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Accord
stratégique entre Sonatrach et Gazprom
Alger et Moscou mettent les gaz
L’accord gazier, longtemps discuté dans
le secret entre les compagnies algérienne et russe, vise autant à
sécuriser les intérêts des deux principaux fournisseurs de gaz à
l’Europe qu’à renforcer leurs capacités de négociation face à
Bruxelles. Mais il semblerait que ce n’est que le début d’une
recomposition d’un rapport de force qui a été assez longtemps
défavorable aux Algériens et aux Russes.
Pour l’Algérie, comme l’a laissé
entendre Chakib Khelil, un tel accord n’est tourné contre personne.
Il n’est inscrit que dans le cadre d’une logique économique, quoi
que cela ait provoqué une levée de boucliers en Europe. L’accord
Sonatrach-Gazprom fait suite à un autre, tout aussi importan, conclu
entre la compagnie algérienne et la russe Lukoïl signé à Moscou. Un
protocole d’accord sur la coopération bilatérale dans les
hydrocarbures, en présence de Chakib Khelil et du Russe Viktor
Khristenko avait été signé le 5 août dernier. Cet accord fait suite
à une «une série de pourparlers» sur les opportunités de coopération
énergétique entre les deux groupes en Algérie, en Russie ou dans des
pays tiers, ajoute la même source.
Le groupe russe, qui prévoit
l’ouverture d’une représentation à Alger, a souligné dans le
communiqué que l’Algérie «est l’un des pays prioritaires» pour son
développement entamé par «une expansion dynamique à
l’international».
La Russie, qui dispose des premières
réserves mondiales de gaz, est le premier pays producteur de gaz et
le deuxième de pétrole derrière l'Arabie saoudite. Gazprom a extrait
548 milliards de m3 de gaz en 2005, soit environ 85% du
gaz extrait dans le pays. La Sonatrach contrôle l'essentiel du gaz
extrait en Algérie et sa vente. Elle a extrait, en 2005, 85
milliards de m3 de gaz naturel, dont 21,2 milliards ont
été vendus sur le marché algérien et le reste exporté par gazoduc ou
sous forme de gaz liquéfié au Maghreb, en Europe et jusqu'en Corée
du Sud.
Mais déjà, l'alliance de deux de ses
principaux fournisseurs de gaz, les compagnies russe Gazprom et
algérienne Sonatrach, préoccupe une Europe consciente de sa
dépendance énergétique, bien que les experts du Vieux Continent
estiment que ses contours demeurent flous et le risque de cartel
lointain. Les deux sociétés viennent de parapher des protocoles
d'accord : il s'agit de coopérer dans "l'exploration, l'extraction,
le transport d'hydrocarbures, le développement d'infrastructures
gazières, le traitement et la vente de gaz" en Russie, en Algérie ou
dans des pays tiers, ainsi que de possibles "échanges d'actifs".
Cette annonce a provoqué de vives réactions en Italie, notamment,
très dépendante des deux pays pour son gaz.
Le président du groupe pétrolier Eni,
Paolo Scaroni, l'a qualifié de "jonction préoccupante". De son côté,
le ministre du développement économique, Piuerluigi Bersani, "espère
que l'accord va servir de signal d'alarme à Rome, Bruxelles et dans
toutes les capitales européennes".
Mais la Commission a sobrement indiqué
"suivre" le projet, sans signaler d'inquiétude particulière. Rien à
voir donc avec l'électrochoc provoqué en début d'année par la crise
entre l'Ukraine et la Russie, qui avait perturbé l'approvisionnement
en Europe, même si un sentiment général d’être de plus en plus cerné
par Moscou commence à gagner les Européens.
Reste que la puissance de Gazprom est
fréquemment perçue comme une menace dans une Europe de plus en plus
dépendante de l'extérieur – le gaz consommé dans l'Union provient à
24% de Russie et à 11% d'Algérie – et qui tente depuis des mois de
s'entendre sur une stratégie commune en la matière.
"Ce qui a le plus attiré l'attention en
Europe, c'est le mot commercialisation, c'est-à-dire le risque de
cartel. Jusqu'à présent Gazprom et Sonatrach sont des concurrents
sur le marché européen", relève Francis Perrin, rédacteur en chef de
la revue spécialisée Pétrole et Gaz arabes. Mais peu de détails ont
filtré et rien n'indique pour l'instant que les deux pays fomentent,
via leurs entreprises, la création d'une "Opep du gaz", à rapprocher
de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep), estime
l'expert. Selon lui, une chose est sûre, c'est qu'une bonne partie
de l'accord sera consacrée au gaz naturel liquéfié, domaine dans
lequel l'Algérie est un acteur historique et où Gazprom entend
devenir un poids lourd. "Pour le reste, ils sont en train de
discuter sur des coopérations possibles dans le gaz, ce qui balaie
l'exploration, le développement, la production, la vente, etc. Cela
veut dire qu'on parle de tout et peut-être de rien", souligne M.
Perrin, notant que l'Algérie signe fréquemment des accords de ce
type sans qu'ils débouchent forcément sur des projets industriels
concrets.
De plus, ces deux pays n'ont pas
forcément intérêt à effrayer leur principal client, l'Europe, s'ils
veulent éviter que la direction générale de la concurrence à
Bruxelles ne "déterre la hache de guerre", note-t-il.
Daniel Simmons, expert en gaz naturel à
l'Agence internationale de l'énergie (AIE), fait remarquer que la
gestion d'un cartel du gaz serait une opération "incroyablement
difficile" en raison de la multiplicité des types de gaz naturel et
des moyens de transport. Et même si la menace se concrétisait, les
Européens pourraient facilement se rabattre sur le nucléaire. "Donc
il ne faut pas la regarder de la même façon qu'un cartel pétrolier",
estime-t-il.
Côté français, on parle de nécessaire
vigilance. La ministre française déléguée au Commerce extérieur,
Christine Lagarde, a plaidé, jeudi, pour une "grande vigilance" à la
suite du rapprochement annoncé des deux compagnies, deux des
principaux fournisseurs d'hydrocarbures de la France. "Tout
mouvement de consolidation dans le secteur de la distribution nous
interpelle et nous amène à une grande vigilance quant au respect du
droit de la concurrence", a-t-elle répondu à une question à ce sujet
lors d'une conférence de presse. "La politique énergétique française
continue d'être fondée sur la diversification des sources"
d'approvisionnement, a-t-elle souligné, insistant notamment sur le
nucléaire. Les principaux fournisseurs d'hydrocarbures de la France
sont, dans l'ordre, la Russie, la Norvège et l'Algérie.
Qu’en pensent les Russes ? Pour Moscou,
dont la presse se dit étonnée de "la vague de commentaires
antirusses dans la presse européenne" (dixit Ria Novosti) ; il est
précisé aussi qu’en signant un mémorandum de compréhension avec
Sonatrach, son principal concurrent en Europe, le groupe russe a
montré qu'il suivait avec intérêt la stratégie gazière du Kremlin.
En déclarant il y a quelques années que Gazprom ne serait ni morcelé
ni privatisé, le président Vladimir Poutine avait qualifié cette
compagnie de "superstratégique" pour l'économie russe et avait exigé
son retour dans le giron de l'Etat.
Dans les années 1990, quand les
privatisations battaient leur plein, le secteur du gaz n'avait pas
été morcelé à l'instar du secteur du pétrole, ce qui a provoqué des
critiques occidentales vis-à-vis du Kremlin, accusé de vouloir
renforcer les monopoles naturels au détriment de leur efficacité
économique. "Cependant, c'est bien Gazprom, telle une locomotive,
qui tire l'économie russe, en particulier l'électricité, la
métallurgie et les constructions mécaniques, alors que le réseau de
distribution national de gaz naturel ne cesse de s'élargir", écrit
encore un commentateur de l’agence russe. Pour lui, sur le plan de
la production de gaz, la crise semble passée. L'extraction poursuit
sa croissance malgré les conditions extrêmement difficiles dans le
Grand Nord, la consommation augmente en Russie et les exportations
vers l'Europe progressent d'année en année. Gazprom étudie déjà des
projets de gazoduc et de prospection en Amérique latine, en Asie et
en Afrique. Une pratique courante à l'heure de la mondialisation.
En Europe aussi, Gazprom cherche à
appliquer une stratégie assez dynamique visant à au moins préserver
la part qui est la sienne dans la structure des importations de gaz
européennes, à élargir le commerce de gaz en débouchant directement
sur le consommateur, à diversifier les moyens d'approvisionnement,
notamment au profit du gaz naturel liquéfié, et à élargir sa
présence sur les marchés d'Europe, y compris dans le réseau de
distribution et les réservoirs souterrains.
En un mot, Gazprom se comporte sur le
marché international comme doit le faire le premier producteur
mondial de gaz naturel. L'époque où il était obligé d'écouler ses
matières premières à prix cassés est révolue. Il n'y aura plus de
gaz bon marché, les cours mondiaux du pétrole sont en hausse, tandis
que les aires d'extraction se déplacent progressivement vers le
nord. Résultat : plus Gazprom sera présent autour de l'Union
européenne, moins les Européens auront de chances de trouver des
fournisseurs de remplacement pour s'approvisionner en gaz bon
marché. Toutefois, à proprement parler, l'Union européenne
représente depuis longtemps un cartel gazier sur le marché mondial
du gaz naturel et il semble bien que la politique européenne commune
en matière d'importation de gaz fasse fi des intérêts des
producteurs.
Son essence ? Légaliser les reventes
dans les volumes voulus et aux prix voulus (via la directive
européenne sur le gaz de 2001). Les contrats de fourniture de gaz
étant conclus avec différents pays, à différentes époques, à
différentes conditions et à différents tarifs, y compris
préférentiels, la pratique des reventes de gaz qui a débuté dans les
années 1990 cause à la Russie un préjudice annuel de 700 millions de
dollars, selon les calculs de Gazprom et du ministère russe de
l'Industrie et de l'Energie. Ensuite, l'Union européenne peut
formellement limiter les importations si les fournitures de gaz en
provenance d'un pays dépassent le quota des 30%, même si par le
passé ces exigences étaient moins sévères et que la limite était
fixée à 60%. Enfin, les vieux contrats de fourniture de gaz ont été
conclus pour une longue durée qui s'étendait parfois sur plusieurs
dizaines d'années. Les fournisseurs pouvaient bâtir leurs projets
d'investissement sur le long terme. Aujourd'hui, la durée maximale
est fixée à 7 ans, une restriction censée créer tout un marché de
contrats au comptant.
Les producteurs de gaz, dont la Russie,
sont hostiles aux projets européens de libéralisation du marché car
ils estiment que le passage aux contrats à court terme et à la
fixation des prix par le marché aboutirait infailliblement à une
chute des prix du gaz. C’est ce qui laisse conclure que c’est bel et
bien le diktat monopolistique de l'acheteur qui pousse donc les pays
producteurs et vendeurs de gaz naturel à créer une Opep du gaz.
Aujourd’hui, les Européens craignent de ne pas avoir suffisamment de
gaz en hiver, même si 28% du gaz consommé par les Vingt-Cinq
alimente l'industrie (métallurgie, gazochimie et pétrochimie,
constructions mécaniques, etc.).
Mais puisqu'il s'agit d'un problème
économique, la Russie est prête à le régler par des moyens
économiques. Il va sans dire que les Occidentaux ne voient pas non
plus d'un bon œil que l'Algérie, qui dispose de technologies
avancées en matière de production de gaz liquéfié, devienne le
principal partenaire de la Russie dans ce domaine, au moment même où
celle-ci se lance à la conquête du plateau continental arctique doté
d'immenses réserves de gaz. L'Europe pourrait, quant à elle, essayer
de rivaliser avec l'Algérie dans ce projet. A voir…
Nabil Benali
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