Semaine du 20 au 26 Septembre 2006

 

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Lorsqu’un pape se trompe d’époque

 

 
 
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Lorsqu’un pape se trompe d’époque

Quand le Pape digresse sur l’Islam les réactions, on s’en doute, ne doivent pas se faire attendre. Unanime, le monde musulman a réagi avec une rare célérité, parfois avec une violence verbale qui dépasse les intentions des uns et des autres. A plus forte raison, lorsque la religion incriminée par Benoît XVI, en Allemagne dans sa Bavière natale, enseigne à ses fidèles d’empêcher toute sorte de dissensions entre les fils d’Abraham. En citant, sans se l’approprier paraît-il (???), une phrase d'un dialogue du XIVe siècle dans lequel un empereur byzantin déclare « montre-moi ce que Mahomet a apporté de nouveau, et tu ne trouveras que des choses méchantes et inhumaines, comme son ordre de diffuser par les moyens de l'épée la foi qu'il professait », Benoît XVI semble avoir pris là un dangereux raccourci.

Une digression vite prise à partie par le Dr Ingrid Mattson, récemment élue à la tête de l’Islamic Society of North américa, une organisation qui regroupe aux Etats-Unis et au Canada 20.000 adhérents, 350 mosquées et centres islamiques. « Si on commence à comparer l'histoire de la violence commise au nom de l'Eglise catholique et celle commise au nom de l'Islam, cela nous prendrait beaucoup de temps. » n’a pas manqué de souligner l’universitaire américaine à l’adresse de celui par qui le scandale arriva.

Faisant allusion à l'Inquisition, la contre-réforme et aux croisades, cette professeur d'Etudes islamiques au séminaire de Hartford (Connecticut) s'est étonnée que le pape fasse référence aux exégètes byzantins du 19ème siècle alors que des érudits catholiques ont acquis aux cours des derniers siècles une connaissance bien plus précise de l'Islam que celle des dirigeants byzantins : «Nous avons aux Etats-Unis de nombreux érudits catholiques, des prêtres experts de l'Islam qu'il pourrait consulter, qui le guideraient vers une compréhension clairement plus exacte que celle d'un dirigeant médiéval. Une compréhension qui lui permettrait surtout d’apprendre ou de réapprendre, c’est selon,  que le prophète Mahomet n'a jamais permis que la religion se répande par l'épée».

Parmi les premiers intellectuels algériens à s’exprimer sur la question, le professeur Mustapha Cherif n’en pense pas moins surtout lorsqu’il dit à l’adresse de Sa sainteté le Pape que notre responsabilité de croyants exige que nous pratiquions l’interconnaissance, que nous témoignions de la foi qui nous habite sans avoir à porter un jugement sur l’autre, afin de pas être jugé : « Pourtant vos propos récents sur l’Islam sont perçus comme tendancieux,  par les musulmans mais aussi par nombre de citoyens de la planète soucieux d’objectivité. Cette situation nous préoccupe. Certains se demandent quel est le mobile qui vous a poussé à reformuler des préjugés tenaces, d’un autre siècle ? Est ce à cause de la vitalité de l’Islam au regard de la crise des autres Eglises ? L’exaspération face aux errements de ceux qui usurpent le nom de l’Islam ? Est ce le début d’une collusion avec les néo-conservateurs américains, qui pratiquent la  logique du chaos ? Ou  le résultat de la méconnaissance ? Je considère que votre démarche est aussi un appel au débat. »

Une leçon de tolérance que voici, donnée par un philosophe musulman qui a toujours revendiqué une fraternité spirituelle et un dialogue interreligieux entre les trois rameaux monothéistes : « Aux côtés de son frère chrétien, même si  depuis longtemps il est perçu, injustement, comme un hérétique, et même si des différences existent, le Musulman est le seul au monde à reconnaître que Jésus Christ est le Messie, Verbe de Dieu fortifié par l’Esprit Saint. Le Coran, qui rappelle l’histoire des prophètes tout en s’inscrivant dans l’acte final de la révélation dit : Si Dieu l’avait voulu, il aurait fait de vous une seule communauté. Mais Il a voulu vous éprouver par le don de la différence. Et Il insiste : Dis-leur, je crois à toute les écritures révélées. »

Dans la même déclaration faisant suite au discours tendancieux tenu à l’université allemande de Ratisbonne, le professeur Mustapha Cherif souhaite que la position de Benoît XVI prolonge plutôt celle de l’esprit du Concile Vatican II, celle de tous les chrétiens fidèles à l’Evangile, qui, de Saint François d’Assise à Louis Massignon et au Pape Jean-Paul II ont dialogué avec l’Islam. Tout en souhaitant que le dialogue interreligieux parvienne à rappeler aux uns et aux autres que le socle commun est plus important que les différences et que celles-ci doivent être transformées en possibilités d’action au service de la promotion plurielle de l’esprit humain et de la fraternité abrahamique : « Le principe d’ouverture prôné par le Coran et l’héritage évangélique sur l’amour sont interpellés. On reconnaît l’arbre à ses fruits, nous rappelle l’Evangile. L’Islam a donné des fruits qui commandent à ce qu’une estime soit accordée au troisième rameau du monothéisme. »

Agir de manière déraisonnable est contraire à la nature de Dieu

Jusque là, il n’y a point de différence fondamentale entre ce qui vient d’être souligné par le philosophe algérien et la réflexion de Benoît XVI, rendue publique à l’université de Ratisbonne : « Le dialogue repose sur tout le concept de la foi décrit dans la Bible et le Coran et porte en particulier sur les images de Dieu et de l'homme, tout en revenant nécessairement sans cesse sur le rapport entre ce qu'on appelle les "trois lois": l'Ancien Testament, le Nouveau Testament et le Coran. »

Mais en abordant, non sans maladresse, le rapport entre foi, raison et violence dans la religion musulmane, le successeur de Jean Paul II n’a pas pu éluder tous les non-dits et le mal qu’il pense d’une religion qui, pourtant, n’a pas été à l’origine des abominables massacres perpétrés en Afghanistan, en Irak, au Liban et en Palestine, en attendant le Soudan et la Somalie sans oublier ceux lâchement perpétrés durant les horribles nuits coloniales.

Benoît XVI a été particulièrement mal inspiré de se référer à un livre de l’empereur Byzantin Manuel II Palléologue (1350-1425). Un livre que son auteur a intitulé Entretiens avec un Musulman, 7e Controverse, présenté et publié dans les années 1960 par le théologien d’origine libanaise Théodore Khoury, où l’empereur expose le dialogue qu’il a entretenu, probablement entre 1394 et 1402, avec un érudit musulman d’origine  iranienne.

A l’effet de permettre au lecteur une approche objective sur la question, l’idée de proposer de larges extraits de la réflexion de Benoît XVI nous semble particulièrement utile :

 « Dans ce discours, je voudrais seulement aborder un point -- plutôt marginal dans le dialogue -- qui m'a captivé, en rapport avec le thème de la foi et de la raison, et qui me sert de point de départ pour mes réflexions sur ce thème.

« Dans la septième Controverse éditée par le professeur Khoury, l'empereur aborde le thème du Jihad (la Guerre sainte). L'empereur devait savoir que la sourate 2-256 dit: "Il n'est nulle contrainte en matière de foi" -- selon les spécialistes, c'est l'une des premières sourates, datant de l'époque où Mahomet était encore sans pouvoir et menacé.

« Mais l'empereur connaissait aussi naturellement les commandements sur la Guerre sainte contenus (...) dans le Coran. Sans s'attarder sur des détails, comme la différence de traitement entre les « croyants » et les « infidèles », il pose à son interlocuteur, d'une manière étonnamment abrupte pour nous, la question centrale du rapport entre religion et violence.

« Il lui dit: 'Montre-moi donc ce que Mahomet a apporté de nouveau. Tu ne trouveras que des choses mauvaises et inhumaines, comme le droit de défendre par l'épée la foi qu'il prêchait ».

« L'empereur, après avoir tenu des propos si forts, explique ensuite en détails pourquoi il est absurde de diffuser la foi par la violence. Une telle violence est contraire à la nature de Dieu et à la nature de l'âme: « Dieu n'aime pas le sang, et agir de manière déraisonnable est contraire à la nature de Dieu. La foi est le fruit de l'âme et non du corps. Celui qui veut donc conduire quelqu'un vers la foi doit être capable de parler bien et de penser juste, et non de violence et de menace... Pour convaincre une âme raisonnable, on n'a pas besoin de son bras, ni d'armes, ni d'un quelconque moyen par lequel on peut menacer quelqu'un de mort... ».

« La phrase décisive dans cette argumentation contre la conversion par la violence, c'est: "Agir de manière déraisonnable est contraire à la nature de Dieu".

 

« L'éditeur, Théodore Khoury, commente à ce propos: pour l'empereur, un Byzantin éduqué dans la philosophie grecque, cette phrase est évidente. En revanche, pour la doctrine musulmane, Dieu est absolument transcendant. Sa volonté n'est liée à aucune de nos catégories, pas même celle de la raison.

« Khoury cite à ce propos un travail du célèbre islamologue français Roger Arnaldez (ndlr: décédé en avril dernier), qui souligne que Ibn Hazm (ndlr: un théologien musulman des Xe et XIe siècles) est allé jusqu'à expliquer que Dieu n'est même pas lié par sa propre parole, que rien ne l'oblige à nous révéler la vérité. S'il le souhaitait, l'homme devrait même se livrer à l'idolâtrie »

La terre entière est une mosquée, enseignait  le Prophète Sidna Mohammed (QLSSSL)

S’il semble méconnaître l’Islam, le Pape donne l’impression d’igorer totalement ce qui fait l’essence même du soufisme. La référence à Ibn Hazm est loin d’être convaincante quand elle n’est pas pure extrapolation, approximation. A fortiori lorsque le soufi est connu pour n’être que celui qui ne voit dans les deux mondes rien d’autre que Dieu. Il est pour le moins curieux que le saint homme se fasse l’écho de ceux qui prêtent injustement à Ibn Hazm le fait d’avoir dit, s’il le souhaitait l’homme devrait même se livrer à l'idolâtrie. Alors qu’à l’image de Mahmoud Shabestari (mort en 1320), d’El Hallaj et de Djalal ud-Dîn Roumi, Ibn Hazm ne pouvait que s’inscrire dans ce qui suit : « Lis les livres de Dieu, celui de ton âme et celui des cieux. » Il n’est point de islamique où l’on n’entende l’écho ou la réminiscence du Coran. D’abord dans le thème majeur : « Où que vous vous tourniez, là est le visage de Dieu » (Coran II, 115). « Le tonnerre chante Sa louange » (XIII, 13). « Et devant Dieu se prosternent tous les êtres des cieux et de la terre, et aussi leur ombre, les matins et les soirs » (XIII, 15).  « Tout ce qui est sur la terre et dans les cieux célèbre les louanges de Dieu, et les oiseaux aussi en étendant leurs ailes » (XXIV, 41).

La terre entière est une mosquée, enseignait le Prophète Sidna Mohammed (QSSSL), et le poète en découvre la liturgie cosmique. L’univers, écrit Djamî, le dernier des grands poètes classiques , est l’expression extérieure et visible de la Réalité, et la Réalité est la réalité intérieure et invisible de l’univers.

Portant bien son nom, au sens figuré du terme, le roi byzantin ne pouvait pas comprendre que l’utilisation tronquée d’un passage développé par Ibn Hazm l’éloignait des fondements mêmes de la pensée de ce grand homme. Car pour le soufi, l’invisible ne peut se montrer par les sens ni s’exprimer par des idées. Il ne peut être que « désigné » par le poème et ses symboles. La poésie n’est pas un ornement de la foi : elle en est l’inéluctable langage. C’est pourquoi, fera remarquer avec pertinence Roger Garaudy, tous les livres des révélations sont des poèmes: «La théologie, au sens vrai, celle qui parle de Dieu, ne peut être que « poétique » car l’indicible ne peut se réduire à des concepts et à des raison, pas plus qu’à ce qui se voit. » Ce que Djallal ud-Dîn Roumi traduit en ces termes :

« Dieu a caché la mer et montré l’écume ; Il a caché le vent et montré la poussière…

Comment la poussière pourrait-elle s’élever d’elle-même ?

Tu vois pourtant la poussière, et pas le vent.

Comment l’écume pourrait-elle sans la mer se mouvoir ; mais tu vois l’écume et pas la mer.

Les magiciens, devant les marchands, mesurent des rayons de lune et sont payés avec de l’or…

Ce monde est un sorcier, et nous sommes les marchands qui lui achetons des    rayons de lune… »

 

Ce qui fit dire à Djamî (1414-1492) :

De toute éternité, le Bien-Aimé dévoila sa beauté dans la solitude de l’invisible…

Nul autre œil que le sien n’avait vu l’univers

Tout était UN…

L’ordre immense du ciel et les mouvements infinis de ses sphères étaient contenus en   un seul point et cachés en lui.

La création reposait dans le sommeil du non-être, telle un enfant avant son premier souffle…

Puis le Bien-Aimé désira un autre miroir…et que chacun de Ses attributs éternels soit manifesté dans une forme différente.

Alors il créa la terre verdoyante du temps et de l’espace, et le jardin du monde qui donne la vie ; chaque fois que la beauté brilla dans la rose d’une joue, l’amour, à cette flamme, alluma son flambeau ; Chaque fois que la beauté habita des tresses noires, l’amour vint, et un cœur fut captif de leurs chaînes. »

Le double mouvement de création de la multiplicité de l’univers à partir de l’Un

Au lieu de s’inspirer d’un empereur byzantin particulièrement réputé dans la propagation de sa foi par la force des armes et de l’épée, Benoît XVI aurait dû se rapprocher de l’œuvre grandiose de son compatriote Goethe et de son Divan occidental-oriental qui exprime en son poème, L’éternel retour, ce double mouvement de création de la multiplicité de l’univers à partir de l’Un, et de retour à l’unité par l’amour, à partir de l’espérance des soufis :

Le monde dans son unité première,  reposait en l’éternité de Dieu.

Et Dieu créa le temps en décidant : que le monde soit !

Alors un cri de douleur éclata lorsque l’univers se divisa en réalités multiples.

La lumière s’épanouit, et aussitôt les ténèbres s’en emparèrent avec effroi.

Tous les éléments se dissocient et fuient.

Chacun, poursuivant son rêve sauvage, s’élance vers les troubles lointains, brusquement muré dans le silence sans désir.

Cet univers était sans vie et sans amour.

Et Dieu se trouva seul pour la première fois

Il eut pitié de ce tourment de mort

Alors il créa l’aurore d’où naquit le jeu chantant et chatoyant des couleurs.

Alors purent se désirer et s’aimer à nouveau les éléments qui venaient de se dissocier.

Un long frisson d’amour redonna vie à l’univers.

Les éléments désunis se recherchent. L’atome se tourne vers l’atome, et l’âme vers l’âme qu’elle aime.

Avec le désir furieux d’étreindre l’autre, de le saisir comme un fragment nécessaire de soi. Allah n’a plus à créer l’univers.

C’est nous désormais qui le créerons.

C’est selon cette loi universelle, ô Souleïka, que je fus à l’aurore entraîné vers tes lèvres.

Et la nuit criblée d’étoiles

Scelle de ses mille sceaux d’or notre union ;

Nous sommes l’un et l’autre l’image de cette loi du monde.

Et même s’il était dit une nouvelle fois : que le monde soit !

Rien n’aurait désormais pouvoir de nous séparer. »   

Dans son sompteux Langage des oiseaux, Attar (1140-1230) ne disait-il pas : « Le monde n’est que talisman…Dieu est tout, et les choses que tu peux voir n’en sont que le signe et le langage. Sache que le monde visible et le monde invisible c’est Lui-même. Il n’y a que Lui, et ce qui est , c’est Lui. Mais les yeux sont aveugles  quoique le monde soit éclairé par un soleil éblouissant. Si tu parviens à l’apercevoir, tu perds la sagesse, si tu vois tout à fait tu te perds toi-même. »

Le sentier lumineux emprunté par Ibn Hazm, et que semblent avoir aveuglément pris et l’empereur byzantin et le Pape Benoît XVI, est loin d’être restitué dans sa splendeur originelle. Goethe l’a si bien compris, lui que la mort a empêché de devenir musulman. Il savait mieux que quiconque, dans son pays, que l’éveil auquel appellent Ibn Hazm et la poésie des soufis exige le renoncement au petit moi égoïste. Le Prophète Sidna Mohammed (QSSSL) a dit : « Mourez avant de mourir », car l’exaltation du « moi » de la créature est déjà polythéisme et idôlatrie.  

Bien sûr, sans pour autant reconnaître son impair le Pape, par la voix du porte-parole du Vatican, veut cultiver une attitude de respect et de dialogue envers les autres religions et cultures et évidemment également envers l’Islam : « Le pape Benoît XVI respecte l’Islam, mais a à cœur de rejeter les motivations religieuses de la violence. » Comme si la guerre imposée par le complexe militaro-industriel américain et les forces coalisées en Afghanistan comme en Irak, et celle menée par la horde sioniste au Liban comme en Palestine étaient le fait de pays musulmans…

Abdelhakim Meziani 

 

 

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