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Emblématique
L’assassinat d’Anna Politovskaia n’est pas un fait anodin, lointain
et isolé. En premier chef, il n’est sans conséquences sur la liberté
d’expression dans un monde globalisé, de plus en plus attentif à
l’évolution des droits de l’homme dans le pays où les luttes sont
les plus emblématiques. Celle qui se mène en Russie est, à juste
titre, capitale pour l’ensemble des pays de l’ex-bloc soviétique.
Mais avant cela, l’exécution de la journaliste est intimement liée à
son opposition aux pratiques autoritaires du régime en place et qui
n’a révélé que la véritable nature de ce dernier — entendre par là
qu’il n’a jamais été question de jeter les bases d’une véritable
démocratie au sein de ce grand pays, mais tout juste de feindre de
débarrasser les Russes de l’emprise antérieure du système soviétique
pour mieux faire accepter le nouveau pouvoir ainsi régénéré aux yeux
du monde. La phrase de Vladimir Poutine, qui a attendu 48 heures
avant de condamner l’assassinat, en dit long d’ailleurs sur le
mépris que peuvent avoir les supposés grands dirigeants à l’endroit
de leur élite. «Ses écrits n’avaient aucune importance politique»,
dira-t-il comme pour empêcher tout lien que l’opinion était en droit
d’établir entre l’attentat et l’oligarchie qui domine fermement la
Russie.
Mais qui serait dupe du véritable mobile du crime dans un pays où
l’acte ultime est monnaie courante pour faire taire les voix qui
dérangent ? Celle d’Anna Politovskaia dénonçait depuis toujours un
pouvoir antidémocratique qui n’a eu de cesse de ruiner ses
concitoyens et de commettre, au nom de ses ambitions de grande
Russie, des atrocités à rideau fermé, avec une prédilection pour les
petites républiques voisines dont le désir d’autonomie est
systématiquement vu comme un rapprochement avec l’Occident. Anna est
une vieille et célèbre opposante. Il fallait donc attendre le bon
moment, celui où cette idéaliste irait trop loin, au point que ses
positions en deviennent embarrassantes pour une communauté
internationale totalement consacrée à sa guerre mondiale contre le
terrorisme et que l’indifférence puisse naître quant à son sort.
Aussi les commanditaires de la suppression de la journaliste ont-ils
vu en sa position en faveur du respect des droits de l’homme en
Tchétchénie une chance à saisir ; la résistance dans ce pays n’ayant
que trop mauvaise presse en Occident, où l’on est peu enclin à
s’inquiéter de ces terroristes islamistes qu’on suspecterait presque
déjà d’avoir des liens avec Al-Qaîda.
Toutefois, ce silence des instances internationales de Washington et
de Bruxelles est assez éloquent sur les priorités du monde : la
sécurité d’abord, les droits de l’homme ensuite et c’est bien la
première considération qui détermine les alliances du moment – et
continuera à le faire longtemps encore – plutôt que la seconde. Ce
ne sont pas, en effet, des autorités américaines qui abusent des
possibilités du Patriot Act en légalisant allègrement l’usage de la
torture et de l’espionnage de tous ses administrés pour les besoins
de la sécurité nationale qu’il faut attendre un geste
d’attendrissement à l’adresse d’une opposante perdue au fin fond de
la Russie. Surtout pas lorsque l’armée US tue quotidiennement des
Irakiens sans que personne n’y trouve à redire. Ce ne sont pas non
plus des Européens sur-occupés par les dossiers du nucléaire
iranien, de l’immigration clandestine et de la gestion électoraliste
des communautés musulmanes at home qu’il faut espérer une pression
sur les régimes du type russe. Cela, d’autant que la petitesse des
débouchés des entreprises européennes face à la rude concurrence
américaine et asiatique ne laisse pas beaucoup de place aux
considérations de bonne morale. La France, héraut diplomatique des
valeurs universelles, ne doit pas beaucoup hésiter dans son choix,
par exemple, entre s’immiscer dans les affaires internes de la
superpuissance de l’Est et préserver ses approvisionnements
énergétiques.
Mais puisqu’on parle de la situation en Russie, ne négligeons pas de
dire que la chute du bloc de l’Est — et à contre-courant de la vague
romantique ayant succédé à la chute du mur de Berlin — au lieu de
précipiter l’avènement de la démocratie dans les pays qui étaient
dominés par le totalitarisme s’est traduite par un net recul des
libertés dans le monde occidental. La préservation de la qualité du
niveau de vie politique et économique de l’Ouest n’avait pour moteur
que l’adversité idéologique qui l’opposait aux efforts d’affirmation
du modèle soviétique. Ce n’est plus le cas désormais dans un monde
qui tend, n’est-ce pas, à ce que tout tourne autour des seules vues
des Etats-Unis. C’est du moins ce que la réalité actuelle permet de
constater sans trop de difficulté.
Quelle leçon pour les sociétés en transition vers la démocratie ?
La
première, et elle n’a rien de nouveau, est que le changement espéré
ne viendra certainement pas de l’extérieur, et notamment de la
communauté internationale, terme à géométrie variable mais dont la
nature des rapports de force internes est le plus souvent décidée en
Conseil de sécurité de l’ONU. La seconde, c’est que face aux régimes
liberticides, le vœu démocratique ne peut être une affaire de
personnes ni être le combat d’individus isolés. Enfin, avant de
songer à quoi que ce soit, il faut abandonner sans plus tarder et à
jamais les vieilles illusions des régimes éclairés, des leaders
charismatiques et, par dessus tout, de l’incapacité des populations
à se prendre en charge elles-mêmes.
N.
B.
Haut
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