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Lorsqu’un pape se trompe d’époque
Quand le Pape
digresse sur l’Islam les réactions, on s’en doute, ne doivent pas se
faire attendre. Unanime, le monde musulman a réagi avec une rare
célérité, parfois avec une violence verbale qui dépasse les
intentions des uns et des autres. A plus forte raison, lorsque la
religion incriminée par Benoît XVI, en Allemagne dans sa Bavière
natale, enseigne à ses fidèles d’empêcher toute sorte de dissensions
entre les fils d’Abraham. En citant, sans se l’approprier paraît-il
(???), une phrase d'un dialogue du XIVe siècle dans lequel un
empereur byzantin déclare « montre-moi ce que Mahomet a apporté de
nouveau, et tu ne trouveras que des choses méchantes et inhumaines,
comme son ordre de diffuser par les moyens de l'épée la foi qu'il
professait », Benoît XVI semble avoir pris là un dangereux
raccourci.
Une digression
vite prise à partie par le Dr Ingrid Mattson, récemment élue à la
tête de l’Islamic Society of North américa, une organisation qui
regroupe aux Etats-Unis et au Canada 20.000 adhérents, 350 mosquées
et centres islamiques. « Si on commence à comparer l'histoire de la
violence commise au nom de l'Eglise catholique et celle commise au
nom de l'Islam, cela nous prendrait beaucoup de temps. » n’a pas
manqué de souligner l’universitaire américaine à l’adresse de celui
par qui le scandale arriva.
Faisant allusion à
l'Inquisition, la contre-réforme et aux croisades, cette professeur
d'Etudes islamiques au séminaire de Hartford (Connecticut) s'est
étonnée que le pape fasse référence aux exégètes byzantins du 19ème
siècle alors que des érudits catholiques ont acquis aux cours des
derniers siècles une connaissance bien plus précise de l'Islam que
celle des dirigeants byzantins : «Nous avons aux Etats-Unis de
nombreux érudits catholiques, des prêtres experts de l'Islam qu'il
pourrait consulter, qui le guideraient vers une compréhension
clairement plus exacte que celle d'un dirigeant médiéval. Une
compréhension qui lui permettrait surtout d’apprendre ou de
réapprendre, c’est selon, que le prophète Mahomet n'a jamais permis
que la religion se répande par l'épée».
Parmi les premiers
intellectuels algériens à s’exprimer sur la question, le professeur
Mustapha Cherif n’en pense pas moins surtout lorsqu’il dit à
l’adresse de Sa sainteté le Pape que notre responsabilité de
croyants exige que nous pratiquions l’interconnaissance, que nous
témoignions de la foi qui nous habite sans avoir à porter un
jugement sur l’autre, afin de pas être jugé : « Pourtant vos propos
récents sur l’Islam sont perçus comme tendancieux, par les
musulmans mais aussi par nombre de citoyens de la planète soucieux
d’objectivité. Cette situation nous préoccupe. Certains se demandent
quel est le mobile qui vous a poussé à reformuler des préjugés
tenaces, d’un autre siècle ? Est ce à cause de la vitalité de
l’Islam au regard de la crise des autres Eglises ? L’exaspération
face aux errements de ceux qui usurpent le nom de l’Islam ? Est ce
le début d’une collusion avec les néo-conservateurs américains, qui
pratiquent la logique du chaos ? Ou le résultat de la
méconnaissance ? Je considère que votre démarche est aussi un appel
au débat. »
Une leçon de
tolérance que voici, donnée par un philosophe musulman qui a
toujours revendiqué une fraternité spirituelle et un dialogue
interreligieux entre les trois rameaux monothéistes : « Aux côtés de
son frère chrétien, même si depuis longtemps il est perçu,
injustement, comme un hérétique, et même si des différences
existent, le Musulman est le seul au monde à reconnaître que Jésus
Christ est le Messie, Verbe de Dieu fortifié par l’Esprit Saint. Le
Coran, qui rappelle l’histoire des prophètes tout en s’inscrivant
dans l’acte final de la révélation dit : Si Dieu l’avait voulu, il
aurait fait de vous une seule communauté. Mais Il a voulu vous
éprouver par le don de la différence. Et Il insiste : Dis-leur, je
crois à toute les écritures révélées. »
Dans la même
déclaration faisant suite au discours tendancieux tenu à
l’université allemande de Ratisbonne, le professeur Mustapha Cherif
souhaite que la position de Benoît XVI prolonge plutôt celle de
l’esprit du Concile Vatican II, celle de tous les chrétiens fidèles
à l’Evangile, qui, de Saint François d’Assise à Louis Massignon et
au Pape Jean-Paul II ont dialogué avec l’Islam. Tout en souhaitant
que le dialogue interreligieux parvienne à rappeler aux uns et aux
autres que le socle commun est plus important que les différences et
que celles-ci doivent être transformées en possibilités d’action au
service de la promotion plurielle de l’esprit humain et de la
fraternité abrahamique : « Le principe d’ouverture prôné par le
Coran et l’héritage évangélique sur l’amour sont interpellés. On
reconnaît l’arbre à ses fruits, nous rappelle l’Evangile. L’Islam a
donné des fruits qui commandent à ce qu’une estime soit accordée au
troisième rameau du monothéisme. »
Agir de manière
déraisonnable est contraire à la nature de Dieu
Jusque là, il n’y
a point de différence fondamentale entre ce qui vient d’être
souligné par le philosophe algérien et la réflexion de Benoît XVI,
rendue publique à l’université de Ratisbonne : « Le dialogue repose
sur tout le concept de la foi décrit dans la Bible et le Coran et
porte en particulier sur les images de Dieu et de l'homme, tout en
revenant nécessairement sans cesse sur le rapport entre ce qu'on
appelle les "trois lois": l'Ancien Testament, le Nouveau Testament
et le Coran. »
Mais en abordant,
non sans maladresse, le rapport entre foi, raison et violence dans
la religion musulmane, le successeur de Jean Paul II n’a pas pu
éluder tous les non-dits et le mal qu’il pense d’une religion qui,
pourtant, n’a pas été à l’origine des abominables massacres
perpétrés en Afghanistan, en Irak, au Liban et en Palestine, en
attendant le Soudan et la Somalie sans oublier ceux lâchement
perpétrés durant les horribles nuits coloniales.
Benoît XVI a été
particulièrement mal inspiré de se référer à un livre de l’empereur
Byzantin Manuel II Palléologue (1350-1425). Un livre que son auteur
a intitulé Entretiens avec un Musulman, 7e Controverse, présenté et
publié dans les années 1960 par le théologien d’origine libanaise
Théodore Khoury, où l’empereur expose le dialogue qu’il a entretenu,
probablement entre 1394 et 1402, avec un érudit musulman d’origine
iranienne.
A l’effet de
permettre au lecteur une approche objective sur la question, l’idée
de proposer de larges extraits de la réflexion de Benoît XVI nous
semble particulièrement utile :
« Dans ce
discours, je voudrais seulement aborder un point -- plutôt marginal
dans le dialogue -- qui m'a captivé, en rapport avec le thème de la
foi et de la raison, et qui me sert de point de départ pour mes
réflexions sur ce thème.
« Dans la septième
Controverse éditée par le professeur Khoury, l'empereur aborde le
thème du Jihad (la Guerre sainte). L'empereur devait savoir que la
sourate 2-256 dit: "Il n'est nulle contrainte en matière de foi" --
selon les spécialistes, c'est l'une des premières sourates, datant
de l'époque où Mahomet était encore sans pouvoir et menacé.
« Mais l'empereur
connaissait aussi naturellement les commandements sur la Guerre
sainte contenus (...) dans le Coran. Sans s'attarder sur des
détails, comme la différence de traitement entre les « croyants » et
les « infidèles », il pose à son interlocuteur, d'une manière
étonnamment abrupte pour nous, la question centrale du rapport entre
religion et violence.
« Il lui dit:
'Montre-moi donc ce que Mahomet a apporté de nouveau. Tu ne
trouveras que des choses mauvaises et inhumaines, comme le droit de
défendre par l'épée la foi qu'il prêchait ».
« L'empereur,
après avoir tenu des propos si forts, explique ensuite en détails
pourquoi il est absurde de diffuser la foi par la violence. Une
telle violence est contraire à la nature de Dieu et à la nature de
l'âme: « Dieu n'aime pas le sang, et agir de manière déraisonnable
est contraire à la nature de Dieu. La foi est le fruit de l'âme et
non du corps. Celui qui veut donc conduire quelqu'un vers la foi
doit être capable de parler bien et de penser juste, et non de
violence et de menace... Pour convaincre une âme raisonnable, on n'a
pas besoin de son bras, ni d'armes, ni d'un quelconque moyen par
lequel on peut menacer quelqu'un de mort... ».
« La phrase
décisive dans cette argumentation contre la conversion par la
violence, c'est: "Agir de manière déraisonnable est contraire à la
nature de Dieu".
« L'éditeur,
Théodore Khoury, commente à ce propos: pour l'empereur, un Byzantin
éduqué dans la philosophie grecque, cette phrase est évidente. En
revanche, pour la doctrine musulmane, Dieu est absolument
transcendant. Sa volonté n'est liée à aucune de nos catégories, pas
même celle de la raison.
« Khoury cite à ce
propos un travail du célèbre islamologue français Roger Arnaldez (ndlr:
décédé en avril dernier), qui souligne que Ibn Hazm (ndlr: un
théologien musulman des Xe et XIe siècles) est allé jusqu'à
expliquer que Dieu n'est même pas lié par sa propre parole, que rien
ne l'oblige à nous révéler la vérité. S'il le souhaitait, l'homme
devrait même se livrer à l'idolâtrie »
La terre
entière est une mosquée, enseignait le Prophète Sidna Mohammed
(QLSSSL)
S’il semble
méconnaître l’Islam, le Pape donne l’impression d’igorer totalement
ce qui fait l’essence même du soufisme. La référence à Ibn Hazm est
loin d’être convaincante quand elle n’est pas pure extrapolation,
approximation. A fortiori lorsque le soufi est connu pour n’être que
celui qui ne voit dans les deux mondes rien d’autre que Dieu. Il est
pour le moins curieux que le saint homme se fasse l’écho de ceux qui
prêtent injustement à Ibn Hazm le fait d’avoir dit, s’il le
souhaitait l’homme devrait même se livrer à l'idolâtrie. Alors qu’à
l’image de Mahmoud Shabestari (mort en 1320), d’El Hallaj et de
Djalal ud-Dîn Roumi, Ibn Hazm ne pouvait que s’inscrire dans ce qui
suit : « Lis les livres de Dieu, celui de ton âme et celui des
cieux. » Il n’est point de islamique où l’on n’entende l’écho ou la
réminiscence du Coran. D’abord dans le thème majeur : « Où que vous
vous tourniez, là est le visage de Dieu » (Coran II, 115). « Le
tonnerre chante Sa louange » (XIII, 13). « Et devant Dieu se
prosternent tous les êtres des cieux et de la terre, et aussi leur
ombre, les matins et les soirs » (XIII, 15). « Tout ce qui est sur
la terre et dans les cieux célèbre les louanges de Dieu, et les
oiseaux aussi en étendant leurs ailes » (XXIV, 41).
La terre entière
est une mosquée, enseignait le Prophète Sidna Mohammed (QSSSL), et
le poète en découvre la liturgie cosmique. L’univers, écrit Djamî,
le dernier des grands poètes classiques , est l’expression
extérieure et visible de la Réalité, et la Réalité est la réalité
intérieure et invisible de l’univers.
Portant bien son
nom, au sens figuré du terme, le roi byzantin ne pouvait pas
comprendre que l’utilisation tronquée d’un passage développé par Ibn
Hazm l’éloignait des fondements mêmes de la pensée de ce grand
homme. Car pour le soufi, l’invisible ne peut se montrer par les
sens ni s’exprimer par des idées. Il ne peut être que « désigné »
par le poème et ses symboles. La poésie n’est pas un ornement de la
foi : elle en est l’inéluctable langage. C’est pourquoi, fera
remarquer avec pertinence Roger Garaudy, tous les livres des
révélations sont des poèmes: «La théologie, au sens vrai, celle qui
parle de Dieu, ne peut être que « poétique » car l’indicible ne peut
se réduire à des concepts et à des raison, pas plus qu’à ce qui se
voit. » Ce que Djallal ud-Dîn Roumi traduit en ces termes :
« Dieu a caché la
mer et montré l’écume ; Il a caché le vent et montré la poussière…
Comment la
poussière pourrait-elle s’élever d’elle-même ?
Tu vois pourtant
la poussière, et pas le vent.
Comment l’écume
pourrait-elle sans la mer se mouvoir ; mais tu vois l’écume et pas
la mer.
Les magiciens,
devant les marchands, mesurent des rayons de lune et sont payés avec
de l’or…
Ce monde est un
sorcier, et nous sommes les marchands qui lui achetons des rayons
de lune… »
Ce qui fit dire
à Djamî (1414-1492) :
De toute éternité,
le Bien-Aimé dévoila sa beauté dans la solitude de l’invisible…
Nul autre œil que
le sien n’avait vu l’univers
Tout était UN…
L’ordre immense du
ciel et les mouvements infinis de ses sphères étaient contenus en
un seul point et cachés en lui.
La création
reposait dans le sommeil du non-être, telle un enfant avant son
premier souffle…
Puis le Bien-Aimé
désira un autre miroir…et que chacun de Ses attributs éternels soit
manifesté dans une forme différente.
Alors il créa la
terre verdoyante du temps et de l’espace, et le jardin du monde qui
donne la vie ; chaque fois que la beauté brilla dans la rose d’une
joue, l’amour, à cette flamme, alluma son flambeau ; Chaque fois que
la beauté habita des tresses noires, l’amour vint, et un cœur fut
captif de leurs chaînes. »
Le double
mouvement de création de la multiplicité de l’univers à partir de
l’Un
Au lieu de
s’inspirer d’un empereur byzantin particulièrement réputé dans la
propagation de sa foi par la force des armes et de l’épée, Benoît
XVI aurait dû se rapprocher de l’œuvre grandiose de son compatriote
Goethe et de son Divan occidental-oriental qui exprime en son poème,
L’éternel retour, ce double mouvement de création de la multiplicité
de l’univers à partir de l’Un, et de retour à l’unité par l’amour, à
partir de l’espérance des soufis :
Le monde dans son
unité première, reposait en l’éternité de Dieu.
Et Dieu créa le
temps en décidant : que le monde soit !
Alors un cri de
douleur éclata lorsque l’univers se divisa en réalités multiples.
La lumière
s’épanouit, et aussitôt les ténèbres s’en emparèrent avec effroi.
Tous les éléments
se dissocient et fuient.
Chacun,
poursuivant son rêve sauvage, s’élance vers les troubles lointains,
brusquement muré dans le silence sans désir.
Cet univers était
sans vie et sans amour.
Et Dieu se trouva
seul pour la première fois
Il eut pitié de ce
tourment de mort
Alors il créa
l’aurore d’où naquit le jeu chantant et chatoyant des couleurs.
Alors purent se
désirer et s’aimer à nouveau les éléments qui venaient de se
dissocier.
Un long frisson
d’amour redonna vie à l’univers.
Les éléments
désunis se recherchent. L’atome se tourne vers l’atome, et l’âme
vers l’âme qu’elle aime.
Avec le désir
furieux d’étreindre l’autre, de le saisir comme un fragment
nécessaire de soi. Allah n’a plus à créer l’univers.
C’est nous
désormais qui le créerons.
C’est selon cette
loi universelle, ô Souleïka, que je fus à l’aurore entraîné vers tes
lèvres.
Et la nuit criblée
d’étoiles
Scelle de ses
mille sceaux d’or notre union ;
Nous sommes l’un
et l’autre l’image de cette loi du monde.
Et même s’il était
dit une nouvelle fois : que le monde soit !
Rien n’aurait
désormais pouvoir de nous séparer. »
Dans son sompteux
Langage des oiseaux, Attar (1140-1230) ne disait-il pas : « Le monde
n’est que talisman…Dieu est tout, et les choses que tu peux voir
n’en sont que le signe et le langage. Sache que le monde visible et
le monde invisible c’est Lui-même. Il n’y a que Lui, et ce qui est ,
c’est Lui. Mais les yeux sont aveugles quoique le monde soit
éclairé par un soleil éblouissant. Si tu parviens à l’apercevoir, tu
perds la sagesse, si tu vois tout à fait tu te perds toi-même. »
Le sentier
lumineux emprunté par Ibn Hazm, et que semblent avoir aveuglément
pris et l’empereur byzantin et le Pape Benoît XVI, est loin d’être
restitué dans sa splendeur originelle. Goethe l’a si bien compris,
lui que la mort a empêché de devenir musulman. Il savait mieux que
quiconque, dans son pays, que l’éveil auquel appellent Ibn Hazm et
la poésie des soufis exige le renoncement au petit moi égoïste. Le
Prophète Sidna Mohammed (QSSSL) a dit : « Mourez avant de mourir »,
car l’exaltation du « moi » de la créature est déjà polythéisme et
idôlatrie.
Bien sûr, sans
pour autant reconnaître son impair le Pape, par la voix du
porte-parole du Vatican, veut cultiver une attitude de respect et de
dialogue envers les autres religions et cultures et évidemment
également envers l’Islam : « Le pape Benoît XVI respecte l’Islam,
mais a à cœur de rejeter les motivations religieuses de la violence.
» Comme si la guerre imposée par le complexe militaro-industriel
américain et les forces coalisées en Afghanistan comme en Irak, et
celle menée par la horde sioniste au Liban comme en Palestine
étaient le fait de pays musulmans…
Abdelhakim
Meziani
e-mail :contact@lesdebats.com |