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Privatisation
et préservation des terres
Une synthèse
impossible ?
On avait cru à un
tournant sans précédent lorsqu’en septembre 2004, le président
Bouteflika avait fait adopter un projet d’amendement de la loi 87-19
introduisant le mode de la concession pour les terres agricoles du
domaine privé. L’exposé des motifs avançait la recherche du double
objectif de la performance et de la préservation de la vocation
agricole des terres. Il était question de changer le mode de gestion
des terres agricoles du domaine privé de l’Etat en instituant "une
gestion privative de la terre" qui reste, toutefois, propriété de
l’État mais en vue d’adapter l’activité agricole à l’environnement
économique. Cela visait, en quelque sorte, à inoculer une dose
suffisante du principe d’appropriation en tenant compte que seul
moyen de préserver la vocation agricole de ces terres est que l’État
conserve un droit de préemption, devenant "acheteur prioritaire" sur
toutes les terres agricoles qui se libèrent. Progressivement, aux
exploitations agricoles collectives et individuelles (EAC et EAI)
promettaient de substituer "des sociétés civiles d’exploitation
agricole".
Soumises à une
fiscalité particulière, ces dernières peuvent procéder à l’ouverture
du capital à des personnes physiques appelées apporteurs de capitaux
(sans que ceux-ci soient obligatoirement du métier). Mais depuis
cette initiative qui promettait de bouleverser le monde agricole et
les vieilles oppositions de tous bords, il n’y a rien eu d’officiel.
Le patrimoine foncier public est toujours sous le régime de la loi
de 1987. La décennie 1990, marquée par une grande instabilité
politique et une dégradation de la situation sécuritaire, a connu de
grandes agitations autour du foncier mais sans grande publicité,
contrastant par cela avec l’importance de l’enjeu et la dimension
des luttes qui mettaient en opposition des forces politiques, dont
certaines étaient parfaitement apparentes comme le courant
nationaliste dans toutes ses nuances qui a fait barrage à une
nouvelle loi d’orientation foncière que comptait faire adopter
Liamine Zeroual en 1997 et sur laquelle il a fini par reculer. Et
même à faire volte-face puisque la même année, il promulguait
l’ordonnance portant préservation des terres agricoles, suivie d’une
série d’enquêtes à travers le pays, mais dont le résultat ne valait
certainement pas la dépense.
Un système de
vigilance
Au vrai, il y eut
de nombreux textes élaborés par la direction des affaires juridiques
du ministère de l’Agriculture qui ne sont jamais allés jusqu’à
l’adoption. Ils visaient tous à transformer le droit de jouissance
des terres en un droit de propriété intégrale ou ce qui est appelé
"vente des terres". L’argument avancé pour la vente est que le
maintien du droit de propriété de l’Etat a montré ses limites et
qu’il est impossible de soustraire la terre à la dynamique de
privatisation des moyens de production, comme c’est le cas dans tous
les secteurs. Le pas demeure cependant difficile à franchir,
puisqu’il ne porte pas en lui la garantie de la prise en charge à
long terme des intérêts stratégiques de toute la communauté
nationale, avec tous les dangers de détournement de vocations que
cela peut engendrer.
Jusque-là, les
terres ont été au centre d’un dispositif de veille, un dispositif de
sécurisation, comme l’illustrent plusieurs textes successifs (les
ordonnances de 1968, de 1971 et la Charte de 1976). Dans ce cadre,
les terres ne faisaient l’objet d’attribution en jouissance que dans
le cadre exclusif d’une exploitation collective, la terre (à celui
qui la travaille) et le matériel restant la propriété exclusive de
l’État. L’accès à l’attribution était défini selon des critères
techniques (être agriculteur), résidentiels (résider dans la
commune), sociaux (paysans sans terres ou travailleurs agricoles) et
politiques (ne pas avoir eu un comportement indigne durant la
Révolution). Juridiquement, la sécurité de cette attribution était
assurée par le titre d’attribution et la déchéance ne pouvait être
prononcée que pour fautes graves telles que l’absence
d’exploitation.
La confusion
juridique du statut des terres, exacerbée par les attaques
politiques et médiatiques par les partisans d’une libéralisation de
la terre, a bientôt dégagé l’image (fausse ? vraie ?) d’une caste
d’exploitants roulant sur l’or, spéculant sans merci et sur qui
était jeté la responsabilité des faibles performances dans
l’agriculture et, partant, de la sous-nutrition des Algériens, de
l’inflation des prix et de la forte facture alimentaire. Ce sont
d’ailleurs ces mêmes parties qui s’appuient sur le passé de grenier
de Rome de l’Afrique du Nord, entretenant l’illusion qu’une fois les
conditions réunies, la culture des plaines du Nord ferait exploser
l’exportation et que l’agriculture saharienne parviendrait à nourrir
le Nord, etc., défiant ainsi tous les handicaps techniques,
climatiques, géographies, démographiques et autres. Bref, elles
accréditent – ce qui nous préoccupe –l’idée que la privatisation des
terres est une condition sine qua none pour le décollage de
l’agriculture. Ayons la prudence de dire, à tout le moins, que cela
reste à prouver. On ne peut promettre qu’il suffit à une terre de
changer de propriétaire pour qu’il se mette à pleuvoir sur elle
aujourd’hui plus qu’hier, par exemple. A côté, dans l'industrie et
les services la possession des assiettes foncières, des moyens de
production, des crédits bancaires, de l’assistance technique
étrangère, de la certification, de la protection douanière par le
passé, et on en passe, n’a pas suffit pour asseoir des industries
compétitives, par exemple. C’est à tout le contraire que l’on a
assisté. A de rares exceptions, il suffit qu’une filière échappe à
la protection de l’État et au marché protégé pour qu’elle tombe
immédiatement sous la main du capital étranger qui, s’il n’est pas
dominant, réussit en tous cas avec une rapidité étonnante à
s’imposer en haut du tableau. Bien au contraire, les industriels et
les grands commerçants qui réussissent en Algérie sont ceux qui ont
mis les moyens qui étaient en leur possession au service d’une
démarche d’association ou de partenariat, quelle que soit la forme
que revêt cette initiative dictée par l’ouverture du marché.
La
privatisation est déjà là
Cela dit, peut-on
dire que, depuis que le débat sur le statut des terres agricoles est
ouvert, que la situation est forcément au point mort et que ce
domaine continue encore à défier, vaille que vaille, toutes les
règles du libéralisme ? A la réflexion, pas du tout !
Dans le fond, le
régime foncier actuel est déjà une ouverture vers la privatisation
sous couvert de renforcement du lien de l’agriculteur à la terre.
Pour certains observateurs, tout ce qui s’est fait en politique
foncière depuis les années 1980 n’a été qu’un prélude à une
privatisation inéluctable. Plus encore, c’est d’une privatisation
rampante qu’il faudrait objectivement parler devant la défaillance
des services de l’État en matière de contrôle et de protection du
foncier agricole. Loin de sécuriser les exploitants, le régime
foncier actuel a généré un nombre incroyable de conflits et a
conduit à une situation de blocage avec le détournement de la
vocation des terres, le développement des cultures spéculatives, le
fort développement de l’usure et l’extension de pratiques illégales
ou douteuses (vente sur pied des productions, vente des terres,
divisions foncières au sein des collectifs) qui sont tellement
courantes que plus personne n’ose les combattre, imposant de fait ce
que les juristes appellent la règle du "rejet social". Si entre
temps, les affaires liées aux contentieux en tous genres
s’amoncellent dans les tribunaux, l’activité économique, sous la
pression des besoins sociaux à tous les niveaux, a fini par créer
tout un monde informel avec ses pratiques et ses circuits, où la
légalité fait exception. Conséquence : les bénéficiaires ont gardé
un rapport de suspicion à l’égard de l’État propriétaire.
Ce sentiment est
d’autant plus fort qu’il a été renforcé par la restitution, en 1990,
des terres nationalisées. Le droit de jouissance perpétuelle,
collectif et relativement abstrait, n’était de ce fait pas du tout
sécurisant. De plus, dans l’imaginaire populaire, la notion de
"public" renvoie à une propriété "sur laquelle on n’a pas de
pouvoir", ou plus grave encore une propriété sans maître et, en tous
cas, une propriété dont l’exploitant ne tient pas les leviers de la
rentabilité.
Une démarche
vouée à l’échec ?
Aujourd’hui, le
président Bouteflika tente de réussir là où a échoué son
prédécesseur. Au travers de quoi la logique de l’approfondissement
des réformes libérales est perceptible. Mais quelles sont ses
chances de réussir, si d’aventure ce texte était remis au goût du
jour ? De prime abord, cette proposition de loi est justifiée par le
blocage de l’investissement privé en agriculture et le caractère
"ingérable" de la situation actuelle et il faut aussi légaliser
certains faits accomplis. Dans la réalité, une grande suspicion est
nourrie à l’égard de ce texte car le débat n’a jamais été public.
Les questions du foncier suscitent toujours de grandes passions les
rares fois où elles sont abordées. Les partisans de la vente sont
accusés de trahison des chouhada (dont le sang a irrigué les terres)
et de bradage du patrimoine national à des groupes de pression
occultes lorsqu’il s’agit de vente. Les opposants sont montrés du
doigt comme des démagogues de l’anti-économie, ne tenant pas compte
de la mondialisation quand il s’agit de non-vente et, donc, de
préservation du système rentier. On dit que les agriculteurs
eux-mêmes sont partagés sur la question, mais hésiteraient-ils
encore s’il s’agissait d’aller vers la vente au "dinar symbolique" ?
Et dans ce cas, au vu des difficultés que rencontrent les paysans,
les terres ne finiraient-elles pas entre les mains d’une catégorie
qui aurait l’atout financier pour absorber une partie non
négligeable des terres ? Cette probabilité est offerte autant par la
précarité du monde rural que par les nouveaux statuts auxquels
obéiront les sociétés civiles d’exploitation agricole et qui sont la
première marche d’un noyautage de l’agriculture par un capital,
d’abord acquis en partie en dehors du secteur, ensuite tenté
uniquement par la rentabilité de la terre, que cette dernière serve
à faire du blé ou à stocker des conteneurs. A terme, la réduction du
nombre d’exploitants agricoles ne pourra que contribuer au passage
sans heurts du régime de la concession à la vente pure et simple.
La question à
poser aujourd’hui est de savoir si le système de la concession va
dans le sens du développement de l’agriculture ou non. La réponse se
trouve, en grande partie, dans le contexte qui fait que la question
du foncier suscite des échanges très violents entre acteurs aux
positions conflictuelles. Mais c’est la réalité de la terre qui est
à la source de cette tension latente et permanente et non pas
seulement son avenir juridique. Car bien qu’il eut fallu une guerre
d’indépendance pour justement libérer ces terres, qui du reste sont
une ressource extrêmement limitée, cela n’empêche pas le moins du
monde les convoitises de s’aiguiser à leur égard devant un Etat peu
capable de veiller au respect des lois que lui-même a produites pour
préserver le foncier. Et s'il ne tenait qu’à une majorité dans la
profession, il y a bien longtemps que l’on serait passés au dépeçage
des terres agricoles, une majorité qui ne prendra même pas le temps
de s’assurer au passage si les réformes envisagées ouvrent l’accès,
de par les conventions internationales et le droit algérien, au
capital étranger ou non.
Personne n’ignore
que la décision de ne pas vendre les terres a cessé depuis longtemps
de traduire un consensus social sur la question. La vraie
explication est qu’elle a été l’émanation d’une volonté politique de
ne pas aller dans ce sens. Non seulement parce que la part de
l’émotionnel est encore importante chez les opposants, mais parce
qu’au fond, rien ne donne l’assurance que la vente des terres
déboucherait sur ce décollage impératif de l’agriculture, si tant
est qu’il n’y ait pas une menace que tous les efforts de
redressement soient remis en cause.
Tout indique sans
l’ombre d’un doute qu’un débat national s’impose impérativement.
Mais la chute d’un bastion de l’étatisation comme les hydrocarbures
(95% de l’économie) ayant eu lieu sans que personne ne sache à ce
jour pour quelle raison il faut être pour ou contre…
Nabil Benali
Sources
- La privatisation
du foncier agricole en Algérie, plus de dix ans de débats
silencieux, Terranti Salima, Communication au Fourth Pan-African
programme on land and resource rights workshop (Capetown, mai 2003).
- Gestion des
ressources naturelles et modes de sécurisation, S. Bendjaballah,
maître de conférences, chargée de recherche à la faculté de droit,
Université de Constantine.
-
Données et informations en agriculture : de la pléthore à la
carence,
M. H.
Rebbouh,
maître de conférences USTHB.
L’agriculture et la paysannerie en Algérie, les grands handicaps,
Omar Bessaoud, Enseignant chercheur, CIHEAM-IAM (Montpellier,
septembre 2004).
Colonies,
domaines socialistes, EAC
Si les terres
se mettaient à raconter l’histoire
Le foncier
agricole a connu à travers l’histoire une succession de
législations. La colonisation française (1832) a trouvé deux
principaux types de propriété foncière, résultat d’une combinaison
du droit coutumier et du droit musulman. Il s’agissait de la
propriété individuelle (melk, assez rare) et surtout différentes
formes de propriétés collectives (aarch) et publiques (beylik et
makhzen) bien plus répandues. Ce régime foncier où la propriété
individuelle fait exception s’est avérée être un obstacle majeur à
la pénétration de l’élément européen sur les terres agricoles et,
par voie de conséquence, un obstacle à l’œuvre de colonisation de
peuplement projetée. Ce constat a motivé la "francisation" du régime
foncier. Inaugurée en 1830 par des expropriations, elle s’est étalée
sur plus d’un siècle pour arriver à ruiner totalement la paysannerie
algérienne. La politique foncière, poussée à son comble par la loi
Warnier qui fera de l’agriculteur musulman un khemmas, ira jusqu’à
inclure la forêt, dernier refuge des paysans dépossédés de leurs
terres.
En 1962, les
terres de statut privé seront dès le départ ignorées par les
politiques agricoles et les différents plans de développement. Les
seules réformes qui les ont directement touchées sont la révolution
agraire (1971) qui introduira la limitation de la grande propriété
privée en nationalisant la terre pour la distribuer en suite à des
paysans, puis la loi d’orientation foncière de 1990 qui ouvrira
droit à la restitution des terres aux propriétaires nationalisés
vingt ans plus tôt, générant de nombreux conflits entre les
propriétaires initiaux. Ces terres ont été marginalisées des
programmes de développement de l’agriculture nationale durant des
décennies. Elles sont sujettes au régime de l’indivision, un vestige
du droit coutumier qui bloque sérieusement l’investissement et la
naissance d’un marché du foncier. Enfin, ces terres subissent un
morcellement, résultat des divisions antérieures (après héritage)
suite à l’application du droit musulman.
En conséquence, de
grandes étendues et parfois des régions entières sont abandonnées
et, en l’absence d’une législation qui protège l’exploitation
agricole, la problématique demeure entière.
Par contre, les
terres de statut public connaîtront une tout autre politique.
Déclarées "biens vacants" à l’Indépendance, elles sont les plus
fertiles. Dès 1962, elles seront mises sous régime d’autogestion.
Au début des
années 1980, la restructuration du secteur public agricole induira
une uniformisation de la propriété juridique du secteur public et
les domaines autogérés deviendront des "domaines agricoles
socialistes". Le droit de jouissance perpétuelle sur les terres
(avec un fonctionnement très lié à l’administration) est institué.
En 1987, une
nouvelle réorganisation du secteur public agricole (loi 87/19)
réaffirme la propriété irréversible de l’Etat sur les terres
agricoles du domaine national, octroie aux producteurs constitués en
collectifs un droit de jouissance perpétuelle sur l’ensemble des
terres attribuées et un droit de propriété sur tous les biens
constituant le patrimoine de l’exploitation autres que la terre. Ces
droits consentis dans l’indivision et à parts égales (quote parts)
entre les attributaires sont transmissibles, cessibles et
saisissables. Bien entendu, ces changements sont opérés après
dissolution des DAS. Les nouvelles entités formées correspondent à
des sociétés civiles de personnes physiques (trois au minimum) et
sont dénommées Exploitations agricoles collectives (EAC). Pour des
raisons pratiques (éloignement de parcelles…), des exploitations
individuelles sont aussi crées (EAI).
Voilà donc où nous
en sommes. Et sachant que le passage d’un régime à un autre n’a pas
toujours bien réussi, il s’en est suivi une situation bien complexe,
avec parfois la superposition de différents statuts juridiques et le
développement de pratiques informelles aggravant la confusion. Cette
"anarchie foncière" n’est pas perçue de la même manière par les
différents acteurs qui, selon leur situation, adoptent des positions
différentes par rapport à la privatisation des terres agricoles.
N. B.
2,8 millions
d’hectares en jeu
L’Algérie, qui
s’étend sur 2 280 000 km2 de superficie, ne dispose que de 8
millions d’hectares de surface agricole utile (SAU), soit 3% du
total. Cette SAU a baissé de 0,75 ha par habitant en 1962 à 0,3 ha/hab
en 1990.
Les terres
agricoles du domaine privé de l’Etat occupent une superficie de
l’ordre de 2,8 millions d’hectares, soit 35% de la surface agricole
utile. Plus de 2,5 millions d’hectares ont été attribués à plus de
210 000 producteurs organisés en 96 629 exploitations agricoles
collectives et individuelles (EAC et EAI). On dénombre actuellement
30 519 EAC occupant 1 841 000 ha et 66 110 EAI pour une assiette
foncière de 674 000 ha. La superficie restante, environ 300 000 ha,
appartient aux réseaux des fermes pilotes, instituts techniques
(fermes de démonstration) et instituts de recherche (stations de
recherche et d’expérimentation). Il faudra, néanmoins, relever que
chaque année des dizaines de milliers d’hectares sont réquisitionnés
à des fins d’urbanisation, sans indemnisation, alors qu’autant sont
l’objet de détournements et de malversations.
N. B.
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