Semaine du 18 au 24 octobre 2006

L'éditorial : Par Nabil Benali

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L’assassinat d’Anna Politovskaia n’est pas un fait anodin, lointain et isolé. En premier chef, il n’est sans conséquences sur la liberté d’expression dans un monde globalisé, de plus en plus attentif à l’évolution des droits de l’homme dans le pays où les luttes sont les plus emblématiques. Celle qui se mène en Russie est, à juste titre, capitale pour l’ensemble des pays de l’ex-bloc soviétique. Mais avant cela, l’exécution de la journaliste est intimement liée à son opposition aux pratiques autoritaires du régime en place et qui n’a révélé que la véritable nature de ce dernier — entendre par là qu’il n’a jamais été question de jeter les bases d’une véritable démocratie au sein de ce grand pays, mais tout juste de feindre de débarrasser les Russes de l’emprise antérieure du système soviétique pour mieux faire accepter le nouveau pouvoir ainsi régénéré aux yeux du monde. La phrase de Vladimir Poutine, qui a attendu 48 heures avant de condamner l’assassinat, en dit long d’ailleurs sur le mépris que peuvent avoir les supposés grands dirigeants à l’endroit de leur élite. «Ses écrits n’avaient aucune importance politique», dira-t-il comme pour empêcher tout lien que l’opinion était en droit d’établir entre l’attentat et l’oligarchie qui domine fermement la Russie.

Mais qui serait dupe du véritable mobile du crime dans un pays où l’acte ultime est monnaie courante pour faire taire les voix qui dérangent ? Celle d’Anna Politovskaia dénonçait depuis toujours un pouvoir antidémocratique qui n’a eu de cesse de ruiner ses concitoyens et de commettre, au nom de ses ambitions de grande Russie, des atrocités à rideau fermé, avec une prédilection pour les petites républiques voisines dont le désir d’autonomie est systématiquement vu comme un rapprochement avec l’Occident. Anna est une vieille et célèbre opposante. Il fallait donc attendre le bon moment, celui où cette idéaliste irait trop loin, au point que ses positions en deviennent embarrassantes pour une communauté internationale totalement consacrée à sa guerre mondiale contre le terrorisme et que l’indifférence puisse naître quant à son sort. Aussi les commanditaires de la suppression de la journaliste ont-ils vu en sa position en faveur du respect des droits de l’homme en Tchétchénie une chance à saisir ; la résistance dans ce pays n’ayant que trop mauvaise presse en Occident, où l’on est peu enclin à s’inquiéter de ces terroristes islamistes qu’on suspecterait presque déjà d’avoir des liens avec Al-Qaîda.

Toutefois, ce silence des instances internationales de Washington et de Bruxelles est assez éloquent sur les priorités du monde : la sécurité d’abord, les droits de l’homme ensuite et c’est bien la première considération qui détermine les alliances du moment – et continuera à le faire longtemps encore – plutôt que la seconde. Ce ne sont pas, en effet, des autorités américaines qui abusent des possibilités du Patriot Act en légalisant allègrement l’usage de la torture et de l’espionnage de tous ses administrés pour les besoins de la sécurité nationale qu’il faut attendre un geste d’attendrissement à l’adresse d’une opposante perdue au fin fond de la Russie. Surtout pas lorsque l’armée US tue quotidiennement des Irakiens sans que personne n’y trouve à redire. Ce ne sont pas non plus des Européens sur-occupés par les dossiers du nucléaire iranien, de l’immigration clandestine et de la gestion électoraliste des communautés musulmanes at home qu’il faut espérer une pression sur les régimes du type russe. Cela, d’autant que la petitesse des débouchés des entreprises européennes face à la rude concurrence américaine et asiatique ne laisse pas beaucoup de place aux considérations de bonne morale. La France, héraut diplomatique des valeurs universelles, ne doit pas beaucoup hésiter dans son choix, par exemple, entre s’immiscer dans les affaires internes de la superpuissance de l’Est et préserver ses approvisionnements énergétiques.

Mais puisqu’on parle de la situation en Russie, ne négligeons pas de dire que la chute du bloc de l’Est — et à contre-courant de la vague romantique ayant succédé à la chute du mur de Berlin — au lieu de précipiter l’avènement de la démocratie dans les pays qui étaient dominés par le totalitarisme s’est traduite par un net recul des libertés dans le monde occidental. La préservation de la qualité du niveau de vie politique et économique de l’Ouest n’avait pour moteur que l’adversité idéologique qui l’opposait aux efforts d’affirmation du modèle soviétique. Ce n’est plus le cas désormais dans un monde qui tend, n’est-ce pas, à ce que tout tourne autour des seules vues des Etats-Unis. C’est du moins ce que la réalité actuelle permet de constater sans trop de difficulté.

Quelle leçon pour les sociétés en transition vers la démocratie ?

La première, et elle n’a rien de nouveau, est que le changement espéré ne viendra certainement pas de l’extérieur, et notamment de la communauté internationale, terme à géométrie variable mais dont la nature des rapports de force internes est le plus souvent décidée en Conseil de sécurité de l’ONU. La seconde, c’est que face aux régimes liberticides, le vœu démocratique ne peut être une affaire de personnes ni être le combat d’individus isolés. Enfin, avant de songer à quoi que ce soit, il faut abandonner sans plus tarder et à jamais les vieilles illusions des régimes éclairés, des leaders charismatiques et, par dessus tout, de l’incapacité des populations à se prendre en charge elles-mêmes.

N. B.

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