Semaine du 18 au 24 janvier 2006 

Secteur de l'agriculture

Quand les rentiers s'y mettent

Nouvelle agriculture, nouvelle société

Privatisation et préservation des terres

Une synthèse impossible ?

 

 
 
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  Secteur de l'agriculture

Quand les rentiers s'y mettent

Le bras de fer, qui dure depuis le début de l'année, entre le ministère de l'Agriculture et l'Union nationale des paysans algériens (UNPA), est révélateur d'un malaise profond et ancien qui gangrène le secteur de l'agriculture en Algérie. En effet, l'UNPA refuse dur comme fer que les élections pour désigner des caisses régionales de la mutualité agricole aient lieu. Genèse du problème…

Tout a commence quand le secrétaire général du ministère de l'Agriculture a publié une note dans laquelle sont énumérées les huit conditions essentielles pour que le fellah puisse se présenter aux élections des membres de l'administration des caisses régionales de mutualité agricole. Avant toute chose, la note du ministère insiste pour que le fellah soit instruit, il ne doit pas faire partie de l'assemblée communale et de wilaya, il ne doit pas avoir de dettes auprès des banques. Il doit avoir signé un contrat de quatre années avec une compagnie d'assurance, mais aussi et surtout il doit avoir un casier judiciaire sans reproches.

Ces conditions sont le point de départ d'une contestation qui ne prend pas fin de la part de l'UNPA, dont les membres estiment que ces décisions sont injustes pour les fellahs. Par là même, ils dénoncent la situation des bureaux régionaux de la Caisse nationale de mutualité agricole (CNMA) et refusent que les élections pour désigner les cinq membres du conseil d'administration des CRMA aient lieu.

Les représentants de l'UNPA justifient leur rejet par le fait, disent-ils, que le directeur général de la CNMA exerce une grande pression sur les directeurs des caisses régionales et les somme de tenir des assemblées de n'importe quelle manière, mais aussi du fait que les cinq membres du conseil d'administration sont en général désignés parmi les amis des directeurs des CRMA.

Pour mieux comprendre les tenants et les aboutissants de cette situation, il faut d'abord comprendre le rôle des CRMA. Ces dernières assument de multiples missions, dont la principale est d'assurer la gestion des fonds du FNDRA et, à l'avenir, d'assurer celle du Crédit mutuel agricole (CMA), ce qui nous pousse à croire que tout ce désordre provoqué autour d'une note ministérielle est en fait une histoire dont les dimensions sont liées principalement au désir de maintenir la mainmise sur cette caisse et donc sur le fonctionnement de la filière du crédit agricole, où dans un avenir proche, des milliards de dinars seront mis en circulation.

Il faut savoir aussi que les membres du conseil d'administration de ces caisses touchent une indemnité mensuelle de 45.000 DA, sans oublier tous les privilèges liés au poste qu'ils occupent. Ce n'est dont nullement par solidarité avec les fellahs, qui se débattent dans des problèmes inextricables de foncier, de financement et autres que toutes cette campagne est menée tambour battant, mais dans la perspective de gérer ces milliards et bénéficier de tous les avantages possibles qu’est l'origine de ce tohu-bohu. Et c'est toujours pour cela que les élections n'ont pu avoir lieu dans plusieurs wilayas, à savoir Alger, Constantine, Laghouat, Annaba, Souk-Ahras, Ghardaïa, Batna, Tébessa, Blida, Boumerdès, Béjaïa et Djelfa.

L'UNPA a fait plusieurs recours pour contester les élections qui se sont passées dans certaines wilayas, dont Guelma et Tizi Ouzou où, dit-on, les formes n'ont pas été respectées. Un mouvement de boycott de ces élections est mené dans plusieurs wilayas à l'Est et à l'Ouest du pays. Une façon pour signifier leur refus de cette note du ministère de l'Agriculture qui est considérée par les représentants de l'UNPA comme une ingérence pure et simple dans leurs prérogatives, leurs droits ainsi que dans la gestion de leurs finances.

Les fellahs disent que pour mettre fin à cette histoire qui ne semble pas trouver une issue prochaine, il suffirait d'appliquer les décrets n°95-97 du 1er avril 1995 et n°273-99 du 30 novembre 1999 qui régissent la création et la gestion des caisses du secteur de l'agriculture. Ils demandent aussi que soit annulée la note qui est à l'origine de ce désordre.

Saïd Barkat, ministre de l'Agriculture, qui a reçu les représentants de l'UNPA et écouté leurs doléances – le report des élections et l'installation d'une commission mixte pour étudier la situation –n'a proposé aucune solution à ce bras de fer. Cela signifie-t-il que le ministère de l'Agriculture ne compte pas céder à la pression que tente d'exercer l'UNPA et aller jusqu'au bout pour tenter d'assainir, un tant soit peu, la gestion des fonds destinés au développement agricole qui, souvent, ne sont pas équitablement distribués ?

La note du ministère de l'Agriculture ne semble pas déplaire aux jeunes candidats qui, eux, réunissent toutes les conditions exigées et sont plus aptes que les autres à accompagner la mutation de la Caisse agricole dans une conjoncture économique que nous avons connue des décennies auparavant. Plus ouverte et donc plus exigeante aussi pour notre agriculture qui, malgré les efforts consentis et les fonds distribués, a toujours du mal à sortir des sentiers battus.

Ces jeunes ont-ils une chance d'émerger du lot face à ceux qui sentent confusément que le glas va sonner pour mettre fin à leurs ambitions illimitées d'accéder à des postes de responsabilités ? A voir l'énergie déployée par ces derniers pour rester et résister à ce courant qui risque de les emporter, on ne doute pas un instant que la course est d'avance déloyale.

L'exemple de l'élection qui a eu lieu à la CRMA de Boumerdès est on ne peut plus démonstratif. Le président du conseil d'administration sortant, qui est aussi coordinateur du bureau de wilaya de l'UNPA, vice-président de l'APC de Réghaïa, président de la coopérative des fellahs (la CODIMA de Bordj-Menaïel) n'a pas choisi une sortie discrète. En effet ce dernier, qui n'a pas présenté le bilan de sa mandature  pourtant exigé par les 121 participants lors de la réunion du 2 janvier, a fait campagne pour sa propre succession.

C'est donc réellement l'impasse entre l'UNPA qui boycotte fermement les élections des conseils d'administration des CRMA et qui menace même d'aller devant les tribunaux pour dénoncer les dépassements, et le ministère de l'Agriculture qui ne semble pas faire grand cas de tout ce désordre avant et après tout motivé par le clan des rentiers qui ne parviennent pas à imaginer qu'une génération plus jeune, plus instruite et mieux informée de toutes les nouveautés qui voient le jour de par le monde puisse un jour la devancer dans la gestion d'un secteur pourvoyeur de richesses, créateur d'emploi et participant activement à l'économie nationale s'il est réellement pris en charge et dispose d'un plan de développement clair.

Cette situation n'a donc fait que révéler au grand jour ce qui gangrène le secteur de l'agriculture en Algérie et l'empêche de s'intégrer pleinement à l'économie nationale. Quand la gangrène est là, suffit-il de couper le membre atteint pour éviter la propagation du mal aux autres parties ? Hélas, on n’a pas toujours l'assurance que la maladie ne s'attaquera pas aux autres membres.

Khadidja Mohamed Bouziane

 

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Nouvelle agriculture, nouvelle société

Quelle agriculture l’Algérie cherche t elle à développer ? C’est probablement en répondant à cette question que l’on comprendra comment se développe et achève sa mue l’agriculture  Algérienne actuelle.

Si ce secteur, dopé par le Plan national de développement de l’agriculture (PNDA) soutenu par le Fonds national de développement et de régulation agricole (Fndra) affiche des résultats positifs et en croissance constante, il reste qu’on ne peut se départir du sentiment de chaos lorsqu’on visite des exploitations agricoles aujourd’hui. Liées plus aux pratiques du marché, à la nature précaire et saisonnier de l’emploi  et surtout à la peur au ventre avec laquelle vivent les agriculteurs, on en vient à se demander si finalement nous ne sommes pas en train de vivre les derniers moment de l’agriculture en Algérie et non pas son renouveau.

Les données actuelles de l’agriculture mettent au jour une situation peu avenante selon les données synthétisées par la FAO. On nous renvoi toujours à une agriculture à développer sous un climat semi aride, une superficie  de 3% du territoire en terres arables (que l’on bétonne allègrement depuis quelques années) la dégradation des sols et la faiblesse de l’irrigation.

Pourtant, ce secteur emploie  près du tiers de la population active et contribue à hauteur d’un dixième du PIB (du moins en l’an 2000). L’agriculture algérienne couvrirait moins le quart des besoins alimentaires du pays.

Quant aux productions, on retrouve à la même place depuis des années les principales cultures avec en tête les céréales, qui occupent plus du tiers des terres arables et sont les plus importantes en production avec 2,60 million de tonnes en 2004 suivies par l’arboriculture qui détient les secondes plus importantes superficies lorsqu’on y intègre les oliviers et les palmiers (plus de 15 millions d’hectares pour les premiers et prés de 9 millions pour les seconds). Ensuite on retrouve la pomme terre qui couvre depuis peu la demande nationale. L’élevage se porte relativement bien avec près de 19 millions de tête d’ovin (14eme rang mondial) et plus d’un million et demi de bovins et 115 millions de volailles (quoiqu’en ces temps de grippe aviaires cela n’est pas rassurant). On arrive même à produire 7,5 millions de m3 de bois.

Mais si on se rend bien compte de diversité on est aussi perplexe devant une situation qui va un petit peu dans tous les sens.

Une agriculture convalescente ?

Alors que  l’Algérie se classe parmi les dix principaux pays importateurs de produits alimentaires au niveau mondial. On se retrouve à s'inquiéter d'une dépendance certaine du marché international auquel elle y contribue de manière peu significative alors qu’en matière d’exportations hors hydrocarbures nous en sommes encore aux balbutiements.

Le secteur agricole vit surtout une mutation lente. Après avoir été totalement délaissé, il reprend vie. La majorité des exploitations agricoles sont du secteur privé, elles restent de surfaces modestes et assurent souvent à  peine des salaires (certes confortables) pour l’exploitant et sa famille. Une agriculture quasi artisanale à très demandeuse de main d’œuvre (est-ce pour autant un mal ?) sans qu’elle puisse réellement intégrée un plan de développement national ou suggérer une politique agricole nationale si ce n’est par l’entremise des chambres d’agricultures qui orientent plus qu’elles n’imposent.

Les aides sont en fait les meilleures manettes politiques en l'absence d'une politique agricole nationale se résumant à autre chose qu'aux plans de développement touffus et sans autre moyens que les moyens financiers (certes primordiaux mais insuffisants à donner une direction claire). Les orientations du PNDA et les aides financières du FNDRA, déterminent essentiellement vers quelles productions s’orientent les agriculteurs tentés de passer d’une culture à l’autre souvent avec des fortunes divers (quand on sait que le moindre arbre fruitier demande trois à quatre ans pour entrer en pleine production on comprend que l’investissement dans ce domaine se fait dans le long terme). Mais cela ne dit  pas vers quelle agriculture globale (intensive, extensive, industrielle) nous allons d’autant que l’on a abandonné depuis longtemps les grands principes de l’autosuffisance alimentaire préférant nous contenter d’une politique plus réaliste de sécurité alimentaire.

L’agriculture nationale  contribue certainement à assurer cette sécurité mais elle est encore loin d’apporter une valeur ajoutée conséquente à la richesse d’un pays qui, avant d’être exportateur d’hydrocarbures, est avant tout un pays agricole.

Le modèle colonial

L’histoire nous rappelle que la colonisation s’est fondée sur la spoliation des terres et le développement de l’agriculture. Cinq ans après la prise d’Alger le Maréchal Clauzel, nommé administrateur général de la colonie en 1835, inaugurait officiellement l'ère de la colonisation massive en déclarant aux colons: "Vous pouvez créer autant de fermes que vous le souhaitez et vous pouvez même les accaparer dans les zones que nous occupons. Soyez assurés que nous vous protégerons avec toute la force que nous possédons. Par la patience et la persévérance, un peuple nouveau vivra ici ; il grandira et croîtra plus que ne l'a fait le peuple qui a traversé l'Océan Atlantique pour s'installer il y a quelques siècles en Amérique." Une logique de conquête de la même manière que celle observée sur le nouveau continent qui était passée par l’extermination des populations. Une politique quasi similaire s’était développée et si la première colonie a été installée à Boufarik en 1836 elle ne comprenait que 563 parcelles de terrain d'une superficie d'un tiers d'hectare chacune distribuées aux arrivants, alors que 173 autres parcelles d'une superficie d'un quart d'hectare avait été disséminées çà et là. La Mitidja, abandonnée par la population locale sous les coups de boutoirs de l’armée coloniale, était livrée petit à petit aux colons donnant les prémices à la fameuse légende de l’assèchement des marécages de la Mitidja par la  colonisation (1).

A partir de 1840 on encouragea les colons à s’installer et on fit appel aux premiers vétérans de l’armée française pour s’accaparer des terres agricoles alors que le général Bugeaud devant les députés français soulignait : " Les colons doivent s"installer partout là où il y a de l'eau potable et des terres fertiles, sans s"interroger sur leurs propriétaires ". On vit dès lors l’arrivée massive des colons (plus de 100000 personne affublées du qualificatif d’émigrants dans les statistiques officielles  à la fin de 1850) et la création des premières grandes exploitations agricoles

Après les colonies, les villages coloniaux, la naissance des sociétés agricoles devant créer les villages et organiser les colonies. La première société appelée «la société algérienne » sera créée en 1868 avec un capital foncier de 100000 hectares dans la Mitidja. Cette société accordait des concessions de 50 ans contre le paiement d’un franc par hectare.

Grandes surfaces et création des grandes sociétés donnaient naissance à une agriculture intensive. Un siècle  après le début de la colonisation l’économie coloniale vivait sur près de deux millions et demi d’hectare spoliés par divers moyens et 20 % des 26 000 propriétaires « européens »  possédaient alors 74 % du domaine agricole individuel.

Entre les deux guerres mondiales on développe à coups de crédits de programmes d’irrigation, de construction de routes et de chemins de fer l’agriculture coloniale.

Les grandes cultures, céréaliculture, viticulture, arboriculture fondent l'essentiel de cette économie. Les vignes occupent au milieu des années trente, 400 000 hectares et deviennent le premier revenu de l’Algérie qui ne profite essentiellement qu’à la colonisation. La vigne chassera le mouton, des pâturages et réduira surtout les forêts.

La disparition des cultures vivrières et la spoliation des meilleures terres réduira aussi considérablement la paysannerie la confinant à la misère (2).

Au-delà de la destruction d’une forme d’économie et d’agriculture locale, c’est aussi la destruction de la paysannerie qui a été observée (certainement un autre effet positif de la colonisation). Celle-ci détentrice des valeurs sociales de l’agriculture a quasiment été laminée avant  d’être presque totalement éliminée par l’industrialisation des années 70 proposée comme alternative pour la reconstruction  de la société et la révolution agraire qui transformait les paysans en bureaucrates.

Après la crise économique des années 80, la fragilité de l’économie fondée sur le pétrole, l’agriculture est apparue comme la seule richesse sur laquelle on pourra miser demain. Mais  on en vient à se demander si les plans de relance et de développement, les réformes ne sont pas en train de  miser sur une reconstruction de l’agriculture par le chaos ? Un désordre  qui finira à terme par s’organiser et donner à l’Algérie sa politique agricole toute en construisant une nouvelle paysannerie plus technique et économique et certainement  avec de nouvelles valeurs sociales, peut être !

Amine Esseghir

 

1-  La Mitidja avait été asséchées bien avant l’arrivée des colons français et européens  et était déjà la région agricole qui alimentait Alger et d’autres villes de la cote et faisait de l’Algérie le grenier à grain de l’Europe. C’est en fait l’abandon par les agriculteurs autochtones de cette région qui a fait  revenir les marécages à leur place et qu’il a fallu  asséché une seconde fois à partir de 1870.

2-  Benjamin Stora in Le Monde juillet 2004 

3- Dans Insaniyat, revue du CRASC N° janvier avril 1999, le sociologue  algérien Hamid Aït  Amara s’est interrogé à ce propos : « La colonisation a-t-elle détruit la paysannerie algérienne ? Cette question est aujourd'hui au cœur des choix de reconstruction de l'agriculture. La sortie du système communautaire au cours du XIXème siècle ne s'est pas faite, comme en Europe. au profit d'une paysannerie consolidée, libérée de ses multiples liens de dépendance à l'égard des propriétaires du sol. Le système latifundiaire mis en place par la colonisation a bouleversé durablement les structures agraires. » Concluant : « La vente des terres publiques ne suffit pas à redonner une base paysanne à l'agriculture. »

 

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