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Voyage à travers l’émigration en France
Pour ne plus
jamais revivre l’humiliation
L’émigration
algérienne en France remonte au début du XXe siècle.
Plusieurs centaines de travailleurs algériens, notamment de Kabylie,
sont recrutés dans la région de Marseille, avant que d’autres flux
migratoires viennent élargir les rangs. Obéissant d’abord aux
raisons économiques et sociales, ces déplacements ont cédé le pas
aux considérations sécuritaires et, plus tard, à la recherche d’un
environnement meilleur du point de vue du respect des libertés.
Aujourd’hui, l’on pourrait reprocher à M. Sarkozy d’avoir conçu une
"immigration choisie". Mais comme dit le proverbe populaire,
"regarde ta bosse avant de regarder celle de l’autre".
Une enquête menée
en France a révélé la présence, en 1912, de 4 000 à 5 000 Algériens,
installés principalement à Marseille et à un moindré degré dans les
villes et les régions industrielles, avec des regroupements dans
certains quartiers à l’exemple de Montmartre et de la place Maubert.
Le mouvement migratoire va s’amplifier et, en 1914, le nombre
d’Algériens travaillant en France va s’élever à près de 13 000. Les
émigrés algériens vivaient dans des conditions très difficiles, en
marge des ouvriers européens, en raison de leur statut d’"indigène"
mais aussi de leur origine rurale ou villageoise. Et pour tenir le
coup dans ce monde étranger, les ouvriers algériens se regroupèrent
par villages ou par régions, construisirent des réseaux de
solidarité et s’accrochèrent à leurs traditions religieuses,
culturelles et culinaires. Certaines analyses ont dévoilé que
l’émigration algérienne, quoique intégrée, fonctionnait comme une
"contre-société" produisant ses propres référents culturels, ses
repères, son code moral, sa définition des interdits et du licite,
etc.
Mais les rangs de
cette émigration vont davantage grossir lors de la Première Guerre
mondiale. Après 1915, le gouvernement français se tourna vers ses
colonies et fit appel à 79.000 travailleurs algériens, mais les
rapatria une fois la besogne finie. Seuls "quelques milliers
d'Algériens" restèrent dans des pôles industriels, notamment à
Paris. Mais de 1920 à 1930, l'émigration reprit de plus belle et se
développa, après l’appel aux étrangers lancé par la France.
Une étude réalisée
en 1930 établissait que la moitié des Algériens ne restaient en
France que pendant 10 mois, d’autres demeuraient moins de deux ans,
alors que seuls 25 % se fixaient définitivement ou ne retournaient
en Algérie que bien plus tard. Dépossédés de leurs biens par la
colonisation et vivant souvent dans une misère noire, les Algériens
vont de nouveau saisir l’opportunité de l’invitation du gouvernement
français et aller travailler de l’autre côté de la Méditerranée, dès
1945, dans des secteurs jugés prioritaires : les mines, la
sidérurgie, les industries mécaniques, chimiques et textiles, les
infrastructures routières, ferroviaires et portuaires, les
transports, les barrages.
En mars 1956,
après le vote des pouvoirs spéciaux par le Parlement français, le
gouvernement Mollet rappella des réservistes et employa massivement
le contingent en Algérie, au moment du débat controversé sur la
question algérienne.
Au début des
années 1960, une fois l’aventure coloniale terminée, la France,
contrainte d’inscrire son économie dans le Marché commun, donnera la
priorité à l’industrialisation : les flux migratoires sont de
nouveau encouragés.
De l’avis de
nombreux analystes, la France est devenue "un pays d’immigration de
masse" vers le milieu du XIXe siècle. L’universitaire
Geneviève Massard-Guilbaud reconnaît même que "les immigrés
algériens en France constituent une population qui rencontre des
difficultés particulières en matière d’intégration à la société
française". Elle met en exergue "la guerre qui a marqué les
relations entre les deux pays" et révèle "la politique menée par
l’Etat français dans l’entre-deux-guerres a contribué à mettre les
Algériens à l’index de la nation". L’universitaire précise également
que les Algériens, utilisés systématiquement "comme jaunes pendant
les grèves ou comme masse de manœuvre par les ligues de droite grâce
à la complicité de la police", vont se couper des syndicats et
deviendront "des parias" dans la société française. D’autres
observateurs insistent, quant à eux, sur le fait que la France a
aussi été, paradoxalement, le lieu de la prise de conscience des
travailleurs algériens du fait national, de même que le théâtre de
la guerre d’influence entre le FLN et le MNA, celui-ci privilégié
par le colonisateur pour imposer une "troisième voie" autre que
l’indépendance de l’Algérie ou l’intégration à la France.
Ces éclairages
montrent toute la particularité, voire la complexité de l’émigration
algérienne en France, un pays autant "encombré" par les pieds-noirs
et les harkis, que par la présence de clandestins, venus d’Algérie
et d’ailleurs, qui ont bénéficié de visas. L’absence d’un vrai
travail de mémoire, mais aussi le recul de la France dans ses
anciennes "chasses gardées" exploitées particulièrement par les
nostalgiques de "l’Algérie française" et l’extrême-droite, ont fini
par exacerber une scène française en crise avec d’autres crises :
économique, politique, identitaire, etc.
Les succès
électoraux du Front national, ces dernières années, les nombreuses
réformes de la législation française sur l’entrée dans le territoire
et le séjour ont pesé dans la balance et placé le phénomène
migratoire au cœur des controverses politiques. C’est ainsi qu’en
avril 2006, le ministre français de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy, a
défendu sa politique d'"immigration choisie" qui permettrait, selon
lui, de lutter contre la "xénophobie", en s’opposant fermement
contre "toute régularisation massive".
Choisir ses
immigrés en fonction des critères économiques, telle a été la
politique française pour répondre à l’impératif de la croissance. La
France a pourtant, à tort ou à raison selon l’angle dans lequel on
se place, ouvert la porte aux opposants des régimes algériens
successifs. Pendant la dernière décennie, la France, facilitant
l’exil politique, a été parmi les pays ayant profité de la fuite
massive des cerveaux et de la main-d’œuvre qualifiée. La même
démarche a été plaquée, plus tard, avec l’apparition des événements
de Kabylie où des réseaux ont été créés en Algérie et en France pour
évacuer des jeunes, certes pour la plupart blessés.
L’on pourrait
reprocher maintes choses à M. Sarkozy, d’autant qu’il est lui-même
issu de l’immigration. Mais ce qui nous importe avant tout, c’est de
savoir si une telle loi porterait préjudice à la dignité de nos
compatriotes résidant dans ce pays. Et si la délivrance des visas
aux Algériens ne sera plus brandie comme une carte d’humiliation et
de chantage.
Le reste – au
risque de choquer certains esprits – est une affaire de souveraineté
des Etats. Comme dit le proverbe populaire, "regarde d’abord ta
bosse avant de regarder celle de l’autre".
L’Algérie (Etat,
société et nation) est condamnée à réfléchir sérieusement sur les
raisons ayant motivé les départs massifs de ses enfants, même si
l’on admet que la problématique migratoire repose sur plusieurs
considérations, dont le déséquilibre entre le Nord et le Sud. Il
n’empêche, l’Algérie indépendante est aujourd’hui sommée de trouver
le projet adéquat afin de permettre à nos citoyens de vivre
ensemble, respectés et aimés. Cela, d’autant que le pays a franchi
le seuil de l’arène de la paix, que les pressions ont
considérablement diminué après le 11 septembre 2001 – ils sont d’une
autre nature maintenant – et que l’embellie financière est
aujourd’hui réelle.
Z’hor Chérief
Haut
Loi sur l’émigration
Les étrangers
indésirables
Il va sans dire
que l’émigration sera, encore une fois, l’un des thèmes privilégiés
de l’élection présidentielle de 2007 en France. La couleur s’annonce
déjà et la controverse suscitée par la nouvelle loi de Sarkozy n’est
pas près de prendre fin. En effet, si pour le ministre de
l’Intérieur français l’objectif premier de cette loi est d’arriver
enfin à "une émigration choisie", plusieurs associations et courants
politiques ne voient pas les choses sous le même angle et n’hésitent
pas à qualifier la loi de Sarkozy "d’émigration jetable". Il faut
croire que la course pour séduire le plus d’électeurs a déjà
commencé.
Cette loi qui a
suscité une grande controverse –au niveau de l’Assemblée nationale
plus de 400 amendements ont déjà été proposés en une seule journée –
était en fait prévisible. Depuis 2002, le gouvernement français a
fait de l’émigration son cheval de bataille. Résultat : le 26
novembre 2003, une loi a été adoptée et considérée comme une
première réforme de la politique de l’émigration ; le reste allait
suivre.
Des comités
interministériels de contrôle de l’immigration se sont réunis le 10
juin et le 29 novembre 2005. Ces deux réunions ont mis au point de
nouveaux instruments juridiques pour mieux réguler l’immigration,
lutter contre les détournements de procédures et promouvoir une
"immigration choisie" et une "intégration réussie". C’est en ces
termes que le compte rendu du Conseil des ministres du 29 mars 2006
présente la loi Sarkozy sur l’émigration.
Les grandes lignes
de cette loi se situent autour de l’engagement par l’étranger
demandeur d’une carte de résident de respecter les principes qui
régissent la République française, ainsi que le respect effectif de
ces principes et une connaissance suffisante de la langue française,
le respect effectif de ces principes et une connaissance suffisante
de la langue française.
Ceux qui
souhaitent s’installer durablement en France devront, au départ,
signer un "contrat d’accueil et d’intégration". Ils recevront par la
suite une formation civique et linguistique. Il sera créé une carte
de séjour "compétences et talents" d’une durée de trois ans. Cela
facilitera, comme expliqué dans le projet de loi relatif à
l’immigration et à l’intégration, l’accueil en France d’étrangers
dont la personnalité et le projet peuvent être des atouts pour le
développement de la France.
Il faut croire que
le Premier ministre s’attendait à ce que la nouvelle loi sur
l’émigration n’allait pas remporter l’unanimité. Et c’est peut-être
pour cette raison qu’il a avancé les conditions de vie des émigrés
comme argument pour une "émigration choisie".
Lors de sa
présentation du projet de loi, le ministre n’hésite pas à signaler
que les flux migratoires ont augmenté depuis 1997 et que
l’immigration est passée de 118 750 individus en 1997 pour atteindre
167 570 en 2004. Cette forte hausse, précise-t-il, se passe dans un
contexte où les capacités d’accueil de la France sont limitées. Avec
2,4 millions de chômeurs, la France manque de 500 000 logements
sociaux.
"Le drame de
l’immigration, telle qu’elle se déroule aujourd’hui dans notre pays,
c’est que beaucoup de nouveaux arrivants se trouvent sans logement
décent et sans emploi ; le taux de chômage des personnes originaires
de certaines nationalités atteint 30 à 40%. Cette situation peut
conduire à de véritables tragédies. Je pense bien sûr aux incendies
des 25 et 29 août 2005 à Paris, qui ont entraîné la mort de
24 personnes originaires d’Afrique, dont de nombreux enfants, logés
dans des squats et des taudis insalubres", dira Sarkozy,
qui ne ménage aucun effort pour faire passer son message qui vise à
mettre en place une nouvelle politique par laquelle l’arrivée des
étrangers en France sera voulue, acceptée et préparée par les
autorités.
Mais Sarkozy a
beau se défendre et défendre sa loi dont l’objectif, précise-t-il,
n’est pas d’organiser un tri sur la base de diplômes, mais d’arriver
à réunir les conditions optimales pour ceux et celles qui comptent
s’installer en France et dont la présence sera un atout pour ce
pays, ses arguments ne portent pas et nombreuses sont les
associations – et même des organisations religieuses – qui rejettent
en bloc cette loi qu’ils n’hésitent pas à qualifier "d’émigration
jetable". Car, disent-ils, elle conduit tout droit à la négation des
droits fondamentaux de la personne et restreint le droit au séjour
pour les familles, les conjoints, les enfants de ceux qui avaient
décidé de construire leur vie en France.
De par cette loi,
vivre en France devient un vrai exploit et un vrai privilège. En
plus, ce texte s’inscrit dans une perspective carrément utilitariste
dans la mesure où le gouvernement affiche sa volonté de "piller" les
talents et les compétences de par le monde.
Ainsi, ne sera
désormais "acceptable" en France que celui qui peut apporter un plus
à l’économie française, mais il faut savoir que même la stabilité de
cette nouvelle catégorie de travailleurs dépend du bon vouloir de
leur employeur qui a la possibilité de ne pas renouveler leur
contrat de travail, les obligeant par la même à retourner dans leurs
pays d’origine.
Cette nouvelle loi
a donc suscité une grande controverse dans la scène politique
française. En effet, en plus des associations et des organisations
qui se sont prononcées autour de cette loi, plusieurs courants
politiques ne sont pas en reste. L’extrême droite a déjà pris
position et la parution du livre Mosquées de Roissy de
Philippe De Villiers n’est pas un hasard. L’auteur qui entretient
volontairement l’amalgame entre "quartiers réputés chauds" et
l’islam, ainsi que les menaces qui pèsent sur la société française à
cause de cette tranche d’émigrés, annonce la couleur et cherche par
la même occasion à séduire et attirer l’électorat "lepiniste".
Il faut croire que
Sarkozy agit de même et cherche lui aussi à séduire cet électorat.
Il l’a clairement signifié dans une récente déclaration. Le Parti
socialiste n’a pas encore arrêté une position définitive sur cette
question. Mais des divergences entre ses candidats à la
présidentielle sont apparues au grand jour.
"Emigration
choisie" ou "émigration jetable", quel que soit le qualificatif
qu’on lui donne, il reste que cette loi sélective n’apporte rien de
bon, surtout à ceux qui y vivent déjà et à qui elle supprime le
droit à un titre de séjour, depuis au moins dix ans et fait d’eux de
perpétuels irréguliers.
C’est pour cette
raison que la mobilisation d’associations de Maghrébins, d’hommes de
culture, d’artistes… conteste cette loi et tend à rééditer le
mouvement de refus du CPE, un mouvement qui a fini par remporter la
victoire.
Khadidja
Mohamed Bouziane
Haut
Ils sont des centaines à vouloir quitter le pays
chaque année
Cet eldorado
illusoire
Il n’existe pas de
statistiques officielles, mais ce n’est un secret pour personne :
chaque année, ce sont des centaines d’Algériens, en majorité des
jeunes hommes âgés entre 20 et 30 ans, qui tentent l’aventure en
décidant de rallier l’Europe. Les pays ciblés sont l’Italie, la
France et l’Espagne en raison de leur proximité et des possibilités
qu’ils offrent par la voie maritime. D’où la multiplication des
tentatives, dès le retour du beau temps, puisqu’en général ce sont
des embarcations de fortune, dans les meilleurs des cas des Zodiacs,
qui sont utilisés pour atteindre les côtes de ces pays. Parfois, ce
sont des bateaux qui assurent les liaisons maritimes entre les ports
algériens et ceux de Marseille, Alicante, Barcelone, qui sont
empruntés pour faire la traversée de la Méditerranée.
Cette semaine, un
confrère a fait état de la présence de trois voyageurs clandestins,
que l’on appelle désormais harraga, à bord du Tariq Ibn
Zyad ; ils ont été appréhendés à Marseille.
En fait le
phénomène ne date pas d’aujourd’hui et ne concerne pas uniquement
les Algériens. Tous les pays du Maghreb sont touchés, ainsi que des
pays africains, dont les ressortissants en quête d’un mieux
transitent par l’Algérie avant de rejoindre le Maroc dans l’espoir
d’atteindre les îles espagnoles.
Clandestins
Le durcissement
des conditions dans les pays ciblés n’a pas pour autant dissuadé
les candidats à l’immigration. Pourtant, depuis les attentats du 11
septembre 2001, des mesures drastiques ont été mises en place par
les polices européennes aux frontières. Les contrôles d'identité
sont devenus systématiques dès qu’un policier se trouve face à un
Arabe. Ainsi, pour le seul bimestre ayant suivi les attentats de
New York, 139 Algériens en situation irrégulière ont été expulsés
d'Europe. Souvent ces candidats à l’exil n’atteignent même pas
l’eldorado recherché. Ainsi, en 2004 suite à des opérations musclées
menées par la police marocaine contre les sans-papiers dans le nord
du royaume chérifien, 2 008 Algériens figuraient parmi le lot des
refoulés, au nombre de 18 349. Ces sans-papiers originaires
d’Algérie et d »autres pays subsahariens, s’établissent
provisoirement au Maroc du Nord dans l’espoir d’accéder à Ceuta ou
Melilla, villes sous autorité espagnole, pour gagner l’Europe dans
un second temps. En 2003, le nombre de refoulés par le Maroc vers
les frontières a été de 20 479 dont 1 513 Algériens.
Mais il n’empêche
qu’ils récidiveront à la première occasion qui leur sera offerte.
Car ils espèrent qu’ils pourront bénéficier d’une régularisation de
leur situation de clandestin par le pays d’accueil. D’autant que,
pour ne citer que la France, de nombreuses associations ont été
créées pour plaider la cause des sans-papiers. La porte menant à une
régularisation a été entrouverte par le ministre de l'Intérieur de
l’époque, J.-P. Chevènement, qui avait publié, en juin 1997, une
circulaire invitant les sans-papiers (répondant à certains critères)
à déposer dans les préfectures un dossier de régularisation avant
fin 1997. Ils étaient 143 000 à livrer à l'administration française
leur identité et leurs coordonnées ; 80 000 ont été régularisés. Les
autres, essentiellement des célibataires, ont repris le combat Il
faut y ajouter ceux – 150 000 environ – qui, soit par crainte, soit
par manque d'information, n'ont pas fait de demande de
régularisation, et ceux qui sont entrés en France depuis janvier
1998.
Au début des
années 2000, les étrangers sans-papiers, sans droits, sans espoir,
travaillent pour des salaires de misère, au grand bénéfice
d’employeurs au noir, qui disposent ainsi d'une main-d'œuvre docile
et bon marché ; ils étaient estimés entre 200 000 et 300 000
Dans le même temps
d'autres pays, comme l'Italie, choisissaient la voie d'une
régularisation massive. En effet, le 13 septembre 2002, une
vingtaine d’associations ont annoncé le lancement d'une campagne
européenne pour la régularisation de tous les sans-papiers.
En Espagne,
l’opération a touché 15 à 20 000 Algériens. Une information qui
n’est pas passée inaperçue puisque l’on assiste, depuis, à des
tentatives massives d’immigration, notamment de ressortissant de
pays subsahariens et aussi d’Algériens.
L’espoir d’une
régularisation
Mais si cette
voie est suivie par de nombreux candidats au départ, appelés
communément harraga, cela ne signifie pas pour autant que
d’autres, qui satisfont aux conditions posées par les ambassades
européennes pour l’octroi d’un visa, sont en reste. Selon
l’Organisation internationale pour les migrations au moins 45 000
spécialistes algériens ont fui le pays en dix ans. En fait, tous
ceux qui optent pour ces chemins détournés afin de parvenir en
Europe ont, en premier lieu, tenté la voie réglementaire, celle qui
passe par la demande de visa. Reste que ceux qui ont la chance de
pouvoir justifier d’un travail, d’un titre de congé, d’un
hébergement par un parent déjà installé, et surtout d’un compte en
devises, empruntent la voie de la légalité pour aboutir à celle de
la clandestinité. Car ils demeurent en France, en Espagne ou en
Italie, pour ne citer que ces trois pays privilégiés, après
expiration du visa accordé. Pour vivre, ces Algériens, qui souvent
ont une formation universitaire, se retrouvent dans l’obligation de
faire des petits boulots payés trois fois rien par un employeur qui
ne manque d’exploiter leur situation de clandestins. Or bien que se
sachant exploités, à la merci d’un patron qui parfois les emploie
sans les rémunérer car assuré qu’ils n’iront pas déposer plainte
auprès de l’inspection du travail, ces Algériens, dont certains
avaient une bonne situation socioprofessionnelle en Algérie,
préfèrent demeurer dans l’espoir de bénéficier d’une régularisation.
Certains, pour ce faire contractent un mariage avec une Française,
ou tout autre élue européenne pour peu qu’elle lui permettre
d’introduire une demande de regroupement familial.
Les jeunes filles,
plus réticentes à s’unir à un Européen, optent pour des mariages "à
blanc" moyennant le paiement d’une somme d’argent, laquelle n’est
jamais inférieure à 4 000 euros. Dès que "l’épouse" obtient sa carte
de séjour, la procédure de divorce est lancée.
Une jeune
Algérienne a acheté un visa pour plus de 14 millions de centimes et
a déboursé, à Marseille, 3 500 euros pour obtenir ses papiers. Il
faut dire qu’il existe des "associations" spécialisées dans ce
trafic. Elles se chargent de mettre en contact le candidat à la
recherche d’un conjoint français avec la personne ayant des papiers
en règle.
Le manque de
perspectives
L’on peut se
demander pourquoi tout cela. Pourquoi, parfois au risque de sa vie,
l’on tente de rejoindre l’Europe ? La réponse, lorsque on pose
cette question aux candidats qui ont fait le saut ou à ceux qui
envisagent de le faire, semble saugrenue. Mais parce qu’il n’y a
rien dans ce pays, rappellent-ils. Ici il n’y a aucune possibilité
de construire sa vie si l’on n’est pas un enfant dont les parents
sont influents. Il n’y a que les enfants de la nomenklatura ou
d’industriels qui peuvent avoir une vie facile. Il faut avoir du
piston là on l’on se rend : pour avoir du travail, pour avoir un
logement, pour se soigner, pour avoir un crédit à la consommation… .
Est-ce équitable lorsque vous voyez que les uns – une minorité –
peuvent tout avoir et que les autres, la majorité dans ce pays, sont
privés de tout ? Même de leurs droits élémentaires ?
Les questions
ainsi posées reflètent une réalité que tout un chacun connaît. Dès
lors, ces jeunes sont-ils à blâmer ? N’ont-ils pas le droit, comme
ils disent, d’avoir une vie meilleure ?
"On part pour
faire etta’ouil",
disent-ils. C'est-à-dire gagner de l’argent, économiser pour acheter
un logement et une voiture en Algérie, quitte pour ce faire à vivre
dans la clandestinité et la précarité. Car nombreux sont conscients
qu’el-ghorba est difficile à vivre loin des familles et des
proches. Mais leur a-t-on donné le choix ?
Les gouvernements
européens, soucieux de se préserver d’un flux migratoire massif,
mettent en place de nouvelles politiques d’émigration plus
"sélectives". En parallèle, ils encouragent, par la mise en place de
programmes spéciaux, les pays "réservoirs" à concrétiser leur
développement seuls, a-t-on fini par comprendre, à même d’endiguer
les vagues successives de candidats à l’immigration clandestine.
Nadia Kerraz
Haut
Un rapport parlementaire prône la suppression du
bilinguisme dans les familles d'origine étrangère
Cette France malade de ses immigrés
Le rapport Bénisti prône l'interdiction, pour les jeunes d'origine
étrangère, de parler chez eux une autre langue que le français par
le recours aux moyens de coercition médicolégaux les plus féroces.
Le rapport Bénisti,
du nom de Jacques Alain Bénisti, député français de l'Union pour la
majorité présidentielle (UMP) du Val-de-Marne (région parisienne),
président de la commission prévention du groupe d'études
parlementaire sur la sécurité intérieure et maire de
Villier-sur-Marne, aura suscité un tollé en France, mais
certainement pas dans la presse. Celle-ci, après en avoir rendu
compte au moment de sa publication en novembre 2004, n'en a plus
parlé, alors que les collectifs et associations contre le racisme
s'efforcent de maintenir la pression pour protester contre ce
document qui fait du bilinguisme en France, principalement dans les
familles d'origine immigrée, le germe de la délinquance.
Le plus dangereux
est que le texte serait en substance le contenu de la nouvelle loi
de prévention de la délinquance en France dont Sarkozy parle depuis
quelque temps sans en donner les véritables contours.
En fait, le texte, notamment dans ses pages 7 à 10, diagnostique une
prédisposition à la déviance du fait du bilingusime dans les
familles d'origine étrangère en France. Le document propose rien de
moins que de forcer les parents et les enfants immigrés à parler
exclusivement le français à la maison, mettant au placard leur
langue d'origine.
Les premiers à
réagir contre le texte ont été essentiellement des universitaires,
des médecins et des éducateurs, des syndicats, la Ligue des droits
de l'Homme, des magistrats et des travailleurs sociaux. Et pour
cause, ceux-ci réfutent totalement les arguments dits scientifiques
du rapport Bénisti.
Ce document, remis au chef de gouvernement d'un pays dont la
multiculturalité et le métissage sont évidents, est destiné à
soutenir la politique prônée par Sarkozy de remettre de l'ordre
dans les rues et surtout de prendre en charge le sentiment
d'insécurité qui plane sur la société française et dont l'expression
politique la plus évidente aura été, aux yeux de nombreux analystes,
le vote refuge pour l'extrême droite qui a failli emporter les
belles valeurs républicaines et de tolérance de la France.
La science au service de la politique
Argument scientifique du rapport : la courbe qui illustre
l'influence des facteurs endogènes sur le potentiel futur délinquant
et qui met en exergue le déterminisme qui écarte du droit chemin et
entraîne inexorablement vers la délinquance. Le document met en
exergue «la courbe évolutive d'un jeune qui, au fur et à mesure des
années, s'écarte du droit chemin» pour s'enfoncer dans la
délinquance.
Des titres on ne
peut plus clairs, soutenus par des courbes, des schémas, des annexes
et des explications percutantes, expliquent que la délinquance est
intimement liée aux difficultés qui peuvent exister dans
l'apprentissage de la langue française, en France, par les familles
d'immigrés et leurs enfants.
Le facteur de risque essentiel reste bien entendu la mère d'origine
étrangère, rien de moins, puisque c'est l'usage de son «patois» —
c'est ainsi que le rapport qualifie les langues d'origine des
immigrés — avec son jeune enfant qui est en cause. Le terme «patois»
est expressément utilisé dans le rapport, alors que celui-ci est
défini dans Le Petit Robert :comme étant «le parler, le dialecte
local employé par une population généralement peu nombreuse, souvent
rurale et dont la culture et le niveau de civilisation sont jugés
comme inférieurs à ceux du milieu environnant (qui emploie la langue
commune). Par extension, langue spéciale, considérée comme
incorrecte ou incompréhensible. Argot, jargon».
Effectivement, dans les commentaires, Bénisti souligne que «seuls
les parents, et en particulier la mère, ont un contact avec leurs
enfants. Si ces derniers sont d'origine étrangère, elles devront
s'obliger à parler le français dans leur foyer pour habituer les
enfants à n'avoir que cette langue pour s'exprimer». D'ailleurs, «un
contact direct avec le jeune devra être instauré de gré ou par la
contrainte avec une personne formée à cet effet pour le soigner ou
lui faire choisir un autre chemin que celui qu'il est en train de
prendre».
Le rapport Bénisti
ajoute : «(…) difficultés dues à la langue si la mère de famille n'a
pas suivi les recommandations de la phase 1 (...). L'enseignant
devra alors en parler aux parents pour qu'au domicile, la seule
langue parlée soit le français. Si cela persiste, l'institutrice
devra alors passer le relais à un orthophoniste pour que l'enfant
récupère immédiatement les moyens d'expression et de langage
indispensables à son évolution scolaire et sociale.»
Plus loin, Bénisti suggère un suivi médical pour ces fous qui
parlent patois. «Des suivis sanitaires et médicaux réguliers doivent
être opérés», «ces suivis sociaux réguliers devront aussi permettre
à l'enfant d'être élevé dans une atmosphère saine et avec les bases
d'éducation attentives, fondées sur le respect et avec une autorité
parentale affirmée». Des images tirées du plus sombre des thrillers
psychologiques où les individus malsains pour leur entourage, du
fait de leurs origines, sont suivis par des mentors et des matons en
blouses blanches dans des centres d'internement sous formes
d'hôpitaux… Tout cela pour rassurer la population.
Ces malades d'immigrés
De gré ou de force, comme si la sécurité nationale de la France en
dépendait, il faut soigner ces étrangers, puisque nous avons affaire
à des étrangers malades de leur langue originelle.
Le constat est également accompagné de mesures précises de soutien à
l'application des remèdes de cheval destinés à éviter aux enfants
d'origine immigrée les déviances. L'orthophoniste, sinon le
pédopsychiatre, voire l'internat ou le centre spécialisé avec cours
d'éducation civiques intensifs.
Encouragement à la délation également puisque, indique le rapport,
«la politique de prévention doit remplir un objectif d'efficacité
qui passe par le renforcement des échanges d'information entre les
différents acteurs qui entourent les jeunes : les parents, le corps
enseignant, les éducateurs, les élus locaux, la police....».
Ce rapport, s'il devait inspirer une loi, donnerait corps à des
mesures assurément néocolonialistes foncièrement fascistes d'autant
qu'elle sont émises avec de pseudo-cautions scientifiques. Les
thèses nazies d'infériorité des races étaient également de la
science dans la bouche de Goebbels…
Un nouveau-né dans une famille d'origine immigrée aura parlé
français avec sa mère de manière obligatoire. A trois ans, âge de la
maternelle, il sera en principe intégré mais si son père a fait de
la résistance, il sera mis sous surveillance. Si la mère n'a pas
suivi la recommandation de son plein gré, l'orthophoniste aura pris
le relais, ainsi que l'assistance sociale, pour «résoudre ces écarts
de comportement», tel que le préconise le rapport. Plus tard, devant
les jeunes d'origine étrangère totalement intégrés, on évoquera «les
cultures d'origine des peuplades immigrées» comme au musée de
l'homme, vestiges de la sauvagerie dont sera issue une bonne partie
du peuple français…
Quant au délit de faciès, le racisme pur et dur qui exclut les
jeunes beurs et noirs, le rapport n'a pas de thèses scientifiques à
faire valoir à ce propos.
Amine Esseghir
Réactions
Bénisti a eu maille à partir
avec des associations de lutte contre le racisme ou autres, qui
militent pour l'intégration et des collectifs comme le Cirdef ; il a
même dû faire face à la colère des jeunes de sa ville,
Villiers-sur-Marne, qui n'ont vu que pour les relents racistes de
son rapport.
Pourtant, il serait injuste de ne voir dans le maire de
Villier-sur-Marne qu'un raciste ou un xénophobe infiltré dans la
droite traditionnelle. A Villier-sur-Marne, il n’y a pas de
politique spécifique aux jeunes issus de l'immigration, mais des
aides aux associations et aux jeunes en difficulté. Cours de soutien
pour les devoirs pour les adolescents, cours d'alphabétisation pour
les parents, aide aux sans-papiers…
Lors du naufrage
de L'Erika, le maire Bénisti a envoyé des jeunes de sa ville
nettoyer les plages en échange d'un emploi dans les équipes de la
mairie. Beaucoup de ces jeunes travaillent aujourd'hui dans les
équipes de «détagage» pour enlever les graffitis.
Quant au bilinguisme, Bénisti se défend de vouloir l'incriminer.
Mais il signale qu'en France, sur une semaine de 168 h, un jeune
d'origine étrangère entendra parler 28 h de français à l'école et
140 h de la langue de ses parents. Ses difficultés à apprendre la
langue du pays où il vit vont se transformer en difficultés
scolaires qui vont le pousser à se replier sur lui-même, entraînant
un retard supplémentaire. Cancre au fond de la classe, il n'aura
d’autre solution, selon Bénisti, que de trouver son épanouissement
dans la délinquance.
Quant aux travaux de la commission prévention du groupe d'études sur
la sécurité intérieure, ils n'ont eu pour seul but que d'apporter
des solutions qui puissent aider les jeunes qui ont des difficultés.
Tous les jeunes, ceux issus de l'immigration et les autres.
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Emigration
Le casse-tête
français
Pas moins de
45 recommandations ont été formulées aux pouvoirs publics français
par la commission d’enquête sénatoriale sur «l’immigration
clandestine» dans un récent rapport de 237 pages publié en avril
2006. Le maître mot de ce document est d’inciter le gouvernement à
«faire preuve de fermeté» pour endiguer les flux d’immigrants,
présentés comme un grand fardeau, en privilégiant leur «prévention»
à travers une série de mesures. Il s’agit vraisemblablement d’un
casse-tête pour la France et pour l’ensemble des pays de l’Union
européenne qui semblent décidés à contrôler l’accès à leurs
territoires.
Sont
minutieusement étudiées la politique d’octroi des visas, les
mariages mixtes, les fraudes documentaires et tout ce qui permet à
un étranger d’entrer sur le sol français pour tenter de s’y
installer ou pour aller vers d’autres cieux. Le rapport livre
également des chiffres sur les pays dont les ressortissants ayant
fait l’objet d’une «procédure d’étrangers en situation irrégulière».
Le rapport du Sénat français étudie les différentes possibilités de
réduire l’immigration clandestine (irrégulière). Partagé en trois
chapitres, le premier tente de «cerner» le problème qui est,
reconnaît-on, «difficile à cerner».
«Les travaux de la
commission d’enquête lui ont permis de constater qu’il s’agissait
d’un phénomène avéré, difficile à quantifier et dont les
conséquences néfastes justifient une politique de fermeté», lit-on
dans le premier chapitre.
Cette fermeté
commence dès la délivrance des visas. «Pour un nombre significatif
de nationalités, la délivrance des visas constitue toujours la voie
d’entrée normale des étrangers en France. C’est pourquoi il est
essentiel de s’assurer de l’identité et de la qualité des demandeurs
de visas», affirme, cité dans le rapport, le ministre des Affaires
Etrangères français.
Durant son
audition par les sénateurs, Philippe Douste-Blazy explique que les
consulats français jouent «un rôle majeur dans la lutte contre
l'immigration irrégulière» et qu’ils «se montrent particulièrement
vigilants dans l'instruction des demandes de visas». Le ministre
constate également que «la baisse du taux de refus de visas» n’est
pas due à plus de flexibilité de la part des consulats, mais «la
conséquence de l'introduction, au 1er janvier 2003, de la
mesure de paiement préalable des frais de dossier qui s'est traduite
par une baisse de la demande de visas».
Sur cette question
des visas, le rapport invite les nos postes consulaires à faire
preuve d’une «grande vigilance dans la délivrance des visas de court
séjour».
Cependant, un
«immigrant clandestin» ne veut pas nécessairement rester sur le sol
français. Les sénateurs membres de la commission d’enquête
constatent, en effet, que «la France est à la fois un pays de
destination et un pays de transit, une étape sur un parcours devant
conduire les immigrants irréguliers dans d’autres pays occidentaux,
Royaume Uni, Etats-Unis, Canada notamment». La plupart des
clandestins, en France, sont des «déboutés du droit d’asile». Entre
1999 et 2005, environ 400 000 demandes d’asile ont été déposées.
Quant au taux de rejet de ces demandes, il est de… 85%.
Fraude et
mariages de complaisance
Le rapport fait
état du recours des candidats à l’immigration clandestine à des
«pratiques frauduleuses» dont les plus répandues sont «la fraude
documentaire», «les mariages de complaisance» et «les
reconnaissances de paternité fictive», auxquelles on ajoute «la
procédure permettant à des étrangers malades de rester en France
pour s’y faire soigner».
En plein essor
serait la fraude documentaire qui comprend un large éventail de
falsifications de pièces d’identité, d’actes d’état civil, de
documents de voyage et de titres de séjour.
Toujours selon le
rapport, «les mariages de complaisance ou forcés constituent un
autre moyen d’accès au territoire français, auquel les étrangers
peuvent être tentés de recourir si les voies légales leur sont
fermées».
Sur les 270 000
mariages célébrés en France, 45.000 sont mixtes et 45 000 autres
sont célébrés à l’étranger. Citant des statistiques du ministère des
Affaires étrangères français, le rapport constate que sur «sur les
44 405 mariages célébrés à l’étranger et transcrits sur les
registres de l’état civil français en 2004, 18 837 concernaient des
ressortissants d’Etats du Maghreb, contre 8 763 en 1999 et 4 600 en
1993, soit une augmentation de plus de 300% en dix ans». D’autres
statistiques, établies par l’INSEE, précisent sur les 42 900
mariages mixtes célébrés en France en 2004, la moitié concernait des
ressortissants d’Algérie, du Maroc ou d’un pays d’Afrique
subsaharienne.
Marié à un(e)
Français(e), un(e) ressortissant(e) étranger peut donc ouvrir droit
à un titre de séjour et même à l’acquisition de la nationalité
française. Ainsi, «36 000 acquisitions de la nationalité française
ont été prononcées au titre du mariage en 2005, 95% des demandes
étant couronnées de succès. Entre 1999 et 2004, la progression de
leur nombre a été de 34%», ajoute le rapport du Sénat.
«Ces chiffres
démontrent que le contrôle des mariages est un enjeu migratoire
important. C’est aussi un enjeu de défense de la valeur de
l’institution matrimoniale dans notre société», avait déclaré le
ministre de la Justice français lors de son audition par les membres
de la commission d’enquête sénatoriale. Craignant que cette
observation «parfaitement fondée», selon eux, les enquêteurs qui
estiment en outre qu’elle «mérite d’être nuancée afin d’éviter des
amalgames dangereux qu’il n’était pas dans l’intention du ministre
de faire».
Quant aux
reconnaissances de «paternité fictive», ils «constituent une
troisième catégorie de fraudes destinées à permettre l’obtention
d’un titre de séjour», ajoute le rapport. Selon les exemples cités,
il semble que cela ne concerne pas les sujets maghrébins.
Le rapport du
Sénat français fait également cas «d’abus de l’utilisation de la
procédure des «étrangers malades» dont le nombre des demandes
enregistre une véritable explosion. «Ainsi, le nombre de demandes
est passé, pour l’ensemble du territoire métropolitain, de 1 078 en
1998 à 28 797 en 2004, soit une multiplication par 28 en l’espace de
six ans». Les affections psychiatriques ou liées au virus du sida
reviennent le plus souvent. Le document précise qu’«à eux seuls, les
ressortissants d’Algérie représentent 28% des avis émis par les
médecins inspecteurs de santé publique, chargés de donner aux
préfets un avis médical sur la réalité de l’affection présentée».
Dans un classement
des 10 premiers Etats dont les ressortissants ont fait l’objet d’une
procédure d’étrangers en situation irrégulière en 2004, l’Algérie
vient en tête avec 4 144 procédures sur environ 26 000 procédures au
total. Elle est suivie du Maroc (3 450), de l’Irak (3 348) et des
Comores (3 171).
Dans le chapitre
de la «prévention» contre l’immigration clandestine, les rédacteurs
du rapport préconisent «un meilleur contrôle de la délivrance des
visas», dont l’introduction de la «BIOmétrie des DEmandeurs de
Visas» (BIODEV) semble être un des outils. Ils recommandent
également l’amélioration des instruments juridiques pour permettre
«un contrôle effectif de la validité des actes de l’état civil
étrangers, des mariages et des reconnaissances de paternité» et
«d’adopter une politique volontariste en faveur du développement des
pays sources de l’immigration clandestine».
Autre moyens
préconisés dans la lutte contre l’immigration clandestine, les
membres de la commission d’enquête sénatoriale proposent de «réduire
l’espace dans lequel se développe l’immigration irrégulière» en
luttant contre le travail illégal, les logements insalubres ou les
constructions illicites.
Enfin, la dernière
trouvaille du gouvernement français est de légiférer en faveur d’une
«immigration choisie», un projet consensuel entre la droite et la
gauche. Une politique qui s’apparente plus à un dépeçage de la
matière grise et des compétences des pays du Maghreb et d’Afrique.
Une main-d’œuvre qualifiée qui acceptera probablement d’être
sous-payée pourvu de vivre en France !
Abdelkader
Djalil
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Un procédé tenu secret
Quand le privé
trie les étudiants étrangers
Cela fait six ans
qu’un nouveau système est entré en vigueur presque clandestinement
si l’on peut dire. Pour les étudiants étrangers, ce ne sont plus les
universités qui choisissent, des organismes privés chargés de
sélectionner les primo inscrits selon leur «intention initiale».
Entre temps, la course aux inscriptions des étudiants étrangers est
devenue une source de revenus en hausse pour l’Etat français.
Les révélations du
quotidien Libération auraient pu faire tâche d’huile, mais malgré
les dénonciations des ONG et des associations d’égalité des droits,
aucun débat même parlementaire n’a eu lieu sur la question.
De quoi
s’agit-il ? Le Quai d'Orsay a confié à une société privée le soin
d'évaluer les jeunes de plusieurs pays désirant faire leurs études
en France. Le dispositif de 35 mesures destinées à «attirer les
meilleurs étudiants» souffrait, alors, d'un défaut en apparence
rédhibitoire : la France manque de moyens budgétaires et de
ressources logistiques pour réussir. Qu'à cela ne tienne : elle a
décidé de trouver les premiers dans les poches des étudiants
étrangers, y compris les plus pauvres, et les secondes auprès d'une
société privée (rémunérée essentiellement par lesdits étudiants), un
contrat passé pourtant sans appel d'offres !
L'histoire
commence en Chine fin 2002. L’ambassadeur de France en poste
sollicite une entreprise française spécialisée dans les nouvelles
technologies (IP SO, dont l'antenne pékinoise s'appelle IP Chine)
pour créer un Centre d'évaluation linguistique et éducative (Cela).
Ses missions, telles qu'expliquées par le Quai d'Orsay, consistent
entre autres à évaluer «le sérieux du projet d'études et de la bonne
orientation de l'étudiant» et à «lutter contre la fraude
documentaire» (surtout les faux diplômes), massive en Chine. Le
dispositif comporte la création d'un site Internet et «le
recrutement d'agents pour recevoir individuellement chaque
étudiant». Les coûts générés par ces services ? Ils seront «financés
par des frais de dossiers acquittés par les étudiants». Car la
société IP Chine installe gratuitement son site web et se paie sur
le service. La rémunération se fait dans un premier temps en
fonction du nombre de demandes traitées (IP Chine perçoit environ 45
euros par demande), puis par un système de forfait, évalué par des
sources proches du dossier à 360 000 euros par an pour la Chine.
Ce dispositif
d'externalisation, - on arrête pas le progrès -, d'un service
public, qualifié «d'action de modernisation de l'administration» par
le Quai d'Orsay, a été évalué par la Cour des comptes, qui «a porté
une appréciation positive» (ainsi, le taux de fraude documentaire
est passé de 20 % à 4 %). Entre-temps, Lafon a été nommé secrétaire
général des Affaires étrangères. Il décide de généraliser
l'expérience et confie à IP SO la déclinaison du Cela ¬ rebaptisé
Centre pour les études en France (CEF) ¬ dans cinq pays qui, avec la
Chine, représentent plus de 30 % du vivier d'étudiants étrangers :
Algérie, Tunisie, Maroc, Sénégal et Vietnam. L'opération est lancée
début janvier 2005.
Ce qui a poussé la
presse française à critiquer un tel dispositif, c’est qu’aucun appel
d'offres n'est lancé pour cette phase d'expérimentation, alors que
le ministère finance même les voyages des responsables d'IP SO dans
les postes diplomatiques pour qu'ils présentent leur logiciel et les
services qui vont avec (définition des besoins logistiques,
formation des personnels, suivi des demandes, entretien du site,
etc.). Comme en Chine, les CEF choisissent dans un premier temps de
rémunérer IP SO via le reversement d'une somme forfaitaire (de 30 à
45 euros) sur chaque demande traitée, prélevée sur les «frais de
dossier» versés par les étudiants (environ 125 euros)... Pour
diminuer la douloureuse, les Affaires étrangères viennent de décider
d'un rabais de 50 % du coût du visa (de 99 à 49,5 euros) pour les
étudiants qui passent par les CEF. Une démarche qui n'aurait rien
d'extraordinaire (un accord passé avec la Russie offre ainsi la
gratuité du visa aux étudiants russes). Il n'empêche : le coût des
CEF (et les émoluments d'IP SO) se solde donc par un manque à gagner
de 1 million d'euros pour l'Etat sur les pays actuellement
concernés.
A moins que les
critiques qui s'élèvent contre les modalités d'implantation des CEF
n'ébranlent le dispositif. Elles émanent de certains postes
diplomatiques, où la venue annoncée d'IP SO a été plus que
fraîchement accueillie. Mais aussi de l'univers Education nationale.
Un autre champ d'affrontement touche au marché, juteux, des tests de
français que les étrangers doivent réussir avant d'être autorisés à
suivre des études en France. Deux produits sont actuellement vendus
: le Test d'évaluation du français (TEF) de la chambre de commerce
et d'industrie de Paris (CCIP), et le Test de connaissance du
français (TCF) du Centre international d'études pédagogiques (qui
dépend de l'Education nationale). Outre que le second émane
directement des services de l'Etat, il coûte moins cher (54 euros)
que celui de la CCIP (50 euros + une épreuve d'expression écrite à
25 euros + éventuellement une épreuve d'expression orale à 25
euros). Or les CEF ont le droit de recourir à l'un ou à l'autre.
Conversion faite, chez nous, les frais d'adhésion CEF sont à payer
en espèces auprès des Centres Culturels Français d'Alger, Oran,
Annaba ou Constantine. La passation des tests de langue et la saisie
du dossier de visa sont conditionnées à ce paiement, moyennant le
versement de 1 500 DA. Les frais d'entretien CEF (2 500 DA) sont à
payer en espèces auprès du Centre Culturel Français d'Alger et cet
entretien est obligatoire dans le cadre de la procédure de demande
de visa.
Admettons le, ce
dispositif recèle plus d’un vice. Il n'améliorera en rien le niveau
des étudiants, qui doivent de toute façon se préinscrire auprès des
universités. On risque donc de diminuer les flux vers la France sans
accroître la qualité, ce qui peut se révéler, en fait, comme
l’objectif initial de tout ce resserrement des mailles du filet.
Evidemment, au passage, on aura instauré cette taxe qui va rapporter
de l'argent à une entreprise choisie sans appel d'offres. Et le
pire, c’est que cela n’a choqué personne en France.
Nabil Benali
Haut
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