor et à cris. Cette double impuissance affectant les deux camps principaux, socialistes et libéraux, expressions politiques d’un conflit central (faisons pour le moment abstraction des formes partisanes réelles), celui-là même qui oppose possédants et non possédants à propos du partage du revenu national dans une société capitaliste moderne, comme l’est sans conteste l’Algérie malgré son sous-développement, ouvre un grand boulevard devant l’islamisme, la forme spécifique du fascisme dans cette phase historique du pays, qui y déferle de toute sa masse, qui va dès lors croissant. Sans la crise engendrée par l’abandon du socialisme, ou ce qui revient au même,  sans l’impuissance de la nouvelle direction politique du pays à faire aboutir les réformes initiées par elle, l’islamisme n’aurait pas de beaucoup dépassé la situation qui a toujours été la sienne, de minorité d’extrémistes obscurantistes, de courant marginal aspirant à la violence,  malgré la progression des courants similaires dans le monde musulman, à la suite de la révolution islamique iranienne et de la guerre en Afghanistan. Pourquoi cette certitude ? Parce que malgré la crise politique interne d’une transition bloquée et malgré le contexte international qui lui était pour le moins favorable, l’islamisme a échoué à s’emparer du pouvoir. Par conséquent, si la crise interne n’avait pas provoqué autant de divisions dans l’Etat et dans la société, l’islamisme n’aurait pas trouvé devant lui l’espace libre où se développer avec une telle rapidité, même dans l’hypothèse où l’autre condition ayant joué à son avantage, à savoir l’étape finale du conflit est/ouest, où il a servi  d’instrument à l’Occident, notamment aux Américains, qui l’ont porté à bout de bras tout au long de cette époque en récompense de son anticommunisme et de son antisocialisme plus que virulents, incommensurables, ne varierait pas quant à elle. Or, s’il n’a pas pu obtenir gain de cause malgré tout ce  qu’il avait engrangé de forces, et la bestialité sans précèdent de ses méthodes de guerre, c’est que la résistance de la société a été tout compte fait bien plus grande que ne le laissait supposer sa fulgurante montée en puissance.

Avant l’arrêt des élections législatives en janvier 1992, deux  faits auraient pu lui servir d’avertissement. A qui, en revanche, en a tenu compte, c’est plutôt l’ampleur et la durée  du terrorisme qui pouvaient poser problème par la suite, tant il pouvait être enclin à conclure dès ce moment à l’échec politique de l’ex-Fis. Le premier fait, c’est l’appel à la grève générale, en mars 1991 si je ne m’abuse, lancé par l’UGTA, contre lequel le FIS s’élève. L’appel est largement suivi. Ce qui prouve bien que cette formation, qui se proclamait en harmonie avec tout le peuple, ou presque, n’était pas représentée significativement parmi les travailleurs, qu’elle n’était pas de force à faire échouer une action à laquelle elle s’opposait, pas même à contrebalancer un tant soit peu en l’occurrence  l’influence de la centrale syndicale. Le deuxième fait, c’est lorsque le FIS décide en quelque sorte de laver cet affront en appelant à son tour à une grève générale. Le piège alors se referme sur lui. La grève, qui prend  des allures de grève insurrectionnelle, est peu suivie, aucun secteur clé n’est paralysé, exactement comme le laissait supposer l’échec de sa tentative précédente. Il devenait clair dès ce moment que le soi-disant parti de tous les Algériens, titre qu’il se donnait conformément à la tradition des fascismes, ne contrôlait pas les secteurs qui comptent, qu’il n’était pas implanté, ou si peu, au sein des forces vives. D’une certaine façon, son sort est à l’issue de ces deux épreuves de facture purement politique,  scellé. A ces deux coups de semonce, il faut d’ailleurs ajouter un troisième, mais qui survient alors que  les événements avaient déjà viré à la violence et à l’irréparable, c’est son recul électoral marqué dans les élections législatives de décembre 1991, remportées cependant par lui, puisque des 4 millions de voix obtenues aux élections communales de 1990, il passe à trois millions ; en quelque mois seulement, son score aura diminué d’un quart. Or, il y a tout lieu de penser que ce recul est en réalité plus important encore ; gérant la plupart des communes, où il avait d’ailleurs effacé la devise de l’Etat  inscrite au fronton des mairies pour la remplacer par celle qui lui convenait, baladia islamia, il dispose en effet de quasiment tous les leviers, face à une administration démobilisée et largement noyautée, pour contrôler le scrutin et forcer l’urne à accoucher de résultats à peu près tel qu’il les voulait.

Le déclin de l’islamisme radical avait donc commencé avant même qu’il ne se lance dans la lutte armée. Mais cette involution, qui n’échappait en fait qu’à ceux qui étaient sans recours possible sous l’empire des démagogues intégristes, n’éloignait de lui que les indécis parmi les sympathisants et les électeurs, elle n’entamait pas encore, ou si peu, sa véritable substance ; mais le processus était engagé, qui aurait pu se poursuivre s’il était  possible à la fois de retarder les élections et d’appliquer des remèdes sociaux aux antipodes de celles que l’on s’apprêtait, pour l’essentiel sous l’aiguillon de la crise de l’endettement, à mettre en œuvre. Les islamistes eux-mêmes, ou plutôt  leurs dirigeants, qui n’étaient pas nécessairement les têtes d’affiche, savaient eux que le temps ne travaillait pas pour eux. S’ils avaient décidé de faire occuper les rues et les places publiques au cours de leur grève générale en juin 1991, c’était parce qu’ils avaient compris le message que comportait la grève réussie à l’appel de la centrale syndicale, et qu’ils avaient senti le besoin de lui apporter le démenti. Ils étaient déjà condamnés à faire de la surenchère, croyant par là enrayer le processus de reflux qui gagnait sur les troupes et les disloquait à mesure de sa remontée.

La nébuleuse intégriste, en dépit des divergences que cela lui suscitait, ne pouvait pas dans l’ensemble laisser passer une occasion comme celle que représentait l’arrêt des élections en janvier 1992 pour redresser son cours, qui ne pouvait que se détériorer dans  l’immobilité et le statu quo, et pour lancer l’assaut final auquel la portait irrésistiblement sa nature de mouvement essentiellement offensif —autre trait caractéristique des fascismes. Il était fatal qu’elle choisisse l’épreuve de force, quel qu’en soit le prix.

Ces remarques historiques, on l’aura sans doute compris, se proposent d’éclairer moins le passé que le présent. Elles constituent pour ainsi dire autant de pièces  à verser au dossier pendant de l’ex-Fis, l’objectif étant de donner une réponse la plus circonstanciée possible à la question de savoir ce que l’islamisme radical, le salafisme autrement dit, représente comme force politique aujourd’hui, c’est-à-dire après une quinzaine d’années d’une violence terroriste extrême, qu’il a déclenchée et qu’il continue d’exercer tant sur l’Etat que sur la société. En fait, elle se pose d’autant plus que la politique de réconciliation nationale renferme l’éventualité de sa réhabilitation à terme, sous une appellation autre sans doute (dans le cas où elle a vocation à y aboutir dans l’esprit de ses initiateurs, au premier chef le président de la République, ce qui n’est pas encore évident.) C’est qu’elle repose sur une contradiction, dont du reste les islamistes visés par elle sont parfaitement conscients : elle prononce leur amnistie dans les crimes perpétrés à l’endroit de la nation, Etat et société, mais leur interdit de revenir sur la scène politique légale —pour ce qui est de l’autre, ou plutôt des deux autres, les médias doublés du champ de l’illégalité, ils n’ont bien sûr besoin de l’autorisation de personne pour y évoluer tout à leur aise, et d’où ils débordent sur la première, comme s’ils rongeaient leur frein, chaque  fois que l’occasion leur en est donnée. A ne s’en tenir qu’aux considérations purement politiques, il serait pour le moins extraordinaire qu’un mouvement qui a perdu sur le terrain de la lutte armée, qu’il avait engagée dans la croyance qu’il avait l’écrasante majorité du peuple de son côté,  gagne néanmoins sur le plan politique en remportant de nouveau  les élections dès lors qu’il est autorisé à y participer. La défaite militaire, ou plus exactement, un ou plusieurs revers militaires subis par un mouvement  massif et de longue haleine,  auxquels fait suite une victoire politique, est certes un cas bien connu, mais uniquement dans les guerres populaires contre une occupation étrangère, dans les guerres de libération nationale ; il n’est pas envisageable s’agissant d’un mouvement terroriste d’essence antidémocratique, contre lequel des pans entiers de la société se sont exprimés, y compris en s’armant contre lui, d’un mouvement détaché de la société, qu’il combat et qu’elle combat. On peut illustrer cette différence entre un mouvement populaire et un mouvement terroriste par le reflux des groupes armés algériens du centre des villes vers leur périphérie, pour établir ensuite leurs camps au plus profond de la montagne, là où ils sont le plus difficilement accessibles et où leurs contacts avec la population sont réduites, mais d’où ils lancent des incursions dans les villages situés dans les environs, que leurs habitants finissent par déserter. On est très loin en l’occurrence du combattant évoluant au sein du peuple avec l’aisance du poisson nageant dans l’eau.

Mais que l’islamisme radical et violent ait perdu la partie ne veut pas dire qu’il a cessé d’être une force qui compte et qu’il est condamné à disparaître dans un horizon plus ou moins rapproché; pas plus qu’on est fondé à en déduire que l’islamisme en général n’a pas d’avenir, en premier lieu pour les crimes qu’une de ses fractions, la plus importante au point de vue numérique, du moins au départ de la crise, a perpétré contre le peuple.

M. Habili 

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