Semaine du 20 au 26 septembre 2006

Economie politique

Un système rentier, cela existe-t-il ? (2° partie)

 

 
 
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 Economie politique (partie 3)

Un système rentier, cela existe-t-il ?

Désespérant de jamais  pouvoir réformer le système par leurs seules forces, qui d’ailleurs ont fondu comme neige au soleil, en dépit de la justesse supposée de leurs analyses et de la rupture avec le projet socialiste, les contempteurs du système rentier ont dû reporter leurs espoirs sur l’épuisement graduel, en quelque sorte naturel de la rente pétrolière. D’où d’ailleurs leur tendance prononcée à voir la fin du cycle se profiler dans un horizon pas très lointain. C‘est qu’ils sont parvenus, par activisme et à force de s’intoxiquer les uns les autres, à croire dur comme fer que l’existence de la rente  condamne le pays au sous-développement, à la reproduction incessante des tares congénitales de son économie, au premier rang desquelles figure bien sûr   la redistribution (distribution est en  l’espèce le terme qui convient le mieux puisque de leur point de vue il n’y aurait pas de production préalable dont il faudrait dans un second temps corriger  les effets indésirables spontanés) clientéliste, qui à elle seule  réduirait à néant tous les efforts pouvant être déployés pour passer à une économie de production- sans même parler de la transition à la démocratie, qui, ne reposant dans ces conditions sur rien,  serait reportée aux calendes grecques. On pourrait voir là une variante locale du fameux syndrome néerlandais, ou effet Groningue, décrit par Jan Tinbergen, pour rendre compte de la relative désindustrialisation ayant affecté l’économie hollandaise à la suite de la découverte et de l’exploitation dans les années 1950 d’un important gisement de gaz naturel, à cette époque le plus important d’Europe. Dans les deux cas, en effet, les revenus provenant d’une ressource naturelle, mais surtout leur redistribution au fur et à mesure qu’ils se réalisent, paraissent avoir induit des effets négatifs : une désindustrialisation en Hollande, mais quelque chose de bien plus grave dans le cas  des pays pétroliers insuffisamment industrialisés, dont l’Algérie, qui, on dirait pour expier le fait de disposer d’une richesse non méritée, se trouvent dans l’incapacité de surmonter leur sous-développement. L’on comprend toutefois pour quelle raison ce modèle classique d’explication n’est pas invoqué par les partisans locaux de la rupture avec le système rentier : il ne dit pas assez clairement que la Hollande, ou même qu’une partie seulement de son économie, a connu du fait de la malédiction de Groningue une  régression qui l’a ramenée à une ère précapitaliste. Il servirait plutôt à prouver qu’une ressource naturelle ne condamne à rien de tel, pas même dans une mesure limitée, le système économique néerlandais restant tout autant capitaliste qu’avant la découverte de Groningue. Et son système politique tout autant démocratique. Aussi faut-il rejeter comme une erreur manifeste l’appréhension qu’on a de la formation sociale algérienne  comme un système rentier. Faire de ce qu’il est convenu d’appeler la rente pétrolière à la fois l’infrastructure et la superstructure d’un pays, c’est considérer implicitement qu’il existe quelque chose comme un mode de production rentier, c’est-à-dire un mode qui ne serait pas fondé sur une production, mais sur une distribution, pas même donc sur une redistribution, qui suppose quant à elle une véritable création de valeur, dont il s’agit de corriger ensuite les affectations pour des considérations de stabilité sociopolitique.

Contester que les revenus pétroliers résultent d’un procès tout autant créateur de valeur qu’un autre, conduit à d’autres absurdités. Etant donné que la ressource n’est pas le produit d’une industrie humaine, mais un fait de nature, les revenus qu’elle génère viendraient nécessairement de l’extérieur de l’économie considérée. Ils sont exogènes, dit-on, pour bien souligner que la ressource dont ils forment la contrepartie concède une espèce de droit d’opérer un prélèvement sur de la valeur créée ailleurs, dans les pays consommateurs, qui du fait de leur développement en  ont un besoin vital. Il serait presque de l’intérêt des classes dominantes, et de l’intérêt de toutes, dominantes comme dominées, si la répartition était équitable, de ces « pays rentiers », de ne pas chercher à s’industrialiser, pour ne pas se trouver justement dans l’obligation de réserver une part de plus en plus grande des hydrocarbures à la consommation interne. On serait là en présence d’un effet Groningue spécifique, en ce sens que contrairement à celui étudié par Jan Tinbergen et auquel il doit  le prix Nobel, il serait la conséquence sinon d’une politique délibérée, du moins d’une conduite commandée par un facteur inconscient. De fait, au vu du retard dans quasiment tous les domaines dont ils sont affectés, on se prend par moments à se demander quel produit leurs industries peuvent-elles bien  fabriquer qui soit susceptible de rencontrer une aussi forte demande extérieure, et qui les intègrerait aussi bien dans la division internationale du travail ? La matière première si stratégique dont ils disposent par caprice de la nature est difficilement remplaçable en effet, pour autant que l’avenir se réduise à une transposition du présent. En fait, la fin du pétrole ne serait pas que la fin des systèmes qui les tiennent dans leurs rets, mais celle aussi de toute une  période historique, que beaucoup estiment dès maintenant en phase terminale. Il n’est même pas évident que tous les grands pays capitalistes réussiraient leur passage à l’après- pétrole.  Il n’est pas acquis qu’ils puissent résister tous avec un égal bonheur au choc d’un pétrole qui aurait cessé d’être bon marché, comme il l’a  été depuis l’éviction du charbon, ce qui remonte à loin.

 Cette absurdité de l’Etat rentier, saisissable non par son trait le plus caractéristique, qui est l’absence de démocratie, c’est-à-dire par sa nature politique, mais par l’origine soi-disant exogène de ses revenus pétroliers, conduit à placer ceux-ci au même niveau que le transfert des émigrés, les recettes touristiques, ou même l’aide étrangère quand elle existe. Si bien que le pays le plus rentier n’est pas celui dont les revenus pétroliers sont les plus élevés, l’Arabie Saoudite, ou tout autre grand exportateur d’hydrocarbures, mais l’Egypte qui réunit toutes les rentes : pétrolière, touristique, transfert d’émigration, et aide étrangère. A moins que ne ce soit l’un de ces pays misérable dont la population mourrait sûrement de faim si l’aide étrangère venait à manquer. Mais notons combien nous sommes loin de la rente pétrolière assimilée à la rente agricole. Ce grand écart est rendu possible par l’usage abusif d’une notion qui a cessé de recouvrir quelque chose de bien précis : le revenu propre au propriétaire foncier, à côté des autres revenus que sont le profit et le salaire, tous trois existant et s’opposant dans le système capitaliste.  Mais il faut dire que c’est maintenant qu’elle est tout à fait abâtardie qu’elle peut servir les causes parfois les plus éloignées. C‘est ainsi  qu’elle a quitté depuis  longtemps le terrain de l’économie pour s’implanter dans celui de la politologie. Quelques-uns l’ont compris et tentent d’attirer l’attention sur les  graves confusions qu’elle entraîne dans la compréhension de situations souvent différentes- parmi lesquels Fatiha Talahite.

Mais si ce vocable ne désigne plus une forme particulière de revenu dans le capitalisme, mais toute rémunération non directement reliée à un facteur de production, devrait-elle en procéder en dernière analyse, et qui de ce fait est marquée d’une forme d’illégitimité plus ou moins accentuée, alors rien n’empêche d’affirmer que les dimensions qu’elle revêt dans les économies capitalistes les plus avancées sont incomparablement plus importantes que dans les pays exportateurs de pétrole. C‘est en effet dans ces économies-là que la propriété des capitaux est le plus nettement séparée de leur gestion. Ceux qui gèrent sont rarement ceux qui possèdent. Les actionnaires touchent des dividendes, ou non d’ailleurs, en fin d’exercice, certes comme une proportion des bénéfices réalisés, mais ils se situent en permanence en dehors du procès de production, semblables en cela au propriétaire foncier de l’économie classique. Une partie de la plus-value créée tombent dans leur poche, sans qu’ils aient fourni pour cela le moindre effort, sinon celui que demande la spéculation et la gestion avisée de leur portefeuille, d’ailleurs bien souvent déléguée à des professionnels. Les recettes pétrolières paraîtraient dérisoires devant les capitalisations des grandes places boursières.

Oui, mais, objectera-t-on peut-être, les dividendes ce ne sont jamais que des profits, alors que les revenus pétroliers ce n’est que de la rente.

Non, justement, les revenus issus de l’industrie pétrolière se décomposent en rente et profit, la part relative de chaque élément dépendant essentiellement de la conjoncture pétrolière. Quand celle-ci est à la hausse, la part rentière croit par rapport au profit, ou plus exactement par rapport au taux de profit, qui lui concerne tous les secteurs de l’économie, tendant à être de même niveau partout, pas seulement dans un marché  national, mais de plus en plus à l’échelle mondiale. Et quand la conjoncture est à la baisse, la rente diminue sans pour autant se confondre avec le profit. C‘est alors que se révèle sa véritable nature, qui est d’être un surprofit, le plus de revenu qu’obtient le producteur dont le baril revient moins cher et est de meilleure qualité. Parmi les pétroles conventionnels, c’est celui des Etats-Unis qui semble être le mieux placé pour servir de repère à la mesure du surprofit, c’est-à-dire de la rente différentielle, pas seulement à cause de son coût de production plus important par rapport à celui du Moyen-Orient, mais peut-être et surtout à cause de la place particulière de plus grand consommateur d’énergie, tout en étant l’un des plus grands producteurs, sans même parler de son rôle toujours prépondérant dans l’industrie et la technologie pétrolières. Néanmoins, ce prix de référence à partir duquel les autres se forment est susceptible de changer au gré des circonstances, du fait d’un progrès technologique par exemple, d’un événement politique perturbateur du marché, de la concurrence possible d’une énergie alternative. Des théories, dont celle d’Hotelling, ont cherché à élaborer le modèle relatif aux prix des ressources épuisables, marqués par de grandes fluctuations et non   mesurable à l’aune des coûts de production, du moins pas à elle seule. Elles sont toutefois sans rapport avec celles qui expliquent les récentes augmentations du brut par l’espèce de révolution survenue dans le marché mondialisé des hydrocarbures et qui a déconnecté les prix des coûts, présents et futurs, pour les aligner sur le prix marginal du marché spot, où entre une grande part de spéculation et d’anticipation. La part, certes grandissante, qui s’y échange, est de 20% seulement, mais la poussée à la hausse inhérente à cette part du marché influe grandement sur les transactions se déroulant ailleurs, dans le cadre de contrats passés sur le moyen ou long terme. N’y a –t-il pas là aussi un comportement, ou plutôt une dérive rentière, mais qui elle n’est pas imputable aux seuls Etats rentiers du Tiers-monde, cet objet quasi-exclusif des politologues, mais à tous les intervenants sur ce marché global avant l’heure ?

En réalité, dans tous les marchés opèrent de grandes entreprises jouissant de par leurs dimensions d’une rente de situation. Et si  d’aventure la concurrence, ou la puissance publique, contrarie ce penchant tout-puissant, on verra  chacune d’entre elles s’évertuer à s’en arroger au moins une, en attendant de faire mieux, ce qui passe par la fusion-absorption aux dépens de l’une ou l’autre de ses rivales. En somme, c’est  le libre  jeu des forces du marché lui-même qui préside à la transformation du profit en rente, au moins dans une certaine mesure, car la rente n’est à tout prendre qu’un surprofit. L’accumulation du capital, laissée à elle-même, finit tôt au tard par créer de la rente. Tous les profits ont pour vocation de croître jusqu’à culminer à l’état de rente. Il n’y a pas deux catégories  étrangères l’une à l’autre, et déterminant comme deux systèmes économiques qui s’excluent mutuellement, dont l’un ne peut se prospérer qu’au détriment de l’autre. C’est au contraire un même procès de production qui crée et le profit et la rente, bien qu’il puisse créer celui-là en l’absence de celle-ci. C‘est le cas justement de la mauvaise terre, de la terre marginale, qui, disent les classiques, ne produit que du profit. Une terre de meilleure qualité, située peut-être à proximité d’elle, serait, elle, assez féconde, à moins d’être seulement mieux travaillée, pour donner et du profit et de la rente. Ils ne sont pourtant pas d’un statut égal ; c’est le volume du profit qui permet ou non qu’il y ait aussi une rente. Dans le capitalisme, c’est lui qui est  premier. Une terre mauvaise, une industrie qui retarde, peuvent toujours produire du profit, mais jamais de surprofit et donc en aucun cas une rente.

On l’admettra donc peut-être : il n’y a rien  qui soit fondamentalement particulier, au regard du capitalisme, à ce qu’il est presque convenu d’appeler un système rentier. De même qu’il est faux de croire qu’il existe un ordre politique singulier : l’Etat rentier.

M. Habili

 

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