Semaine du 16 au 22 Novembre 2005

 

L'éditorial : Par Abderrahmane Mahmoudi

Quelle vie après la réconciliation nationale ?

 

 
 
 Editorial

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Quelle vie après la réconciliation nationale ?

Depuis le déclenchement de la grave crise politique qui a vu  la violence politique et armée déferler sur notre pays, nous avons vécu sous le règne de deux slogans politiques, en apparence ressemblants, mais qui, avec le temps, marquent toute leur différence. Le premier, apparu à la fin de l’année 1992, "dialogue national". Il marque  la volonté de l’Etat algérien de ne pas se laisser enfermer dans la dangereuse logique du tout sécuritaire dans laquelle voulait précisément l’entraîner le terrorisme. Ne voulant surtout pas prêter le flanc aux graves accusations de répression aveugle lancées à son encontre par l’opposition interne autant que par la quasi-totalité des puissances occidentales, le Haut Conseil de l’Etat, ainsi que le gouvernement décident alors d’inscrire l’ensemble de leur action sous le générique très avantageux en terme d’image institutionnelle de dialogue national. Un intitulé qui recouvre une double action. L’une, proclamée, de tenter un rapprochement avec les diverses parties en cause dans la crise, et l’autre, tacite, de mener une lutte sans merci aux groupes terroristes de quelque obédience qu’ils se réclament. La philosophie du dialogue national se matérialisera ainsi de façon éclatante  par le déplacement du ministre de la Défense nationale Liamine Zeroual, accompagné d’un certain nombre de généraux et de son directeur de cabinet Ahmed Ouyahia, à la prison de Blida pour tenter de nouer les fils d’un échange supposé déboucher sur un accord politique  viable.  En signe de bonne volonté, l’Etat algérien commencera, sans aucune contrepartie notable, par libérer trois des plus importants dirigeants du FIS dissous incarcérés depuis le mois de juin 1992. Il demandera par contre aux deux autres, en l’occurrence Ali Belhadj et Abassi Madani, de lancer un simple appel public aux groupes terroristes pour leur demander d’arrêter leurs violences. Les deux hommes, qui seront entre-temps transférés dans une résidence d’Etat surveillée, refuseront systématiquement de lancer pareil appel et camperont sur une position maximaliste qui mettra en danger l’ensemble du processus de dialogue national. Pourtant, malgré la sérieuse déconvenue résultant de l’attitude intransigeante des deux dirigeants du FIS dissous, l’Etat maintiendra le cap et mettra sur pied une commission nationale du dialogue national, qui comprendra deux généraux de l’ANP  et sera dirigée par la suite par l’ancien colonel de la Wilaya IV, Youssef Khatib. 

Parallèlement à cet effort concret déployé par l’Etat pour tenter de trouver une solution juste à la grave crise qui secouait le pays, le FLN, soutenu par le FFS, par de larges milieux religieux  étrangers et par l’Internationale socialiste, développera un tout autre concept, celui de "réconciliation nationale" censé s’opposer à celui d’éradication par lequel on tentera de faire oublier celui de dialogue national prôné par l’Etat algérien.  C’est ainsi que le FLN désertera la conférence nationale  du dialogue qui se tiendra le 30 janvier 1994 à Alger pour  lui préférer la rencontre de la réconciliation nationale tenue à Rome trois mois plus tard. Sachant que la conférence du dialogue national d’Alger était ouverte à tous les protagonistes de la crise algérienne sans exclusive, y compris aux dirigeants du FIS dissous qui déclinèrent l’invitation à l’instar du FFS  sans avancer la moindre raison valable, hormis celle qui consistait à dénoncer la lutte menée sur le terrain contre les groupes terroristes et l’exigence de d’associer ces derniers aux travaux de la conférence.

C’est donc à partir de ce moment-là que les deux formules "réconciliation nationale" et "dialogue national" ont commencé à désigner deux processus politiques aux objectifs diamétralement opposés. Le premier visant à donner une stature politique aux terroristes en les associant à des négociations avec l’Etat, le second au contraire cherchant à exclure les terroristes de tout débat tant qu’ils ne renonceraient pas à l’usage de la violence.

Pour tenter de dépasser cette contradiction somme toute secondaire par rapport à l'essentiel, qui est d’arrêter l’effusion de sang, l’Etat algérien, sous la conduite de Liamine Zeroual, mettra en avant une nouvelle formule destinée à éviter le faux clivage "réconciliateurs-éradicateurs" en parlant cette fois  d’"entente nationale". Une conférence destinée à sceller un pacte du même nom se tiendra alors à la fin de l’année 1997 et  donnera naissance au premier gouvernement de coalition que l’Algérie ait jamais connu.

Aussi est-ce avec une certaine surprise, pour ne pas dire réticence, que les  dirigeants de l’Etat algérien, tant civils que militaires, ont entendu le nouveau Président, élu en avril 1999, évoquer l’expression fortement connotée de "réconciliation nationale" alors que le consensus arrêté au sommet était plutôt  de parler d’"entente nationale". L’insistance de Abdelaziz Bouteflika à marteler alors le concept pourtant forgé par les artisans du contrat de Rome, introduira bien quelques doutes dans les esprits, mais personne ne se serait hasardé à imaginer que le nouveau président de la République en assumerait véritablement toutes les implications. Lui-même hésitera d’ailleurs à formuler clairement son projet durant son premier mandat et ce n’est qu’après le plébiscite qui l’a élu à un second mandat qu’il osera faire avancer ses pions dans la direction d’une réconciliation nationale exactement de  même nature que celle qui a toujours été portée par le FLN, le FFS et la mouvance islamiste la plus radicale. Il parlera ainsi ouvertement de la perspective d’une amnistie générale et d’une solution politique radicale que Abdelaziz Belkhadem, son porte-parole officiel et secrétaire général du FLN dont il est le Président, explicitera comme "le nécessaire retour des dirigeants du FIS dissous sur la scène politique".  Cette dangereuse évolution de la situation politique contraindra alors les différents segments du pouvoir algérien, dans son versant civil aussi bien que militaire, à exiger la formalisation sous forme d’un  texte explicite de cette réconciliation nationale qui prenait de plus en plus les allures d’un contrat de Rome bis. Une formalisation qui a fini par obéir aux impératifs d’équilibres nationaux qui, eux, sont évidemment aux antipodes des équilibres obtenus à Rome.

Et c’est comme cela que nous nous retrouvons, aujourd’hui, face à un grave problème politique où le compromis autour d’une nouvelle forme d’entente au sommet doit se construire sur la base d’un concept de réconciliation nationale vidé de son sens romain par les fameux équilibres nationaux et doté d’un contenu aux antipodes des attentes du FLN. Cela pourra-t-il se faire ? Peut-être bien,  si les équilibres nationaux sont aussi solides qu’ils donnent l’impression de l’être.

A. M.

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