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Quelle vie après la
réconciliation nationale ?
Depuis le
déclenchement de la grave crise politique qui a vu la violence politique et
armée déferler sur notre pays, nous avons vécu sous le règne de deux slogans
politiques, en apparence ressemblants, mais qui, avec le temps, marquent toute
leur différence. Le premier, apparu à la fin de l’année 1992, "dialogue
national". Il marque la volonté de l’Etat algérien de ne pas se laisser
enfermer dans la dangereuse logique du tout sécuritaire dans laquelle voulait
précisément l’entraîner le terrorisme. Ne voulant surtout pas prêter le flanc
aux graves accusations de répression aveugle lancées à son encontre par
l’opposition interne autant que par la quasi-totalité des puissances
occidentales, le Haut Conseil de l’Etat, ainsi que le gouvernement décident
alors d’inscrire l’ensemble de leur action sous le générique très avantageux en
terme d’image institutionnelle de dialogue national. Un intitulé qui recouvre
une double action. L’une, proclamée, de tenter un rapprochement avec les
diverses parties en cause dans la crise, et l’autre, tacite, de mener une lutte
sans merci aux groupes terroristes de quelque obédience qu’ils se réclament. La
philosophie du dialogue national se matérialisera ainsi de façon éclatante par
le déplacement du ministre de la Défense nationale Liamine Zeroual, accompagné
d’un certain nombre de généraux et de son directeur de cabinet Ahmed Ouyahia, à
la prison de Blida pour tenter de nouer les fils d’un échange supposé déboucher
sur un accord politique viable. En signe de bonne volonté, l’Etat algérien
commencera, sans aucune contrepartie notable, par libérer trois des plus
importants dirigeants du FIS dissous incarcérés depuis le mois de juin 1992. Il
demandera par contre aux deux autres, en l’occurrence Ali Belhadj et Abassi
Madani, de lancer un simple appel public aux groupes terroristes pour leur
demander d’arrêter leurs violences. Les deux hommes, qui seront entre-temps
transférés dans une résidence d’Etat surveillée, refuseront systématiquement de
lancer pareil appel et camperont sur une position maximaliste qui mettra en
danger l’ensemble du processus de dialogue national. Pourtant, malgré la
sérieuse déconvenue résultant de l’attitude intransigeante des deux dirigeants
du FIS dissous, l’Etat maintiendra le cap et mettra sur pied une commission
nationale du dialogue national, qui comprendra deux généraux de l’ANP et sera
dirigée par la suite par l’ancien colonel de la Wilaya IV, Youssef Khatib.
Parallèlement à cet effort
concret déployé par l’Etat pour tenter de trouver une solution juste à la grave
crise qui secouait le pays, le FLN, soutenu par le FFS, par de larges milieux
religieux étrangers et par l’Internationale socialiste, développera un tout
autre concept, celui de "réconciliation nationale" censé s’opposer à celui
d’éradication par lequel on tentera de faire oublier celui de dialogue national
prôné par l’Etat algérien. C’est ainsi que le FLN désertera la conférence
nationale du dialogue qui se tiendra le 30 janvier 1994 à Alger pour lui
préférer la rencontre de la réconciliation nationale tenue à Rome trois mois
plus tard. Sachant que la conférence du dialogue national d’Alger était ouverte
à tous les protagonistes de la crise algérienne sans exclusive, y compris aux
dirigeants du FIS dissous qui déclinèrent l’invitation à l’instar du FFS sans
avancer la moindre raison valable, hormis celle qui consistait à dénoncer la
lutte menée sur le terrain contre les groupes terroristes et l’exigence de
d’associer ces derniers aux travaux de la conférence.
C’est donc à partir de ce
moment-là que les deux formules "réconciliation nationale" et "dialogue
national" ont commencé à désigner deux processus politiques aux objectifs
diamétralement opposés. Le premier visant à donner une stature politique aux
terroristes en les associant à des négociations avec l’Etat, le second au
contraire cherchant à exclure les terroristes de tout débat tant qu’ils ne
renonceraient pas à l’usage de la violence.
Pour tenter de dépasser cette
contradiction somme toute secondaire par rapport à l'essentiel, qui est
d’arrêter l’effusion de sang, l’Etat algérien, sous la conduite de Liamine
Zeroual, mettra en avant une nouvelle formule destinée à éviter le faux clivage
"réconciliateurs-éradicateurs" en parlant cette fois d’"entente nationale". Une
conférence destinée à sceller un pacte du même nom se tiendra alors à la fin de
l’année 1997 et donnera naissance au premier gouvernement de coalition que
l’Algérie ait jamais connu.
Aussi est-ce avec une certaine
surprise, pour ne pas dire réticence, que les dirigeants de l’Etat algérien,
tant civils que militaires, ont entendu le nouveau Président, élu en avril 1999,
évoquer l’expression fortement connotée de "réconciliation nationale" alors que
le consensus arrêté au sommet était plutôt de parler d’"entente nationale".
L’insistance de Abdelaziz Bouteflika à marteler alors le concept pourtant forgé
par les artisans du contrat de Rome, introduira bien quelques doutes dans les
esprits, mais personne ne se serait hasardé à imaginer que le nouveau président
de la République en assumerait véritablement toutes les implications. Lui-même
hésitera d’ailleurs à formuler clairement son projet durant son premier mandat
et ce n’est qu’après le plébiscite qui l’a élu à un second mandat qu’il osera
faire avancer ses pions dans la direction d’une réconciliation nationale
exactement de même nature que celle qui a toujours été portée par le FLN, le
FFS et la mouvance islamiste la plus radicale. Il parlera ainsi ouvertement de
la perspective d’une amnistie générale et d’une solution politique radicale que
Abdelaziz Belkhadem, son porte-parole officiel et secrétaire général du FLN dont
il est le Président, explicitera comme "le nécessaire retour des dirigeants du
FIS dissous sur la scène politique". Cette dangereuse évolution de la situation
politique contraindra alors les différents segments du pouvoir algérien, dans
son versant civil aussi bien que militaire, à exiger la formalisation sous forme
d’un texte explicite de cette réconciliation nationale qui prenait de plus en
plus les allures d’un contrat de Rome bis. Une formalisation qui a fini par
obéir aux impératifs d’équilibres nationaux qui, eux, sont évidemment aux
antipodes des équilibres obtenus à Rome.
Et c’est comme cela que nous
nous retrouvons, aujourd’hui, face à un grave problème politique où le compromis
autour d’une nouvelle forme d’entente au sommet doit se construire sur la base
d’un concept de réconciliation nationale vidé de son sens romain par les fameux
équilibres nationaux et doté d’un contenu aux antipodes des attentes du FLN.
Cela pourra-t-il se faire ? Peut-être bien, si les équilibres nationaux sont
aussi solides qu’ils donnent l’impression de l’être.
A. M.
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