Semaine du 18 au 24 janvier 2006

 

«On n'est jamais à jeun quand on parle »

Le philosophe et ses doubles

 

 
 
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ANALYSE

2006, l'essoufflement du système Mohammed VI ?

Le Maroc est structurellement en proie à des déflagrations sociales dont la forme la plus dangereuse pour le régime est l'émeute urbaine.

L'année 2005 restera-t-elle dans les mémoires comme l'année qui a marqué l'officialisation de la fin de l'état de grâce du règne de Mohammed VI ?

Plusieurs éléments permettent de le penser. Jugez : L'armée refuse de coopérer avec l'Instance Equité et Réconciliation (IER) pourtant appuyée par le roi. Les Sahraouis voient se développer en leur sein un indépendantisme autonome du Polisario qui laisse éclater sa colère en totale défiance d'un arsenal sécuritaire pourtant intimidant. Les hommes d'affaires se rebiffent par la voix du président de leur confédération, Hassan Chami, qui stigmatise publiquement le cafouillage de gouvernance au sommet de l'Etat. Les islamistes ne sont pas en reste. Malgré les tentatives du ministère de l'Intérieur, Mustapha Ramid aiguise ses critiques contre le régime et demeure un élément incontournable du

Parti de la justice et du Développement (PJD). De son côté, Al Adl Wal

Ihssan ne prend plus de précautions pour envoyer ses piques à l'encontre du régime. On est bien loin de l'ambiance d'apaisement qui avait caractérisé les premiers mois, voire les premières années, du règne de Mohammed VI. Dans les mois qui ont suivi l'intronisation du souverain, un consensus, accepté par beaucoup, s'est fait jour : ne pas brusquer la nouvelle équipe au pouvoir. Cette volonté de temporiser était basée sur l'idée communément admise d'un roi politiquement libéral, ne traînant pas les stigmates, et donc les pesanteurs d'un autre temps caractérisant le règne de son père. Un pouvoir jeune voulant bien faire mais requérant un temps d'adaptation. Aussi ceux qui relevaient les attitudes contradictoires avec cette image d'Epinal durant les tout premiers moments du nouveau règne étaient traités de pyromanes. La cabale contre le jeune capitaine Adib, le soutien équivoque à Mohammed Benaïssa ou encore les prémices de l'hégémonisme affairiste de la cour devaient passer par pertes et profits sous prétexte que c'était le prix à payer pour ne pas avorter le « processus d'ouverture ». En d'autres termes, les forces du mal, lire les sbires de Hassan

II, étaient toujours tapis dans l'ombre, guettant la moindre opportunité pour revenir aux pires années hassaniennes. Que de couleuvres ont été avalées au nom de cette crainte ! La presse a été réprimée comme jamais elle ne l'avait été durant les dernières années du règne de Hassan II pendant qu'une grande partie des forces politiques, et à leur tête l'USFP, ânonnaient cette antienne.

Silencieux, les hauts gradés de l'armée attendaient qu'on leur offre une voie de sortie honorable. De leur côté, les islamistes donnaient crédit au nouveau roi d'un nouveau départ. Si le PJD alla jusqu'à s'autolimiter dans les élections législatives de 2002, Al Adl Wal Ihssan, par la voix de son guide spirituel, adressa une lettre ouverte au roi qui était, quoi qu'on en dise, un appel du pied. Au Sahara, aux émeutes « alimentaires », qui sonnèrent le glas de Driss Basri, succédait un apaisement motivé par la perception de la volonté de démocratie et de conciliation du nouveau roi. Dans la communauté des affaires, on appréciait les efforts consentis pour assainir le climat économique, la batterie de réformes de modernisation de l'environnement réglementaire. On sortait aussi doucement mais sûrement de la tempête occasionnée par la campagne d'assainissement de 1996. Six années plus tard, les événements semblent s'accélérer. Certains membres de l'IER l'ont répété en off à qui voulait bien les entendre, mais avec assez d'insistance pour que cela se sache, l'armée les a envoyés balader quand ils ont requis sa collaboration dans leur travail d'enquête sur les crimes du passé. Il y a trois semaines, les autorités judiciaires se sont livrées à une triste mascarade lorsqu'elles ont affirmé au juge d'instruction français en charge du dossier Ben Barka, qu'elles ne connaissaient pas les adresses des généraux Housni Benslimane et Abdelhak Kadiri. Une pantalonnade consécutive, dit-on, au refus de ces derniers de témoigner sans avoir obtenu l'immunité contre d'éventuelles poursuites.

Un double revers pour le monarque qui avait pourtant appuyé le travail de l'IER et promis, dans une récente interview, de faire son possible pour résoudre l'énigme de l'affaire Ben Barka. Cette attitude de défiance résulte d'un faisceau de raisons. L'armée reste un acteur politique important car elle est la seule capable d'étouffer les révoltes urbaines. C'est la fameuse thèse du regretté Rémy Leveau. Le Maroc est structurellement en proie à des déflagrations sociales dont la forme la plus dangereuse pour le régime est l'émeute urbaine.

Étant la seule techniquement équipée pour y répondre, l'armée est au centre du dispositif de protection du régime. Cette protection a pour contrepartie des privilèges dont le moindre est la protection contre des poursuites légales dans le cadre de violations des droits de l'Homme consubstantielles au type de missions demandées par le régime. La participation de l'armée dans la répression des années de plomb avait pour but aussi de servir la monarchie alaouite. Là aussi, la protection de la monarchie était une demande considérée minimale. L'IER, malgré ses multiples tares, a fait vaciller la relation monarchie-armée en remettant en cause ce contrat non écrit. Et puis, il y a l'affaire du Sahara, l'autre grande affaire de l'armée. Le ras-le-bol est aujourd'hui palpable envers une diplomatie indigente et une stratégie de résolution de crise inepte. Les protégés du roi, et plus spécialement Fouad Ali El Himma, sont à l'origine de ces initiatives qui énervent aujourd'hui du côté des militaires. Parce que ces initiatives ne prennent pas en compte leurs intérêts, mais aussi et surtout parce qu'elles sont le fruit de l'incompétence.

Engager le processus de l'IER et parler d'autonomie du Sahara sans en évaluer les conséquences est considéré dans certains cercles influents comme un condensé d'amateurisme dangereux. En septembre 2001, le roi déclarait au quotidien français « Le Figaro » « J'ai réglé la question du Sahara ».

Quatre années plus tard, des citoyens manifestent ouvertement pour l'indépendance du Sahara. Plus grave, ces mouvements très probablement spontanés ne sont pas le fait du Polisario. Une nouvelle génération de militants indépendantistes semble avoir perdu patience. La proposition par la monarchie d'une autonomie des territoires objet du contentieux ne s'est accompagnée d'aucun plan sérieux.

Pour ne rien arranger, les forces de l'ordre ont, dans des conditions de soulèvement urbain, difficile à maîtriser, il est vrai, abusé de la force.

Résultat : un jeune militant mort sous les coups. Depuis, les incidents sont périodiques. Le Polisario continue de marquer des points sur le plan diplomatique. L'Uruguay a reconnu cette semaine la RASD au grand dam d'un ministère des Affaires étrangères plongé dans la torpeur. En réalité, l'enhardissement des indépendantistes sahraouis est aussi la conséquence des bouleversements géopolitiques que connaît la région du Moyen-Orient et de l'Afrique du Nord. Sincère ou pas, la stratégie de démocratisation affichée par les Etats-Unis offre une prime aux contestataires de régimes autoritaires. Les indépendantistes le savent pertinemment. Le coût de la répression a renchéri depuis l'invasion de l'Irak. De la répression qui n'est pas effectuée dans le cadre de la « guerre contre le terrorisme » décrétée par l'administration Bush. Pour celle-ci, tout est permis. Le régime marocain ne s'est d'ailleurs pas posé de questions pour offrir l'expertise de ses services sécuritaires en matière de prisons secrètes et de « techniques d'interrogatoire spéciales ». La schizophrénie de l'approche américaine nous amène à un autre événement marquant de l'année 2005. Le cas Nadia Yassine. Alors que les Américains regardaient ailleurs lorsqu'en secret, les services marocains faisaient subir aux présumés terroristes les pires traitements, ils se trouvèrent obligés de condamner la décision du régime marocain de poursuivre en justice la fille du cheikh

Yassine pour avoir dit préférer la république à la monarchie. Cet incident est d'ailleurs beaucoup plus révélateur de la fébrilité du Pouvoir à l'égard des islamistes d'Al Adl que d'une quelconque stratégie de ces derniers. Le soutien inconditionnel et public apporté à Nadia Yassine par son mouvement tranche avec les velléités d'engager un débat apaisé au début du nouveau règne. La rebuffade de Hassan Chami en a par contre surpris plus d'un. Comme les militaires, et contrairement aux Sahraouis ou à Al Adl, la communauté des affaires fait partie de ces sphères politiquement conservatrices du pays. L'alignement sur la monarchie s'est rarement démenti par le passé. L'opposition à la campagne d'assainissement était dirigée contre Driss Basri. Jamais la gouvernance de Hassan II n'avait été mise en cause par le patronat. Dans l'interview accordée en juillet à l'hebdomadaire « La Vérité », le patron des patrons a directement critiqué le mode de gouvernance au plus haut sommet de l'Etat. Si depuis cette sortie médiatique, il est persona non grata au palais, il a par contre bénéficié du soutien quasi-unanime des grandes fédérations patronales.

Et c'est l'aspect le plus frappant de cette crise. Hassan Chami a bel et bien exprimé le ras-le-bol du secteur privé moderne de l'économie. La gestion caractérielle et fatalement chaotique des affaires de l'Etat, se traduisant notamment par la marginalisation du Premier ministre Driss Jettou, voire, dans certains cas, une attitude méprisante à son égard. Un Driss Jettou considéré par le monde des affaires comme un homme travailleur et raisonnable au milieu d'un groupe d'amis du roi volatils et belliqueux. Autre sujet d'inquiétude grandissant au sein des entrepreneurs marocains, le cannibalisme économique des businessmen du roi.

L'implication du monarque en tant que personne privée dans le monde des affaires et son statut de premier homme d'affaires du pays à en juger par son poids en bourse et ailleurs, couplé au caractère absolutiste de son régime, ne tranquillise pas le monde des affaires. A cet égard, l'année a connu deux événements qui montrent la résilience des pires aspects du Makhzen. Le premier et le plus horrible est certainement la mort de Hassan Zoubaïri dans des conditions extrêmement louches dans un commissariat alors qu'il était interrogé dans le cadre de l'affaire des ustensiles volés dans le palais royal de Marrakech. On a pu voir ce que valait la vie d'un citoyen marocain dès lors qu'il s'agissait du roi. Dans un autre incident, un projet immobilier complété à 60% était détruit alors même qu'il bénéficiait de toutes les autorisations, parce que le roi n'avait pas apprécié sa proximité avec son palais à Agadir.

Sans préciser au souverain que le projet avait toutes les autorisations nécessaires, les deux ministres de l'Intérieur se sont empressés de traduire l'ire royale en faits. Ces deux incidents majeurs ne sont pas anodins. Ils soulignent les limites du système de gouvernance mis en place par Mohammed VI. Un entourage qui représente une zone de confort psychologique pour le souverain mais semble dépourvu des capacités nécessaires à faire face à la complexité des défis que doit relever le pays. C'est cette constatation qui a mené à l'expression peu discrète de ras-le-bol en 2005. Ces événements préludent à une année 2006 mouvementée. Aux grandes manœuvres politiques et leurs cortèges de congrès s'ajoutera une situation au Sahara de plus en plus compliquée en l'absence d'un projet d'autonomie s'insérant dans un projet démocratique global. A cela il faut ajouter des revendications en matière des droits de l'Homme qui ne peuvent plus être mises en veilleuse pour cause de travail de l'IER. L'affaire Ben Barka promet des rebondissements problématiques pour les sécuritaires marocains, le juge d'instruction français ayant décidé d'aller jusqu'au bout. L'économie marocaine, qui tient grâce aux stéroïdes des privatisations et des recettes RME exceptionnelles, risque de s'ensabler, surtout que les relais de croissance qu'aurait dû fournir l'entreprenariat marocain sont toujours inexistants du fait de l'insécurité institutionnelle du pays. Le système mis en place par le nouveau régime s'est significativement essoufflé en 2005. S'il ne se hisse pas au niveau des défis qu'il doit relever, notamment par l'élaboration d'une réelle stratégie de démocratisation du pays, il risque l'étouffement en 2006.

 

Aboubakr Jamaï,

In l’hebdomadaire marocain

Le journal du 8/1/2006

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