Semaine du 17 au 23 Mai 2006

Voyage à travers l’émigration en France

Pour ne plus jamais revivre l’humiliation

Loi sur l’émigration

Les étrangers indésirables

Ils sont des centaines à vouloir quitter le pays chaque année

Cet eldorado illusoire

Un rapport parlementaire prône la suppression du bilinguisme dans les familles d'origine étrangère

Cette France malade de ses immigrés

Emigration

Le casse-tête français

Un procédé tenu secret

Quand le privé trie les étudiants étrangers

 

 
 
 Dossier

Accueil

Voyage à travers l’émigration en France

Pour ne plus jamais revivre l’humiliation

L’émigration algérienne en France remonte au début du XXe siècle. Plusieurs centaines de travailleurs algériens, notamment de Kabylie, sont recrutés dans la région de Marseille, avant que d’autres flux migratoires viennent élargir les rangs. Obéissant d’abord aux raisons économiques et sociales, ces déplacements ont cédé le pas aux considérations sécuritaires et, plus tard, à la recherche d’un environnement meilleur du point de vue du respect des libertés.  Aujourd’hui, l’on pourrait reprocher à M. Sarkozy d’avoir conçu une "immigration choisie". Mais comme dit le proverbe populaire, "regarde ta bosse avant de regarder celle de l’autre".

Une enquête menée en France a révélé la présence, en 1912, de 4 000 à 5 000 Algériens, installés principalement à Marseille et à un moindré degré dans les villes et les régions industrielles, avec des regroupements dans certains quartiers à l’exemple de Montmartre et de la place Maubert. Le mouvement migratoire va s’amplifier et, en 1914, le nombre d’Algériens travaillant en France va s’élever à près de 13 000. Les émigrés algériens vivaient dans des conditions très difficiles, en marge des ouvriers européens, en raison de leur statut d’"indigène" mais aussi de leur origine rurale ou villageoise. Et pour tenir le coup dans ce monde étranger, les ouvriers algériens se regroupèrent par villages ou par régions, construisirent des réseaux de solidarité et s’accrochèrent à leurs traditions religieuses, culturelles et culinaires. Certaines analyses ont dévoilé que l’émigration algérienne, quoique intégrée, fonctionnait comme une "contre-société" produisant ses propres référents culturels, ses repères, son code moral, sa définition des interdits et du licite, etc.

Mais les rangs de cette émigration vont davantage grossir lors de la Première Guerre mondiale. Après 1915, le gouvernement français se tourna vers ses colonies et fit appel à 79.000 travailleurs algériens, mais les rapatria une fois la besogne finie. Seuls "quelques milliers d'Algériens" restèrent dans des pôles industriels, notamment à Paris. Mais de 1920 à 1930, l'émigration reprit de plus belle et se développa, après l’appel aux étrangers lancé par la France.

Une étude réalisée en 1930 établissait que la moitié des Algériens ne restaient en France que pendant 10 mois, d’autres demeuraient moins de deux ans, alors que seuls 25 % se fixaient définitivement ou ne retournaient en Algérie que bien plus tard. Dépossédés de leurs biens par la colonisation et vivant souvent dans une misère noire, les Algériens vont de nouveau saisir l’opportunité de l’invitation du gouvernement français et aller travailler de l’autre côté de la Méditerranée, dès 1945, dans des secteurs jugés prioritaires : les mines, la sidérurgie, les industries mécaniques, chimiques et textiles, les infrastructures routières, ferroviaires et portuaires, les transports, les barrages.

En mars 1956, après le vote des pouvoirs spéciaux par le Parlement français, le gouvernement Mollet rappella des réservistes et employa massivement le contingent en Algérie, au moment du débat controversé sur la question algérienne.

Au début des années 1960, une fois l’aventure coloniale terminée, la France, contrainte d’inscrire son économie dans le Marché commun, donnera la priorité à l’industrialisation : les flux migratoires sont de nouveau encouragés.

De l’avis de nombreux analystes, la France est devenue "un pays d’immigration de masse" vers le milieu du XIXe siècle. L’universitaire Geneviève Massard-Guilbaud reconnaît même que "les immigrés algériens en France constituent une population qui rencontre des difficultés particulières en matière d’intégration à la société française". Elle met en exergue "la guerre qui a marqué les relations entre les deux pays" et révèle "la politique menée par l’Etat français dans l’entre-deux-guerres a contribué à mettre les Algériens à l’index de la nation". L’universitaire précise également que les Algériens, utilisés systématiquement "comme jaunes pendant les grèves ou comme masse de manœuvre par les ligues de droite grâce à la complicité de la police", vont se couper des syndicats et deviendront "des parias" dans la société française. D’autres observateurs insistent, quant à eux, sur le fait que la France a aussi été, paradoxalement, le lieu de la prise de conscience des travailleurs algériens du fait national, de même que le théâtre de la guerre d’influence entre le FLN et le MNA, celui-ci privilégié par le colonisateur pour imposer une "troisième voie" autre que l’indépendance de l’Algérie ou l’intégration à la France.

Ces éclairages montrent toute la particularité, voire la complexité de l’émigration algérienne en France, un pays autant "encombré" par les pieds-noirs et les harkis, que par la présence de clandestins, venus d’Algérie et d’ailleurs, qui ont bénéficié de visas. L’absence d’un vrai travail de mémoire, mais aussi le recul de la France dans ses anciennes "chasses gardées" exploitées particulièrement par les nostalgiques de "l’Algérie française" et l’extrême-droite, ont fini par exacerber une scène française en crise avec d’autres crises : économique, politique, identitaire, etc.

Les succès électoraux du Front national, ces dernières années, les nombreuses réformes de la législation française sur l’entrée dans le territoire et le séjour ont pesé dans la balance et placé le phénomène migratoire au cœur des controverses politiques. C’est ainsi qu’en avril 2006, le ministre français de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy, a défendu sa politique d'"immigration choisie" qui permettrait, selon lui, de lutter contre la "xénophobie", en s’opposant fermement contre "toute régularisation massive".

Choisir ses immigrés en fonction des critères économiques, telle a été la politique française pour répondre à l’impératif de la croissance. La France a pourtant, à tort ou à raison selon l’angle dans lequel on se place, ouvert la porte aux opposants des régimes algériens successifs. Pendant la dernière décennie, la France, facilitant l’exil politique, a été parmi les pays ayant profité de la fuite massive des cerveaux et de la main-d’œuvre qualifiée. La même démarche a été plaquée, plus tard, avec l’apparition des événements de Kabylie où des réseaux ont été créés en Algérie et en France pour évacuer des jeunes, certes pour la plupart blessés.

L’on pourrait reprocher maintes choses à M. Sarkozy, d’autant qu’il est lui-même issu de l’immigration. Mais ce qui nous importe avant tout, c’est de savoir si une telle loi porterait préjudice à la dignité de nos compatriotes résidant dans ce pays. Et si la délivrance des visas aux Algériens ne sera plus brandie comme une carte d’humiliation et de chantage.

Le reste – au risque de choquer certains esprits – est une affaire de souveraineté des Etats. Comme dit le proverbe populaire, "regarde d’abord ta bosse avant de regarder celle de l’autre".

L’Algérie (Etat, société et nation) est condamnée à réfléchir sérieusement sur les raisons ayant motivé les départs massifs de ses enfants, même si l’on admet que la problématique migratoire repose sur plusieurs considérations, dont le déséquilibre entre le Nord et le Sud. Il n’empêche, l’Algérie indépendante est aujourd’hui sommée de trouver le projet adéquat afin de permettre à nos citoyens de vivre ensemble, respectés et aimés. Cela, d’autant que le pays a franchi le seuil de l’arène de la paix, que les pressions ont considérablement diminué après le 11 septembre 2001 – ils sont d’une autre nature maintenant – et que l’embellie financière est aujourd’hui réelle.

Z’hor Chérief

 

Haut

 

Loi sur l’émigration

Les étrangers indésirables

Il va sans dire que l’émigration sera, encore une fois, l’un des thèmes privilégiés de l’élection présidentielle de 2007 en France. La couleur s’annonce déjà et la controverse suscitée par la nouvelle loi de Sarkozy n’est pas près de prendre fin. En effet, si pour le ministre de l’Intérieur français l’objectif premier de cette loi est d’arriver enfin à "une émigration choisie", plusieurs associations et courants politiques ne voient pas les choses sous le même angle et n’hésitent pas à qualifier la loi de Sarkozy "d’émigration jetable". Il faut croire que la course pour séduire le plus d’électeurs a déjà commencé.

Cette loi qui a suscité une grande controverse –au niveau de l’Assemblée nationale plus de 400 amendements ont déjà été proposés en une seule journée – était en fait prévisible. Depuis 2002, le gouvernement français a fait de l’émigration son cheval de bataille. Résultat : le 26 novembre 2003, une loi a été adoptée et considérée comme une première réforme de la politique de l’émigration ; le reste allait suivre.

Des comités interministériels de contrôle de l’immigration se sont réunis le 10 juin et le 29 novembre 2005. Ces deux réunions ont mis au point de nouveaux instruments  juridiques pour mieux réguler l’immigration, lutter contre les détournements de procédures et promouvoir une "immigration choisie" et une "intégration réussie". C’est en ces termes que le compte rendu du Conseil des ministres du 29 mars 2006 présente la loi Sarkozy sur l’émigration.

Les grandes lignes de cette loi se situent autour de l’engagement par l’étranger demandeur d’une carte de résident de respecter les principes qui régissent la République française, ainsi que le respect effectif de ces principes et une connaissance suffisante de la langue française, le respect effectif de ces principes et  une connaissance suffisante de la langue française.

Ceux qui souhaitent s’installer durablement en France devront, au départ, signer un "contrat d’accueil et d’intégration". Ils recevront par la suite une formation civique et linguistique. Il sera créé une carte de séjour "compétences et talents" d’une durée de trois ans. Cela facilitera, comme expliqué dans le projet de loi relatif à l’immigration et à l’intégration, l’accueil en France d’étrangers dont la personnalité et le projet peuvent être des atouts pour le développement de la France.

Il faut croire que le Premier ministre s’attendait à ce que la nouvelle loi sur l’émigration n’allait pas remporter l’unanimité. Et c’est peut-être pour cette raison qu’il a avancé les conditions de vie des émigrés comme argument pour une "émigration choisie".

Lors de sa présentation du projet de loi, le ministre n’hésite pas à signaler que les flux migratoires ont augmenté depuis 1997 et que l’immigration est passée de 118 750 individus en 1997 pour atteindre 167 570 en 2004. Cette forte hausse, précise-t-il, se passe dans un contexte où les capacités d’accueil de la France sont limitées. Avec 2,4 millions de chômeurs, la France manque de 500 000 logements sociaux.

"Le drame de l’immigration, telle qu’elle se déroule aujourd’hui dans notre pays, c’est que beaucoup de nouveaux arrivants se trouvent sans logement décent et sans emploi ; le taux de chômage des personnes originaires de certaines nationalités atteint 30 à 40%. Cette situation peut conduire à de véritables tragédies. Je pense bien sûr aux incendies des 25 et 29 août 2005 à Paris, qui ont entraîné la mort de 24 personnes originaires d’Afrique, dont de nombreux enfants, logés dans des squats et des taudis insalubres", dira Sarkozy, qui ne ménage aucun effort pour faire passer son message qui vise à mettre en place une nouvelle politique par laquelle l’arrivée des étrangers en France sera voulue, acceptée et préparée par les autorités.

Mais Sarkozy a beau se défendre et défendre sa loi dont l’objectif, précise-t-il, n’est pas d’organiser un tri sur la base de diplômes, mais d’arriver à réunir les conditions optimales pour ceux et celles qui comptent s’installer en France et dont la présence sera un atout pour ce pays, ses arguments ne portent pas et nombreuses sont les associations – et même des organisations religieuses – qui rejettent en bloc cette loi qu’ils n’hésitent pas à qualifier "d’émigration jetable". Car, disent-ils, elle conduit tout droit à la négation des droits fondamentaux de la personne et restreint le droit au séjour pour les familles, les conjoints, les enfants de ceux qui avaient décidé de construire leur vie en France.

De par cette loi, vivre en France devient un vrai exploit et un vrai privilège. En plus, ce texte s’inscrit dans une perspective carrément utilitariste dans la mesure où le gouvernement affiche sa volonté de "piller" les talents et les compétences de par le monde.

Ainsi, ne sera désormais "acceptable" en France que celui qui peut apporter un plus à l’économie française, mais il faut savoir que même la stabilité de cette nouvelle catégorie de travailleurs dépend du bon vouloir de leur employeur qui a la possibilité de ne pas renouveler leur contrat de travail, les obligeant par la même à retourner dans leurs pays d’origine.

Cette nouvelle loi a donc suscité une grande controverse dans la scène politique française. En effet, en plus des associations et des organisations qui se sont prononcées autour de cette loi, plusieurs courants politiques ne sont pas en reste. L’extrême droite a déjà pris position et la parution du livre Mosquées de Roissy de Philippe De Villiers n’est pas un hasard. L’auteur qui entretient volontairement l’amalgame entre "quartiers réputés chauds" et l’islam, ainsi que les menaces qui pèsent sur la société française à cause de cette tranche d’émigrés, annonce la couleur et cherche par la même occasion à séduire et attirer l’électorat "lepiniste".

Il faut croire que Sarkozy agit de même et cherche lui aussi à séduire cet électorat. Il l’a clairement signifié dans une récente déclaration. Le Parti socialiste n’a pas encore arrêté une position définitive sur cette question. Mais des divergences entre ses candidats à la présidentielle sont apparues au grand jour.

"Emigration choisie" ou "émigration jetable", quel que soit le qualificatif qu’on lui donne, il reste que cette loi sélective n’apporte rien de bon, surtout à ceux qui y vivent déjà et à qui elle supprime le droit à un titre de séjour, depuis au moins dix ans et fait d’eux de perpétuels irréguliers.

C’est pour cette raison que la mobilisation d’associations de Maghrébins, d’hommes de culture, d’artistes… conteste cette loi et tend à rééditer le mouvement de refus du CPE, un mouvement qui a fini par remporter la victoire.

Khadidja Mohamed Bouziane

 

Haut

 

Ils sont des centaines à vouloir quitter le pays chaque année

Cet eldorado illusoire

Il n’existe pas de statistiques officielles, mais ce n’est un secret pour personne : chaque année, ce sont des centaines d’Algériens, en majorité  des jeunes  hommes âgés entre 20 et 30 ans, qui tentent l’aventure en décidant de rallier l’Europe. Les pays ciblés sont l’Italie, la France et l’Espagne en raison de leur proximité et des possibilités qu’ils offrent par la voie maritime. D’où la multiplication des tentatives, dès le retour du beau temps, puisqu’en général ce sont des embarcations de fortune, dans les meilleurs des cas des Zodiacs, qui sont utilisés pour atteindre les côtes de ces pays. Parfois, ce sont des bateaux qui assurent les liaisons maritimes entre les ports algériens et ceux de Marseille, Alicante,  Barcelone, qui sont  empruntés pour faire la traversée de la Méditerranée.

Cette semaine, un confrère a fait état de la présence de trois voyageurs clandestins, que l’on appelle désormais harraga, à bord du Tariq Ibn Zyad ; ils ont été appréhendés à Marseille. 

En fait le phénomène ne date pas d’aujourd’hui et ne concerne pas uniquement les Algériens. Tous les pays du Maghreb sont touchés, ainsi que des pays africains, dont les ressortissants en quête d’un mieux transitent par l’Algérie avant de rejoindre le Maroc dans l’espoir d’atteindre les îles espagnoles.

Clandestins

Le durcissement des conditions dans les pays ciblés n’a pas pour autant dissuadé  les candidats à l’immigration. Pourtant,  depuis les attentats du 11 septembre 2001,  des mesures drastiques ont été  mises en place par les polices européennes aux frontières. Les contrôles d'identité sont devenus systématiques dès qu’un policier se trouve face à un  Arabe. Ainsi, pour le seul bimestre  ayant suivi les attentats de New York, 139 Algériens en situation  irrégulière ont été expulsés d'Europe. Souvent ces candidats à l’exil n’atteignent même pas l’eldorado recherché. Ainsi, en 2004 suite à des opérations musclées menées par la police marocaine contre les sans-papiers dans le nord du royaume chérifien, 2 008 Algériens figuraient parmi le lot des refoulés, au nombre de 18 349. Ces sans-papiers originaires d’Algérie et d »autres pays subsahariens, s’établissent provisoirement au Maroc du Nord dans l’espoir d’accéder à Ceuta ou Melilla, villes sous autorité espagnole, pour gagner l’Europe dans un second temps. En 2003, le nombre de refoulés par le Maroc vers les frontières a été de 20 479 dont 1 513 Algériens.

Mais il n’empêche qu’ils récidiveront à la première occasion qui leur sera offerte. Car ils espèrent qu’ils pourront bénéficier d’une régularisation de leur situation de clandestin par le pays d’accueil. D’autant que, pour ne citer que la France, de nombreuses associations ont été créées pour plaider la cause des sans-papiers. La porte menant à une régularisation a été entrouverte par le ministre de l'Intérieur de l’époque, J.-P. Chevènement, qui avait publié, en juin 1997, une circulaire invitant les sans-papiers (répondant à certains critères) à déposer dans les préfectures un dossier de régularisation avant fin 1997. Ils étaient 143 000 à livrer à l'administration française leur identité et leurs coordonnées ; 80 000 ont été régularisés. Les autres, essentiellement des célibataires, ont repris le combat  Il faut y ajouter ceux – 150 000 environ – qui, soit par crainte, soit par manque d'information, n'ont pas fait de demande de régularisation, et ceux qui sont entrés en France depuis janvier 1998.

Au début des années 2000, les étrangers sans-papiers, sans droits, sans espoir, travaillent pour des salaires de misère, au grand bénéfice d’employeurs au noir, qui disposent ainsi d'une main-d'œuvre docile et bon marché ; ils étaient estimés entre 200 000 et 300 000

Dans le même temps d'autres pays, comme l'Italie, choisissaient la voie d'une régularisation massive. En effet, le 13 septembre 2002, une vingtaine d’associations ont annoncé le lancement d'une campagne européenne pour la régularisation de tous les sans-papiers.

En Espagne, l’opération a touché 15 à 20 000 Algériens. Une information qui  n’est pas passée inaperçue puisque l’on assiste, depuis, à des tentatives massives d’immigration, notamment de ressortissant de pays subsahariens et aussi d’Algériens.

L’espoir d’une régularisation

Mais  si cette voie est suivie par de nombreux candidats au départ, appelés communément harraga, cela ne signifie pas pour autant que d’autres, qui satisfont aux conditions posées par les ambassades européennes pour l’octroi d’un visa, sont en reste. Selon l’Organisation internationale pour les migrations au moins 45 000 spécialistes algériens ont fui le pays en dix ans. En fait, tous ceux qui optent pour  ces chemins détournés afin de parvenir en Europe ont, en premier lieu, tenté la voie réglementaire, celle qui passe par la demande de visa. Reste que ceux qui ont la chance de pouvoir justifier d’un travail, d’un titre de congé, d’un  hébergement par un parent déjà installé, et surtout d’un compte en devises, empruntent la voie de la légalité pour aboutir à celle de la  clandestinité. Car ils demeurent en France, en Espagne ou en Italie, pour ne citer que ces trois pays privilégiés, après expiration  du visa accordé. Pour vivre, ces Algériens, qui souvent ont une formation universitaire, se retrouvent dans l’obligation de faire des petits boulots payés trois fois rien par un employeur qui ne manque d’exploiter leur situation de clandestins. Or bien que se sachant exploités, à la merci d’un patron qui parfois les emploie sans les rémunérer car  assuré qu’ils n’iront pas déposer plainte auprès de l’inspection du travail, ces Algériens, dont certains avaient une bonne situation socioprofessionnelle en Algérie, préfèrent demeurer dans l’espoir de bénéficier d’une régularisation. Certains, pour ce faire contractent un mariage avec une Française, ou tout autre élue européenne pour peu qu’elle lui permettre d’introduire une demande de regroupement familial.

Les jeunes filles, plus réticentes à s’unir à un Européen, optent pour des mariages "à blanc" moyennant le paiement d’une somme d’argent, laquelle n’est jamais inférieure à 4 000 euros. Dès que "l’épouse" obtient sa carte de séjour, la procédure de divorce est lancée.

Une jeune  Algérienne a acheté un visa pour plus de 14 millions de centimes et a déboursé, à Marseille, 3 500 euros pour obtenir ses papiers. Il faut dire qu’il existe des "associations" spécialisées dans ce trafic. Elles se chargent de mettre en contact le  candidat à la recherche d’un  conjoint français avec la personne ayant des papiers en règle.

Le manque de perspectives

L’on peut se demander pourquoi tout cela. Pourquoi, parfois au risque de sa vie, l’on tente de  rejoindre l’Europe ? La réponse, lorsque on pose cette question aux candidats qui ont fait le saut ou à ceux qui envisagent de le faire, semble saugrenue. Mais parce qu’il n’y a rien dans ce pays,  rappellent-ils. Ici il n’y a aucune possibilité de construire sa vie si l’on n’est pas un enfant dont les parents sont influents. Il n’y a que les enfants de la nomenklatura ou d’industriels qui peuvent avoir une vie facile. Il faut avoir du piston là on l’on se rend : pour avoir du travail, pour avoir un logement, pour se soigner, pour avoir un crédit à la consommation… . Est-ce  équitable lorsque vous voyez que les uns – une minorité – peuvent tout avoir et que les autres, la majorité dans ce pays, sont privés de tout ? Même de leurs droits élémentaires ?

Les questions ainsi posées reflètent une réalité que tout un chacun connaît. Dès lors, ces jeunes sont-ils à blâmer ? N’ont-ils pas le droit, comme ils disent, d’avoir une  vie meilleure ?

"On part pour faire etta’ouil", disent-ils. C'est-à-dire gagner de l’argent, économiser pour acheter un logement et une voiture en Algérie, quitte pour ce faire à vivre dans la clandestinité et la précarité. Car nombreux sont conscients qu’el-ghorba est difficile à vivre loin des familles et des proches.  Mais leur a-t-on donné le choix ?

Les gouvernements européens, soucieux de se préserver d’un flux  migratoire massif, mettent en place de nouvelles politiques d’émigration  plus "sélectives". En parallèle, ils encouragent, par la mise en place de programmes spéciaux, les pays "réservoirs" à concrétiser leur développement seuls, a-t-on fini par comprendre, à même d’endiguer les vagues successives de candidats à l’immigration clandestine.

Nadia Kerraz

 

Haut

 

Un rapport parlementaire prône la suppression du bilinguisme dans les familles d'origine étrangère
Cette France malade de ses immigrés

Le rapport Bénisti prône l'interdiction, pour les jeunes d'origine étrangère, de parler chez eux une autre langue que le français par le recours aux moyens de coercition médicolégaux les plus féroces.

Le rapport Bénisti, du nom de Jacques Alain Bénisti, député français de l'Union pour la majorité présidentielle (UMP) du Val-de-Marne (région parisienne), président de la commission prévention du groupe d'études parlementaire sur la sécurité intérieure et maire de Villier-sur-Marne, aura suscité un tollé en France, mais certainement pas dans la presse. Celle-ci, après en avoir rendu compte au moment de sa publication en novembre 2004, n'en a plus parlé, alors que les collectifs et associations contre le racisme s'efforcent de maintenir la pression pour protester contre ce document qui fait du bilinguisme en France, principalement dans les familles d'origine immigrée, le germe de la délinquance.

Le plus dangereux est que le texte serait en substance le contenu de la nouvelle loi de prévention de la délinquance en France dont Sarkozy parle depuis quelque temps sans en donner les véritables contours.
En fait, le texte, notamment dans ses pages 7 à 10, diagnostique une prédisposition à la déviance du fait du bilingusime dans les familles d'origine étrangère en France. Le document propose rien de moins que de forcer les parents et les enfants immigrés à parler exclusivement le français à la maison, mettant au placard leur langue d'origine.

Les premiers à réagir contre le texte ont été essentiellement des universitaires, des médecins et des éducateurs, des syndicats, la Ligue des droits de l'Homme, des magistrats et des travailleurs sociaux. Et pour cause, ceux-ci réfutent totalement les arguments dits scientifiques du rapport Bénisti.
Ce document, remis au chef de gouvernement d'un pays dont la multiculturalité et le métissage sont évidents, est destiné à soutenir la politique prônée par  Sarkozy de remettre de l'ordre dans les rues et surtout de prendre en charge le sentiment d'insécurité qui plane sur la société française et dont l'expression politique la plus évidente aura été, aux yeux de nombreux analystes, le vote refuge pour l'extrême droite qui a failli emporter les belles valeurs républicaines et de tolérance de la France.
La science au service de la politique
Argument scientifique du rapport : la courbe qui illustre l'influence des facteurs endogènes sur le potentiel futur délinquant et qui met en exergue le déterminisme qui écarte du droit chemin et entraîne inexorablement vers la délinquance. Le document met en exergue «la courbe évolutive d'un jeune qui, au fur et à mesure des années, s'écarte du droit chemin» pour s'enfoncer dans la délinquance.

Des titres on ne peut plus clairs, soutenus par des courbes, des schémas, des annexes et des explications percutantes, expliquent que la délinquance est intimement liée aux difficultés qui peuvent exister dans l'apprentissage de la langue française, en France, par les familles d'immigrés et leurs enfants.
Le facteur de risque essentiel reste bien entendu la mère d'origine étrangère, rien de moins, puisque c'est l'usage de son «patois» — c'est ainsi que le rapport qualifie les langues d'origine des immigrés — avec son jeune enfant qui est en cause. Le terme «patois» est expressément utilisé dans le rapport, alors que celui-ci est défini dans Le Petit Robert :comme étant «le parler, le dialecte local employé par une population généralement peu nombreuse, souvent rurale et dont la culture et le niveau de civilisation sont jugés comme inférieurs à ceux du milieu environnant (qui emploie la langue commune). Par extension, langue spéciale, considérée comme incorrecte ou incompréhensible. Argot, jargon».
Effectivement, dans les commentaires, Bénisti souligne que «seuls les parents, et en particulier la mère, ont un contact avec leurs enfants. Si ces derniers sont d'origine étrangère, elles devront s'obliger à parler le français dans leur foyer pour habituer les enfants à n'avoir que cette langue pour s'exprimer». D'ailleurs, «un contact direct avec le jeune devra être instauré de gré ou par la contrainte avec une personne formée à cet effet pour le soigner ou lui faire choisir un autre chemin que celui qu'il est en train de prendre».

Le rapport Bénisti ajoute : «(…) difficultés dues à la langue si la mère de famille n'a pas suivi les recommandations de la phase 1 (...). L'enseignant devra alors en parler aux parents pour qu'au domicile, la seule langue parlée soit le français. Si cela persiste, l'institutrice devra alors passer le relais à un orthophoniste pour que l'enfant récupère immédiatement les moyens d'expression et de langage indispensables à son évolution scolaire et sociale.»
Plus loin, Bénisti suggère un suivi médical pour ces fous qui parlent patois. «Des suivis sanitaires et médicaux réguliers doivent être opérés», «ces suivis sociaux réguliers devront aussi permettre à l'enfant d'être élevé dans une atmosphère saine et avec les bases d'éducation attentives, fondées sur le respect et avec une autorité parentale affirmée». Des images tirées du plus sombre des thrillers psychologiques où les individus malsains pour leur entourage, du fait de leurs origines, sont suivis par des mentors et des matons en blouses blanches dans des centres d'internement sous formes d'hôpitaux… Tout cela pour rassurer la population.
Ces malades d'immigrés
De gré ou de force, comme si la sécurité nationale de la France en dépendait, il faut soigner ces étrangers, puisque nous avons affaire à des étrangers malades de leur langue originelle.
Le constat est également accompagné de mesures précises de soutien à l'application des remèdes de cheval destinés à éviter aux enfants d'origine immigrée les déviances. L'orthophoniste, sinon le pédopsychiatre, voire l'internat ou le centre spécialisé avec cours d'éducation civiques intensifs.
Encouragement à la délation également puisque, indique le rapport, «la politique de prévention doit remplir un objectif d'efficacité qui passe par le renforcement des échanges d'information entre les différents acteurs qui entourent les jeunes : les parents, le corps enseignant, les éducateurs, les élus locaux, la police....».
Ce rapport, s'il devait inspirer une loi, donnerait corps à des mesures assurément néocolonialistes foncièrement fascistes d'autant qu'elle sont émises avec de pseudo-cautions scientifiques. Les thèses nazies d'infériorité des races étaient également de la science dans la bouche de Goebbels…
Un nouveau-né dans une famille d'origine immigrée aura parlé français avec sa mère de manière obligatoire. A trois ans, âge de la maternelle, il sera en principe intégré mais si son père a fait de la résistance, il sera mis sous surveillance. Si la mère n'a pas suivi la recommandation de son plein gré, l'orthophoniste aura pris le relais, ainsi que l'assistance sociale, pour «résoudre ces écarts de comportement», tel que le préconise le rapport. Plus tard, devant les jeunes d'origine étrangère totalement intégrés, on évoquera «les cultures d'origine des peuplades immigrées» comme au musée de l'homme, vestiges de la sauvagerie dont sera issue une bonne partie du peuple français…
Quant au délit de faciès, le racisme pur et dur qui exclut les jeunes beurs et noirs, le rapport n'a pas de thèses scientifiques à faire valoir à ce propos.
Amine Esseghir

 

Réactions
Bénisti a eu maille à partir avec des associations de lutte contre le racisme ou autres, qui militent pour l'intégration et des collectifs comme le Cirdef ; il a même dû faire face à la colère des jeunes de sa ville, Villiers-sur-Marne, qui n'ont vu que pour les relents racistes de son rapport.
Pourtant, il serait injuste de ne voir dans le maire de Villier-sur-Marne qu'un raciste ou un xénophobe infiltré dans la droite traditionnelle. A Villier-sur-Marne, il n’y a pas de politique spécifique aux jeunes issus de l'immigration, mais des aides aux associations et aux jeunes en difficulté. Cours de soutien pour les devoirs pour les adolescents, cours d'alphabétisation pour les parents, aide aux sans-papiers…

Lors du naufrage de L'Erika, le maire Bénisti a envoyé des jeunes de sa ville nettoyer les plages en échange d'un emploi dans les équipes de la mairie. Beaucoup de ces jeunes travaillent aujourd'hui dans les équipes de «détagage» pour enlever les graffitis.
Quant au bilinguisme, Bénisti se défend de vouloir l'incriminer. Mais il signale qu'en France, sur une semaine de 168 h, un jeune d'origine étrangère entendra parler 28 h de français à l'école et 140 h de la langue de ses parents. Ses difficultés à apprendre la langue du pays où il vit vont se transformer en difficultés scolaires qui vont le pousser à se replier sur lui-même, entraînant un retard supplémentaire. Cancre au fond de la classe, il n'aura d’autre solution, selon Bénisti, que de trouver son épanouissement dans la délinquance.
Quant aux travaux de la commission prévention du groupe d'études sur la sécurité intérieure, ils n'ont eu pour seul but que d'apporter des solutions qui puissent aider les jeunes qui ont des difficultés. Tous les jeunes, ceux issus de l'immigration et les autres.

 

Haut

 

Emigration

Le casse-tête français

Pas moins de 45 recommandations ont été formulées aux pouvoirs publics français par la commission d’enquête sénatoriale sur «l’immigration clandestine» dans un récent rapport de 237 pages publié en avril 2006. Le maître mot de ce document est d’inciter le gouvernement à «faire preuve de fermeté» pour endiguer les flux d’immigrants, présentés comme un grand fardeau, en privilégiant leur «prévention» à travers une série de mesures. Il s’agit vraisemblablement d’un casse-tête pour la France et pour l’ensemble des pays de l’Union européenne qui semblent décidés à contrôler l’accès à leurs territoires.

Sont minutieusement étudiées la politique d’octroi des visas, les mariages mixtes, les fraudes documentaires et tout ce qui permet à un étranger d’entrer sur le sol français pour tenter de s’y installer ou pour aller vers d’autres cieux. Le rapport livre également des chiffres sur les pays dont les ressortissants ayant fait l’objet d’une «procédure d’étrangers en situation irrégulière». Le rapport du Sénat français étudie les différentes possibilités de réduire l’immigration clandestine (irrégulière). Partagé en trois chapitres, le premier tente de «cerner» le problème qui est, reconnaît-on, «difficile à cerner».

«Les travaux de la commission d’enquête lui ont permis de constater qu’il s’agissait d’un phénomène avéré, difficile à quantifier et dont les conséquences néfastes justifient une politique de fermeté», lit-on dans le premier chapitre.

Cette fermeté commence dès la délivrance des visas. «Pour un nombre significatif de nationalités, la délivrance des visas constitue toujours la voie d’entrée normale des étrangers en France. C’est pourquoi il est essentiel de s’assurer de l’identité et de la qualité des demandeurs de visas», affirme, cité dans le rapport, le ministre des Affaires Etrangères français.

Durant son audition par les sénateurs, Philippe Douste-Blazy explique que les consulats français jouent «un rôle majeur dans la lutte contre l'immigration irrégulière» et qu’ils «se montrent particulièrement vigilants dans l'instruction des demandes de visas». Le ministre constate également que «la baisse du taux de refus de visas» n’est pas due à plus de flexibilité de la part des consulats, mais «la conséquence de l'introduction, au 1er janvier 2003, de la mesure de paiement préalable des frais de dossier qui s'est traduite par une baisse de la demande de visas».

Sur cette question des visas, le rapport invite les nos postes consulaires à faire preuve d’une «grande vigilance dans la délivrance des visas de court séjour».

Cependant, un «immigrant clandestin» ne veut pas nécessairement rester sur le sol français. Les sénateurs membres de la commission d’enquête constatent, en effet, que «la France est à la fois un pays de destination et un pays de transit, une étape sur un parcours devant conduire les immigrants irréguliers dans d’autres pays occidentaux, Royaume Uni, Etats-Unis, Canada notamment». La plupart des clandestins, en France, sont des «déboutés du droit d’asile». Entre 1999 et 2005, environ 400 000 demandes d’asile ont été déposées. Quant au taux de rejet de ces demandes, il est de… 85%.

Fraude et mariages de complaisance

Le rapport fait état du recours des candidats à l’immigration clandestine à des «pratiques frauduleuses» dont les plus répandues sont «la fraude documentaire», «les mariages de complaisance» et «les reconnaissances de paternité fictive», auxquelles on ajoute «la procédure permettant à des étrangers malades de rester en France pour s’y faire soigner».

En plein essor serait la fraude documentaire qui comprend un large éventail de falsifications de pièces d’identité, d’actes d’état civil, de documents de voyage et de titres de séjour.

Toujours selon le rapport, «les mariages de complaisance ou forcés constituent un autre moyen d’accès au territoire français, auquel les étrangers peuvent être tentés de recourir si les voies légales leur sont fermées».

Sur les 270 000 mariages célébrés en France, 45.000 sont mixtes et 45 000 autres sont célébrés à l’étranger. Citant des statistiques du ministère des Affaires étrangères français, le rapport constate que sur «sur les 44 405 mariages célébrés à l’étranger et transcrits sur les registres de l’état civil français en 2004, 18 837 concernaient des ressortissants d’Etats du Maghreb, contre 8 763 en 1999 et 4 600 en 1993, soit une augmentation de plus de 300% en dix ans». D’autres statistiques, établies par l’INSEE, précisent sur les 42 900 mariages mixtes célébrés en France en 2004, la moitié concernait des ressortissants d’Algérie, du Maroc ou d’un pays d’Afrique subsaharienne.

Marié à un(e) Français(e), un(e) ressortissant(e) étranger peut donc ouvrir droit à un titre de séjour et même à l’acquisition de la nationalité française. Ainsi, «36 000 acquisitions de la nationalité française ont été prononcées au titre du mariage en 2005, 95% des demandes étant couronnées de succès. Entre 1999 et 2004, la progression de leur nombre a été de 34%», ajoute le rapport du Sénat.

«Ces chiffres démontrent que le contrôle des mariages est un enjeu migratoire important. C’est aussi un enjeu de défense de la valeur de l’institution matrimoniale dans notre société», avait déclaré le ministre de la Justice français lors de son audition par les membres de la commission d’enquête sénatoriale. Craignant que cette observation «parfaitement fondée», selon eux, les enquêteurs qui estiment en outre qu’elle «mérite d’être nuancée afin d’éviter des amalgames dangereux qu’il n’était pas dans l’intention du ministre de faire».

Quant aux reconnaissances de «paternité fictive», ils «constituent une troisième catégorie de fraudes destinées à permettre l’obtention d’un titre de séjour», ajoute le rapport. Selon les exemples cités, il semble que cela ne concerne pas les sujets maghrébins.

Le rapport du Sénat français fait également cas «d’abus de l’utilisation de la procédure des «étrangers malades» dont le nombre des demandes enregistre une véritable explosion. «Ainsi, le nombre de demandes est passé, pour l’ensemble du territoire métropolitain, de 1 078 en 1998 à 28 797 en 2004, soit une multiplication par 28 en l’espace de six ans». Les affections psychiatriques ou liées au virus du sida reviennent le plus souvent. Le document précise qu’«à eux seuls, les ressortissants d’Algérie représentent 28% des avis émis par les médecins inspecteurs de santé publique, chargés de donner aux préfets un avis médical sur la réalité de l’affection présentée».

Dans un classement des 10 premiers Etats dont les ressortissants ont fait l’objet d’une procédure d’étrangers en situation irrégulière en 2004, l’Algérie vient en tête avec 4 144 procédures sur environ 26 000 procédures au total. Elle est suivie du Maroc (3 450), de l’Irak (3 348) et des Comores (3 171).

Dans le chapitre de la «prévention» contre l’immigration clandestine, les rédacteurs du rapport préconisent «un meilleur contrôle de la délivrance des visas», dont l’introduction de la «BIOmétrie des DEmandeurs de Visas» (BIODEV) semble être un des outils. Ils recommandent également l’amélioration des instruments juridiques pour permettre «un contrôle effectif de la validité des actes de l’état civil étrangers, des mariages et des reconnaissances de paternité» et «d’adopter une politique volontariste en faveur du développement des pays sources de l’immigration clandestine».

Autre moyens préconisés dans la lutte contre l’immigration clandestine, les membres de la commission d’enquête sénatoriale proposent de «réduire l’espace dans lequel se développe l’immigration irrégulière» en luttant contre le travail illégal, les logements insalubres ou les constructions illicites.

Enfin, la dernière trouvaille du gouvernement français est de légiférer en faveur d’une «immigration choisie», un projet consensuel entre la droite et la gauche. Une politique qui s’apparente plus à un dépeçage de la matière grise et des compétences des pays du Maghreb et d’Afrique. Une main-d’œuvre qualifiée qui acceptera probablement d’être sous-payée pourvu de vivre en France !

Abdelkader Djalil

 

Haut

 

Un procédé tenu secret

Quand le privé trie les étudiants étrangers

Cela fait six ans qu’un nouveau système est entré en vigueur presque clandestinement si l’on peut dire. Pour les étudiants étrangers, ce ne sont plus les universités qui choisissent, des organismes privés chargés de sélectionner les primo inscrits selon leur «intention initiale». Entre temps, la course aux inscriptions des étudiants étrangers est devenue une source de revenus en hausse pour l’Etat français.

Les révélations du quotidien Libération auraient pu faire tâche d’huile, mais malgré les dénonciations des ONG et des associations d’égalité des droits, aucun débat même parlementaire n’a eu lieu sur la question.

De quoi s’agit-il ? Le Quai d'Orsay a confié à une société privée le soin d'évaluer les jeunes de plusieurs pays désirant faire leurs études en France. Le dispositif de 35 mesures destinées à «attirer les meilleurs étudiants» souffrait, alors, d'un défaut en apparence rédhibitoire : la France manque de moyens budgétaires et de ressources logistiques pour réussir. Qu'à cela ne tienne : elle a décidé de trouver les premiers dans les poches des étudiants étrangers, y compris les plus pauvres, et les secondes auprès d'une société privée (rémunérée essentiellement par lesdits étudiants), un contrat passé pourtant sans appel d'offres !

L'histoire commence en Chine fin 2002. L’ambassadeur de France en poste sollicite une entreprise française spécialisée dans les nouvelles technologies (IP SO, dont l'antenne pékinoise s'appelle IP Chine) pour créer un Centre d'évaluation linguistique et éducative (Cela). Ses missions, telles qu'expliquées par le Quai d'Orsay, consistent entre autres à évaluer «le sérieux du projet d'études et de la bonne orientation de l'étudiant» et à «lutter contre la fraude documentaire» (surtout les faux diplômes), massive en Chine. Le dispositif comporte la création d'un site Internet et «le recrutement d'agents pour recevoir individuellement chaque étudiant». Les coûts générés par ces services ? Ils seront «financés par des frais de dossiers acquittés par les étudiants». Car la société IP Chine installe gratuitement son site web et se paie sur le service. La rémunération se fait dans un premier temps en fonction du nombre de demandes traitées (IP Chine perçoit environ 45 euros par demande), puis par un système de forfait, évalué par des sources proches du dossier à 360 000 euros par an pour la Chine.

Ce dispositif d'externalisation, - on arrête pas le progrès -, d'un service public, qualifié «d'action de modernisation de l'administration» par le Quai d'Orsay, a été évalué par la Cour des comptes, qui «a porté une appréciation positive» (ainsi, le taux de fraude documentaire est passé de 20 % à 4 %). Entre-temps, Lafon a été nommé secrétaire général des Affaires étrangères. Il décide de généraliser l'expérience et confie à IP SO la déclinaison du Cela ¬ rebaptisé Centre pour les études en France (CEF) ¬ dans cinq pays qui, avec la Chine, représentent plus de 30 % du vivier d'étudiants étrangers : Algérie, Tunisie, Maroc, Sénégal et Vietnam. L'opération est lancée début janvier 2005.

Ce qui a poussé la presse française à critiquer un tel dispositif, c’est qu’aucun appel d'offres n'est lancé pour cette phase d'expérimentation, alors que le ministère finance même les voyages des responsables d'IP SO dans les postes diplomatiques pour qu'ils présentent leur logiciel et les services qui vont avec (définition des besoins logistiques, formation des personnels, suivi des demandes, entretien du site, etc.). Comme en Chine, les CEF choisissent dans un premier temps de rémunérer IP SO via le reversement d'une somme forfaitaire (de 30 à 45 euros) sur chaque demande traitée, prélevée sur les «frais de dossier» versés par les étudiants (environ 125 euros)... Pour diminuer la douloureuse, les Affaires étrangères viennent de décider d'un rabais de 50 % du coût du visa (de 99 à 49,5 euros) pour les étudiants qui passent par les CEF. Une démarche qui n'aurait rien d'extraordinaire (un accord passé avec la Russie offre ainsi la gratuité du visa aux étudiants russes). Il n'empêche : le coût des CEF (et les émoluments d'IP SO) se solde donc par un manque à gagner de 1 million d'euros pour l'Etat sur les pays actuellement concernés.

A moins que les critiques qui s'élèvent contre les modalités d'implantation des CEF n'ébranlent le dispositif. Elles émanent de certains postes diplomatiques, où la venue annoncée d'IP SO a été plus que fraîchement accueillie. Mais aussi de l'univers Education nationale. Un autre champ d'affrontement touche au marché, juteux, des tests de français que les étrangers doivent réussir avant d'être autorisés à suivre des études en France. Deux produits sont actuellement vendus : le Test d'évaluation du français (TEF) de la chambre de commerce et d'industrie de Paris (CCIP), et le Test de connaissance du français (TCF) du Centre international d'études pédagogiques (qui dépend de l'Education nationale). Outre que le second émane directement des services de l'Etat, il coûte moins cher (54 euros) que celui de la CCIP (50 euros + une épreuve d'expression écrite à 25 euros + éventuellement une épreuve d'expression orale à 25 euros). Or les CEF ont le droit de recourir à l'un ou à l'autre. Conversion faite, chez nous, les frais d'adhésion CEF sont à payer en espèces auprès des Centres Culturels Français d'Alger, Oran, Annaba ou Constantine. La passation des tests de langue et la saisie du dossier de visa sont conditionnées à ce paiement, moyennant le versement de 1 500 DA. Les frais d'entretien CEF (2 500 DA) sont à payer en espèces auprès du Centre Culturel Français d'Alger et cet entretien est obligatoire dans le cadre de la procédure de demande de visa.

Admettons le, ce dispositif recèle plus d’un vice. Il n'améliorera en rien le niveau des étudiants, qui doivent de toute façon se préinscrire auprès des universités. On risque donc de diminuer les flux vers la France sans accroître la qualité, ce qui peut se révéler, en fait, comme l’objectif initial de tout ce resserrement des mailles du filet. Evidemment, au passage, on aura instauré cette taxe qui va rapporter de l'argent à une entreprise choisie sans appel d'offres. Et le pire, c’est que cela n’a choqué personne en France.

Nabil Benali

Haut

e-mail :contact@lesdebats.com

 

Copyright © 2001-2002 - MAHMOUDI INFO Sarl - Tous droits réservés.

Conception M.Merkouche