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Terrorisme
Fin de cycle
Bien que le terrorisme existe maintenant depuis
bientôt quatorze ans, il n'est toujours pas facile d'avoir une opinion plus ou
moins exacte sur la situation sécuritaire qui prévaut dans le pays. Il faut dire
que sur ce sujet moins encore que sur tout autre, les autorités n'ont grande
envie de communiquer, cela pour de nombreuses raisons, dont certaines du reste
sont assez compréhensibles. Pendant la campagne référendaire, il y a de cela
quelques semaines, des chiffres relatifs au nombre de terroristes encore actifs,
dont on pensait qu'ils allaient après le scrutin désarmer pour une bonne partie
d'entre eux, ont bien été avancés, mais qui avaient cette fâcheuse tendance de
varier notablement selon la thèse que les orateurs voulaient défendre sur le
moment. Comme on avait décidé que ce nombre était selon l'estimation basse de
200, et selon l'estimation haute de 800, l'accent était mis soit sur la
première, notamment quand on voulait souligner la dimension politique de la
démarche portée par la charte pour la paix et la réconciliation, soit sur la
deuxième, si l'on visait plutôt à faire apparaître le souci sécuritaire comme le
principal motif de la nouvelle offre de paix. Ce balancement se fait certes
entre deux chiffres qui ne sont pas somme toute fort éloignés l'un de l'autre.
Si bien qu'on peut les confondre, toujours pour les besoins de la cause, il
suffit pour cela de se contenter de dire que les groupes terroristes doivent
compter autant qu'ils sont pas plus de quelques centaines de membres. On peut
donner à penser, ce qu'on n'a d'ailleurs pas manqué de faire, que l'on dispose
en fait d'un seul chiffre, certes approximatif, mais néanmoins probant, qui a le
mérite de mesurer deux réalités à la fois. C'est ainsi que le chiffre de 200
renvoie exclusivement aux terroristes opérationnels tandis que celui de 800
réfère pour sa part au nombre total de terroristes, qu'ils soient proprement des
combattants ou des membres composant les réseaux de soutien.
Or, il est déjà arrivé que l'on se laisse aller,
comme si on était emporté par le désir de convaincre du bien-fondé de ses
propres choix politiques, à des considérations latérales qui pointent quant à
elles des réalités de terrain distinctes de celles qu'on a voulu précisément
accréditer. C'est ainsi que le chef du gouvernement a parlé à deux ou trois
reprises au cours de la campagne référendaire de 6000 armes susceptibles d'être
récupérées dans la foulée de l'adoption de la charte.Ce qu'il n'a pas dit
explicitement, mais qui néanmoins découlait nettement de ses propos, c'est que
pour lui il existait un lien de proportionnalité directe entre le nombre de
terroristes qui choisiraient de mettre fin à leurs activités et le degré de
participation qui caractériserait la consultation. Plus grand serait
l'engouement des électeurs, plus significatif serait le nombre de terroristes
qui déposeraient les armes. Pourtant, ce chiffre de 6000 armes récupérables pour
autant que le vote soit massif ne veut pas dire qu'il existe encore autant de
terroristes dans les maquis. Il ne semble pas qu'en l'évoquant, le chef du
gouvernement ait trahi l'estimation constituant la véritable hypothèse de
travail des autorités en matière sécuritaire. Cela est d'autant plus plausible
que ce chiffre n'apparaissait pas pour la première fois. Avant que le chef du
gouvernement ne l'administre pour référer à une réalité future, il était censé
mesurer la moisson de paix d'une initiative antérieure, celle de la concorde
civile, qui ne serait elle-même que la deuxième dans le long processus vers le
rétablissement de la sécurité sur l'ensemble du territoire national. Pour
autant, Ahmed Ouyahia n'a pas pu perdre aussi facilement de vue que le discours
servi habituellement parle de centaines de terroristes, non pas de quelques
milliers, à moins que dans son esprit, ce qui serait tout de même étonnant, que
nombre de terroristes et nombre d'armes détenus par ceux-ci sont deux choses qui
n'ont rien à voir, qu'il faut donc bien dissocier. Ce distinguo est peut-être
vrai dans l'absolu, mais il s'agit en l'occurrence d'une subtilité inutile, car
tout indique que dans l'esprit du chef du gouvernement, et pour cette
interprétation plaide aussi le contexte, armes à récupérer et terroristes
disposés à les déposer sont deux choses parfaitement équivalentes.
Il ne faut pas perdre de vue par ailleurs que les
autorités ont eu presque tout le temps tendance à sous-estimer le nombre de
terroristes qu'elles avaient à affronter. Déjà pendant la période où le
terrorisme était à son paroxysme, grosso modo de 1994 à 1997, elles les
estimaient à deux ou trois milles alors qu'ils étaient nettement plus nombreux.
C'était en fait par dizaines de milliers que les islamistes avaient basculé dans
la violence, dans le même temps où le mouvement dont ils étaient provenaient, le
FIS pour l'essentiel, alignait des forces bien plus importantes encore, se
comptant sûrement par centaines de milliers. C'est l'une des raisons d'ailleurs
qui ont fait que la violence a revêtu dans le cas algérien, tout au moins à ses
débuts, le double caractère d'insurrection armée, étant donné le grand nombre de
militants qu'elle impliquait, et celui de lutte armée clandestine, assumée par
le groupe le plus déterminé d'un courant politique d'autant plus radical qu'il
serait minoritaire dans la société. Il est vrai que la décrue amorcée à partir
de la fin de 1997 a dépouillé ce terrorisme de son apparence d'insurrection
mettant en mouvement des milliers de personnes (les unes volontairement et les
autres involontairement, la première catégorie assumant la violence et la
seconde subissant les conséquences des choix faits par les plus radicaux).
L'aspect insurrectionnel n'a finalement pas résisté longtemps à l'épreuve de
réalité, représentée essentiellement par la résistance insoupçonnée de
l'écrasante majorité du peuple. Est-on pour autant en droit de conclure qu'il ne
reste plus qu'une poignée de terroristes, qui ne dispose d'aucune base
populaire, séparée qu'elle est de la société physiquement aussi bien que
politiquement, et qui poursuit sa ronde de horde sauvage et délirante? Ce qui
rend la réponse à cette question difficile, ce n'est pas seulement le nombre de
terroristes qui écument encore les campagnes. Car, après tout, ce nombre ne peut
être aujourd'hui que très inférieur par rapport à ce qu'il était au début de la
crise. Le GSPC et les débris du GIA ne menacent pas la sûreté de l'Etat, s'ils
continuent d'attenter à la sécurité des personnes et des biens. Il y a bien eu
reflux du terrorisme, un changement quantitatif s'est donc produit. Sous ce
rapport; le terrorisme tend à se conformer à l'idée qu'on s'en fait en général :
l'entreprise violente et désespérée d'une minorité radicale. Comme il a fini par
perdre au cours de la guerre qu'il a déclenchée le caractère insurrectionnel
qu'il avait eu au départ, on est tenté de croire que le même dispositif qui l'a
réduit à son état actuel finira à terme par l'éradiquer complètement. IL n' y
aurait donc nul besoin de modifier la stratégie développée à son encontre
puisqu'elle a déjà réussi à lui infliger des pertes décisives. Par dispositif,
il faut entendre plus que les forces militaires engagées contre lui. Cette
notion comprend tout ce qui a été mis en œuvre pour rétablir la sécurité sur
tout le territoire. Les initiatives politiques participent du même processus, de
la même thérapie. Leur importance est d'autant plus grande que la violence a
impliqué une population peu négligeable numériquement parlant. Cela étant dit
surtout pour le principe, car en fait dans le cas algérien, la violence, certes
massive au cours de sa première phase, est toutefois plus le fait d'une
opposition politique aux contours précis que celui d'une partie de la population
et qui serait naturellement appelée à s'étendre, son champ d'extension n'étant
plus en théorie délimité par des facteurs d'ordre politique, et dès lors à
durer indéfiniment. Or, il existe en l'occurrence un paradoxe : bien que le
terrorisme ait été militairement et politiquement vaincu, comme en témoigne en
premier lieu l'amélioration sécuritaire ressentie à peu près partout dans le
pays, laquelle tend de plus à s'affirmer de façon continue, ce qui plaide pour
le remède administré jusque-là, il conserve une telle capacité de nuisance qu'il
reste une préoccupation centrale.
Il est possible de sortir de ce paradoxe si l'on
commence par admettre que le terrorisme n'a pas fait que reculer dès lors que
son offensive première a été arrêtée, il a tenté également de juguler son
déclin en se transformant, en changeant non pas seulement dans la forme, mais
aussi dans le fond. On peut dire qu'en substituant le sigle GSPC à celui de GIA,
sous lequel il avait le plus fait parler de lui dans la phase correspondant à sa
montée en puissance, il a tenu à marquer le changement d'ordre qualitatif qui se
produisait en lui. Il se baptisait autrement en témoignage de son renouveau. Il
semble en effet essentiel de relever que la violence intégriste ne s'est
perpétuée malgré sa défaite que parce qu'elle a modifié sa doctrine, et par là
même le ou les buts qu'elle poursuivait. Toutefois, le GSPC et le GIA ne
différent pas au point de vue de la stratégie. Leur finalité est la même :
l'instauration de la daoula islamia. Ils divergent d'autant moins sur
l'essentiel que c'est d'une façon générale la même composante humaine qui est
passée de la première organisation à la seconde. En réalité, le changement le
plus significatif ne réside pas là où on a tendance à le voir. Il ne tient pas
au fait que le GIA considère légitime les massacres de civils et que le GSPC par
contre s'y refuse. Celui-ci s'est montré souvent aussi sanguinaire que celui-là.
L'appétit de sang est l'un des traits qu'ils ont commun. Mais la ligne sur
laquelle était le GIA en son temps, et qui le poussait à commettre des massacres
collectifs, aussi bien pour châtier une population qu'il voyait se tourner
contre lui que pour les faire attribuer aux forces de l'ordre, cette ligne a été
abandonnée pour la bonne raison qu'elle s'est soldée par l'échec.
La différence entre les deux organisations se situe
sur le plan doctrinal. L'on sait que toute guerre se fait en vue d'une certaine
finalité, qui ne s'identifie pas en règle générale avec l'anéantissement de la
partie adverse. Le terrorisme visait au départ le renversement du régime,
c'est-à-dire le même objectif que l'islamisme radical dans son ensemble, encore
qu'il soit vrai que la voie armée n'est devenue une évidence pour ce courant
qu'après avoir vu que la voie électorale n'y mène pas nécessairement. Or ce but
ne s'exprime plus en termes de revendications aussi précises que bien distinctes
les unes des autres.
On peut s'en rendre dans le prises de position, de
plus en plus rares, qui ne comportant aucune demande susceptible de servir de
point de départ à une négociation quelconque. On peut s'en rendre compte aussi
dans le divorce en quelque irréversible survenu entre les anciens chefs de file
et les groupes armés actuels. Aussi longtemps que le terrorisme se justifiait
par des éléments et des objectifs de politique interne, les hommes politiques,
dont les plus influents étaient soit en prison soit en exil, n'étaient pas
complètement déconnectés par rapport aux "militaires", même si ceux-ci n'ont
jamais reconnu la primauté de ceux-là. S'il en était ainsi, du moins à ce qu'il
semblait, c'est seulement parce que la guerre en cours imposait sa logique à
tous, militaires comme politiques. S'il en était ainsi, autrement dit, c'était
parce que l'heure d'un Soummam de l'islamisme en guerre n'était pas
encore venue. La primauté du politique sur le militaire, même si elle ne
s'incarnait pas dans des leaders précis, n'en constituait pas moins un fait
admis, du moins par les fractions de l'ex-Fis, qu'elles-mêmes aient ou non
recouru aux armes, et plus encore par les partis non islamistes qui avaient
dénoncé l'arrêt des législatives en janvier 1992. Ce n'est plus le cas
aujourd'hui. Le groupe terroriste le plus important, le GSPC, s'est placé dans
l'orbite d'Al-qaïda , et par là même a cessé de considérer qu'il se bat pour
réaliser des objectifs s'inscrivant exclusivement, ou principalement, dans les
limites de l'Etat algérien. Certes, l'islamisme est idéologiquement un mouvement
internationaliste, puisqu'il se donne pour raison d'être l'unification et la
régénération de la Oumma. Pour autant, les organisations qui s'en
réclament naissent et se développent dans le cadre d'un pays donné; c'est sa
dimension nationale qui fait exister chacune d'entre elles, elle qui lui donne
un horizon immédiat, des forces et de la profondeur. A la naissance, elle
prévaut nécessairement sur le contenu messianique universaliste.
L'allégeance du GSPC à Al-qaïda ne semble pas
avoir été analysée dans toutes ses implications. Sans doute est-elle
fondamentalement un effet, non une cause. C'est parce que ce groupe n'a pas
réussi à s'emparer du pouvoir en Algérie, alors qu'il avait semblé aux
islamistes radicaux que toutes les conditions étaient réunies pour cela, que sa
tendance internationaliste, plutôt implicite jusque-là, a pris le dessus sur les
ressorts purement nationaux, que les concernés eux-mêmes ramassaient sous le
néologisme de djaz'ara (algérianisme). Cette réorientation fait en même
temps office d'adaptation à la situation nouvelle issue de la marche des
événements au double plan national et international, dont les islamistes voient
bien qu'elle s'est faite à leur détriment.
L'offre de paix portée par la charte pour la paix
et la réconciliation présente ce défaut majeur de s'adresser à un vis-à-vis qui,
pour avoir conservé nombre de ses anciens traits, n'en a pas moins profondément
changé, tant au point de vue doctrinal, en ce sens qu'il a modifié l'ordre de
ses priorités que dans son mode d'organisation et dans ses méthodes de lutte.
Pour le GSPC, la bataille décisive ne se déroulera pas nécessairement en
Algérie. Pour l'AIS, puis le GIA, si. L'offre de paix qui lui est faite tombe à
faux. Il aurait pu très bien s'éviter la peine de la rejeter publiquement, s'il
était tout à fait sûr de la loyauté de ses membres. Sa réaction est motivée
selon toute vraisemblance par sa crainte de voir la division s'emparer de ses
rangs. En elle-même la proposition semble à peine avoir retenu son intention. On
peut dès lors mesurer à quel point se trompaient les initiateurs du projet quand
ils présentaient ce dernier comme une nouvelle étape franchie par une seule et
même politique tendant à ramener la paix et à créer les conditions de la
réconciliation nationale. Ils s'imaginaient en effet avoir affaire au même
mouvement, alors qu'ils s'adressaient à une organisation dont les buts et le
champ d'activité ont cessé depuis des années d'être délimités par l'horizon
national. Ils se sont trompés de client. De même qu'Ali Benhadj n'avait pas
conscience, en prenant l'initiative qui lui a valu de retourner en prison, qu'il
n'aurait même pas réussi à sauver sa propre tête si au lieu des deux
diplomates, Belaroussi et Belkadi, c'avait été lui qui était tombé entre les
mains d'Al-zarkaoui.
M. Habili
Haut
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