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Histoire
Du nationalisme séparatiste à
l’Indépendance nationale
Venu décidément à l’Histoire pour les besoins d’une thèse de
doctorat soutenue à la Sorbonne, devant un jury composé de MM.
Charles Robert Ageron, Jean Leca, Louis Vincent Thomas et Pierre
Mathelot, selon une logique qui était celle de ses propres travaux
de sociologie, Kamel Bouguessa devait aborder à sa manière l’épineux
problème de l’écriture de l’histoire du Mouvement national algérien
et en proposer une interprétation théorique qui n’est pas sans faire
de vagues… A un moment surtout où une incroyable autant
qu’inqualifiable levée de boucliers se faisait jour à l’annonce de
la tenue, à Batna, un des hauts lieux de la Révolution nationale,
d’un colloque que des universitaires de la région veulent consacrer,
et c’est leur droit le plus absolu, à la mémoire de Messali Hadj, le
père du nationalisme révolutionnaire algérien.
Titre générique s’il en est d’un travail aussi exhaustif que
méticuleux, Aux sources du nationalisme algérien a le mérite
singulier de restituer de manière magistrale la genèse du
nationalisme séparatiste qui a revendiqué pour la première fois
l’indépendance sur la scène politique nationale.
S’appuyant sur des archives par moment secrètes autant qu’inédites,
à l’image de celles du Parti communiste français (PCF) par exemple,
Kamel Bouguessa met particulièrement l’accent sur le fait que ce
nationalisme séparatiste s’est développé en exil, plus exactement au
milieu d’une dynamique d’effervescence internationaliste. A ce
propos, l’exhumation des archives des commissions coloniales
déposées à l’Institut marxiste-léniniste de Moscou comme celles plus
volumineuses du Service de liaison avec les originaires des
territoires de France d’Outre-Mer (Slotfom) de l’ancien ministère
des Colonies est, à l’évidence, des plus édifiantes. Privilégiant
l’approche à la fois sociologique et économique, l’auteur de cette
nouvelle publication s’intéresse longuement à la formation de la
première émigration algérienne en France et aux principales
tentatives de politisation qu’elle a connues et qui ont joué un rôle
dans l’éveil de sa conscience nationale. L’analyse qui en découle
met en relief la formation d’une communauté algérienne sur le sol
français, avec ses mécanismes et lois propres de fonctionnement et
de reproduction, avec aussi, souligne l’auteur, des caractéristiques
sociologiques particulières, ainsi que les différentes politiques
auxquelles elle a dû faire face : «Que ces politiques aient émané
des pouvoirs gouvernementaux et patronaux, ou qu’elles aient été
l’apanage des syndicats et partis politiques, où la CGTU et le PCF
se sont distingués, elles ont eu pour dénominateur commun la volonté
de canaliser, de contrôler et d’intégrer à leurs stratégies
respectives cette émigration en formation.»
Asseoir sa spécificité autant que sa différence
Evitant les labyrinthes parfois imposés par l’historiographie
pédante, l’auteur insiste sur le fait que l’examen des contenus
réels de ces différentes politiques, la mise à nu des logiques qui
les ont conduites et la prise en charge des types de réponses que
les forces politiques en question proposaient aux problèmes de la
communauté algérienne exilée, éclairent à coup sûr les réactions que
cette dernière a eues par la suite, notamment à travers sa volonté
délibérée d’en découdre avec le suivisme, d’asseoir son originalité
et, partant, sa spécificité autant que sa différence. Plus
explicitement, Kamel Bouguessa considère, à juste titre d’ailleurs,
que si l’étude socio-économique de l’émigration algérienne peut
constituer un référent de base pour apprécier les tentatives de
politisation qu’elle a connues, elle constitue également un
éclairage nécessaire à la compréhension de l’émergence du
nationalisme indépendantiste (le séparatiste) en son sein et de son
attachement à une solution radicale pour résoudre la question
nationale : «Question que cette communauté posa sur le sol
métropolitain même, prolongeant par là le problème qui se posait
dans la colonie. Ainsi, l’aspect socio-économique aide à la
compréhension du niveau idéologique et politique.»
S’éloignant quelque peu des thèses chères à Salah Mathlouthi,
notamment celles soutenant que le prolétariat aurait occupé le
devant de la scène et réussi à faire la jonction entre le
nationalisme et les objectifs sociaux de la révolution, Kamel
Bouguessa soutient que le populisme révolutionnaire tel que porté
par Messali Hadj n’avait rien à voir avec le mythe de l’ouvriérisme
et d’une Etoile nord-africaine (ENA) prolétarienne. A ce propos, il
ne serait pas exagéré de souligner ici, le fait que le père du
nationalisme révolutionnaire n’ait pas accordé, dans ses Mémoires,
une place importante à la genèse de l’ENA. Son silence ou ses
omissions, c’est selon, ont quelque peu favorisé l’émergence de
fallacieuses approches, contribué à occulter des pans importants de
la mémoire collective et donné naissance à d’édifiantes
interprétations dont la plus récente est celle suscitée par Benjamin
Stora, surtout lorsqu’il affirme : «Le mérite de Messali fut d’avoir
été le premier à revendiquer de façon claire l’indépendance pour son
pays, et cela dans une recherche passionnée d’unité avec le
mouvement ouvrier français, en dépit des obstacles.» Ce type
d’assertion ne semble pas satisfaire l’auteur de Aux sources du
nationalisme algérien qui le considère, d’ailleurs, comme non
conforme à la réalité historique tant l’argumentaire avancé est
exclusivement centré sur un individu : «L’explication ne peut donner
qu’un mythe, un de plus. Il est évident qu’un homme comme Messali a
eu indéniablement une stature et un rôle exceptionnels qu’il serait
vain de nier, comme le veulent ceux qui, après l’avoir idolâtré, le
combattront après sa déviation post-1954. Les futurs chercheurs, sur
la base de nouvelles sources, pourront essayer d’élucider les
questions relatives à son rôle, son apport et ses limites, enfin son
évolution et son ascension politique. Qu’on ne nous fasse pas le
reproche ici d’avoir voulu atténuer le rôle du zaïm algérien et
d’avoir sous-estimé ou occulté son ascension.»
Au gré des besoins et des lois de l’économie
Particulièrement sûr de ses sources constituées le plus souvent par
des archives de l’Institut Maurice-Thorez, du ministère des
Colonies, de la commission coloniale du PCF et celles des différents
services de renseignements policiers et militaires, Kamel Bouguessa
suggère même de s’interdire de considérer Messali Hadj comme le seul
artisan de la création de l’ENA et, partant, le seul leader
politique de l’époque. Les sources en question nous apprendront, par
exemple, que jusqu’en 1928 il apparaît, bien au contraire, comme en
retrait, voire dans l’ombre de Abdelkader Hadj-Ali, alors que sa
montée ne sera due qu’à la tactique des communistes dans l’ENA qui
consistait à propulser les éléments du PC non connus en tant que
tels : «Son ascension va s’affirmer entre 1928 et 1933 et les
différends entre les tendances nationaliste et communiste ne seront
pas du tout étrangers à sa montée.»
La prudence est même vivement suggérée par l’approche
socio-économique de l’auteur qui fait une distinction appuyée entre
des attitudes propres à un prolétariat doté d’une conscience de
classe et un mouvement migratoire propulsé le plus souvent par l’une
des conséquences de l’internationalisation de la production et des
échanges dans le cadre du développement de l’économie mondiale
capitaliste, à savoir la généralisation et l’extension de
l’utilisation de la force de travail. Avec la naissance et le
développement des migrations internationales, nous apprend
l’ouvrage, cette dernière devient une marchandise qu’on importe et
qu’on exporte au même titre qu’une autre marchandise, au gré des
besoins et des lois de l’économie. Durement éprouvée, dévastée et
douloureusement amputée de ses forces vives et d’une importante
partie de sa population active par la Première Guerre mondiale, la
France deviendra très vite une terre d’immigration où de nombreux
Algériens, horriblement diminués par la double exploitation
capitaliste et colonialiste dont ils étaient victimes chez eux,
viendront s’y installer : «Ces nouvelles intrusions impliqueront
essentiellement les forces les plus directement liées à ce
phénomène, le patronat, les forces gouvernementales, les syndicats
et partis politiques, plus tard des organisations de représentation
nationale propres aux émigrés. Le poids et le facteur nouveau que
représentait leur intégration dans le système économique risquaient
fortement d’infléchir les lois économiques, la politique des
salaires, les intérêts divergents en présence.» De ce fait, souligne
la même source, politiciens et patronat d’un côté, syndicalistes et
communistes de l’autre, saisirent très vite l’importance d’intégrer
les émigrés à leurs stratégies politiques et les dangers à les voir
servir leurs opposants. A ce sujet, Kamel Bouguessa rejoint la thèse
de J.-L. Carlier, surtout lorsqu’elle souligne que le capitalisme
français avait besoin «d’une nombreuse armée de réserve, plus
passive, plus facilement exploitable, pouvant être à certains
moments l’instrument de la bourgeoisie contre la classe ouvrière».
Les généreuses promesses des bourgeoisies européennes
Il est énormément question dans Aux Sources du nationalisme
algérien, un ouvrage de 386 pages, de la politisation de la minorité
coloniale algérienne au sein de l’Union intercoloniale et des
commissions coloniales. Du moins dans son chapitre V qui nous
apprend que la tentative de politisation des Algériens au sein d’un
vaste rassemblement colonial, l’Union intercoloniale, fut beaucoup
plus indicative et plus importante que celle qui fut amorcée par le
biais du syndicalisme unitaire sous les auspices du PCF : «Bien
plus, la voie syndicale n’en fut qu’une sorte d’appendice dont
l’importance et les sollicitations au niveau du projet et du
discours ne le durent qu’à la politisation de bolchévisation qui
voulut que le syndicat, l’entreprise et la cellule soient la base de
ce processus de radicalisation.»
Pour l’auteur de cet important essai sur le mouvement national, il
ne pouvait en être autrement, d’autant que la création de l’Union
intercoloniale a été favorisée par la convergence de trois
groupements politiques et l’ébullition politique internationale et
française dominée par l’avènement de la Révolution d’octobre 1917 et
la fin de la Première Guerre mondiale. C’est du reste la même
période que choisiront colonies et coloniaux pour se hisser sur le
devant de la scène politique internationale, mus qu’ils étaient par
leur participation à l’effort de guerre ainsi que par les généreuses
promesses que leur firent les bourgeoisies européennes dominantes,
promesses qui débouchèrent, toujours selon la même source, sur le
droit des peuples à disposer d’eux-mêmes dans ses versions libérale,
wilsonienne et léniniste : «L’ensemble de ces nouveaux faits
politiques vont nourrir un climat de fermentation dont la France et
surtout Paris vont rapidement devenir le symbole. Dans ce microcosme
parisien où de nombreuses émigrations étaient représentées, sur les
débris des anciennes organisations vont se raviver les nouvelles
espérances des coloniaux et des partisans de la IIIe
Internationale communiste (IC) qui appelait, pour sa part, à
l’indépendance des colonies.» C’est dans ce contexte que le PCF sera
amené, en juin 1921 et ce, à la suite des pressions de l’IC surtout
et du volontarisme politique de quelques militants communistes
coloniaux ou ayant résidé dans les colonies, à créer en son sein le
Comité d’études coloniales (CEC).
Le chapitre VI de la publication des Editions Casbah est
judicieusement intitulé D’un Parti colonial dans le PCF à
l’émergence de l’Etoile nord-africaine, vers l’essor du Nationalisme
séparatiste. Cette dernière partie que Kamel Bouguessa a consacrée à
l’émergence d’un mouvement national franchement autonome mérite une
étude approfondie que nous proposerons certainement à nos lecteurs
dans une de nos prochaines livraisons.
Abdelhakim Meziani
Document
Congrès anticolonialiste de Bruxelles du 10 au 15 février 1927
La conquête de l’Indépendance pour se libérer du joug colonial
Pour mémoire, le texte de la déclaration relative à l'Algérie faite
par Messali Hadj au nom de l'Etoile nord-africaine, en présence,
notamment, de MM. Nehru, Soekarno et Ho Chi Minh, et revendiquant
l’Indépendance nationale.
«L'impérialisme français s'est installé
en Algérie par la force armée, la menace, les promesses hypocrites.
Il s'est emparé des richesses naturelles et de la terre, en
expropriant des dizaines de milliers de familles qui vivaient sur
leur sol, du produit de leur travail. Les terres expropriées ont été
cédées aux colons européens, à des indigènes agents de
l'impérialisme et aux sociétés capitalistes. Les expropriés ont été
obligés de vendre leurs bras aux nouveaux propriétaires du sol pour
continuer à vivre. Des populations qui vivaient dans un état de
prospérité qu'elles n'ont pas aujourd'hui, l'impérialisme a fait des
affamés, des esclaves. Et cette expropriation s'est faite, comme
partout, sous le signe de la civilisation. C'est au nom de cette
soi-disant civilisation que toutes les traditions, les coutumes,
toutes les aspirations des populations indigènes sont foulées aux
pieds. Bien loin d'apporter à ce pays l'aide qu'il aurait pu
utiliser pour se développer, l'impérialisme français a joint à
l'expropriation et à l'exploitation, la domination politique la plus
réactionnaire, privant les indigènes de toute liberté d'association,
d'organisation, de tous droits politiques et législatifs, ou bien ne
concédant des droits qu'à une toute petite minorité d'indigènes
corrompus. A cela s'ajoutent l'abêtissement systématique obtenu par
l'alcool, l'introduction de nouvelles religions, la fermeture des
écoles de langue arabe qui existaient avant la colonisation ; et
enfin, pour couronner son œuvre, l'impérialisme enrôle les indigènes
dans son armée, pour servir dans les guerres impérialistes et
réprimer les mouvements révolutionnaires dans les colonies. La
population d'Algérie, exploitée, opprimée, est en lutte permanente
contre l'impérialisme français pour se libérer de son joug et
conquérir l'indépendance. L'Etoile nord-africaine, qui représente
les intérêts des populations laborieuses de l'Afrique du Nord,
réclame pour les Algériens l'application des revendications
suivantes et demande au Congrès de les faire siennes :
- l'indépendance de l'Algérie ;
- le retrait des troupes françaises
d'occupation ;
- la constitution d'une armée
nationale ;
- la confiscation des grandes
propriétés agricoles accaparées par les féodaux, agents de
l'impérialisme, les colons et les sociétés capitalistes privées, et
la remise de la terre confisquée aux paysans qui en ont été frustrés
;
- le respect de la petite et moyenne
entreprise ;
-le retour à l'Etat algérien des terres
et forêts accaparées par l'Etat français.
Ces revendications essentielles, pour lesquelles nous combattons,
n'excluent pas l'action énergique immédiate pour arracher à
l'impérialisme français :
- l'abolition immédiate du Code de
l'indigénat et des mesures d'exception ;
- l'amnistie pour ceux qui sont
emprisonnés, en surveillance spéciale ou exilés pour infraction au
Code de l'indigénat ;
- la liberté de presse, d'association,
de réunion ;
- les droits politiques et syndicaux
égaux à ceux des Français qui sont en Algérie ;
- le remplacement des délégations
financières, élues au suffrage restreint, par un Parlement algérien
élu au suffrage universel ;
- des assemblées communales, élues au
suffrage universel ;
- l'accession à tous les degrés de
l'enseignement ;
- la création d'écoles en langue arabe
;
- l'application des lois sociales ;
- l'élargissement du crédit agricole au
petit fellah.
Ces revendications n'ont de chance d'aboutir que si les Algériens
prennent conscience de leurs droits et de leur force, s'unissent et
se groupent dans leurs organisations pour les imposer au groupe
français.»
A. M.
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