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Tu me tiens, je te tiens...
La réélection à un score écrasant de Abdelaziz
Bouteflika laissait naturellement penser qu’il était maintenant en mesure
d’accomplir les tâches qu’il avait dû retrancher de son programme sur toute la
durée de son premier mandat. A peu près une année plus tard, on s’aperçoit qu’il
n’en est rien, que si la scène politique ne ressemble guère à ce qu’elle était,
aucune voie royale n’a encore été tracée, devant mener le président réélu sans
accroc aux buts qu’il s’était fixés, ou qu’on lui prêtait seulement. C’était
donc une erreur de croire qu’il pouvait tout faire désormais, et que sa
réélection triomphale allait balayer du même coup les obstacles et autres
résistances qui l’avaient jusque-là empêché de mener son action aussi loin qu’il
voulait. La faveur des urnes, si marquée soit-elle, ne donne finalement pas les
pleins pouvoirs sur la réalité. Voilà presque une année que A. Bouteflika est le
président fort qu’il n’a pu être au cours de son premier mandat, mais qui
cependant est à peu de choses près au même point que du temps où il était
attaqué de plusieurs côtés à la fois.
Paradoxalement, ce sont ses victoires les plus
emblématiques qui soulignent le mieux son immobilisme. Quel besoin avait-il, se
demande-t-on, de devenir le président d’un parti qui ne représente tout au plus
que deux millions de voix, sur un électorat qui en compte seize, et dont les
succès et les échecs constituent respectivement une bonne mesure de l’avancée ou
du recul de la marche du pays vers son avenir démocratique ? Inévitablement, il
vient à l’esprit que s’il en est réduit à se rabattre sur une formation qui
résume à elle seule tout ce que le pays doit dépasser pour aller de l’avant,
c’est qu’il s’est rendu compte que la réalité oppose les mêmes résistances
qu’auparavant, et qu’il lui faut en prendre son parti. Comme si les effets
attendus d’une victoire électorale aussi grande s’en sont trouvés annulés, et
qu’il fallait tout reprendre dans un contexte identique à lui-même, en tout cas
pour l’essentiel.
Il faut de surcroît compter avec les affaires de
corruption, nombreuses, et qui ont le don, si on y prend garde, de renverser le
cours des événements, l’air de ne pas y toucher. Ainsi en est-il, au premier
chef, de “l’escroquerie du siècle”, dossier explosif s’il en est, qu’il importe
de solder judiciairement avec le moins de dégâts possibles. Il y va de son
restant de crédit. Voilà quelque chose qui ne figurait pas dans le programme du
Président, mais qu’il faut maintenant désarmer, sous peine de tout compromettre.
Le fait que le nom d’un frère du Président revienne souvent dans le cadre de
cette sombre affaire confère encore plus à celle-ci un caractère d’urgence, dont
tout indique qu’il aura tendance à croître. Aussi longtemps qu’on n’aura pas
vidé les écuries d’Augias, des miasmes s’en dégageront qui empesteront
l’atmosphère. Les questions purement politiques paraîtront elles-mêmes des
exutoires, des diversions destinées à faire porter le regard ailleurs.
Bien entendu, avoir bénéficié d’une libéralité de
Khalifa n’implique pas qu’on a commis un acte délictueux. Au point de vue des
lois, il se peut que seule une minorité soit passible de poursuites judiciaires.
Il reste que personne ne veut que son nom soit associé, de près ou de loin, à
une affaire de cette envergure. L’opinion veut savoir qui a été “arrosé”, et
pourquoi. C’est qu’il semble que la liste est fort longue. Il y a tout lieu de
penser cependant que la mise en demeure du liquidateur de Khalifa Bank à
l’adresse des concernés, sera entendue par la plupart d’entre eux, sinon par
tous. De sorte que l’enjeu représenté par cette élite est plutôt d’ordre
politique. Toute personne dont le nom a été cité dans le cadre de cette affaire
a le plus grand intérêt à ce que les choses n’aillent pas plus loin. Il est
essentiel pour sa réputation qu’elle puisse nier de figurer sur la liste. Elle
doit pouvoir soutenir qu’après tout sa parole vaut celle de ses ennemis. La
meilleure façon d’être pris au sérieux c’est de laisser clairement entendre
qu’on possède soi-même des noms, qu’on livrera au public si l’on continue de
colporter le sien propre. Tous jetés en pâture, ou tous blanchis. Tu me tiens,
je te tiens par la barbichette. C’est cette stratégie basée sur l’équilibre de
la terreur qui explique que le frère du Président soit nommément mis en cause
chaque fois que l’affaire Khalifa revient sous les feux de l’actualité. Au point
de se demander si les élites prises dans le filet tendu par Khalifa n’ont pas
déjà constitué un cadre associatif où elles se réunissent pour élaborer une
ligne de défense commune.
A en juger par les apparences, il ne s’agit plus de
protester à l’unisson de sa bonne foi, histoire de montrer qu’on est nombreux et
qu’on se tient les coudes, mais de se contenter de distiller un à un ses
arguments par un canal aussi peu compromettant que possible, et d’attendre la
réaction du vis-à-vis, en espérant qu’il n’y en ait pas, et qu’il se le tienne
pour dit.
M. Habili
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