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Economie
politique (partie 3)
Un système
rentier, cela existe-t-il ?
Désespérant de
jamais pouvoir réformer le système par leurs seules forces, qui
d’ailleurs ont fondu comme neige au soleil, en dépit de la justesse
supposée de leurs analyses et de la rupture avec le projet
socialiste, les contempteurs du système rentier ont dû reporter
leurs espoirs sur l’épuisement graduel, en quelque sorte naturel de
la rente pétrolière. D’où d’ailleurs leur tendance prononcée à voir
la fin du cycle se profiler dans un horizon pas très lointain. C‘est
qu’ils sont parvenus, par activisme et à force de s’intoxiquer les
uns les autres, à croire dur comme fer que l’existence de la rente
condamne le pays au sous-développement, à la reproduction incessante
des tares congénitales de son économie, au premier rang desquelles
figure bien sûr la redistribution (distribution est en l’espèce
le terme qui convient le mieux puisque de leur point de vue il n’y
aurait pas de production préalable dont il faudrait dans un second
temps corriger les effets indésirables spontanés) clientéliste, qui
à elle seule réduirait à néant tous les efforts pouvant être
déployés pour passer à une économie de production- sans même parler
de la transition à la démocratie, qui, ne reposant dans ces
conditions sur rien, serait reportée aux calendes grecques. On
pourrait voir là une variante locale du fameux syndrome néerlandais,
ou effet Groningue, décrit par Jan Tinbergen, pour rendre compte de
la relative désindustrialisation ayant affecté l’économie
hollandaise à la suite de la découverte et de l’exploitation dans
les années 1950 d’un important gisement de gaz naturel, à cette
époque le plus important d’Europe. Dans les deux cas, en effet, les
revenus provenant d’une ressource naturelle, mais surtout leur
redistribution au fur et à mesure qu’ils se réalisent, paraissent
avoir induit des effets négatifs : une désindustrialisation en
Hollande, mais quelque chose de bien plus grave dans le cas des
pays pétroliers insuffisamment industrialisés, dont l’Algérie, qui,
on dirait pour expier le fait de disposer d’une richesse non
méritée, se trouvent dans l’incapacité de surmonter leur
sous-développement. L’on comprend toutefois pour quelle raison ce
modèle classique d’explication n’est pas invoqué par les partisans
locaux de la rupture avec le système rentier : il ne dit pas assez
clairement que la Hollande, ou même qu’une partie seulement de son
économie, a connu du fait de la malédiction de Groningue une
régression qui l’a ramenée à une ère précapitaliste. Il servirait
plutôt à prouver qu’une ressource naturelle ne condamne à rien de
tel, pas même dans une mesure limitée, le système économique
néerlandais restant tout autant capitaliste qu’avant la découverte
de Groningue. Et son système politique tout autant démocratique.
Aussi faut-il rejeter comme une erreur manifeste l’appréhension
qu’on a de la formation sociale algérienne comme un système
rentier. Faire de ce qu’il est convenu d’appeler la rente pétrolière
à la fois l’infrastructure et la superstructure d’un pays, c’est
considérer implicitement qu’il existe quelque chose comme un mode de
production rentier, c’est-à-dire un mode qui ne serait pas fondé sur
une production, mais sur une distribution, pas même donc sur une
redistribution, qui suppose quant à elle une véritable création de
valeur, dont il s’agit de corriger ensuite les affectations pour des
considérations de stabilité sociopolitique.
Contester que les
revenus pétroliers résultent d’un procès tout autant créateur de
valeur qu’un autre, conduit à d’autres absurdités. Etant donné que
la ressource n’est pas le produit d’une industrie humaine, mais un
fait de nature, les revenus qu’elle génère viendraient
nécessairement de l’extérieur de l’économie considérée. Ils sont
exogènes, dit-on, pour bien souligner que la ressource dont ils
forment la contrepartie concède une espèce de droit d’opérer un
prélèvement sur de la valeur créée ailleurs, dans les pays
consommateurs, qui du fait de leur développement en ont un besoin
vital. Il serait presque de l’intérêt des classes dominantes, et de
l’intérêt de toutes, dominantes comme dominées, si la répartition
était équitable, de ces « pays rentiers », de ne pas chercher à
s’industrialiser, pour ne pas se trouver justement dans l’obligation
de réserver une part de plus en plus grande des hydrocarbures à la
consommation interne. On serait là en présence d’un effet Groningue
spécifique, en ce sens que contrairement à celui étudié par Jan
Tinbergen et auquel il doit le prix Nobel, il serait la conséquence
sinon d’une politique délibérée, du moins d’une conduite commandée
par un facteur inconscient. De fait, au vu du retard dans quasiment
tous les domaines dont ils sont affectés, on se prend par moments à
se demander quel produit leurs industries peuvent-elles bien
fabriquer qui soit susceptible de rencontrer une aussi forte demande
extérieure, et qui les intègrerait aussi bien dans la division
internationale du travail ? La matière première si stratégique dont
ils disposent par caprice de la nature est difficilement remplaçable
en effet, pour autant que l’avenir se réduise à une transposition du
présent. En fait, la fin du pétrole ne serait pas que la fin des
systèmes qui les tiennent dans leurs rets, mais celle aussi de toute
une période historique, que beaucoup estiment dès maintenant en
phase terminale. Il n’est même pas évident que tous les grands pays
capitalistes réussiraient leur passage à l’après- pétrole. Il n’est
pas acquis qu’ils puissent résister tous avec un égal bonheur au
choc d’un pétrole qui aurait cessé d’être bon marché, comme il l’a
été depuis l’éviction du charbon, ce qui remonte à loin.
Cette absurdité
de l’Etat rentier, saisissable non par son trait le plus
caractéristique, qui est l’absence de démocratie, c’est-à-dire par
sa nature politique, mais par l’origine soi-disant exogène de ses
revenus pétroliers, conduit à placer ceux-ci au même niveau que le
transfert des émigrés, les recettes touristiques, ou même l’aide
étrangère quand elle existe. Si bien que le pays le plus rentier
n’est pas celui dont les revenus pétroliers sont les plus élevés,
l’Arabie Saoudite, ou tout autre grand exportateur d’hydrocarbures,
mais l’Egypte qui réunit toutes les rentes : pétrolière,
touristique, transfert d’émigration, et aide étrangère. A moins que
ne ce soit l’un de ces pays misérable dont la population mourrait
sûrement de faim si l’aide étrangère venait à manquer. Mais notons
combien nous sommes loin de la rente pétrolière assimilée à la rente
agricole. Ce grand écart est rendu possible par l’usage abusif d’une
notion qui a cessé de recouvrir quelque chose de bien précis : le
revenu propre au propriétaire foncier, à côté des autres revenus que
sont le profit et le salaire, tous trois existant et s’opposant dans
le système capitaliste. Mais il faut dire que c’est maintenant
qu’elle est tout à fait abâtardie qu’elle peut servir les causes
parfois les plus éloignées. C‘est ainsi qu’elle a quitté depuis
longtemps le terrain de l’économie pour s’implanter dans celui de la
politologie. Quelques-uns l’ont compris et tentent d’attirer
l’attention sur les graves confusions qu’elle entraîne dans la
compréhension de situations souvent différentes- parmi lesquels
Fatiha Talahite.
Mais si ce vocable
ne désigne plus une forme particulière de revenu dans le
capitalisme, mais toute rémunération non directement reliée à un
facteur de production, devrait-elle en procéder en dernière analyse,
et qui de ce fait est marquée d’une forme d’illégitimité plus ou
moins accentuée, alors rien n’empêche d’affirmer que les dimensions
qu’elle revêt dans les économies capitalistes les plus avancées sont
incomparablement plus importantes que dans les pays exportateurs de
pétrole. C‘est en effet dans ces économies-là que la propriété des
capitaux est le plus nettement séparée de leur gestion. Ceux qui
gèrent sont rarement ceux qui possèdent. Les actionnaires touchent
des dividendes, ou non d’ailleurs, en fin d’exercice, certes comme
une proportion des bénéfices réalisés, mais ils se situent en
permanence en dehors du procès de production, semblables en cela au
propriétaire foncier de l’économie classique. Une partie de la
plus-value créée tombent dans leur poche, sans qu’ils aient fourni
pour cela le moindre effort, sinon celui que demande la spéculation
et la gestion avisée de leur portefeuille, d’ailleurs bien souvent
déléguée à des professionnels. Les recettes pétrolières paraîtraient
dérisoires devant les capitalisations des grandes places boursières.
Oui, mais,
objectera-t-on peut-être, les dividendes ce ne sont jamais que des
profits, alors que les revenus pétroliers ce n’est que de la rente.
Non, justement,
les revenus issus de l’industrie pétrolière se décomposent en rente
et profit, la part relative de chaque élément dépendant
essentiellement de la conjoncture pétrolière. Quand celle-ci est à
la hausse, la part rentière croit par rapport au profit, ou plus
exactement par rapport au taux de profit, qui lui concerne tous les
secteurs de l’économie, tendant à être de même niveau partout, pas
seulement dans un marché national, mais de plus en plus à l’échelle
mondiale. Et quand la conjoncture est à la baisse, la rente diminue
sans pour autant se confondre avec le profit. C‘est alors que se
révèle sa véritable nature, qui est d’être un surprofit, le plus de
revenu qu’obtient le producteur dont le baril revient moins cher et
est de meilleure qualité. Parmi les pétroles conventionnels, c’est
celui des Etats-Unis qui semble être le mieux placé pour servir de
repère à la mesure du surprofit, c’est-à-dire de la rente
différentielle, pas seulement à cause de son coût de production plus
important par rapport à celui du Moyen-Orient, mais peut-être et
surtout à cause de la place particulière de plus grand consommateur
d’énergie, tout en étant l’un des plus grands producteurs, sans même
parler de son rôle toujours prépondérant dans l’industrie et la
technologie pétrolières. Néanmoins, ce prix de référence à partir
duquel les autres se forment est susceptible de changer au gré des
circonstances, du fait d’un progrès technologique par exemple, d’un
événement politique perturbateur du marché, de la concurrence
possible d’une énergie alternative. Des théories, dont celle d’Hotelling,
ont cherché à élaborer le modèle relatif aux prix des ressources
épuisables, marqués par de grandes fluctuations et non mesurable à
l’aune des coûts de production, du moins pas à elle seule. Elles
sont toutefois sans rapport avec celles qui expliquent les récentes
augmentations du brut par l’espèce de révolution survenue dans le
marché mondialisé des hydrocarbures et qui a déconnecté les prix des
coûts, présents et futurs, pour les aligner sur le prix marginal du
marché spot, où entre une grande part de spéculation et
d’anticipation. La part, certes grandissante, qui s’y échange, est
de 20% seulement, mais la poussée à la hausse inhérente à cette part
du marché influe grandement sur les transactions se déroulant
ailleurs, dans le cadre de contrats passés sur le moyen ou long
terme. N’y a –t-il pas là aussi un comportement, ou plutôt une
dérive rentière, mais qui elle n’est pas imputable aux seuls Etats
rentiers du Tiers-monde, cet objet quasi-exclusif des politologues,
mais à tous les intervenants sur ce marché global avant l’heure ?
En réalité, dans
tous les marchés opèrent de grandes entreprises jouissant de par
leurs dimensions d’une rente de situation. Et si d’aventure la
concurrence, ou la puissance publique, contrarie ce penchant
tout-puissant, on verra chacune d’entre elles s’évertuer à s’en
arroger au moins une, en attendant de faire mieux, ce qui passe par
la fusion-absorption aux dépens de l’une ou l’autre de ses rivales.
En somme, c’est le libre jeu des forces du marché lui-même qui
préside à la transformation du profit en rente, au moins dans une
certaine mesure, car la rente n’est à tout prendre qu’un surprofit.
L’accumulation du capital, laissée à elle-même, finit tôt au tard
par créer de la rente. Tous les profits ont pour vocation de croître
jusqu’à culminer à l’état de rente. Il n’y a pas deux catégories
étrangères l’une à l’autre, et déterminant comme deux systèmes
économiques qui s’excluent mutuellement, dont l’un ne peut se
prospérer qu’au détriment de l’autre. C’est au contraire un même
procès de production qui crée et le profit et la rente, bien qu’il
puisse créer celui-là en l’absence de celle-ci. C‘est le cas
justement de la mauvaise terre, de la terre marginale, qui, disent
les classiques, ne produit que du profit. Une terre de meilleure
qualité, située peut-être à proximité d’elle, serait, elle, assez
féconde, à moins d’être seulement mieux travaillée, pour donner et
du profit et de la rente. Ils ne sont pourtant pas d’un statut égal
; c’est le volume du profit qui permet ou non qu’il y ait aussi une
rente. Dans le capitalisme, c’est lui qui est premier. Une terre
mauvaise, une industrie qui retarde, peuvent toujours produire du
profit, mais jamais de surprofit et donc en aucun cas une rente.
On l’admettra donc
peut-être : il n’y a rien qui soit fondamentalement particulier, au
regard du capitalisme, à ce qu’il est presque convenu d’appeler un
système rentier. De même qu’il est faux de croire qu’il existe un
ordre politique singulier : l’Etat rentier.
M. Habili
Haut
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