Semaine du 16 au 22 Novembre 2005

 

Terrorisme

Fin de cycle

 

 

 
 
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 Terrorisme

Fin de cycle

Bien que le terrorisme existe maintenant  depuis bientôt quatorze ans, il n'est toujours pas facile d'avoir une opinion plus ou moins exacte sur la situation sécuritaire qui prévaut dans le pays. Il faut dire que sur ce sujet moins encore que sur tout autre, les autorités n'ont grande envie de communiquer, cela pour de nombreuses raisons, dont certaines du reste sont assez compréhensibles. Pendant la campagne référendaire, il y a de cela quelques semaines, des chiffres relatifs au nombre de terroristes encore actifs, dont on pensait qu'ils allaient après le scrutin désarmer pour une bonne partie d'entre eux, ont bien été avancés, mais qui avaient cette fâcheuse tendance de varier notablement selon la thèse que les orateurs voulaient défendre sur le moment. Comme on avait décidé que ce nombre était selon l'estimation basse de 200, et selon l'estimation haute de 800, l'accent était mis soit sur la première, notamment quand on voulait souligner la dimension politique de la démarche portée par la charte pour la paix et la réconciliation, soit sur la deuxième, si l'on visait plutôt à faire apparaître le souci sécuritaire comme le principal motif de la nouvelle offre de paix. Ce balancement se fait certes entre deux chiffres qui ne sont pas somme toute fort éloignés l'un de l'autre. Si bien qu'on peut les confondre, toujours pour les besoins de la cause, il suffit pour cela de se contenter de dire que les groupes terroristes doivent compter autant qu'ils sont pas plus de quelques centaines de membres.  On peut donner à penser, ce qu'on  n'a d'ailleurs pas manqué de faire,  que l'on dispose en fait d'un seul chiffre, certes approximatif, mais néanmoins probant, qui a le mérite de mesurer deux réalités à la fois. C'est ainsi que le chiffre de 200 renvoie exclusivement aux terroristes opérationnels tandis que celui de 800 réfère pour sa part au nombre total de terroristes, qu'ils soient proprement des combattants ou des membres composant les réseaux de soutien.

Or, il est déjà arrivé que l'on se laisse aller, comme si on était emporté par le désir de convaincre du bien-fondé de ses propres choix politiques, à des considérations latérales qui pointent quant à elles des réalités de terrain distinctes de celles qu'on a voulu précisément accréditer. C'est ainsi que le chef du gouvernement a parlé à deux ou trois reprises au cours de la campagne référendaire de 6000 armes susceptibles d'être récupérées dans la foulée de l'adoption de la charte.Ce qu'il n'a pas dit explicitement, mais qui néanmoins découlait nettement de ses propos, c'est que pour lui il existait un lien de proportionnalité directe entre le nombre de terroristes qui choisiraient de mettre fin à leurs activités et le degré de participation qui caractériserait la consultation. Plus grand serait l'engouement des électeurs, plus significatif serait le nombre de terroristes qui déposeraient les armes. Pourtant, ce chiffre de 6000 armes récupérables pour autant que le vote soit massif ne veut pas dire qu'il existe encore autant de terroristes dans les maquis. Il ne semble pas qu'en l'évoquant, le chef du gouvernement ait trahi l'estimation constituant la véritable hypothèse de travail des autorités en matière sécuritaire. Cela est d'autant plus plausible que ce chiffre n'apparaissait pas pour la première fois. Avant que le chef du gouvernement ne l'administre pour référer à une réalité future, il était censé mesurer la moisson de paix d'une initiative antérieure, celle de la concorde civile, qui ne serait elle-même que la deuxième dans le long processus vers le rétablissement de la sécurité sur l'ensemble du territoire national. Pour autant, Ahmed Ouyahia n'a pas pu perdre aussi facilement de vue que le discours servi habituellement parle de centaines de terroristes, non pas de quelques milliers, à moins que dans son esprit, ce qui serait tout de même étonnant, que nombre de terroristes et nombre d'armes détenus par ceux-ci sont deux choses qui n'ont rien à voir, qu'il faut donc bien dissocier. Ce distinguo est peut-être vrai dans l'absolu, mais il s'agit en l'occurrence d'une subtilité inutile, car tout indique que dans l'esprit du chef du gouvernement, et pour cette interprétation plaide aussi le contexte, armes à récupérer et terroristes disposés à les déposer sont deux choses parfaitement équivalentes.

Il ne faut pas perdre de vue par ailleurs que les autorités ont  eu presque tout le temps tendance à sous-estimer le nombre de terroristes qu'elles avaient à affronter. Déjà pendant la période où le terrorisme était à son paroxysme, grosso modo de 1994 à 1997, elles les estimaient à deux ou trois milles alors qu'ils étaient nettement plus nombreux. C'était en fait par dizaines de milliers que les islamistes avaient basculé dans la violence, dans le même temps où le mouvement dont ils étaient provenaient, le FIS pour l'essentiel, alignait des forces bien plus importantes encore, se comptant sûrement par centaines de milliers. C'est l'une des raisons d'ailleurs  qui ont fait que la violence a revêtu dans le cas algérien, tout au moins à ses débuts, le double caractère d'insurrection armée, étant donné le grand nombre de militants qu'elle impliquait, et celui de lutte armée clandestine, assumée par le groupe le plus déterminé d'un courant politique d'autant plus radical qu'il serait minoritaire dans la société. Il est vrai que la décrue amorcée à partir de la fin de 1997 a dépouillé ce terrorisme de son apparence d'insurrection mettant en mouvement  des milliers de personnes (les unes volontairement et les autres involontairement, la première catégorie assumant la violence et la seconde subissant les conséquences des choix faits par les plus radicaux). L'aspect insurrectionnel n'a finalement pas résisté longtemps à l'épreuve de réalité, représentée essentiellement par la résistance insoupçonnée de l'écrasante majorité du peuple. Est-on pour autant en droit de conclure qu'il ne reste plus qu'une poignée de terroristes, qui ne dispose d'aucune base populaire, séparée qu'elle est de la société physiquement aussi bien que politiquement, et qui poursuit sa ronde de horde sauvage et délirante? Ce qui rend la réponse à cette question difficile, ce n'est pas seulement le nombre de terroristes qui écument encore les campagnes. Car, après tout, ce nombre ne peut être aujourd'hui que très inférieur par rapport à ce qu'il était au début de la crise. Le GSPC et les débris du GIA ne menacent pas la sûreté de l'Etat, s'ils continuent d'attenter à la sécurité des personnes et des  biens. Il y a bien eu reflux du terrorisme, un changement quantitatif s'est donc produit. Sous ce rapport; le terrorisme tend à se conformer à l'idée qu'on s'en fait en général : l'entreprise violente et désespérée d'une minorité radicale. Comme il a fini par perdre au cours de la  guerre qu'il a déclenchée le caractère insurrectionnel qu'il avait eu au départ, on est tenté de croire que le même dispositif qui l'a réduit à son état actuel finira à terme par l'éradiquer complètement. IL n' y aurait donc  nul besoin de modifier la stratégie  développée à son encontre puisqu'elle a déjà réussi à lui infliger des pertes décisives. Par dispositif, il faut entendre plus que les forces militaires engagées contre lui. Cette notion comprend  tout ce qui a été mis en œuvre pour rétablir la sécurité sur tout le territoire. Les initiatives politiques participent du même processus, de la même thérapie. Leur importance est d'autant plus grande que la violence a impliqué une population peu négligeable numériquement parlant. Cela étant dit surtout pour le principe, car en fait dans le cas algérien, la violence, certes massive au cours de sa première phase, est toutefois plus le fait d'une opposition politique aux contours précis que celui d'une partie de la population et qui serait naturellement appelée à s'étendre, son champ d'extension n'étant plus  en théorie délimité par des facteurs d'ordre politique, et dès lors à durer indéfiniment. Or, il existe en l'occurrence un paradoxe : bien que le terrorisme ait été militairement et politiquement vaincu, comme en témoigne en premier lieu l'amélioration sécuritaire ressentie à peu près partout dans le pays,  laquelle tend de plus à s'affirmer de façon continue, ce qui plaide pour le remède administré jusque-là, il conserve une telle capacité de nuisance qu'il reste une préoccupation centrale.

Il est possible de sortir de ce paradoxe si l'on commence par admettre  que le terrorisme n'a pas fait que reculer dès lors que son offensive première a été arrêtée,  il a tenté également de juguler son déclin en se transformant, en changeant non pas seulement dans la forme, mais aussi dans le fond. On peut dire qu'en substituant le sigle GSPC à celui de GIA, sous lequel il avait le plus fait parler de lui dans la phase correspondant à sa montée en puissance, il a tenu à marquer le changement d'ordre qualitatif qui se produisait en lui. Il se baptisait autrement en témoignage de son renouveau. Il semble en effet essentiel de relever que la violence intégriste ne s'est perpétuée malgré sa défaite  que parce qu'elle a modifié sa doctrine, et par là même le ou les buts qu'elle poursuivait. Toutefois, le GSPC et le GIA ne différent pas au point de vue de la stratégie. Leur finalité est la même : l'instauration de la daoula  islamia. Ils divergent d'autant moins sur l'essentiel  que c'est d'une façon générale la même composante humaine qui est passée de la première organisation à la seconde. En réalité, le changement le plus significatif ne réside pas là où on a tendance à le voir. Il ne tient pas au fait que le GIA considère légitime les massacres de civils et que le GSPC par contre s'y refuse. Celui-ci s'est montré souvent aussi sanguinaire que celui-là. L'appétit de sang est l'un des traits qu'ils ont commun. Mais la ligne sur laquelle était le GIA en son temps, et qui le poussait à commettre des massacres collectifs, aussi bien pour châtier une population qu'il voyait se tourner contre lui que pour les faire attribuer aux forces de l'ordre, cette ligne a été abandonnée pour la bonne raison qu'elle s'est soldée par l'échec.

La différence entre les deux organisations se situe sur le plan doctrinal. L'on sait que toute guerre se fait en vue d'une certaine finalité, qui ne s'identifie pas en règle générale avec l'anéantissement de la partie adverse. Le terrorisme visait au départ le renversement du régime, c'est-à-dire le  même objectif que l'islamisme radical dans son ensemble, encore qu'il soit vrai que la voie armée n'est devenue une évidence pour ce courant qu'après avoir vu  que la voie électorale n'y mène pas nécessairement. Or ce but ne s'exprime plus en termes de revendications aussi précises que bien distinctes les unes des autres.

On peut s'en rendre dans le prises de position, de plus en plus rares, qui ne comportant aucune demande susceptible de servir de point de départ à une négociation quelconque. On peut s'en rendre compte aussi dans le divorce en quelque irréversible survenu entre les anciens chefs de file et les groupes  armés actuels. Aussi longtemps que le terrorisme se justifiait par des éléments et des objectifs de politique interne, les hommes politiques, dont les plus influents étaient soit en prison soit en exil, n'étaient pas complètement déconnectés par rapport aux "militaires", même si ceux-ci n'ont jamais reconnu la primauté de ceux-là. S'il en était ainsi, du moins à ce qu'il semblait, c'est seulement parce que la guerre en cours imposait sa logique à tous, militaires comme politiques. S'il en était ainsi, autrement dit, c'était parce que l'heure d'un Soummam de l'islamisme en guerre n'était pas encore venue. La primauté du politique sur le militaire, même si elle ne s'incarnait pas dans des leaders précis, n'en constituait pas moins un fait admis, du moins par les fractions de l'ex-Fis, qu'elles-mêmes aient ou non recouru aux armes, et plus encore par les partis non islamistes qui avaient dénoncé l'arrêt des législatives en janvier 1992. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Le groupe terroriste le plus important, le GSPC, s'est placé dans l'orbite d'Al-qaïda , et par là même a cessé de considérer qu'il se bat  pour réaliser des objectifs s'inscrivant exclusivement, ou principalement, dans les limites de l'Etat algérien. Certes, l'islamisme est idéologiquement un mouvement internationaliste, puisqu'il se donne pour raison d'être l'unification et la régénération de la Oumma. Pour autant, les organisations qui s'en réclament naissent et se développent dans le cadre d'un pays donné; c'est sa dimension nationale qui  fait exister chacune d'entre elles, elle qui lui donne un horizon immédiat, des forces et de la profondeur. A la naissance, elle prévaut nécessairement sur le contenu messianique universaliste.

L'allégeance du GSPC à Al-qaïda  ne semble pas avoir été analysée dans toutes ses implications. Sans doute est-elle fondamentalement un effet, non une cause. C'est parce que ce groupe n'a pas réussi à s'emparer du pouvoir en Algérie, alors qu'il avait semblé aux islamistes radicaux que toutes les conditions étaient réunies pour cela, que sa tendance internationaliste, plutôt implicite jusque-là, a pris le dessus sur les ressorts purement nationaux, que les concernés eux-mêmes ramassaient sous le néologisme de djaz'ara (algérianisme). Cette réorientation fait en même temps office d'adaptation  à la situation nouvelle issue de la marche des événements au double plan national et international, dont les islamistes voient bien qu'elle s'est faite à leur détriment.

L'offre de paix portée par la charte pour la paix et la réconciliation présente ce défaut majeur de s'adresser à un vis-à-vis qui, pour avoir conservé nombre de ses anciens traits, n'en a pas moins profondément changé, tant au point de vue doctrinal, en ce sens qu'il a modifié l'ordre de ses priorités que dans son mode d'organisation et dans ses méthodes de lutte.  Pour le GSPC, la bataille décisive ne se déroulera pas nécessairement en Algérie. Pour l'AIS, puis le GIA, si. L'offre de paix qui lui est faite tombe à faux. Il aurait pu très bien s'éviter la peine de la rejeter publiquement, s'il était tout à fait sûr de la loyauté de ses membres. Sa réaction est motivée selon toute vraisemblance par sa crainte de voir la division s'emparer de ses rangs. En elle-même la proposition semble à peine avoir retenu son intention. On peut dès lors mesurer à quel point se trompaient les initiateurs du projet quand ils présentaient ce dernier comme une nouvelle étape franchie par une seule et même politique tendant à ramener la paix et à créer les conditions de la réconciliation nationale. Ils  s'imaginaient en effet avoir affaire au même mouvement, alors qu'ils s'adressaient à une organisation dont les buts et le champ d'activité ont cessé depuis des années d'être délimités par l'horizon national. Ils se sont trompés de client. De même qu'Ali Benhadj n'avait pas conscience, en prenant l'initiative qui lui a valu de retourner en prison, qu'il n'aurait même pas réussi à sauver sa  propre tête si au lieu des deux diplomates, Belaroussi et Belkadi, c'avait été lui qui était tombé entre les mains d'Al-zarkaoui.

M. Habili

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