Semaine du 19 au 25 octobre 2005

 

Immigrés clandestins ou réfugiés du désespoir ?

49 milliards de dollars de réserves de change

Le paradoxe de la cagnotte endettée

Devant la menace de pandémie de grippe aviaire

Le flegme « so British » de l’Algérie

Prévention des catastrophes naturelles

L’éternel recommencement

Economie politique

Entretien avec Mustapha Mekkidèche  (Parties I et II)

 

 
 
Nation

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Immigrés clandestins ou réfugiés du désespoir ?

Des centaines d’Africains, candidats à l’immigration clandestine qui prennent d’assaut les enclaves espagnoles hyper sécurisées de Sebta et Mellila et une gigantesque chasse à l’homme est déclenchée au Maroc.

Les barbelés et les chiens, les gardes armés dans les guérites n’ont pas pu dissuader les immigrés clandestins. Après un long périple notamment dans le désert, les subsahariens candidats à l’immigration clandestine en Europe auront vite fait de franchir la frontière entre l’Europe et l’Afrique. Leur séjour marocain n’avait pour but que cela, se retrouver en Europe même s’ils étaient géographiquement encore en Afrique.

Il aura fallu la dénonciation énergique des médias (essentiellement espagnoles) et de quelques ONG humanitaires parties porter secours dans le désert à ces immigrants chassés du nord et renvoyés d’où ils étaient venus c’est à dire vers les frontières avec l’Algérie.

Certains périront lors de l’assaut sur les enclaves espagnoles, d’autres de soif dans le désert. La tragédie des immigrants subsahariens allait passer pour un fait divers au même titre que les informations récurrentes sur les naufrages des embarcations de fortunes qui les transportent vers le paradis européen au large de Lampédusa ou de Gibraltar.

Candidat pour la mort

Finalement qu’elle différence s’ils meurent noyés, d’une balle dans le dos ou bien de soif dans le désert. Le drame des immigrés clandestins a même rappelé que dans cette région du monde se déroule le dernier conflit de décolonisation dans le monde. Des militaires sahraouis du Polisario ont recueillis sur quatre endroit du mur de sécurité sur ce qu’on appelle les territoires libérés du Sahara Occidental, des subsahariens perdus qui n’ont du leur salut qu’au passage des ces patrouilles sahraouies.

Pour que l’on se rende compte de l’ampleur du drame, il aura fallu que la presse et les ONG s’y mettent sérieusement. Les politiques pour leur part ont surtout eu un mal fou à expliquer l’ampleur démesuré et totalement inhumaine de la riposte sécuritaire.

Le Maroc sommé de s’expliquer a indiqué qu’il appliquait les règles du droit internationale en la matière. Même s’il est vrai que depuis Guantanamo, on piétine allègrement ces fameux principes du droit international, mais dans le cas marocain, le droit international, qui permet le renvoi des immigrés clandestins aux frontières, même pris au pied de la lettre, ne permet certainement pas de laisser des humains périr de soif ou de faim.

Le porte parole du gouvernement marocain également ministre de la communication du Royaume a préféré jeter la pierre à l’Algérie qui a aussi une part de responsabilité dans le passage en masse des clandestins.

En Algérie une source autorisée a expliqué à l’APS que l’Algérie était préoccupée par ce qui se passait et soulignait la nécessité de l’implication  de la communauté internationale pour le règlement du problème. Si on peut attendre effectivement un message de condoléance aux clandestins morts de soif ou de faim de la part du Venezuela ou de Cuba, il est clair que cette communauté internationale ainsi désignée est avant tout l’Europe dont le désengagement en Afrique est devenu criminel une fois que les populations désespérées ne voyaient de salut que dans le mouvement de population en masse vers l’Europe. 

Probablement, que nous sommes face au plus grand drame humanitaire du début du XXIeme siècle que les explications et motifs classiques n’expliquent plus. Il ne s’agit pas de la faim ou de la maladie, il ne s’agit pas non plus de la guerre, mais d’une migration de masse du sud vers le nord qui puise ses raisons dans le seul espoir de changer sa vie et son avenir pour des milliers d’africains du Niger, du Mali, du Kenya, de Guinée, du Togo, du Bourkina Faso. On trouve aussi parmi eux parfois des Algériens, des Marocains ou des tunisiens, voire des Pakistanais ou des indiens. En, fait l’Afrique est devenue une route de migration comme l’a été l’Afghanistan comme l’ont été les pays de l’Europe de l’est.

Il reste que le fait de constater le drame ou même d’en mesurer aléatoirement l’ampleur ne nous renseigne pas  sur les attentes des candidats à l’immigration clandestine. Si les derniers événements du Maroc vont certainement réduire pour un temps le flux, il est certain que tant que l’on ne s’attaquera pas aux  causes profondes du mal, des subsahariens continueront à mourir dans le eaux traîtresses du détroit de Gibraltar, sur les barbelés de Ceuta ou déchiquetés par les chiens sur les murs de grillage de Mellila.

Des Sangatte en Afrique du Nord

La réponse européenne tarde en tous les cas à venir. Juan Antonio Barosso, commissaire européen, avait beau jeu dimanche passé en accueillant Alpha Oumar Konaré Commissaire de l’Union Africaine à Bruxelle de déclarer que la réponse sécuritaire n’est pas une solution. Faute de pouvoir créer de l’espoir dans les pays de l’Afrique subsaharienne livrés aux dictatures souvent bien accommodantes, la seule réponse effective des européens a été la proposition Italo-Allemande de créer des centres de triage en Afrique du Nord et même plus loin en Afrique subsaharienne permettant une sélection avant refoulement de la casse humaine qui ne serait pas utile à l’Europe. Le sous entendu le plus grave était que les camps érigés dans des pays non signataires de la convention de Genève de 1951 sur les réfugiés permettrait une élasticité dans le traitement des cas de réfugiés. C'est-à-dire moins d’intérêt dans le traitement des immigrants et leurs conditions de vies dans ces camps.

On ne sait pas qui fera le tri, mais la proposition Italo Allemande, soutenue en 2004 par le commissaire européen  à la Justice, liberté et sécurité, Rocco Buttiglione permettait effectivement de mettre les demandeurs d’asile loin des gardes cotes italiens et espagnoles alors que l’on assistait de manière récurrente aux arrivées massives d’immigrants repêchés par la marine italienne au large de l’île de Lampédusa.

Bien entendu l’idée de camps de tri ou de centre de triage avait suscité l’ire des organisations  de défenses des droits de l’homme notamment la FIDH. Mais on constante aujourd’hui qu’il ne s’agit plus seulement de désespérés qui prennent un esquif pour le paradis, mais de prise d’assaut de l’Europe au travers de ce qui la représente même en terre africaine. Faut il imaginer bientôt des scénarios pire encore ? Des prises d’assaut de consulats ou d’ambassades,  voire d’entreprises ou de fondations ?  

En fait lorsque les marocains demande aux Algériens de prendre leurs responsabilités, ils n’ignorent pas que ces deux pays accueillent bien plus qu’ils ne peuvent le faire (voir les chiffres du désespoir en encadré). Le ministre de l’intérieur marocain lors de son intervention devant les ministres de l’intérieur du 5+5 (les cinq pays de la rive sud de la méditerranée et les cinq pays de la rive nord appel aussi CIMO) a bien demandé une «aide urgente et substantielle» pour les pays émetteurs des immigrés illégaux. Il a appelé à la mise en place d’un «plan Marshal au bénéfice notamment des pays de l¹Afrique subsaharienne». Mais de quoi seront faites ces aides ? Faut il compter sur le Nepad pour voir les économies revivifiées et le bien être social s’installer ? Depuis le début du drame du Maroc, on n’a entendu personne évoquer ce projet. Pour l’instant seule la solution policière est mise en avant. le ministre de l’intérieur marocain a indiqué qu’en «bouclant la frontière nord» du pays les tentatives de pénétration ont baissé de 25 % en 2004 et de 38 % en 2005.

Il reste que la réponse policière n’a fait aussi que rendre le drame encore plus insupportable.

Amine Esseghir

 

Les flux migratoire sont toujours en hausse En Algérie. Les affaires traitées par la gendarmerie nationale sont au nombre de 234 affaires pour le seul mois de juillet 2005. dans les premiers six mois de l’année 2005, 3234 affaires ont été traitées (en 2004, 6217 personnes ont été arrêtées). Les arrestations ont aboutis à 815 arrêts d’emprisonnements, 175 la libérations et 2244  refoulements. Il faut bien constater qu’il s’agit des personnes arrêtées, on ignore en fait le nombre réel de personne qui sont passées entre les mailles du filet.

L’Algérie porte d’accès de l’Europe a vu l’immigration clandestine se développer avec des phénomènes périphériques qui ne permettent même plus l’intégration des clandestins en Algérie faute de mieux. Les immigrés subsahariens qui ont pour objectifs l’Europe ont peu de scrupules si leurs moyens de subsistance venaient à se réduire. En plus de fournir une main d’oeuvre bon marché pour le travail au noir ils sombrent aussi dans la délinquance pour se trouver des solutions d’urgence (larcins, prostitution). Le plus important pour eux étant de quitter au pus vite l’Algérie dans le même temps, leur implication dans des délits même mineur réduit considérablement leur chances de trouver une solution à leur séjour illégale en Algérie hors des tribunaux.

A. E.

 

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49 milliards de dollars de réserves de change

Le paradoxe de la cagnotte endettée

Sur le plateau de la télévision nationale, le chef du gouvernement reprenait récemment le thème du tapage fait sur les réserves de change pour s’étonner que certains parlent de cagnotte et revendiquent leur utilisation pour le développement du pays, ce qui, selon lui, n’est pas du tout l’objet des réserves cumulées.

Les réserves officielles de change de l'Algérie ont atteint un nouveau record historique à environ 49 milliards de dollars, comme annoncé par le ministre de Finances. Elles se chiffraient à 46 milliards de dollars au 31 mai dernier contre 43,1 milliards de dollars à fin 2004 et 32,9 milliards de dollars en 2003. La flambée des cours internationaux du pétrole depuis près de deux ans est à l'origine de ces sommes records, qui représentent environ deux années et demi d'importations au rythme actuel. Pour la comparaison, en conséquence du contre choc de 1998 qui a vu le baril dégringoler à 15 dollars le baril, les réserves de change de l'Algérie étaient à leurs plus bas niveaux en 1999 avec 4,4 milliards de dollars. A priori, ces amélioration de l’indicateur réserves de change devraient être perçues comme de bonnes nouvelles pour les Algériens, mais il semble que ce n’est pas du tout le cas. On peut même aller jusqu’à dire que chaque annonce faite par le gouvernement visant témoigner de la bonne santé du pays et, en fait, de la bonne gouvernance de ses dirigeants, se révèle rapidement être une arme à double tranchant. La disposition d’un tel matelas de devise est, en effet, rassurant pour les fournisseurs de l’Algérie qui s’appuient sur les estimations faites par les institutions multilatérales et grands organismes d’assurance à l’export avant de prendre leurs engagements. Mais cela a le malheureux effet d’accroître le niveau des importations, qui, elles aussi, ont connu un pic historique en 2004 avec un volume de 18 milliards de dollars et une progression parallèle de la facture alimentaire de près de 30% ! S’il est question d’évaluer la gestion des échanges commerciaux, il est clair que cette dernière se résume en une seule équation : plus l’Algérie en a les moyens, et plus elle importe. La conjoncture pétrolière aidant, le pays continue en même temps d’être un bon épargnant. Si Ahmed Ouyahia affirme qu’il est impossible de recourir à cette «cagnotte» pour satisfaire les besoins sociaux -minimisés jusqu’à l’impossible par un certain Djamel Ould Abbès-, il le fait en se basant sur le fait que ce n’est point l’objet des réserves de change que d’être dépensés, vu qu’elles sont là pour garantir la solvabilité du pays et donc de soutenir la balance des paiements. Cependant, avec un baril à 60 dollars (qui dans le pire des cas sur le moyen terme ne saurait baisser en dessous des 30 dollars) et des contrats de livraison de pétrole et de gaz allant sur 20 à 30 ans, sans compter les nouvelles explorations entrées en exploitation, on se demande si les craintes du chef du gouvernement sont à ce point justifiées, lorsque l’on sait que les réserves en question couvent jusqu’à 36 mois d’importation. Difficile d’avoir des réponses claires sur le sujet, du moment qu’aucun débat sur la question n’a été entamé. Même au niveau de nos députés, qui ont peut-être d’autres priorités, les différentes communications du ministre des Finances ou du gouverneur de la Banque d’Algérie ne les inspirent pas à demander le détail de ces réserves de change, ne serait-ce que pour savoir si leur gestion est adéquate en termes de placements auprès des places financières étrangères.

Du reste, le spectre d’un choc extérieur étant loin devant, il est fortement recommandé d’utiliser les réserves de change. Il ne sert à rien de garder sans but 49 milliards de dollars, autant d’argent qu’on ne fructifie pas. Le taux de chômage étant ce qu’il est, il faudrait assurément utiliser ces ressources, mais de manière intelligente. L’une des priorités à laquelle appellent les experts a trait à la réforme du secteur financier, vu que l’économie n’est pas encore dotée d’instruments appropriés. Il est clairement établi présentement que les programmes se basant sur des banques commerciales qui ne sont pas spécialisées dans l’investissement ont échoué, car ce  n’est pas la vocation des banques. Il faut, par exemple, créer des fonds d’investissements, des sociétés de capital risque, des fonds de placement, des sociétés de leasing, des SICAV, qui sont la base de l’investissement. Une réforme qui, soit dit au passage, reste la plus urgente parmi toutes, bien plus encore que celle que l’on s’est empressé de faire subir au secteur des hydrocarbures, même s’il faut souligner que c’est d’une partie quasi-insignifiante de la «cagnotte» dont nous parlons. En sus de l’argument lié à la balance de paiement et de la conjoncture pétrolière, un autre élément plaide en faveur d’une gestion prudente des réserves de changes. Il est en relation avec la parité du dinar face au dollar (le gros de exportations) et à l’euro (la majorité des importations). Dans le cadre du régime de flottement dirigé du taux de change, la Banque d'Algérie a été amenée à intervenir sur le marché interbancaire des changes avec une offre de devises potentielle nettement consolidée et une demande en relative stabilisation au cours des trois années écoulées. Les fondamentaux pour l'équilibre du marché interbancaire des changes sont donc demeuré bons, malgré les mouvements forts sur les marchés de change internationaux et en particulier le renchérissement fort de l'euro par rapport au dollar et aux autres devises.

Au-delà de ces exigences concrètes, la politique économique dans son ensemble se traduit  par une forte propension à l’épargne. Elle est autrement motivée par le chef du gouvernement dans son interview au Point, lorsqu’il explique : «notre premier souci est de ne pas nous endetter». Mais comment gère-t-on la dette extérieure ? D’année en année, il est annoncé que son encours est en baisse continue et qu’aujourd’hui, elle demeure contenue à un niveau parfaitement soutenable. En effet, un recul significatif du ratio de service dette à 17,7 % en 2003 contre 21 % en 2002 et 47,7 % en 1998. Et alors que l’on fait accroire aux Algériens que les privations sont en grande partie due à l’endettement, on passe allègrement sous silence l’augmentation de l'encours de la dette extérieure à moyen et long terme, passée à 23,2 milliards de dollars à fin 2003, après une stabilisation à 22,5 milliards de dollars en 2002. Selon un rapport de la Banque d’Algérie, «cette augmentation est due à l'effet valorisation inhérent à la dépréciation du dollar par rapport principalement à l'euro et à la mobilisation d'emprunts contractés par des entreprises à capitaux étrangers et non garantis par l'Etat ». Pas un mot sur les engagements de Sonatrach, par exemple, auprès des banques américaines et japonaises, ni sur les conséquences de cette augmentation de la dette sur son service, ni encore sur les projections annulées qui prévoyaient le passage de l’encours de la dette loin sous la barre des 20 milliards en 2005. Un objectif non encore atteint en dépit du remboursement par anticipation d’un montant de 1,2 milliard de dollars qui maintient le ratio dette par rapport au

PIB à 25%.

Dans ce contexte marqué par l’étranger paradoxe de la cagnotte endettée, avec des réserves historiques en devises non utilisées et une dette qui n’est plus la priorité de l’Exécutif mais dont le rythme de remboursement se ralentit, il n’en faut pas plus pour constater l’immobilisme dans lequel patauge l’Exécutif qui n’arrive toujours pas à aller au-delà de la stabilité du cadre macro-économique. Un acquis chèrement payé, certes, mais sur lequel le gouvernement peine à relancer le développement économique. Hamid Temmar l’avouait sans peine il y a quelques années : nous avons du pétrole, mais pas d’idées. Pathétique.

Nabil Benali

 

 

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Devant la menace de pandémie de grippe aviaire

Le flegme « so British » de l’Algérie

Une pandémie de grippe aviaire « pourrait faire jusqu'à 150 millions de morts », selon le Dr. David Nabarro, expert de santé publique à l’OMS et coordinateur de l’ONU pour la lutte contre cette maladie infectieuse craignant que les récents cas de grippe aviaire causée par le virus H5N1 chez des poulets soient susceptibles de se transmettre à l’homme. Bien avant cette déclaration, plusieurs pays de la planète semblent avoir pris des mesures sérieuses pour se préparer à une telle éventualité. En Algérie, on s’est seulement contenté de déclarer à tous ceux qui veulent bien le croire que le pays s’est doté d’un « plan national de lutte » contre la grippe aviaire, sans toutefois que cela apparaisse sur le terrain. Et pour preuve, les vétérinaires, principaux concernés par le plan de lutte, affirment n’être pas prêts pour affronter ce risque. Ceci au moment où des Pays comme les Etats-Unis, la France et d’autres pays d’Europe se préparent comme en se prépare, depuis plusieurs mois déjà, à une bataille quasi militaire.

A ce jour, l’épizootie de grippe aviaire a été à l’origine de la mort de près de 200 millions de volailles, de 116 cas de grippe entre 2003 et à la fin septembre 2005 dont 60 décès enregistrés au Vietnam, en Thaïlande, au Cambodge et en Indonésie. Le faible effectif d’êtres humains atteint de grippe aviaire, en comparaison avec les dizaines de millions de volailles infectés, montre que le virus ne se transmet pas facilement vers l’homme. Néanmoins, la crainte subsiste d’une mutation du virus H5N1 pour qu’il se transmette à l’homme et créé les condition de développement une pandémie de grippe aviaire.

Mais, devant cette incertitude, la politique la plus sûre reste la prévention par la mise en place d’un plan de veille afin de détecter, dès son apparition, tout cas de volaille atteint du virus influenza aviaire. C’est de principe qui est appliqué dans les pays qui sont en état d’alerte.

« On peut dire que l'ampleur de la mortalité (causée par une éventuelle pandémie) pourrait se situer entre 5 et 150 millions. J'estime que cela dépendra du travail que nous effectuerons dans les prochains mois sur la prévention et la préparation », a déclaré M. Nabarro. Indiquant que l’ONU et les gouvernements se doivent de travailler « avec les élevages de volaille et avec les communautés qui vivent au contact de volailles, particulièrement en Asie, pour tenter de mettre de la distance entre humains et volatiles ». Précisant aussi la nécessité d’accorder une attention particulière à la migration d'oiseaux sauvages, étant donné que le virus de la grippe aviaire « a été détecté chez des oies sauvages, des canards et autres migrateurs ».

Le plan algérien de « lutte la menace de pandémie de grippe aviaire » comporte, selon l’énoncé qui a été fait le 10 octobre dernier par le ministère de la Santé, de la Population et de la Réforme Hospitalière (MSPRH), deux phases. Une étape pré-pandémique afin de « réduire le risque d’émergence d’un virus pandémique », et une autre phase pandémique durant laquelle il s’agira de « réduire la morbidité, la mortalité et la désorganisation sociale ».

Selon ce qui a été présenté aux journalistes, les seules mesures prises sont l’interdiction, par le ministère de l’Agriculture, de l’importation de volailles à partir des pays touchés par la grippe aviaire, et la constitution d’un stock stratégique d’anti-viraux par le ministère de la Santé. Aucune autre mesure n’a été annoncée à ce jour.

Cependant, il faut savoir que constituer des stocks de médicaments antiviraux n’est pas la seule réponse que doit avoir un gouvernement. En effet, il s’avère, selon une étude rendue publique à la fin de la semaine précédente par la revue scientifique britannique Nature, qu’une souche du virus H5N1 résiste au Tamiflu, le principal médicament antiviral stocké à travers le monde en prévision d'une éventuelle pandémie de grippe humaine, selon l’AFP.

Cette souche a été isolée, en février 2005, chez une adolescente de 14 ans au Vietnam, qu’on soupçonne d’avoir été contaminée « par son frère et non pas par des oiseaux infectés ».

L’étude montre que cette souche particulière du virus H5N1 a subi « une mutation la rendant résistante à l'oseltamivir, commercialisé sous le nom de Tamiflu par la firme suisse Roche ».

L’AFP affirme que « des essais en laboratoire sur des animaux ont cependant montré que ce virus était sensible à un autre antiviral, le zanamivir commercialisé sous le nom de Relenza par GlaxoSmithKline ».

Bien que leurs résultats soient fondés sur un virus retrouvé chez un seul patient, les chercheurs suggèrent « qu'il pourrait être utile de stocker du zanamivir tout comme de l'oseltamivir face à l'éventualité d'une pandémie provoquée par le virus H5N1 ».

Il faut savoir que ce rush vers les anti-viraux est aussi une affaire de gros sou. Les laboratoires Roche, producteur du Tamiflu depuis 1999, devrait, selon l’AFP, « réaliser en 2005 un chiffre d'affaires d'environ 1 milliard FS (660 M d'euros) avec cet antiviral, qui fera ainsi partie des "blockbusters" (médicaments réalisant les meilleures ventes) ». Le groupe suisse a indiqué à ce propos que sa production « serait d'ici 2006 8 à 10 fois plus importante qu'en 2003 ».

Ainsi, en France, les 50 millions de doses de Tamiflu commandées pourraient s'avérer inefficaces contre une pandémie de grippe aviaire dans le cas où cette résistance se confirme. L’Australie a stocké quatre millions de doses de Tamiflu. La Finlande compte libérer 21 millions de dollars pour commander 5,2 millions de doses d'un vaccin contre le virus mortel de la grippe aviaire.

Autre mesure prise par la France c’est « d'acquérir, d'ici début 2006, environ 200 millions de masques de protection individuelle, et de se doter au plus vite d'une capacité nationale de production de tels masques ».

Sur le plan médiatique, les pays européens, certains pays arabes, comme le Maroc, et les Etats-Unis où la réaction à propos du risque de pandémie de grippe aviaire a été enregistrée au plus haut niveau, le volet communication, à l’attention du grand public pour expliquer les mesures de précaution à prendre surtout lorsqu’il s’agit d’oiseaux sauvages, mais aussi à destination des intervenants dans la filière avicole, n’a pas été négligé.

Chez nous, la communication se fait au compte-goutte. Presque rien sur les médias lourds. Le ministre de la Santé ne veut même pas donner les chiffres relatifs aux quantités d’antiviraux achetés ou commandés, ni le coût engendré. Par ailleurs, lorsque le ministre de l’Agriculture affirme que « toutes les mesures ont été prises » pour surveiller les oiseaux migrateurs, il devrait entendre les complaintes des principaux concernés (les vétérinaires) qui, eux, se disent démunis de tous moyens de protection et autres outils nécessaires, et affirment ne pas être en mesure de mener convenablement la mission qui leur est attribuée. Et qu’il n’accepteraient, d’ailleurs, de risquer leurs vies en y allant à mains nues.

Réelle ou non, la menace de pandémie de la grippe aviaire devrait être l’occasion pour tester les capacités algériennes à réagir en cas de crise de ce genre. Pour le moment, le teste ne semble pas concluant !

Abdelkader Djalil

 

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Prévention des catastrophes naturelles

L’éternel recommencement

Dès les premières pluies, rues et ruelles d'Alger se transforment instantanément en bourbiers qu'il est illusoire de vouloir traverser. Egouts et canalisations bouchés transforment le paysage quotidien en un véritable chaos. A qui incombe la responsabilité de cet état de choses ? A chaque fois cette situation se renouvelle, une question se pose : sommes-nous capables de prévenir et de gérer de plus grands risques ?

En effet, les premières pluies sont une vraie hantise, chez nous. La hantise d'affronter les bourbiers et les flaques d'eau qui ne manquent jamais d'émailler le décor de nos rues. Aussi bien piétons qu'automobilistes, tous se plaignent de cette situation qui se renouvelle chaque année et qui incombe tout le monde. Pourtant, la cause en est toute simple. Egouts et canalisations, obstrués par la poussière de l'été, les feuilles des arbres et autres ordures, ne laissent pas les eaux de pluie couler normalement. Et c'est inévitablement les flaques qui voient le jour, au grand dam des passants qui se voient obligés de construire des passerelles de fortune pour pouvoir passer.

Cette situation qui se répète est le résultat de la négligence des services d'hygiène de chaque APC qui, normalement, devraient entamer le nettoyage des égouts dès la fin de l'été et veiller régulièrement à ce que rien ne les obstrue. Mais rien ne se fait à temps et c'est après coup que les agents de la voierie entreprennent les opérations de nettoyage.

Une question s'impose : si nous sommes incapables de prévenir ce risque — les inondations de Bab El-Oued ont prouvé que le côté négligence est pour beaucoup dans l'ampleur de la catastrophe — pourrions-nous affronter tous les risques, tremblements de terre, sécheresse, inondations, nuées de criquets pèlerins… dont notre pays est désormais coutumier, avec toute la sérénité nécessaire ?

Il faut croire qu’après le séisme du 21 mai 2003, la nécessité d’élaborer des textes qui touchent à la prévention des risques majeurs a enfin pris corps. Le séisme qui a ébranlé Chlef en 1980 a, pour sa part, incité les pouvoirs publics à revoir les normes de construction et l'organisation des secours. Mais tout ceci a été vite oublié une fois le danger passé et il aura fallu un autre séisme, presqu’aussi important, pour que les pouvoirs publics prennent enfin conscience qu'il est impératif de s'organiser pour affronter, avec le moins de dégâts possible, tous ces risques.

Pour toutes ces raisons, le ministre de l'Aménagement du territoire, Cherif Rahmani, a proposé en 2004 une loi relative à la prévention des risques majeurs et la gestion des catastrophes dans le cadre d'un développement durable. Ce texte de loi, étudié puis adopté par le Conseil de la nation, propose d'améliorer les textes législatifs et organisationnels en fonction des nouveautés qui interviennent. Il propose aussi que la nouvelle stratégie comporte désormais deux volets, à savoir la prévention des risques majeurs et la gestion des catastrophes.

Pour arriver à cela, il est nécessaire de promouvoir l'information et généraliser la formation dans les institutions scolaires. Il faudrait que nos enfants soient, dès leur plus jeune âge, informés de tous les risques que notre pays peut encourir et qu'ils étudient ces sujets avec l'appui d'outils modernes et scientifiques. C'est la meilleure façon de les préparer à vivre ces dangers, loin des croyances populaires qui leur donnent d'autres dimensions.

Il est aussi très important d'étudier tous les risques et de préparer déjà des plans d'intervention et de prévention  et de créer des plans de secours.

Ce texte de loi vise aussi à instaurer chez les citoyens une autre culture, celle de les obliger à assurer leurs biens, maisons, usines… contre les catastrophes naturelles. Une culture jusque-là inexistante.

Les risques industriels ne sont pas en reste puisque ce texte oblige les institutions industrielles à étudier les risques possibles, à penser à tous les moyens de prévention et d'intervention possible et à essayer de limiter les risques de pollution. Ces institutions sont toutes obligées d'élaborer des plans de secours et d'intervention d'urgence.

Le texte prévoit aussi le phénomène de la désertification, qui n'est plus une menace uniquement pour la région des hauts plateaux, mais constitue désormais un danger pour les régions du Nord, surtout côtières, qui voient leurs superficies se dégrader. Le risque pour l'agriculture est des plus grands et la nécessité d'instaurer un plan national pour la préservation des sols doit constituer l'une des plus importantes préoccupations des pouvoirs publics.

Le département de Chérif Rahmani prévoit aussi une autre politique en matière d'aménagement du territoire, et ce, pour essayer de diminuer la concentration des habitations dans les régions côtières, au nord du pays, qui présentent désormais de grands risques, et orienter les populations vers les hauts plateaux et le sud du pays, où les périls sont moins importants.

Mais qui dit déconcentrer le Nord doit mettre en compte que l'aménagement des hauts plateaux et du Sud, doit faire de sorte à ce que les gens du Nord, habitués tout de même à certaines commodités, soient réellement intéressés par un départ vers ces régions qu'ils ne connaissent pas. Car il ne sert absolument à rien de dire haut et fort que le Nord de l'Algérie est une région à risque sismique  qu'il faut essayer de déconcentrer si, en parallèle, rien n'est fait dans les régions qu'on dit plus sécurisées et moins menacées par ce risque.

Pour toutes ces raisons et tous ces risques, le ministère de l'Environnement et de l'Aménagement du territoire, à travers son texte de loi, propose la création d'une délégation nationale des risques majeurs qui serait sous l'égide du chef du gouvernement. C’est aussi pour cela que l'article 15 de cette loi stipule que si le danger est inévitable et qu'il peut survenir à n'importe quel moment, cela n'empêche pas qu'il est impératif d'élaborer un plan de gestion des interventions d'urgence avec tout ce qu'il exige comme provisions et outils d'intervention, et améliorer ces plans tous les cinq ans en y introduisant à chaque fois les nouvelles technologies. Ceci permettrait de faire face aux risques naturels qui ne doivent pas forcément se transformer en catastrophes naturelles.

Plusieurs secteurs doivent prendre part à cette stratégie, à savoir les collectivités locales, le ministère de la Santé, la Protection civile, les ONG, le ministère de la Solidarité nationale… pour une meilleure prise en charge des victimes.

Khadidja Mohamed Bouziane

 

Economie politique

Entretien avec Mustapha Mekkidèche (1ere et 2eme partie)

 

M. Mekkidèche est vice-président du Conseil national économique et social. Il s’exprime ici à titre personnel.

 

Les Débats : Pendant longtemps il a été dit et répété que la principale entrave au décollage économique du pays -c’est là, bien entendu, une observation qui vaut pour tous les pays en développement-, c’est l’insuffisance des capitaux. D’où, au moins  pour partie, le recours à l’endettement. Aujourd’hui les capitaux existent, et pourtant il n’y a toujours pas de croissance forte et durable. Si d’aventure il y en a une, elle ne s’affranchit pas des déterminants ordinaires que sont le prix des hydrocarbures et la pluviométrie. N’est-ce pas la preuve que les capitaux ne sont pas suffisants pour assurer la croissance, qu’on ne peut se passer d’une perspective et des projets ?

Mustapha Mekkidèche : Je suis tout à fait d’accord quand vous dites que les capitaux ne sont pas suffisants et qu’il faut une perspective, une vision, en fait un projet économique. Je serai  en revanche plus nuancé par rapport aux éléments d’analyse qui sous-tendent votre question. Pourquoi ? Parce que nous sommes dans une situation de transition complexe. En effet, nous sortons d’un ajustement dû à une crise financière qui avait démarré, comme vous le savez, en 1986, qui a montré que le pays ne pouvait pas continuer à fonctionner avec un secteur public, industriel en particulier, déficitaire, continuellement porté par la rente pétrolière. Les réformes qui avaient été opérées pour remédier à cette situation  ont donné des résultats positifs. On ne peut ne pas le noter. Première constatation -en contradiction avec ce que vous dites- il y a bien eu retour à la croissance. Depuis plusieurs années, la croissance ne se dément pas. Elle a été supérieure à 5% en  2004, et probablement en 2005 également, après avoir atteint 6% en 2003. Ce n’est peut-être pas la pérennité de la croissance, mais une dynamique positive qui se maintient. De toute façon, avec une croissance de cet ordre, le plus difficile, c’est de la reconduire sur le long terme. A quoi est-elle due ? D’après vous, elle serait imputable à une bonne pluviométrie et à une bonne conjoncture pétrolière. Je vous répondrai que la croissance en 2004 et même en 2005 n’a pas été tirée par l’agriculture, ni non plus par le secteur des hydrocarbures, même s’il est vrai que ce sont de façon indirecte la bonne tenue des produits pétroliers et les capacités financières qui en ont résulté qui ont effectivement permis à d’autres secteurs de jouer le rôle de locomotive. Il s’agit essentiellement du BTPH et des services. Le problème, c’est de savoir si la croissance de ces deux secteurs est en soi une bonne chose. Toujours est-il que l’économie a renoué avec la croissance, avec pour nouveauté le fait qu’elle n’est plus une conséquence directe  de celle des deux secteurs que sont les hydrocarbures et l’agriculture, étant donné que deux secteurs nouveaux, dont la particularité est de générer beaucoup d’emplois, ont pris le relais. Certes, leur financement est en partie dû à l’intervention de l’Etat, que ce soit dans le cadre du plan de soutien à la relance  ou dans le cadre de l’application du prochain plan de consolidation de la croissance. Néanmoins, et sur ce point je suis prêt à vous faire une concession, il y a un sujet de préoccupation, c’est la désindustrialisation du pays. Le secteur public industriel connaît une stagnation depuis maintenant une dizaine d’années, faisant suite de surcroît à une longue récession. .Les ajustements mis en œuvre n’ont pas permis, disons une recomposition du tissu industriel. Des partenaires sociaux, des observateurs de l’économie algérienne ont expliqué cette donnée par l’absence de politique industrielle, tandis que  d’autres l’ont attribuée à une ouverture brutale qui aurait eu pour premier effet de détruire une partie des capacités existantes. J’aurai tendance à penser que l’explication est double. Le mal réside d’une part dans le manque de cohérence de l’action menée par des cadres de l’Etat, et de l’autre dans le mauvais fonctionnement du marché. Quoi qu’il en soit, la nécessité se fait sentir d’élaborer une stratégie  lisible permettant à l’industrie d’apporter sa part de croissance. C’est là un enjeu important.

Les débats : S’agissant de la réflexion sur ce thème, peut- on estimer aujourd’hui qu’elle est déjà assez avancée, ou au contraire ne serait-elle qu’à ses débuts ? 

M. Mekkidèche : Je crois pour ma part qu’il y a là une réflexion à mener en profondeur, pas seulement d’ailleurs sur les causes de la désindustrialisation, étant donné qu’on ne peut pas faire l’économie de cette analyse…

Les débats : Mais cette désindustrialisation ne se ramène-t-elle donc pas au désengagement de l’Etat ?

M. Mekkidèche : Non. Car le désengagement ne peut être tenu pour la seule cause. Parce que la désindustrialisation a concerné aussi bien le secteur public que le secteur privé.

Les Débats : Il n’empêche, la désindustrialisation est un phénomène qui concerne en premier lieu le secteur public. Sauf que le recul enregistré par ce dernier n’a pas été compensé par une avancée du  secteur privé.

M. Mekkidèche : Effectivement, les parts de marché perdus par le secteur public ont été rattrapé en partie, mais en partie seulement, par le secteur privé. Force est de reconnaître  qu’on n’a pas assisté  dans le même temps à  l’émergence d’un secteur privé industriel performant susceptible notamment d’exporter, car cette aptitude à exporter est du moins un critère d’évaluation simple de la performance. En dehors de certains segments, qui sont finalement largement soutenus, je pense notamment aux minoteries qui jouissent de protections tarifaires importantes, le secteur privé ne s’est guère affirmé. Ce qui est en effet préoccupant, c’est que le recul du secteur public industriel n’apparaît pas comme un espace concédé devant la montée d’un secteur privé énergique. Et ce recul n’a pas non plus donné lieu à des investissements étrangers dans ce domaine. D’où la nécessité de découvrir les raisons de cette désindustrialisation globale, de s’expliquer aussi bien pourquoi le secteur public en est affecté que pourquoi  le secteur privé a été incapable de prendre la relève. Ces trois aspects devraient avoir en économie de marché une réponse tout aussi globale.

La question se pose de savoir si à l’origine du phénomène, il n’y a pas un manque de conception, une absence de modèle. Il faut en effet se rappeler que le secteur industriel algérien a obéi au moment de sa mise en place à un modèle autarcique, c’est-à-dire qu’il était essentiellement  orienté vers la satisfaction des besoins nationaux et qu’il jouissaitt de la protection de l’Etat. Or, cette situation n’est plus de mise. Avec la loi sur la monnaie et le crédit de 1990 déjà, on avait ouvert l’économie nationale, on se trouvait  déjà en décalage par rapport au modèle originaire. Maintenant, faut-il faire appel à un autre modèle, qui s’appuierait quant à lui sur le marché intérieur, ou bien qui privilégierait les exportations, c’est là à mon avis un faux problème : nous sommes en économie ouverte, de sorte que la production des entreprises nationales a désormais pour obligation d’être au point de vue de la qualité au moins équivalente à celle qui vient de l’étranger, et qu’elles sont censées pouvoir placer leurs marchandises sur les marchés extérieurs.

Les Débats : On pourra vous objecter que quel que soit le cadre dans lequel on s’inscrit, qu’on soit en économie ouverte ou en économe fermée, il est impossible dans un cas comme dans l’autre de se passer d’une stratégie, ou d’un plan, peu importe le terme employé. Le fait est qu’il n’est pas possible de se reposer sur la fameuse main invisible du marché. D’une façon ou d’une autre, il faut répondre à « l’ardent besoin du plan ».

M. Mekkidèche : A mon avis, les premiers architectes des réformes avaient une conception disons très libérale, pour ne pas dire ultra-libérale, dont le premier précepte visait à mettre l’Etat hors du circuit économique, dans l’idée que le marché était en mesure à lui seul de créer une dynamique de développement. Or, on s’aperçoit que dans un pays en voie de développement comme l’Algérie où les déficits économiques et sociaux sont considérables, le rôle de l’Etat ne peut être qu’important, non pas seulement pour réguler l’économie, ce que d’ailleurs il a négligé de faire pendant les premières réformes entreprises au début des années 1990, mais à titre de propriétaire, comme gestionnaire de ses propres capitaux marchands.

Les Débats : A ce propos justement, n’est-ce pas un aspect incompréhensible dans la politique économique actuellement mise en œuvre, ou qu’on tente de mettre en œuvre, de prôner le désengagement de l’Etat s’agissant d’un pays dont la principale ressource, la rente pétrolière, est détenue par la collectivité nationale.  Il semble évident que les pouvoirs publics sont appelés à être dès lors, et pour longtemps encore, le principal acteur économique. Pour travailler au désengagement, encore faut-il que l’Etat commence par se   réformer lui-même, et se prépare à vivre sur ses seules ressources fiscales.

M. Mekkidèche : Mais toute la richesse du pays n’est pas aux mains de l’Etat. Les deux tiers du produit intérieur proviennent d’autres secteurs que les hydrocarbures. Son rôle consiste à mettre en place les régulations nécessaires pour permettre aux activités économiques publiques, privées, ou mixtes, de se déployer dans les meilleures conditions possibles. Je crois pour ma part que sa mission de pourvoyeur de services publics reste un impératif, son désengagement dans ce domaine multiple me semblant inconcevable, alors que cela était prévu. Les concepteurs des réformes avaient été trop loin dans le sens  de la libéralisation. Je vous donne deux exemples de désengagement annoncé mais avorté. Le premier, c’est la mise en concession de l’aéroport d’Alger. Il y avait des entreprises nationales sur ce chantier déjà bien avancé, et qui disposaient du financement nécessaire pour terminer le travail. Du jour au lendemain, on a mis fin à leur contrat, en annonçant qu’on va faire appel au marché,  ouvrir la concession. On a lancé à cet effet un appel d’offres, mais personne n’y a répondu. Il n’y a pas eu preneur. Les seuls qui se soient présentés ont été des aventuriers bien connus. Et donc retour à la case départ. On a fait de nouveau appel aux entreprises en consortium qu’on avait écartées. Comment s’expliquer ce manque d’intérêt de la part du marché ? Par quelque chose de simple : les entreprises ne se bousculent pas pour investir dans des créneaux où les taux de rentabilité sont faibles. En deçà d’un certain taux, elles ne viendront pas. Elles ne viendront pas pour les barrages, pour les routes, et d’une façon générale pour les grandes infrastructures. Le deuxième exemple, c’est celui de l’autoroute est-ouest, qu’on s’est décidé, après avoir entendu vainement que des partenaires se manifestent, à construire soi-même, sur ses propres fonds, en recourant à des prestataires de service. On le voit, le rôle de l’Etat dans ces grands travaux est incontournable. Mais dans les domaines où par contre les taux de rentabilité sont importants et à court terme, comme dans les télécommunications, il n’y a pas de souci à se faire, on ne risque pas d’être confrontés à la même indifférence en se tournant vers le marché. Et encore faut-il préciser : dans la téléphonie mobile, pas nécessairement dans l’autre

Cette mission de régulation des marchés renvoie à une tâche combien importante et pressante : la lutte contre le marché informel, qui gangrène des secteurs entiers de l’économie nationale.

Les Débats : Remarquons tout de même que l’Etat ne s’avise de procéder différemment qu’après avoir subi une déconvenue. Sa première intention a été de tabler sur le marché. La solution à laquelle il a finalement recouru est une espèce de pis-aller. Il avait arrêté une démarche conforme à une conception d’ensemble, disons sa préférence pour le marché, et s’il a changé d’approche par la suite, c’est parce que la réalité lui a apporté la contradiction. Cela veut dire que demain, il pourra faire les mêmes choix et perdre une fois de plus du temps, et peut-être pas seulement que du temps.

M. Mekkidèche : L’essentiel reste  quand même qu’il rectifie le tir et qu’il continue ses investissements. Sur un autre plan, il est interpellé lui-même en tant qu’actionnaire. Il a entre les mains un portefeuille de capitaux marchands. Il ne lui a pas suffi d’offrir la privatisation pour s’affranchir de toute responsabilité dans la gestion de ces derniers et se concentrer sur ses prérogatives régaliennes. Le marché n’en continue pas moins de se mettre en place. Mais ce marché ne s’organisera sûrement pas tout seul. Il revient à l’Etat d’accélérer ce processus, avec pour premier but la lutte contre le marché informel. D’autre part, il y a un autre marché qui n’existe pas encore mais qu’il faut organiser, c’est le marché financier. Tout cela relève de sa responsabilité.

Les Débats : En réalité, ce qui peut sembler un manque de politique économique, constitue en soi une économie politique.

M. Mekkidèche : Non assumée.   

Les Débats : On parle d’absence de politique économique, de manque de visibilité. Ou alors, quand on soutient l’action des gouvernants et qu’on veut la défendre contre les critiques qui lui sont faites, de rigidités, de résistances de toutes sortes, pas toujours identifiables, il s’en faut qu’elles le soient. Or, on peut tout aussi bien s’expliquer les choix qui sont faits par une conception d’ensemble tout à fait consciente d’elle-même, une conception d’inspiration libérale, qui veut que l’Etat n’ait rien de plus pressé à faire que se désengager.

M. Mekkidèche : Ses résistances ne sont pas toutes le fait de l’Etat. Les exercent aussi des lobbies, des centres d’intérêt, qui ne sont pas, il est vrai, toujours identifiables. Dans une situation où il est plus rentable de faire du commerce par containers que de produire, il faut s’attendre à ce que des forces se mobilisent pour empêcher que des réformes visant à instaurer la transparence et des règles valables pour tous soient adoptées et surtout réussissent. Sans même parler de l’informel.

Chez nous, à mon avis, ce qu’il faut c’est plus un mieux d’Etat que moins d’Etat. Parce que l’Etat, en partie pour toutes les raisons déjà invoquées, a encore un rôle très important à assumer. C’est d’ailleurs ce qui s’est passé dans d’autres pays. C’est l’Etat qui en Corée du sud a fait émerger les grands groupes privés. On voit à l’œuvre de nos jours l’intervention de l’Etat dans la forte croissance chinoise. Encore faut-il que cet Etat soit lui-même un Etat réformé, qu’il soit en adéquation avec l’évolution en cours, ou qui s’impose.

Les Débats : Chez nous, l’alternative est la suivante : ou bien on est fondamentalement un socialiste, un conservateur si l’on préfère, et alors, évidemment, on est partisan d’une stratégie élaborée à un niveau central, ou bien on est un libéral convaincu et l’on répugne dès lors à toute forme de planification. Or, qu’on soit l’un ou l’autre ne dispense pas de l’élaboration  d’une stratégie globale et de la recherche du consensus national, car sans consensus, il n’est pas de stratégie qui tienne.

M. Mekkidèche : Cette façon de voir tranchée, dogmatique, a fait croire que l’économie de marché c’est  la disparition du secteur public. Cela est faux. Il y a de plus chez nous, mais pas seulement en Algérie, dans les pays arabes également, une situation historique assez particulière : l’émergence d’un secteur privé à même de peser d’un poids significatif ne s’est pas produite. Ce secteur est resté faible, et inexistant sur le marché financier. Dans les pays du Maghreb, en Egypte, il reste, à des degrés divers certes, d’essence familiale, d’où sa répugnance foncière à aller vers la propriété sociale. Ce qui fait que nous n’avons pas de grandes entreprises privées. Ne parlons pas des branches de haute technologie, il n’en existe même pas dans le bâtiment. Ce constat est encore plus valable en Algérie. Ce débat donc entre secteur privé et secteur public gagnerait à être repensé. Les trois acteurs que sont le secteur privé international, le secteur national, et le secteur public se retrouveront comme tels pour de longues années encore. Il faut donc songer plutôt à construire des alliances, même si l’on sait par avance que la part de l’Etat  ira en diminuant.

 

 

LA SUITE P II

 

Les Débats : Dans l’esprit des gouvernants, le recul de l’Etat s’accompagnera d’un afflux de capitaux étrangers comme, pour ainsi dire de son corollaire. Dans cette perspective, leur travail à eux consiste à créer les meilleures conditions, c’est-à-dire meilleures que celles que sont susceptibles d’offrir les pays voisins, pour attirer le plus grand nombre possible d’investissements étrangers directs. Or ces capitaux, force est de le constater, ne viennent pas, en tout cas pas à la mesure des attentes.

M. Mekkidèche : Je constate que l’Algérie a  bénéficié en 2004 de la plus grande part des investissements étrangers dans la région, avec  5,7 milliards d’euros  contre 2,5 milliards en 2003. Mais cela est relativement faible  au regard des potentialités.

Les Débats : Tout cela est en effet très relatif. Ces potentialités sont peut-être importantes, mais que représentent-elles réellement, accordent-elles vraiment un plus au marché national ? Parlons en termes d’avantages comparatifs. Le pays n’en manque sans doute pas : bas niveau des salaires, faible coût de l’énergie, encore qu’une mise à niveau soit à l’ordre du jour, proximité géographique par rapport aux marchés européens, et peut-être en cherchantbien, d’autres  encore. Aucun de ces atouts ne se présente cependant comme étant particulier à notre pays. Notons d’ailleurs que les délocalisations se font préférentiellement en Asie et en direction des pays de l’est européen.

M. Mekkidèche : Oui, mais comme les délocalisations concernent les activités à forte intensité de travail, il n’y a pas de raison de penser, compte tenu entre autres des avantages d’ordre naturel, qu’une partie d’entre elles ne finisse par  bénéficier à l’Algérie. Les salaires pratiqués ne sont  effectivement pas  très élevés, en tout cas ils sont du même niveau qu’en Malaisie ou en Tunisie. Ajoutez à cela des ressources humaines alphabétisées…

Les Débats : Il y a  à cet égard un élément qui n’est pas à notre avantage, c’est la sous- classification doublée de la sous-productivité.

M. Mekkidèche : C’est  relatif. Il y a sûrement des efforts à faire dans ce domaine.  Il est vrai que les productivités sont faibles.

Les Débats : Cela fait des années que l’on parle de réformer le système bancaire sans que cela advienne. Et si cette réforme n’était finalement qu’un serpent de mer ? De fait, on semble attendre que la réforme bancaire résolve des problèmes rebelles jusque-là à tout traitement : relance des investissements, relance de la croissance, création d’emplois, effacement des disparités régionales…En somme on en attend une politique économique, tâche qui bien entendu n’est pas du ressort des banques, mais de celui du gouvernement.

M. Mekkidèche : Je pense  que le rôle des  banques dans le processus d’investissement est celui d’intermédiation, donc un rôle de soutien à l’activité économique. Sauf que chez nous le système bancaire est inclus dans une économie qui  fait qu’on  aura importé à la fin de 2005 pour la valeur  de 20 milliards de dollars, peut-être plus, et exporté pour moins d’un milliard.

 

Les Débats : Ce déséquilibre est-il le fait des banques ?

M. Mekkidèche : Non. Je veux dire que les banques reflètent dans leur pratique et leurs comptes l’état d’une économie. Les flux financiers disent ce qu’est réellement une économie. Pour autant, les banques doivent être modernisées et leurs liquidités transformées en investissements. Or les banquiers ont tendance à dire que les projets qui leur sont présentés ne sont ni sont crédibles ni rentables, tandis que  leurs vis-à-vis, les entrepreneurs, rétorquent en disant que les banquiers s’évertuent à bloquer pour bloquer. Il faut sans doute dépasser cette situation. En l’absence d’un marché financier qui, lui, a vocation à assurer le financement aux investissements à longue maturité, les banques gagneraient à se moderniser, à soutenir l’activité. Dans le système actuel, un banquier peut dégager des profits rien qu’en finançant des cycles annuels d’exploitation, ce qui ne comporte aucun risque. Il  y a lieu de rompre avec ce mode de gestion. Il reste que c’est la transformation du système économique qui doit commander la réforme bancaire, qui se trouvera alors en bonne position pour soutenir la production des biens et des services.

Les Débats : Le système bancaire agit, ou n’agit pas d’ailleurs, dans le cadre d’un programme économique.

M. Mekkidèche : Il est encadré par la loi sur la monnaie et le crédit et les règles prudentielles.

Les Débats : Cette problématique rappelle la polémique, toujours d’actualité en Europe, sur le rôle imparti à la Banque centrale européenne. Il arrive que cette institution, à qui beaucoup reprochent de mener une politique monétaire pénalisante pour  les économies  de l’Union, notamment pour ce qui est du commerce extérieur, réponde par l’un ou l’autre de ses représentants, qu’en l’état actuel de la construction européenne, ses décisions sont prises en l’absence d’une politique économique élaborée et mise en œuvre par une direction politique.

M. Mekkidèche : Cette banque centrale a pour fonction principale d’éviter l’inflation et assurer une bonne tenue du taux de change de l’euro. Elle ne se considère pas effectivement comme comptable de la croissance. Ce n’est pas le cas de la banque centrale américaine, la FED, dont l’une des missions est bien de soutenir la croissance.

Les Débats : La différence semble normale. D’un côté, nous avons affaire à un ensemble politique inachevé, et de l’autre à un Etat constitué qui, en matière économique, marche sur ses deux pieds, comme cela est recommandé. Nos banquiers pourraient reprendre à leur compte le même argument avancé par les responsables de la banque centrale européenne pour leur défense. De fait, ce n’est pas à eux de définir une politique économique.

M. Mekkidèche : La banque est tout de même un intermédiaire, elle a pour obligation d’accompagner les entrepreneurs. Il est vrai que son intervention doit se faire dans le cadre des orientations arrêtées par le gouvernement. L’intervention de la banque centrale, qui a pour principale mission d’assurer la bonne tenue du dinar, et l’action gouvernementale qui vise pour sa part à développer la croissance et l’emploi, ne sont pas antinomiques. Elles doivent au contraire se compléter.

Les Débats : Le désarmement douanier à quoi se ramène l’accord d’association avec l’Union européenne donnera lieu, du moins dans un premier temps,  à d’importantes pertes d’emploi, dans l’industrie d’abord, déjà mal en point, puis sûrement dans l’agriculture. D’où la préoccupation qui s’exprime ici et là : n’a-t-on pas surtout cédé à des considérations politiques en contractant un accord dont l’utilité pour nos partenaires européens réside peut-être dans une finalité très peu économique, qui est de faire de nous, avec les autres Etats du Maghreb, les portiers de l’Europe ?

M. Mekkidèche : Il ne faut pas mélanger les genres. Les problèmes relevant de la sécurité, et ceux posés par la poussée migratoire vers l’Europe en provenance des pays subsahariens, se traitent dans un cadre approprié, en dehors de l’accord d’association. Les accords entre Etats souverains sont effectivement susceptibles de toucher à différentes questions d’un intérêt commun, mais l’accord d’association concerne les échanges économiques entre l’Algérie et l’Union européenne, et  a priori rien d’autre. Ces échanges sont anciens, ce n’est pas l’accord en question qui va  les créer, maintenant qu’il est entré en vigueur. Dés maintenant deux tiers de nos échanges commerciaux se font avec le continent européen. L’accord d’association crée les conditions de leur développement. Il serait porteur de menaces pour nos entreprises pas encore prêtes pour entrer en compétition avec les produits qui vont inonder le marché intérieur, et il détruirait inévitablement des emplois ? C’est une vue simpliste, excessive  par son scepticisme sur les capacités d’adaptation de l’économie et des entreprises nationales. Pourquoi suppose-t-on à l’avance qu’elles seraient dans l’incapacité de relever le défi de l’ouverture, qui est un choix stratégique, comme l’atteste la volonté du pays d’intégrer l’OMC ?

Les Débats : Le principal reproche qu’on fait à la nouvelle loi sur les hydrocarbures est qu’elle fait des concessions aux investisseurs étrangers sans contrepartie réelle au début d’une époque où la demande tend à prendre le dessus sur l’offre. On s’accorde en effet pour dire que l’époque du pétrole bon marché est révolue. La nouvelle loi ne vient-elle pas à contretemps, l’accroissement des IDE dans le secteur, en somme l’objectif qu’elle vise, peut être obtenu sans toucher au cadre institutionnel existant ?

M. Mekkidèche : Il y a à ce propos deux éléments à distinguer : le cadre institutionnel et l’évolution du marché des hydrocarbures dans le contexte mondial. La nouvelle loi peut être appréhendée comme l’adaptation du  cadre institutionnel permettant à la production nationale de faire face aux données évolutives du marché. Le supplément d’investissements qu’elle est susceptible d’attirer, ce sera autant de ressources que le pays aura le loisir d’utiliser pour son propre développement, pour l’éducation, pour la santé et le bien-être des Algériens. L’exploration et les risques afférents seront à la charge de nos partenaires. Je suis pour ma part persuadé que les avantages concédés par cette loi finiront tôt ou tard par être imités par les autres pays de l’OPEP. Et dans ce cas, on sera bien content de voir que le pays s’est assuré d’une longueur d’avance.

Propos recueillis

par M.  Habili

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