Semaine du 16 au 22 août 2006

 

 Accord stratégique entre Sonatrach et Gazprom

Alger et Moscou mettent les gaz

 

 
 
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  Accord stratégique entre Sonatrach et Gazprom

Alger et Moscou mettent les gaz

L’accord gazier, longtemps discuté dans le secret entre les compagnies algérienne et russe, vise autant à sécuriser les intérêts des deux principaux fournisseurs de gaz à l’Europe qu’à renforcer leurs capacités de négociation face à Bruxelles. Mais il semblerait que ce n’est que le début d’une recomposition d’un rapport de force qui a été assez longtemps défavorable aux Algériens et aux Russes.

Pour l’Algérie, comme l’a laissé entendre Chakib Khelil, un tel accord n’est tourné contre personne. Il n’est inscrit que dans le cadre d’une logique économique, quoi que cela ait provoqué une levée de boucliers en Europe. L’accord Sonatrach-Gazprom fait suite à un autre, tout aussi importan, conclu entre la compagnie algérienne et la russe Lukoïl signé à Moscou. Un protocole d’accord sur la coopération bilatérale dans les hydrocarbures, en présence de Chakib Khelil et du Russe Viktor Khristenko avait été signé le 5 août dernier. Cet accord fait suite à une «une série de pourparlers» sur les opportunités de coopération énergétique entre les deux groupes en Algérie, en Russie ou dans des pays tiers, ajoute la même source.

Le groupe russe, qui prévoit l’ouverture d’une représentation à Alger, a souligné dans le communiqué que l’Algérie «est l’un des pays prioritaires» pour son développement entamé par «une expansion dynamique à l’international».

La Russie, qui dispose des premières réserves mondiales de gaz, est le premier pays producteur de gaz et le deuxième de pétrole derrière l'Arabie saoudite. Gazprom a extrait 548 milliards de m3 de gaz en 2005, soit environ 85% du gaz extrait dans le pays. La Sonatrach contrôle l'essentiel du gaz extrait en Algérie et sa vente. Elle a extrait, en 2005, 85 milliards de m3 de gaz naturel, dont 21,2 milliards ont été vendus sur le marché algérien et le reste exporté par gazoduc ou sous forme de gaz liquéfié au Maghreb, en Europe et jusqu'en Corée du Sud.

Mais déjà, l'alliance de deux de ses principaux fournisseurs de gaz, les compagnies russe Gazprom et algérienne Sonatrach, préoccupe une Europe consciente de sa dépendance énergétique, bien que les experts du Vieux Continent estiment que ses contours demeurent flous et le risque de cartel lointain. Les deux sociétés viennent de parapher des protocoles d'accord : il s'agit de coopérer dans "l'exploration, l'extraction, le transport d'hydrocarbures, le développement d'infrastructures gazières, le traitement et la vente de gaz" en Russie, en Algérie ou dans des pays tiers, ainsi que de possibles "échanges d'actifs". Cette annonce a provoqué de vives réactions en Italie, notamment, très dépendante des deux pays pour son gaz.

Le président du groupe pétrolier Eni, Paolo Scaroni, l'a qualifié de "jonction préoccupante". De son côté, le ministre du développement économique, Piuerluigi Bersani, "espère que l'accord va servir de signal d'alarme à Rome, Bruxelles et dans toutes les capitales européennes".

Mais la Commission a sobrement indiqué "suivre" le projet, sans signaler d'inquiétude particulière. Rien à voir donc avec l'électrochoc provoqué en début d'année par la crise entre l'Ukraine et la Russie, qui avait perturbé l'approvisionnement en Europe, même si un sentiment général d’être de plus en plus cerné par Moscou commence à gagner les Européens.

Reste que la puissance de Gazprom est fréquemment perçue comme une menace dans une Europe de plus en plus dépendante de l'extérieur – le gaz consommé dans l'Union provient à 24% de Russie et à 11% d'Algérie – et qui tente depuis des mois de s'entendre sur une stratégie commune en la matière.

"Ce qui a le plus attiré l'attention en Europe, c'est le mot commercialisation, c'est-à-dire le risque de cartel. Jusqu'à présent Gazprom et Sonatrach sont des concurrents sur le marché européen", relève Francis Perrin, rédacteur en chef de la revue spécialisée Pétrole et Gaz arabes. Mais peu de détails ont filtré et rien n'indique pour l'instant que les deux pays fomentent, via leurs entreprises, la création d'une "Opep du gaz", à rapprocher de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep), estime l'expert. Selon lui, une chose est sûre, c'est qu'une bonne partie de l'accord sera consacrée au gaz naturel liquéfié, domaine dans lequel l'Algérie est un acteur historique et où Gazprom entend devenir un poids lourd. "Pour le reste, ils sont en train de discuter sur des coopérations possibles dans le gaz, ce qui balaie l'exploration, le développement, la production, la vente, etc. Cela veut dire qu'on parle de tout et peut-être de rien", souligne M. Perrin, notant que l'Algérie signe fréquemment des accords de ce type sans qu'ils débouchent forcément sur des projets industriels concrets.

De plus, ces deux pays n'ont pas forcément intérêt à effrayer leur principal client, l'Europe, s'ils veulent éviter que la direction générale de la concurrence à Bruxelles ne "déterre la hache de guerre", note-t-il.

Daniel Simmons, expert en gaz naturel à l'Agence internationale de l'énergie (AIE), fait remarquer que la gestion d'un cartel du gaz serait une opération "incroyablement difficile" en raison de la multiplicité des types de gaz naturel et des moyens de transport. Et même si la menace se concrétisait, les Européens pourraient facilement se rabattre sur le nucléaire. "Donc il ne faut pas la regarder de la même façon qu'un cartel pétrolier", estime-t-il.

Côté français, on parle de nécessaire vigilance. La ministre française déléguée au Commerce extérieur, Christine Lagarde, a plaidé, jeudi, pour une "grande vigilance" à la suite du rapprochement annoncé des deux compagnies, deux des principaux fournisseurs d'hydrocarbures de la France. "Tout mouvement de consolidation dans le secteur de la distribution nous interpelle et nous amène à une grande vigilance quant au respect du droit de la concurrence", a-t-elle répondu à une question à ce sujet lors d'une conférence de presse. "La politique énergétique française continue d'être fondée sur la diversification des sources" d'approvisionnement, a-t-elle souligné, insistant notamment sur le nucléaire. Les principaux fournisseurs d'hydrocarbures de la France sont, dans l'ordre, la Russie, la Norvège et l'Algérie.

Qu’en pensent les Russes ? Pour Moscou, dont la presse se dit étonnée de "la vague de commentaires antirusses dans la presse européenne" (dixit Ria Novosti) ; il est précisé aussi qu’en signant un mémorandum de compréhension avec Sonatrach, son principal concurrent en Europe, le groupe russe a montré qu'il suivait avec intérêt la stratégie gazière du Kremlin. En déclarant il y a quelques années que Gazprom ne serait ni morcelé ni privatisé, le président Vladimir Poutine avait qualifié cette compagnie de "superstratégique" pour l'économie russe et avait exigé son retour dans le giron de l'Etat.

Dans les années 1990, quand les privatisations battaient leur plein, le secteur du gaz n'avait pas été morcelé à l'instar du secteur du pétrole, ce qui a provoqué des critiques occidentales vis-à-vis du Kremlin, accusé de vouloir renforcer les monopoles naturels au détriment de leur efficacité économique. "Cependant, c'est bien Gazprom, telle une locomotive, qui tire l'économie russe, en particulier l'électricité, la métallurgie et les constructions mécaniques, alors que le réseau de distribution national de gaz naturel ne cesse de s'élargir", écrit encore un commentateur de l’agence russe. Pour lui, sur le plan de la production de gaz, la crise semble passée. L'extraction poursuit sa croissance malgré les conditions extrêmement difficiles dans le Grand Nord, la consommation augmente en Russie et les exportations vers l'Europe progressent d'année en année. Gazprom étudie déjà des projets de gazoduc et de prospection en Amérique latine, en Asie et en Afrique. Une pratique courante à l'heure de la mondialisation.

En Europe aussi, Gazprom cherche à appliquer une stratégie assez dynamique visant à au moins préserver la part qui est la sienne dans la structure des importations de gaz européennes, à élargir le commerce de gaz en débouchant directement sur le consommateur, à diversifier les moyens d'approvisionnement, notamment au profit du gaz naturel liquéfié, et à élargir sa présence sur les marchés d'Europe, y compris dans le réseau de distribution et les réservoirs souterrains.

En un mot, Gazprom se comporte sur le marché international comme doit le faire le premier producteur mondial de gaz naturel. L'époque où il était obligé d'écouler ses matières premières à prix cassés est révolue. Il n'y aura plus de gaz bon marché, les cours mondiaux du pétrole sont en hausse, tandis que les aires d'extraction se déplacent progressivement vers le nord. Résultat : plus Gazprom sera présent autour de l'Union européenne, moins les Européens auront de chances de trouver des fournisseurs de remplacement pour s'approvisionner en gaz bon marché. Toutefois, à proprement parler, l'Union européenne représente depuis longtemps un cartel gazier sur le marché mondial du gaz naturel et il semble bien que la politique européenne commune en matière d'importation de gaz fasse fi des intérêts des producteurs.

Son essence ? Légaliser les reventes dans les volumes voulus et aux prix voulus (via la directive européenne sur le gaz de 2001). Les contrats de fourniture de gaz étant conclus avec différents pays, à différentes époques, à différentes conditions et à différents tarifs, y compris préférentiels, la pratique des reventes de gaz qui a débuté dans les années 1990 cause à la Russie un préjudice annuel de 700 millions de dollars, selon les calculs de Gazprom et du ministère russe de l'Industrie et de l'Energie. Ensuite, l'Union européenne peut formellement limiter les importations si les fournitures de gaz en provenance d'un pays dépassent le quota des 30%, même si par le passé ces exigences étaient moins sévères et que la limite était fixée à 60%. Enfin, les vieux contrats de fourniture de gaz ont été conclus pour une longue durée qui s'étendait parfois sur plusieurs dizaines d'années. Les fournisseurs pouvaient bâtir leurs projets d'investissement sur le long terme. Aujourd'hui, la durée maximale est fixée à 7 ans, une restriction censée créer tout un marché de contrats au comptant.

Les producteurs de gaz, dont la Russie, sont hostiles aux projets européens de libéralisation du marché car ils estiment que le passage aux contrats à court terme et à la fixation des prix par le marché aboutirait infailliblement à une chute des prix du gaz. C’est ce qui laisse conclure que c’est bel et bien le diktat monopolistique de l'acheteur qui pousse donc les pays producteurs et vendeurs de gaz naturel à créer une Opep du gaz. Aujourd’hui, les Européens craignent de ne pas avoir suffisamment de gaz en hiver, même si 28% du gaz consommé par les Vingt-Cinq alimente l'industrie (métallurgie, gazochimie et pétrochimie, constructions mécaniques, etc.).

Mais puisqu'il s'agit d'un problème économique, la Russie est prête à le régler par des moyens économiques. Il va sans dire que les Occidentaux ne voient pas non plus d'un bon œil que l'Algérie, qui dispose de technologies avancées en matière de production de gaz liquéfié, devienne le principal partenaire de la Russie dans ce domaine, au moment même où celle-ci se lance à la conquête du plateau continental arctique doté d'immenses réserves de gaz. L'Europe pourrait, quant à elle, essayer de rivaliser avec l'Algérie dans ce projet. A voir…

Nabil Benali

 

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