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politique
Bilan et perspectives
(Partie2)
Il semble possible
d’imaginer une société sans partis politiques, encore que l’histoire
moderne n’en offre pas d’exemple (les régimes totalitaires se
définissent par l’existence légale d’un seul parti, qui fait corps
avec l’Etat sans s’identifier entièrement avec lui, non par le refus
de la forme partisane en tant que telle), mais une société qui ne se
présente pas de nos jours comme un assemblage de groupes articulés
sur des courants d’opinion divers, plus ou moins antinomiques, ne se
rencontre nulle part. C’est que les partis sont quelque chose de
récent ; ils ne sont apparus en Occident dans leur forme actuelle,
comme des associations de droit privé dont l’objectif déclaré est de
faire accéder au pouvoir une fraction de leurs membres, à travers
des élections, en général leurs dirigeants, afin qu’ils appliquent
un programme déterminé, du moins est-ce là la convention de
principe, qu’à partir du XIX°siècle. En revanche, les courants,
dont les partis sont des institutionnalisations, ont existé de tout
temps. (C’était, par exemple, les partisans de tel prétendant au
trône contre ceux de tel autre ; en Europe, au XIII°siècle dans les
cités-Etats italiennes, la fameuse opposition entre partisans de
l’Empereur (les Gibelins) et ceux du Pape (les Guelfes) ; en
France, les guerres de religion opposent le parti huguenot à celui
des Guises ; dans la Grèce, aux temps classique, s’affrontaient au
sein de chaque grande cité ceux qui tenaient pour le système
démocratique athénien et ceux qui lui préféraient le système
oligarchique de Sparte, et auparavant, l’attitude à l’égard de la
Perse divisaient les cités entre elles et chacune à l’intérieur de
ses propres murs.)
Il arrive que les partis
s’estompent, ou même s’éclipsent tout à fait, ou alors soient
suspendus, à cause de la guerre par exemple, ou qu’ils se fondent
pour former deux camps opposés, comme c’est généralement le cas dans
une guerre civile, mais comme les courants qui les sous-tendent n’en
continuent pas moins leur cours, ils sont vite reconstitués, le plus
souvent sous des appellations autres et avec des programmes
remodelés, car les clivages dont ils sont les expressions sont
évolutifs. Pour structurelle qu’elle soit, la lutte de classes dans
le capitalisme n’en revêt pas moins, de même que tout autre fracture
dans le corps social, une forme différente, car ni les
revendications ni les alliances, ni mêmes les structures, ne restent
les mêmes d’une période à l’autre. Mais cet effacement, plus ou
moins complet, de la classe politique, ne se vérifie pas toujours.
Le sentiment du péril en la demeure n’incite pas de lui-même
celle-ci à de la modération, à faire passer l’intérêt général avant
l’intérêt partisan, à répondre favorablement à l’appel pour l’union
sacrée, que les détenteurs du pouvoir manquent rarement de lancer
dans de pareilles circonstances. On l’a bien vu chez nous, du temps
où le terrorisme intégriste ravageait le pays et semblait capable de
réussir sa révolution; quand le monde, et notamment les puissances,
se convainquaient chaque jour davantage que le régime allait
s’effondrer, et considéraient qu’il était de bonne politique
désormais de ne pas injurier l’avenir, mais plutôt d’émettre des
signaux amicaux à l’adresse du pouvoir qui monte, les intérêts
nationaux devant prendre après tout le pas sur tout le reste. C’est
le moment choisi par des partis, et non des moindres, pour passer
une alliance avec les représentants du terrorisme islamiste, qui, se
voyant conforté dans son choix de la politique brûlée, redouble de
férocité.
La leçon mérite d’être
retenue : s’il est bien vrai qu’il ne peut exister de démocratie
qui ne soit animée par des partis, l’alternance au pouvoir ne
pouvant très longtemps se passer de leurs services, il peut aussi en
émerger, ou s’affirmer avant les autres, ce qui est fort probable au
début d’un processus démocratique, qui représentent un danger réel
pour celui-ci, sans qu’ils soient pour cela au service d’une cause
anti-démocratique, fasciste ou fascisante; il n’est pas besoin de
ressembler à l’ex-Fis pour jouer dans une certaine mesure le même
rôle que lui. Il suffit pour cela d’être partisan de la politique du
pire, ou de penser qu’en dehors de son propre parti, il n’est point
de salut ;d’être, autrement dit, totalitaire à sa manière.
Maintenant que l’Etat
théocratique a cessé d’être un danger immédiat, il n’est peut-être
pas sans intérêt de s’interroger sur les motivations qui ont poussé
le FFS et le FLN à tenter l’aventure romaine. (Quant à savoir ce qui
a conduit une formation trotskiste à s’embarquer dans la même
galère, il faut être autrement outillé pour s’y retrouver ; seules
des lumières exceptionnelles sont à même de venir à bout de ce
mystère ; cela dit, il peut arriver qu’une bêtise soit vertigineuse
tant elle est profonde —à la réflexion, pas moins troublante est
l’attitude de la LADDH, qui a grandement innové en tant
qu’association en principe non engagée politiquement, mais qui
assume en l’espèce plus qu’une proposition politique, une offre de
paix —pas moins !) Dans le cas du FFS tout au moins, la part du
cabotinage politique n’est pas à sous-estimer. On se souvient du
geste d’Aït Ahmed coiffant, sous les caméras, le bonnet de Djaballah
en manière de défi quasi-jubilatoire, digne d’un potache. Si c’était
à refaire, il semble évident que le FFS s’abstiendrait de paraître
en si mauvaise compagnie, bien qu’il lui arrive encore, mais de
moins en moins, de se féliciter d’avoir été derrière la seule
proposition politique qui, en son temps, était d’après lui
susceptible de stopper la descente aux enfers amorcée par le coup
d’Etat de janvier 1992. Car, se déjuger ouvertement revient à
reconnaître que la ligne juste c’était celle suivie par son rival,
le RCD. Cela dit, ce n’est pas au seul désir de paraître aux yeux du
monde en possession de la solution à la crise algérienne qu’il faut
ramener l’initiative romaine, pour ce qui concerne le plus vieux
parti de l’opposition en tout cas. Il faut en effet reconnaître
qu’il existe un lien de parenté logique entre la dénonciation de
l’arrêt des élections en janvier 1992 et l’offre faite à Rome,
quatre années plus tard, période marquée par une violence extrême, à
laquelle ne peut être comparée, pour ses effets naturellement, que
celle qui ravage actuellement l’Irak. Le point commun des
signataires du Contrat de Rome, c’est l’attitude à l’égard de
l’arrêt des législatives. Le FFS, qui n’y a pas été pourtant le
grand vainqueur, mais qui a cependant écrasé son rival régional à
cette occasion, a soutenu bien des fois que la mesure était en
priorité dirigée contre lui, au mépris de l’évidence. Cette position
n’était en effet défendable que dans le cas où c’était lui, non le
FIS, qui avait remporté la majorité des sièges —dès le premier tour
qui plus est. Il ne semble pas que l’idéologie ait compté dans ce
positionnement. A cet égard, le FFS diffère du FLN, dont les
conceptions recoupent en partie celle de l’islamisme en général, ce
qui fait qu’il n’est pas inimaginable de les voir gouverner
ensemble. Le problème entre l’ex-parti unique et
l’islamisme dans toutes ses composantes, du moins à l’époque
envisagée ici, est celui de l’hégémonie, encore qu’il soit vrai que
le FLN préfère une alliance avec la tendance modérée, comme c’est
d’ailleurs le cas présentement. Son ambition est d’absorber le
courant islamiste, d’en faire une tendance en son sein, non de
l’envelopper pour mieux l’étouffer. C’est précisément cette
signification que recouvre le mot d’ordre de réconciliation
nationale. Celle-ci serait à terme parfaitement réussie s’il
devenait quasiment impossible à un observateur, qu’il se situe
au-dedans ou au-dehors, de distinguer le nationaliste de l’islamiste
dans l’ensemble ainsi recomposé. Ce n’était pas là évidemment le
projet du FFS quand il signait le Contrat de Rome. Pour lui, il ne
s’agissait alors que de passer des alliances avec « les forces
représentatives » pour forcer le pouvoir à revenir au processus
électoral stoppé en janvier 1992, dans l’idée que si les événements
prenaient effectivement cette tournure-là, il en sortirait plus fort
qu’il ne l’était antérieurement, étant entendu que rebrousser chemin
était impossible, et que du moment que c’étaient ses idées qui
prévalaient, son leadership dans sa propre mouvance en sortirait non
seulement grandi, mais définitivement établi.
Pour autant, ce calcul
n’était pas purement tactique. Il se justifie aussi par l’analyse de
fond (à ce point fondamentale qu’elle tenait à la stratégie au moins
par un côté) que faisait le FFS des conditions présentes et de leurs
perspectives. Pour lui, il existait un ennemi principal, et il
n’était pas celui que désignait une partie de sa mouvance, c’était
le pouvoir en place. Sans doute l’islamisme était-il pour lui aussi
une force anti-démocratique, mais il ne représentait pas à ses yeux,
du moins à ce qu’il pouvait alors sembler, et d’ailleurs à ce que
Aït Ahmed lui-même professait explicitement, le principal obstacle à
la démocratisation. Il fallait d’abord réduire le pouvoir tel qu’il
est, et ensuite seulement se retourner contre l’islamisme, sans se
laisser dès à présent arrêter par la perspective qu’il serait alors
au pouvoir, qu’il cesserait d’être une fraction de l’opposition, et
qu’il profiterait sûrement de sa position dominante pour anéantir
tout ce qui constituerait une menace pour lui. Du reste, il n’a pas
attendu de s’emparer du pouvoir pour s’atteler à cette tâche-là, il
a commencé à éliminer ses adversaires idéologiques par avance, même
si sur le moment cela le desservait, en ce que cela était de nature
à lui aliéner des sympathies, pour certaines tout à fait
inattendues, qui ne demandaient qu’à se donner libre cours.
Mais, au bout du compte, cette politique de liquidation soi-disant
aveugle, mais qui était en réalité des plus délibérées, était, à
l’aune de ses propres intérêts, pas si mauvaise qu’on le lui disait,
puisqu’à mesure qu’il montait en puissance en termes de violence,
ces sympathies prenaient à leur charge de convaincre les opinions
nationale et internationale qu’il n’y était pour rien, que c’était
là le fait des éradicateurs, qui voulaient jeter le discrédit sur
une noble cause. Qu’il n’était pas concevable, après tout, que le
parti qui se proclamait, non sans quelques raisons, eu égard aux
élections annulées, le représentant du peuple, ne pouvait pas
planifier de massacrer ses propres électeurs, ni même ses ennemis
déclarés, compte tenu de leur toute relative représentativité, que
cela lui nuirait sans lui être d’aucun profit par ailleurs.
Seulement les événements
ont pris un cours qui n’était pas celui que le FFS aurait voulu leur
voir imprimer. Il semble avoir joué de malchance : il a été
contrarié dans ses projections aussi bien à l’échelle nationale qu’à
l’échelle internationale. Il a fallu tout de même que le sanctuaire
américain soit profané, et de quelle manière, pour qu’il s’avise,
suivi en cela, à moins qu’il ne soit précédé, par ses relais dans
l’Internationale socialiste et dans d’autres sphères, de mettre en
sourdine ses revendications telles que consignées dans le Contrat
romain. Il devenait en effet par trop malsonnant de continuer de
soutenir contre vents et marées la pureté de l’islamisme quant à
ses œuvres locales sans paraître en même temps douter de sa
culpabilité sur la scène du monde. Il se posait là un problème de
cohérence dont les conséquences n’étaient pas que d’ordre
intellectuel. Autant affirmer tout net qu’Al-Qaïda n’était pour rien
dans le 11-Septembre. Pour beaucoup moins que ça, il s’en est trouvé
qui se sont volatilisés un beau jour, au cœur même des grandes
capitales, et croupissent à l’heure qu’il est là où personne ne
sait.
Voilà du moins qui
montre qu’il n’est pas facile de faire changer d’avis le FFS ; qu’il
tient à ses convictions, dût-il pour cela prendre l’opinion à
rebrousse-poil.
Son reflux en Kabylie
même n’est pas douteux, du moins pour l’heure. A se demander s’il
n’a pas joué son va-tout en allant formaliser à Rome des alliances
passées en fait trois années auparavant. Il a pour le moment l’air
de quelqu’un qui a mangé son pain blanc, et qui ne sait quoi faire
pour commencer à redresser sa situation. Il n’a pas gagné en termes
d’influence pour avoir été parmi les pionniers dans la voie de la
réconciliation nationale. Aux élections locales partielles de 2005,
il a essuyé, mais il n’est pas le seul, ce qui ressemble fort à un
désaveu. Et face à la terreur intégriste, il compte parmi les
derniers qui auraient quelque droit à se réclamer de la résistance
populaire. Car si les masses populaires étaient réellement gagnées à
l’islamisme, comme on pouvait le penser au vu du déploiement de
force de l’ex-Fis dans les manifestations, et compte tenu des
résultats enregistrés par lui dans les premières élections locales,
et plus encore dans le premier tour des législatives de 1991, de
même du reste que de son quadrillage des quartiers populaires
presque partout dans le pays, aucune armée au monde n’aurait réussi
à lui barrer la route à elle toute seule.
Dans le cas algérien
tout au moins, les forces de l’ordre n’ont pu repousser l’offensive
terroriste intégriste, qui a pris au départ des allures
insurrectionnelles, que parce que le peuple, dans toutes ses
composantes, non seulement n’a pas répondu aux appels au
soulèvement, mais s’est impliqué physiquement dans la lutte pour la
sauvegarde de l’Etat. C’est là un cas unique dans le monde.
M. Habili
Haut
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