|
Accueil
ANALYSE
2006, l'essoufflement du système Mohammed VI ?
Le Maroc est
structurellement en proie à des déflagrations sociales dont la forme
la plus dangereuse pour le régime est l'émeute urbaine.
L'année 2005
restera-t-elle dans les mémoires comme l'année qui a marqué
l'officialisation de la fin de l'état de grâce du règne de Mohammed
VI ?
Plusieurs éléments
permettent de le penser. Jugez : L'armée refuse de coopérer avec
l'Instance Equité et Réconciliation (IER) pourtant appuyée par le
roi. Les Sahraouis voient se développer en leur sein un
indépendantisme autonome du Polisario qui laisse éclater sa colère
en totale défiance d'un arsenal sécuritaire pourtant intimidant. Les
hommes d'affaires se rebiffent par la voix du président de leur
confédération, Hassan Chami, qui stigmatise publiquement le
cafouillage de gouvernance au sommet de l'Etat. Les islamistes ne
sont pas en reste. Malgré les tentatives du ministère de
l'Intérieur, Mustapha Ramid aiguise ses critiques contre le régime
et demeure un élément incontournable du
Parti de la
justice et du Développement (PJD). De son côté, Al Adl Wal
Ihssan ne prend
plus de précautions pour envoyer ses piques à l'encontre du régime.
On est bien loin de l'ambiance d'apaisement qui avait caractérisé
les premiers mois, voire les premières années, du règne de Mohammed
VI. Dans les mois qui ont suivi l'intronisation du souverain, un
consensus, accepté par beaucoup, s'est fait jour : ne pas brusquer
la nouvelle équipe au pouvoir. Cette volonté de temporiser était
basée sur l'idée communément admise d'un roi politiquement libéral,
ne traînant pas les stigmates, et donc les pesanteurs d'un autre
temps caractérisant le règne de son père. Un pouvoir jeune voulant
bien faire mais requérant un temps d'adaptation. Aussi ceux qui
relevaient les attitudes contradictoires avec cette image d'Epinal
durant les tout premiers moments du nouveau règne étaient traités de
pyromanes. La cabale contre le jeune capitaine Adib, le soutien
équivoque à Mohammed Benaïssa ou encore les prémices de
l'hégémonisme affairiste de la cour devaient passer par pertes et
profits sous prétexte que c'était le prix à payer pour ne pas
avorter le « processus d'ouverture ». En d'autres termes, les forces
du mal, lire les sbires de Hassan
II, étaient
toujours tapis dans l'ombre, guettant la moindre opportunité pour
revenir aux pires années hassaniennes. Que de couleuvres ont été
avalées au nom de cette crainte ! La presse a été réprimée comme
jamais elle ne l'avait été durant les dernières années du règne de
Hassan II pendant qu'une grande partie des forces politiques, et à
leur tête l'USFP, ânonnaient cette antienne.
Silencieux, les
hauts gradés de l'armée attendaient qu'on leur offre une voie de
sortie honorable. De leur côté, les islamistes donnaient crédit au
nouveau roi d'un nouveau départ. Si le PJD alla jusqu'à
s'autolimiter dans les élections législatives de 2002, Al Adl Wal
Ihssan, par la voix de son guide spirituel, adressa une lettre
ouverte au roi qui était, quoi qu'on en dise, un appel du pied. Au
Sahara, aux émeutes « alimentaires », qui sonnèrent le glas de Driss
Basri, succédait un apaisement motivé par la perception de la
volonté de démocratie et de conciliation du nouveau roi. Dans la
communauté des affaires, on appréciait les efforts consentis pour
assainir le climat économique, la batterie de réformes de
modernisation de l'environnement réglementaire. On sortait aussi
doucement mais sûrement de la tempête occasionnée par la campagne
d'assainissement de 1996. Six années plus tard, les événements
semblent s'accélérer. Certains membres de l'IER l'ont répété en off
à qui voulait bien les entendre, mais avec assez d'insistance pour
que cela se sache, l'armée les a envoyés balader quand ils ont
requis sa collaboration dans leur travail d'enquête sur les crimes
du passé. Il y a trois semaines, les autorités judiciaires se sont
livrées à une triste mascarade lorsqu'elles ont affirmé au juge
d'instruction français en charge du dossier Ben Barka, qu'elles ne
connaissaient pas les adresses des généraux Housni Benslimane et
Abdelhak Kadiri. Une pantalonnade consécutive, dit-on, au refus de
ces derniers de témoigner sans avoir obtenu l'immunité contre
d'éventuelles poursuites.
Un double revers
pour le monarque qui avait pourtant appuyé le travail de l'IER et
promis, dans une récente interview, de faire son possible pour
résoudre l'énigme de l'affaire Ben Barka. Cette attitude de défiance
résulte d'un faisceau de raisons. L'armée reste un acteur politique
important car elle est la seule capable d'étouffer les révoltes
urbaines. C'est la fameuse thèse du regretté Rémy Leveau. Le Maroc
est structurellement en proie à des déflagrations sociales dont la
forme la plus dangereuse pour le régime est l'émeute urbaine.
Étant la seule
techniquement équipée pour y répondre, l'armée est au centre du
dispositif de protection du régime. Cette protection a pour
contrepartie des privilèges dont le moindre est la protection contre
des poursuites légales dans le cadre de violations des droits de
l'Homme consubstantielles au type de missions demandées par le
régime. La participation de l'armée dans la répression des années de
plomb avait pour but aussi de servir la monarchie alaouite. Là
aussi, la protection de la monarchie était une demande considérée
minimale. L'IER, malgré ses multiples tares, a fait vaciller la
relation monarchie-armée en remettant en cause ce contrat non écrit.
Et puis, il y a l'affaire du Sahara, l'autre grande affaire de
l'armée. Le ras-le-bol est aujourd'hui palpable envers une
diplomatie indigente et une stratégie de résolution de crise inepte.
Les protégés du roi, et plus spécialement Fouad Ali El Himma, sont à
l'origine de ces initiatives qui énervent aujourd'hui du côté des
militaires. Parce que ces initiatives ne prennent pas en compte
leurs intérêts, mais aussi et surtout parce qu'elles sont le fruit
de l'incompétence.
Engager le
processus de l'IER et parler d'autonomie du Sahara sans en évaluer
les conséquences est considéré dans certains cercles influents comme
un condensé d'amateurisme dangereux. En septembre 2001, le roi
déclarait au quotidien français « Le Figaro » « J'ai réglé la
question du Sahara ».
Quatre années plus
tard, des citoyens manifestent ouvertement pour l'indépendance du
Sahara. Plus grave, ces mouvements très probablement spontanés ne
sont pas le fait du Polisario. Une nouvelle génération de militants
indépendantistes semble avoir perdu patience. La proposition par la
monarchie d'une autonomie des territoires objet du contentieux ne
s'est accompagnée d'aucun plan sérieux.
Pour ne rien
arranger, les forces de l'ordre ont, dans des conditions de
soulèvement urbain, difficile à maîtriser, il est vrai, abusé de la
force.
Résultat : un
jeune militant mort sous les coups. Depuis, les incidents sont
périodiques. Le Polisario continue de marquer des points sur le plan
diplomatique. L'Uruguay a reconnu cette semaine la RASD au grand dam
d'un ministère des Affaires étrangères plongé dans la torpeur. En
réalité, l'enhardissement des indépendantistes sahraouis est aussi
la conséquence des bouleversements géopolitiques que connaît la
région du Moyen-Orient et de l'Afrique du Nord. Sincère ou pas, la
stratégie de démocratisation affichée par les Etats-Unis offre une
prime aux contestataires de régimes autoritaires. Les
indépendantistes le savent pertinemment. Le coût de la répression a
renchéri depuis l'invasion de l'Irak. De la répression qui n'est pas
effectuée dans le cadre de la « guerre contre le terrorisme »
décrétée par l'administration Bush. Pour celle-ci, tout est permis.
Le régime marocain ne s'est d'ailleurs pas posé de questions pour
offrir l'expertise de ses services sécuritaires en matière de
prisons secrètes et de « techniques d'interrogatoire spéciales ». La
schizophrénie de l'approche américaine nous amène à un autre
événement marquant de l'année 2005. Le cas Nadia Yassine. Alors que
les Américains regardaient ailleurs lorsqu'en secret, les services
marocains faisaient subir aux présumés terroristes les pires
traitements, ils se trouvèrent obligés de condamner la décision du
régime marocain de poursuivre en justice la fille du cheikh
Yassine pour avoir
dit préférer la république à la monarchie. Cet incident est
d'ailleurs beaucoup plus révélateur de la fébrilité du Pouvoir à
l'égard des islamistes d'Al Adl que d'une quelconque stratégie de
ces derniers. Le soutien inconditionnel et public apporté à Nadia
Yassine par son mouvement tranche avec les velléités d'engager un
débat apaisé au début du nouveau règne. La rebuffade de Hassan Chami
en a par contre surpris plus d'un. Comme les militaires, et
contrairement aux Sahraouis ou à Al Adl, la communauté des affaires
fait partie de ces sphères politiquement conservatrices du pays.
L'alignement sur la monarchie s'est rarement démenti par le passé.
L'opposition à la campagne d'assainissement était dirigée contre
Driss Basri. Jamais la gouvernance de Hassan II n'avait été mise en
cause par le patronat. Dans l'interview accordée en juillet à
l'hebdomadaire « La Vérité », le patron des patrons a directement
critiqué le mode de gouvernance au plus haut sommet de l'Etat. Si
depuis cette sortie médiatique, il est persona non grata au palais,
il a par contre bénéficié du soutien quasi-unanime des grandes
fédérations patronales.
Et c'est l'aspect
le plus frappant de cette crise. Hassan Chami a bel et bien exprimé
le ras-le-bol du secteur privé moderne de l'économie. La gestion
caractérielle et fatalement chaotique des affaires de l'Etat, se
traduisant notamment par la marginalisation du Premier ministre
Driss Jettou, voire, dans certains cas, une attitude méprisante à
son égard. Un Driss Jettou considéré par le monde des affaires comme
un homme travailleur et raisonnable au milieu d'un groupe d'amis du
roi volatils et belliqueux. Autre sujet d'inquiétude grandissant au
sein des entrepreneurs marocains, le cannibalisme économique des
businessmen du roi.
L'implication du
monarque en tant que personne privée dans le monde des affaires et
son statut de premier homme d'affaires du pays à en juger par son
poids en bourse et ailleurs, couplé au caractère absolutiste de son
régime, ne tranquillise pas le monde des affaires. A cet égard,
l'année a connu deux événements qui montrent la résilience des pires
aspects du Makhzen. Le premier et le plus horrible est certainement
la mort de Hassan Zoubaïri dans des conditions extrêmement louches
dans un commissariat alors qu'il était interrogé dans le cadre de
l'affaire des ustensiles volés dans le palais royal de Marrakech. On
a pu voir ce que valait la vie d'un citoyen marocain dès lors qu'il
s'agissait du roi. Dans un autre incident, un projet immobilier
complété à 60% était détruit alors même qu'il bénéficiait de toutes
les autorisations, parce que le roi n'avait pas apprécié sa
proximité avec son palais à Agadir.
Sans préciser au
souverain que le projet avait toutes les autorisations nécessaires,
les deux ministres de l'Intérieur se sont empressés de traduire
l'ire royale en faits. Ces deux incidents majeurs ne sont pas
anodins. Ils soulignent les limites du système de gouvernance mis en
place par Mohammed VI. Un entourage qui représente une zone de
confort psychologique pour le souverain mais semble dépourvu des
capacités nécessaires à faire face à la complexité des défis que
doit relever le pays. C'est cette constatation qui a mené à
l'expression peu discrète de ras-le-bol en 2005. Ces événements
préludent à une année 2006 mouvementée. Aux grandes manœuvres
politiques et leurs cortèges de congrès s'ajoutera une situation au
Sahara de plus en plus compliquée en l'absence d'un projet
d'autonomie s'insérant dans un projet démocratique global. A cela il
faut ajouter des revendications en matière des droits de l'Homme qui
ne peuvent plus être mises en veilleuse pour cause de travail de l'IER.
L'affaire Ben Barka promet des rebondissements problématiques pour
les sécuritaires marocains, le juge d'instruction français ayant
décidé d'aller jusqu'au bout. L'économie marocaine, qui tient grâce
aux stéroïdes des privatisations et des recettes RME
exceptionnelles, risque de s'ensabler, surtout que les relais de
croissance qu'aurait dû fournir l'entreprenariat marocain sont
toujours inexistants du fait de l'insécurité institutionnelle du
pays. Le système mis en place par le nouveau régime s'est
significativement essoufflé en 2005. S'il ne se hisse pas au niveau
des défis qu'il doit relever, notamment par l'élaboration d'une
réelle stratégie de démocratisation du pays, il risque l'étouffement
en 2006.
Aboubakr Jamaï,
In
l’hebdomadaire marocain
Le journal du 8/1/2006
Haut
e-mail :contact@lesdebats.com |