Semaine du 18 au 24 octobre 2006

Paysage politique

Bilan et perspectives (Partie 2)

 

 
 
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Bilan et perspectives (Partie2)

Il semble possible d’imaginer une société sans partis politiques, encore que l’histoire moderne n’en offre pas d’exemple (les régimes totalitaires se définissent par l’existence légale d’un seul parti, qui fait corps avec l’Etat sans s’identifier entièrement avec lui, non par le refus de la forme partisane en tant que telle), mais une société qui ne se présente pas de nos jours comme un assemblage de groupes articulés sur des courants d’opinion divers, plus ou moins antinomiques, ne se rencontre nulle part. C’est que les partis  sont quelque chose de récent ; ils ne  sont apparus en Occident dans leur forme actuelle, comme des associations de droit privé dont l’objectif déclaré est de faire accéder au pouvoir une fraction de leurs membres, à travers des élections, en général leurs dirigeants, afin qu’ils appliquent un programme déterminé, du moins est-ce là la convention de principe, qu’à partir du XIX°siècle. En revanche, les courants, dont  les partis sont des institutionnalisations, ont existé de tout temps. (C’était, par exemple, les partisans de tel prétendant au trône contre ceux de tel autre ; en Europe, au XIII°siècle dans les cités-Etats italiennes, la fameuse opposition entre partisans de l’Empereur (les Gibelins) et  ceux du Pape (les Guelfes) ; en France, les guerres de religion opposent le parti huguenot à celui des Guises ; dans la Grèce, aux temps classique, s’affrontaient au sein de chaque grande cité ceux qui tenaient pour le système démocratique athénien et ceux qui lui préféraient le système oligarchique de Sparte, et auparavant, l’attitude à l’égard de la Perse divisaient les cités entre elles et chacune à l’intérieur de ses propres murs.)

Il arrive que les partis s’estompent, ou même s’éclipsent tout à fait, ou alors soient suspendus, à cause  de la guerre par exemple, ou qu’ils se fondent pour former deux camps opposés, comme c’est généralement le cas dans une guerre civile, mais comme les courants qui les sous-tendent n’en continuent pas moins leur cours, ils sont vite reconstitués, le plus souvent sous des appellations autres et avec des programmes remodelés, car les clivages dont ils sont les expressions sont évolutifs. Pour structurelle qu’elle soit, la lutte de classes dans le capitalisme n’en revêt pas moins, de même que tout autre fracture dans le corps social, une forme différente, car ni les revendications ni les alliances, ni mêmes les structures, ne restent les mêmes d’une période à l’autre. Mais cet effacement, plus ou moins complet, de la classe politique, ne se vérifie pas toujours. Le sentiment du péril en la demeure n’incite pas de lui-même celle-ci à de la modération, à faire passer l’intérêt général avant l’intérêt partisan, à répondre favorablement à l’appel pour l’union sacrée, que les détenteurs du pouvoir manquent rarement de lancer dans de pareilles circonstances. On l’a bien vu chez nous, du temps où le terrorisme intégriste ravageait le pays et semblait capable de réussir sa révolution; quand le monde, et notamment les puissances, se convainquaient chaque jour davantage que le régime allait s’effondrer, et considéraient qu’il était de bonne politique désormais de ne pas injurier l’avenir, mais plutôt d’émettre des signaux amicaux à l’adresse du pouvoir qui monte, les intérêts nationaux devant prendre après tout le pas sur tout le reste. C’est le moment choisi par des partis, et non des moindres, pour passer une alliance avec les représentants du terrorisme islamiste, qui, se voyant  conforté dans son choix de la politique brûlée, redouble de férocité.

La leçon mérite d’être retenue : s’il est bien vrai  qu’il ne peut exister de démocratie qui ne soit animée par des partis, l’alternance au pouvoir ne pouvant très longtemps se passer de leurs services, il peut aussi en émerger, ou s’affirmer avant les autres, ce qui est fort probable au début d’un processus démocratique, qui représentent un danger réel pour celui-ci, sans qu’ils soient pour cela au service d’une cause anti-démocratique, fasciste ou fascisante; il n’est pas  besoin de ressembler à l’ex-Fis pour jouer dans une certaine mesure le même rôle que lui. Il suffit pour cela d’être partisan de la politique du pire, ou de penser qu’en dehors de son propre parti, il n’est point de salut ;d’être, autrement dit, totalitaire à sa manière.

Maintenant que l’Etat théocratique a cessé d’être un danger immédiat, il n’est peut-être pas sans intérêt de s’interroger sur les motivations qui ont poussé le FFS et le FLN à tenter l’aventure romaine. (Quant à savoir ce qui a conduit une formation trotskiste à s’embarquer dans la même galère, il faut être autrement outillé pour s’y retrouver ; seules des lumières exceptionnelles sont à même de venir à bout de ce mystère ; cela dit, il peut arriver qu’une bêtise soit vertigineuse tant elle est  profonde —à la réflexion, pas moins troublante est l’attitude de la LADDH,  qui a grandement innové en tant qu’association en principe non engagée politiquement,  mais qui assume en l’espèce plus qu’une proposition politique, une offre de paix —pas moins !) Dans le cas du FFS tout au moins, la part du cabotinage politique n’est pas à sous-estimer. On se souvient du geste d’Aït Ahmed coiffant, sous les caméras, le bonnet de Djaballah en manière de défi quasi-jubilatoire, digne d’un potache. Si c’était à refaire, il semble évident que le FFS s’abstiendrait de paraître en si mauvaise compagnie, bien qu’il lui arrive encore, mais de moins en moins, de se féliciter d’avoir été derrière la seule proposition politique qui, en son temps, était d’après lui susceptible de stopper la descente aux enfers amorcée par le coup d’Etat de janvier 1992. Car, se déjuger ouvertement revient à reconnaître que la ligne juste c’était celle suivie par son rival, le RCD. Cela dit, ce n’est pas au seul désir de paraître aux yeux du monde  en possession de la solution à la crise algérienne qu’il faut ramener l’initiative romaine, pour ce qui concerne le plus vieux parti de l’opposition en tout cas. Il faut en effet reconnaître qu’il existe un lien de parenté logique entre la dénonciation de l’arrêt des élections en janvier 1992 et l’offre faite à Rome, quatre années plus tard, période marquée par une violence extrême, à laquelle ne peut être comparée, pour ses effets naturellement, que celle qui ravage actuellement l’Irak. Le point commun des signataires du Contrat de Rome, c’est l’attitude à l’égard de l’arrêt des législatives. Le FFS, qui n’y a pas été pourtant le grand vainqueur, mais qui  a cependant écrasé son rival régional à cette occasion, a soutenu bien des fois que la mesure était en priorité dirigée contre lui, au mépris de l’évidence. Cette position n’était en effet défendable que dans le cas où c’était lui, non le FIS, qui avait remporté la majorité des sièges —dès le premier tour qui plus est. Il ne semble pas que l’idéologie ait compté dans ce positionnement. A cet égard, le FFS diffère du FLN, dont les conceptions recoupent en partie celle de l’islamisme en général, ce qui fait qu’il n’est pas inimaginable de les voir gouverner ensemble. Le problème entre l’ex-parti unique et l’islamisme dans toutes ses composantes, du moins à l’époque envisagée ici, est celui de l’hégémonie, encore qu’il soit vrai que le FLN préfère une alliance avec la tendance modérée, comme c’est d’ailleurs le cas présentement. Son ambition est d’absorber le courant islamiste, d’en faire une tendance en son sein, non de l’envelopper pour mieux l’étouffer. C’est précisément cette signification que recouvre le mot d’ordre de réconciliation nationale. Celle-ci serait à terme parfaitement réussie s’il devenait quasiment impossible à un observateur, qu’il se situe au-dedans ou au-dehors, de distinguer le nationaliste de l’islamiste dans l’ensemble ainsi recomposé. Ce n’était pas là évidemment le projet du FFS quand il signait le Contrat de Rome. Pour lui, il ne s’agissait alors que de passer des alliances avec « les forces représentatives » pour forcer le pouvoir à revenir au processus électoral stoppé en janvier 1992, dans l’idée que si les événements prenaient effectivement cette tournure-là, il en sortirait plus fort qu’il ne l’était antérieurement, étant entendu que rebrousser chemin était impossible, et que du moment que c’étaient ses idées qui prévalaient, son leadership dans sa propre mouvance en sortirait non seulement grandi, mais  définitivement établi.

Pour autant, ce calcul n’était pas purement tactique. Il se justifie aussi par l’analyse de fond (à ce point fondamentale qu’elle tenait à la stratégie au moins par un côté) que faisait le FFS des conditions présentes et de leurs perspectives. Pour lui, il existait un ennemi principal, et il n’était pas celui que désignait une partie de sa mouvance, c’était le pouvoir en place. Sans doute l’islamisme était-il pour lui aussi une force anti-démocratique, mais il ne représentait pas à ses yeux, du moins à ce qu’il pouvait alors sembler, et d’ailleurs à ce que Aït Ahmed lui-même professait explicitement, le principal obstacle à la démocratisation. Il fallait d’abord réduire le pouvoir tel qu’il est, et ensuite seulement se retourner contre l’islamisme, sans se laisser dès à présent arrêter par la perspective qu’il serait alors au pouvoir, qu’il cesserait d’être une fraction de l’opposition, et qu’il profiterait sûrement de sa position dominante pour anéantir tout ce qui constituerait une menace pour lui. Du reste, il n’a pas attendu de s’emparer du pouvoir pour s’atteler à cette tâche-là, il a commencé à éliminer ses adversaires idéologiques par avance, même si sur le moment cela le desservait, en ce que cela était de nature à lui aliéner des sympathies, pour certaines tout à fait inattendues, qui ne demandaient qu’à  se donner libre cours. Mais, au bout du compte, cette politique de liquidation soi-disant aveugle, mais qui était en réalité des plus délibérées, était, à l’aune de ses propres intérêts, pas si mauvaise qu’on le lui disait, puisqu’à mesure qu’il montait en puissance en termes de violence, ces sympathies prenaient à leur charge de convaincre les opinions nationale et internationale qu’il n’y était pour rien, que c’était là le fait des éradicateurs, qui voulaient jeter le discrédit sur une noble cause. Qu’il n’était pas concevable, après tout, que le parti qui se proclamait, non sans quelques raisons, eu égard aux élections annulées, le représentant du peuple, ne pouvait pas planifier de massacrer ses propres électeurs, ni même ses ennemis déclarés, compte tenu de leur toute relative représentativité, que cela lui nuirait sans lui être d’aucun profit par ailleurs.

Seulement les événements ont pris un cours qui n’était pas celui que le FFS aurait voulu leur voir imprimer. Il semble avoir joué de malchance : il a été contrarié dans ses projections aussi bien à l’échelle nationale qu’à l’échelle internationale. Il a fallu tout de même que le sanctuaire américain soit profané, et de quelle manière, pour qu’il s’avise, suivi en cela, à moins qu’il ne soit précédé, par ses relais dans l’Internationale socialiste et dans d’autres sphères, de mettre en sourdine ses revendications telles que consignées dans le Contrat romain. Il devenait en effet par trop malsonnant de continuer de soutenir contre vents et marées la pureté  de l’islamisme quant à ses œuvres locales sans paraître en même temps douter de sa culpabilité sur la scène du monde. Il se posait là un problème de cohérence dont les conséquences n’étaient pas que d’ordre intellectuel. Autant affirmer tout net qu’Al-Qaïda n’était pour rien dans le 11-Septembre. Pour beaucoup moins que ça, il s’en est trouvé qui se sont volatilisés un beau jour,  au cœur même des grandes capitales,  et croupissent à l’heure qu’il est là où personne ne sait.

Voilà du moins qui montre qu’il n’est pas facile de faire changer d’avis le FFS ; qu’il tient à ses convictions, dût-il pour cela prendre l’opinion à rebrousse-poil.

Son reflux en Kabylie même n’est pas douteux, du moins pour l’heure. A se demander s’il n’a pas joué son va-tout en allant formaliser à Rome des alliances passées en fait trois années auparavant. Il a pour le moment l’air de quelqu’un qui a mangé son pain blanc, et qui ne sait quoi faire pour commencer à redresser sa situation. Il n’a pas gagné en termes d’influence pour avoir été parmi les pionniers dans la voie de la réconciliation nationale. Aux élections locales partielles de 2005, il  a essuyé, mais il n’est pas le seul, ce qui ressemble fort à un désaveu. Et face à la terreur intégriste, il compte parmi les derniers qui auraient quelque droit à se réclamer de la résistance populaire. Car si les masses populaires étaient réellement gagnées à l’islamisme, comme on  pouvait le penser au vu du déploiement de force de l’ex-Fis dans les manifestations, et compte tenu des résultats enregistrés par lui dans les premières élections locales, et plus encore dans le premier tour des législatives de 1991, de même du reste que de son quadrillage des quartiers populaires presque partout dans le pays, aucune armée au monde n’aurait réussi à lui barrer la route à elle toute seule.

Dans le cas algérien tout au moins, les forces de l’ordre n’ont pu repousser l’offensive terroriste intégriste, qui a pris au départ des allures insurrectionnelles, que parce que le peuple, dans toutes ses composantes, non seulement n’a pas répondu aux appels au soulèvement, mais s’est impliqué physiquement dans la lutte pour la sauvegarde de l’Etat. C’est là un cas unique dans le monde.

M. Habili

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