Semaine du 16 au 22 août 2006

 

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Du nationalisme séparatiste à l’Indépendance nationale

 

 
 
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Du nationalisme séparatiste à l’Indépendance nationale
Venu décidément à l’Histoire pour les besoins d’une thèse de doctorat soutenue à la Sorbonne, devant un jury composé de MM. Charles Robert Ageron, Jean Leca, Louis Vincent Thomas et Pierre Mathelot, selon une logique qui était celle de ses propres travaux de sociologie, Kamel Bouguessa devait aborder à sa manière l’épineux problème de l’écriture de l’histoire du Mouvement national algérien et en proposer une interprétation théorique qui n’est pas sans faire de vagues… A un moment surtout où une incroyable autant qu’inqualifiable levée de boucliers se faisait jour à l’annonce de la tenue, à Batna, un des hauts lieux de la Révolution nationale, d’un colloque que des universitaires de la région veulent consacrer, et c’est leur droit le plus absolu, à la mémoire de Messali Hadj, le père du nationalisme révolutionnaire algérien.
Titre générique s’il en est d’un travail aussi exhaustif que méticuleux, Aux sources du nationalisme algérien a le mérite singulier de restituer de manière magistrale la genèse du nationalisme séparatiste qui a revendiqué pour la première fois l’indépendance sur la scène politique nationale.
S’appuyant sur des archives par moment secrètes autant qu’inédites, à l’image de celles du Parti communiste français (PCF) par exemple, Kamel Bouguessa met particulièrement l’accent sur le fait que ce nationalisme séparatiste s’est développé en exil, plus exactement au milieu d’une dynamique d’effervescence internationaliste. A ce propos, l’exhumation des archives des commissions coloniales déposées à l’Institut marxiste-léniniste de Moscou comme celles plus volumineuses du Service de liaison avec les originaires des territoires de France d’Outre-Mer (Slotfom) de l’ancien ministère des Colonies est, à l’évidence, des plus édifiantes. Privilégiant l’approche à la fois sociologique et économique, l’auteur de cette nouvelle publication s’intéresse longuement à la formation de la première émigration algérienne en France et aux principales tentatives de politisation qu’elle a connues et qui ont joué un rôle dans l’éveil de sa conscience nationale. L’analyse qui en découle met en relief la formation d’une communauté algérienne sur le sol français, avec ses mécanismes et lois propres de fonctionnement et de reproduction, avec aussi, souligne l’auteur, des caractéristiques sociologiques particulières, ainsi que les différentes politiques auxquelles elle a dû faire face : «Que ces politiques aient émané des pouvoirs gouvernementaux et patronaux, ou qu’elles aient été l’apanage des syndicats et partis politiques, où la CGTU et le PCF se sont distingués, elles ont eu pour dénominateur commun la volonté de canaliser, de contrôler et d’intégrer à leurs stratégies respectives cette émigration en formation.»
Asseoir sa spécificité autant que sa différence
Evitant les labyrinthes parfois imposés par l’historiographie pédante, l’auteur insiste sur le fait que l’examen des contenus réels de ces différentes politiques, la mise à nu des logiques qui les ont conduites et la prise en charge des types de réponses que les forces politiques en question proposaient aux problèmes de la communauté algérienne exilée, éclairent à coup sûr les réactions que cette dernière a eues par la suite, notamment à travers sa volonté délibérée d’en découdre avec le suivisme, d’asseoir son originalité et, partant, sa spécificité autant que sa différence. Plus explicitement, Kamel Bouguessa considère, à juste titre d’ailleurs, que si l’étude socio-économique de l’émigration algérienne peut constituer un référent de base pour apprécier les tentatives de politisation qu’elle a connues, elle constitue également un éclairage nécessaire à la compréhension de l’émergence du nationalisme indépendantiste (le séparatiste) en son sein et de son attachement à une solution radicale pour résoudre la question nationale : «Question que cette communauté posa sur le sol métropolitain même, prolongeant par là le problème qui se posait dans la colonie. Ainsi, l’aspect socio-économique aide à la compréhension du niveau idéologique et politique.»
S’éloignant quelque peu des thèses chères à Salah Mathlouthi, notamment celles soutenant que le prolétariat aurait occupé le devant de la scène et réussi à faire la jonction entre le nationalisme et les objectifs sociaux de la révolution, Kamel Bouguessa soutient que le populisme révolutionnaire tel que porté par Messali Hadj n’avait rien à voir avec le mythe de l’ouvriérisme et d’une Etoile nord-africaine (ENA) prolétarienne. A ce propos, il ne serait pas exagéré de souligner ici, le fait que le père du nationalisme révolutionnaire n’ait pas accordé, dans ses Mémoires, une place importante à la genèse de l’ENA. Son silence ou ses omissions, c’est selon, ont quelque peu favorisé l’émergence de fallacieuses approches, contribué à occulter des pans importants de la mémoire collective et donné naissance à d’édifiantes interprétations dont la plus récente est celle suscitée par Benjamin Stora, surtout lorsqu’il affirme : «Le mérite de Messali fut d’avoir été le premier à revendiquer de façon claire l’indépendance pour son pays, et cela dans une recherche passionnée d’unité avec le mouvement ouvrier français, en dépit des obstacles.» Ce type d’assertion ne semble pas satisfaire l’auteur de Aux sources du nationalisme algérien qui le considère, d’ailleurs, comme non conforme à la réalité historique tant l’argumentaire avancé est exclusivement centré sur un individu : «L’explication ne peut donner qu’un mythe, un de plus. Il est évident qu’un homme comme Messali a eu indéniablement une stature et un rôle exceptionnels qu’il serait vain de nier, comme le veulent ceux qui, après l’avoir idolâtré, le combattront après sa déviation post-1954. Les futurs chercheurs, sur la base de nouvelles sources, pourront essayer d’élucider les questions relatives à son rôle, son apport et ses limites, enfin son évolution et son ascension politique. Qu’on ne nous fasse pas le reproche ici d’avoir voulu atténuer le rôle du zaïm algérien et d’avoir sous-estimé ou occulté son ascension.»
Au gré des besoins et des lois de l’économie
Particulièrement sûr de ses sources constituées le plus souvent par des archives de l’Institut Maurice-Thorez, du ministère des Colonies, de la commission coloniale du PCF et celles des différents services de renseignements policiers et militaires, Kamel Bouguessa suggère même de s’interdire de considérer Messali Hadj comme le seul artisan de la création de l’ENA et, partant, le seul leader politique de l’époque. Les sources en question nous apprendront, par exemple, que jusqu’en 1928 il apparaît, bien au contraire, comme en retrait, voire dans l’ombre de Abdelkader Hadj-Ali, alors que sa montée ne sera due qu’à la tactique des communistes dans l’ENA qui consistait à propulser les éléments du PC non connus en tant que tels : «Son ascension va s’affirmer entre 1928 et 1933 et les différends entre les tendances nationaliste et communiste ne seront pas du tout étrangers à sa montée.»
La prudence est même vivement suggérée par l’approche socio-économique de l’auteur qui fait une distinction appuyée entre des attitudes propres à un prolétariat doté d’une conscience de classe et un mouvement migratoire propulsé le plus souvent par l’une des conséquences de l’internationalisation de la production et des échanges dans le cadre du développement de l’économie mondiale capitaliste, à savoir la généralisation et l’extension de l’utilisation de la force de travail. Avec la naissance et le développement des migrations internationales, nous apprend l’ouvrage, cette dernière devient une marchandise qu’on importe et qu’on exporte au même titre qu’une autre marchandise, au gré des besoins et des lois de l’économie. Durement éprouvée, dévastée et douloureusement amputée de ses forces vives et d’une importante partie de sa population active par la Première Guerre mondiale, la France deviendra très vite une terre d’immigration où de nombreux Algériens, horriblement diminués par la double exploitation capitaliste et colonialiste dont ils étaient victimes chez eux, viendront s’y installer : «Ces nouvelles intrusions impliqueront essentiellement les forces les plus directement liées à ce phénomène, le patronat, les forces gouvernementales, les syndicats et partis politiques, plus tard des organisations de représentation nationale propres aux émigrés. Le poids et le facteur nouveau que représentait leur intégration dans le système économique risquaient fortement d’infléchir les lois économiques, la politique des salaires, les intérêts divergents en présence.» De ce fait, souligne la même source, politiciens et patronat d’un côté, syndicalistes et communistes de l’autre, saisirent très vite l’importance d’intégrer les émigrés à leurs stratégies politiques et les dangers à les voir servir leurs opposants. A ce sujet, Kamel Bouguessa rejoint la thèse de J.-L. Carlier, surtout lorsqu’elle souligne que le capitalisme français avait besoin «d’une nombreuse armée de réserve, plus passive, plus facilement exploitable, pouvant être à certains moments l’instrument de la bourgeoisie contre la classe ouvrière».
Les généreuses promesses des bourgeoisies européennes
Il est énormément question dans Aux Sources du nationalisme algérien, un ouvrage de 386 pages, de la politisation de la minorité coloniale algérienne au sein de l’Union intercoloniale et des commissions coloniales. Du moins dans son chapitre V qui nous apprend que la tentative de politisation des Algériens au sein d’un vaste rassemblement colonial, l’Union intercoloniale, fut beaucoup plus indicative et plus importante que celle qui fut amorcée par le biais du syndicalisme unitaire sous les auspices du PCF : «Bien plus, la voie syndicale n’en fut qu’une sorte d’appendice dont l’importance et les sollicitations au niveau du projet et du discours ne le durent qu’à la politisation de bolchévisation qui voulut que le syndicat, l’entreprise et la cellule soient la base de ce processus de radicalisation.»
Pour l’auteur de cet important essai sur le mouvement national, il ne pouvait en être autrement, d’autant que la création de l’Union intercoloniale a été favorisée par la convergence de trois groupements politiques et l’ébullition politique internationale et française dominée par l’avènement de la Révolution d’octobre 1917 et la fin de la Première Guerre mondiale. C’est du reste la même période que choisiront colonies et coloniaux pour se hisser sur le devant de la scène politique internationale, mus qu’ils étaient par leur participation à l’effort de guerre ainsi que par les généreuses promesses que leur firent les bourgeoisies européennes dominantes, promesses qui débouchèrent, toujours selon la même source, sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes dans ses versions libérale, wilsonienne et léniniste : «L’ensemble de ces nouveaux faits politiques vont nourrir un climat de fermentation dont la France et surtout Paris vont rapidement devenir le symbole. Dans ce microcosme parisien où de nombreuses émigrations étaient représentées, sur les débris des anciennes organisations vont se raviver les nouvelles espérances des coloniaux et des partisans de la IIIe Internationale communiste (IC) qui appelait, pour sa part, à l’indépendance des colonies.» C’est dans ce contexte que le PCF sera amené, en juin 1921 et ce, à la suite des pressions de l’IC surtout et du volontarisme politique de quelques militants communistes coloniaux ou ayant résidé dans les colonies, à créer en son sein le Comité d’études coloniales (CEC).
Le chapitre VI de la publication des Editions Casbah est judicieusement intitulé D’un Parti colonial dans le PCF à l’émergence de l’Etoile nord-africaine, vers l’essor du Nationalisme séparatiste. Cette dernière partie que Kamel Bouguessa a consacrée à l’émergence d’un mouvement national franchement autonome mérite une étude approfondie que nous proposerons certainement à nos lecteurs dans une de nos  prochaines livraisons.

Abdelhakim  Meziani

Document
Congrès anticolonialiste de Bruxelles du 10 au 15 février 1927
La conquête de l’Indépendance pour se libérer du joug colonial


Pour mémoire, le texte de la déclaration relative à l'Algérie faite par Messali Hadj au nom de l'Etoile nord-africaine, en présence, notamment, de MM. Nehru, Soekarno et Ho Chi Minh, et revendiquant l’Indépendance nationale.

«L'impérialisme français s'est installé en Algérie par la force armée, la menace, les promesses hypocrites. Il s'est emparé des richesses naturelles et de la terre, en expropriant des dizaines de milliers de familles qui vivaient sur leur sol, du produit de leur travail. Les terres expropriées ont été cédées aux colons européens, à des indigènes agents de l'impérialisme et aux sociétés capitalistes. Les expropriés ont été obligés de vendre leurs bras aux nouveaux propriétaires du sol pour continuer à vivre. Des populations qui vivaient dans un état de prospérité qu'elles n'ont pas aujourd'hui, l'impérialisme a fait des affamés, des esclaves. Et cette expropriation s'est faite, comme partout, sous le signe de la civilisation. C'est au nom de cette soi-disant civilisation que toutes les traditions, les coutumes, toutes les aspirations des populations indigènes sont foulées aux pieds. Bien loin d'apporter à ce pays l'aide qu'il aurait pu utiliser pour se développer, l'impérialisme français a joint à l'expropriation et à l'exploitation, la domination politique la plus réactionnaire, privant les indigènes de toute liberté d'association, d'organisation, de tous droits politiques et législatifs, ou bien ne concédant des droits qu'à une toute petite minorité d'indigènes corrompus. A cela s'ajoutent l'abêtissement systématique obtenu par l'alcool, l'introduction de nouvelles religions, la fermeture des écoles de langue arabe qui existaient avant la colonisation ; et enfin, pour couronner son œuvre, l'impérialisme enrôle les indigènes dans son armée, pour servir dans les guerres impérialistes et réprimer les mouvements révolutionnaires dans les colonies. La population d'Algérie, exploitée, opprimée, est en lutte permanente contre l'impérialisme français pour se libérer de son joug et conquérir l'indépendance. L'Etoile nord-africaine, qui représente les intérêts des populations laborieuses de l'Afrique du Nord, réclame pour les Algériens l'application des revendications suivantes et demande au Congrès de les faire siennes :

- l'indépendance de l'Algérie ;

- le retrait des troupes françaises d'occupation ;

 - la constitution d'une armée nationale ;

- la confiscation des grandes propriétés agricoles accaparées par les féodaux, agents de l'impérialisme, les colons et les sociétés capitalistes privées, et la remise de la terre confisquée aux paysans qui en ont été frustrés ;

 - le respect de la petite et moyenne entreprise ;

-le retour à l'Etat algérien des terres et forêts accaparées par l'Etat français.

Ces revendications essentielles, pour lesquelles nous combattons, n'excluent pas l'action énergique immédiate pour arracher à l'impérialisme français :

- l'abolition immédiate du Code de l'indigénat et des mesures d'exception ;

- l'amnistie pour ceux qui sont emprisonnés, en surveillance spéciale ou exilés pour infraction au Code de l'indigénat ;

- la liberté de presse, d'association, de réunion ;

- les droits politiques et syndicaux égaux à ceux des Français qui sont en Algérie ;

- le remplacement des délégations financières, élues au suffrage restreint, par un Parlement algérien élu au suffrage universel ;

- des assemblées communales, élues au suffrage universel ;

- l'accession à tous les degrés de l'enseignement ;

- la création d'écoles en langue arabe ;

- l'application des lois sociales ;

- l'élargissement du crédit agricole au petit fellah.
Ces revendications n'ont de chance d'aboutir que si les Algériens prennent conscience de leurs droits et de leur force, s'unissent et se groupent dans leurs organisations pour les imposer au groupe français.»
A. M.

 

 

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